Qu’est-ce que le partage ?

Les Hadza de Tan­zanie,
des chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires… et partageurs ?
En réac­tion à un bil­let déjà ancien, un inter­naute m’en­voie la ques­tion suiv­ante :
Bon­jour, j’ai lu récem­ment votre arti­cle et d’autres de Tes­tart sur ces sujets du don, de la réciproc­ité, de l’échange. Je les ai lu en même temps qu’un autre qui me ques­tionne. Il est issu d’une con­férence de et rédigé par l’an­thro­po­logue Charles Mac Don­ald et se trou­ve ici.
Le con­nais­sez-vous ? Il porte sur la notion de “partage” et s’ap­puie notam­ment sur Wood­burn. “C’est […] à Wood­dburn, le spé­cial­iste des Hadza, que revient le mérite d’avoir été un des tout pre­miers à avoir mis en lumière aus­si forte­ment la dis­tinc­tion entre échange et partage, dans son arti­cle inti­t­ulé « Le partage n’est pas une forme d’échange ». Il n’y a pas en effet de réciproc­ité impliquée par la trans­ac­tion, écrit Mac Don­ald : il n’y a pas d’obligation à ren­dre, pas de con­tre-don. Il est donc inadéquat d’appliquer la notion de réciproc­ité à cette forme de répar­ti­tion des biens.”
Mac Don­ald écrit aus­si : “Mauss, Sahlins et pra­tique­ment tous les autres anthro­po­logues ont man­qué une autre dimen­sion impor­tante dans les trans­ac­tions et les presta­tions ; cette dimen­sion est celle du partage qui s’est dis­simulée sous les traits du don gra­tu­it ou de la générosité pure. On a con­fon­du le partage comme forme de redis­tri­b­u­tion avec la réciproc­ité général­isée ou « pool­ing ». Ce n’est absol­u­ment pas la même chose.”
J’aimerais con­naître votre point de vue sur la place du partage vis-à-vis de la typolo­gie que vs tra­vaillez, et sur cette notion elle-même.
Mer­ci. Fred.
Comme l’idée d’un bil­let sur ce point me trot­tait dans la tête depuis quelques temps, l’oc­ca­sion a fait le lar­ron.

1. Quelques rappels

J’in­vite le lecteur qui voudra vrai­ment com­pren­dre les élé­ments de la dis­cus­sion à com­mencer par con­sul­ter le bil­let orig­inel, qui traitait des dif­férents modes de trans­fert de biens, en exposant les idées d’A. Tes­tart pro­longées par F. Athané. J’avais ensuite iden­ti­fié (et ten­té de résoudre) quelques prob­lèmes, en par­ti­c­uli­er ceux liés aux formes inter­mé­di­aires par rap­port à la clas­si­fi­ca­tion d’A. Tes­tart. Cette réflex­ion avait débouché sur un arti­cle académique pub­lié dans L’Homme. J’avais égale­ment porté un regard (cri­tique) vers ce que j’ap­pelais « l’arith­mé­tique sociale » pro­posée par M. Sahlins – à laque­lle il est fait allu­sion dans la con­férence sig­nalée par Fred.
Pour ten­ter de résumer tout cela en quelques phras­es (encore une fois, si l’on veut com­pren­dre le raison­nement, il faut lire le détail dans les liens qui précè­dent) :
  • Propo­si­tion 1 (A. Tes­tart) : on peut (et on doit clas­si­fi­er) les trans­ferts de biens sur le dou­ble critère du car­ac­tère juridique­ment oblig­a­toire dudit trans­fert et de celle de sa con­trepar­tie. Cette clas­si­fi­ca­tion aboutit à définir qua­tre formes fon­da­men­tales de trans­fert : le don, l’échange, l’échange oblig­a­toire et le « trans­fert du troisième type » (t3t)
    • cor­rélatif 1 : il faut se méfi­er comme de la peste du sens mul­ti­ple des mots dans le lan­gage courant. « Don » sig­ni­fie à la fois le fait de se sépar­er volon­taire­ment d’un bien, sans con­trepar­tie exi­gi­ble, et le fait de s’en sépar­er dans le cadre d’un échange, voire d’un trans­fert oblig­a­toire. De même, les mot d’oblig­a­tion et de dette peu­vent désign­er une sim­ple inci­ta­tion morale comme une con­trainte juridique, ce qui , sociale­ment, est rad­i­cale­ment dif­férent. C’est cette dou­ble con­fu­sion qui est à la base de l’er­reur de toute l’an­thro­polo­gie depuis M. Mauss, qui a voulu voir du don (et seule­ment du don) partout dans les sociétés prim­i­tives.
    • cor­rélatif 2 : on ne peut val­able­ment clas­si­fi­er les trans­ferts par la seule présence d’une con­trepar­tie : cette présence ne dit rien du car­ac­tère oblig­a­toire de la con­trepar­tie, ni du car­ac­tère oblig­a­toire du trans­fert lui-même. La « réciproc­ité » per­met donc éventuelle­ment de décrire cer­taines pro­priétés d’un mou­ve­ment de biens, mais ces pro­priétés ne sont pas celles qui en car­ac­térisent la nature.
  • Propo­si­tion 2 (F. Athané) : pour être com­plète, la clas­si­fi­ca­tion doit égale­ment englober les trans­ferts illégitimes. Ceci impose toute­fois de refor­muler, dans ce cas, le critère d’oblig­a­tion du trans­fert et de sa con­trepar­tie (une oblig­a­tion illégitime étant, à pre­mière vue, un oxy­more).
  • Propo­si­tion 3 (C. Dar­mangeat) : on peut affin­er la clas­si­fi­ca­tion en met­tant en évi­dence les cas inter­mé­di­aires, qui relèvent soit de l’indéter­mi­na­tion, soit de la com­bi­nai­son.
De ces trois propo­si­tions, c’est bien sûr la pre­mière qui est la plus inno­vante et la plus essen­tielle sur le plan sci­en­tifique ; d’une part, parce qu’elle pose les bases des deux autres, qui n’en sont que des pro­longe­ments, d’autre part parce qu’elle venait cor­riger des décen­nies d’er­reurs et de manière erronée d’abor­der le prob­lème, comme je l’ai souligné dans mes « cor­rélat­ifs ».

2. Macdonald et le partage

J’en arrive donc à la con­férence de Charles Mac­don­ald – dont je dois avouer que je ne con­nais­sais ni le nom, ni les travaux. Je pré­cise n’en avoir fait qu’un bref sur­vol, car une étude atten­tive m’au­rait demandé un temps que je ne souhaite pas y con­sacr­er. Tout ce qui suit est donc le fruit d’un tra­vail (trop ?) rapi­de, et peut-être divers­es erreurs et insuff­i­sances se sont-elles glis­sées par­mi mes com­men­taires. Mais il y a un début à toute chose, et les lignes qui suiv­ent relèvent donc les points qui m’ont paru impor­tants.
Pour com­mencer, l’im­pres­sion générale est que le texte est très bien infor­mé (j’avoue très hum­ble­ment ne pas con­naître une par­tie des élé­ments qu’il men­tionne, et qui ont l’air très intéres­sants), et qu’il met le doigt sur les ques­tions essen­tielles. Ce qui l’empêche, à mes yeux, de les pos­er dans les ter­mes les plus adéquats, et donc de les résoudre véri­ta­ble­ment est son respect pour les con­cep­tions erronées de Mauss et de Sahlins. Celles-ci sont certes cri­tiquées, mais unique­ment, je crois, pour leur inca­pac­ité à appréhen­der cer­taines sit­u­a­tions ; dans l’e­sprit de Mac­don­ald, il faut donc com­pléter Mauss et Sahlins, et non les remet­tre fon­da­men­tale­ment en cause.

Encore et toujours, le problème de l’obligation

Charles Mac­don­ald

Pour pré­cis­er les choses, Mac­don­ald sent toute l’im­por­tance du prob­lème de l’oblig­a­tion dans les trans­ferts. À plusieurs repris­es, il insiste sur la ques­tion de l’oblig­a­tion (ou non) de don­ner, sur celle (ou non de ren­dre). Il appa­raît assez claire­ment que c’est même la néces­sité de cette dis­tinc­tion qui l’amène à intro­duire le con­cept de partage :

Le mot « partage » est ambigu, notons-le tout de suite. Partager un bien pos­sédé avec
un tiers, c’est un don (partager un repas c’est inviter à sa table), mais
partager le pro­duit d’une activ­ité c’est la divis­er, la répar­tir, comme
partager le gibier par exem­ple, ou couper un gâteau en parts. Le sens que je
donne ici à « partage » est le sec­ond, pas le pre­mier. Dans ce sec­ond sens, le
partage ne pré­sup­pose pas la pro­priété. Dans le pre­mier sens la pro­priété est
tou­jours pré­sup­posée (on ne peut don­ner que ce qu’on pos­sède).
L’idée maîtresse défendue est donc qu’il existe des trans­ferts qui ne sont pas des dons, et qui ont échap­pé aux analy­ses clas­siques de l’an­thro­polo­gie. Idée par­faite­ment légitime, mais dont le traite­ment pro­posé ici a de quoi laiss­er insat­is­fait.
Pre­mier point, le mot de « partage » pose un prob­lème ter­mi­nologique ; Mac­don­ald le sait, et le dit, mais la manière dont il en présente les ter­mes est incor­recte. En effet, tout comme les ter­mes de « don » et d’ « échange », il y a un pur aspect ciné­tique, descrip­tif, dans le partage : on coupe quelque chose en plusieurs morceaux qui auront des usages (ou des des­ti­nataires dif­férents). En ce sens, le partage ne nous dit rien de la nature du trans­fert qui s’en­suiv­ra. Un paysan d’il y a quelques siè­cles pou­vait pren­dre une part sa récolte pour faire un don au néces­si­teux ; pour aller la ven­dre au marché, effec­tu­ant alors un échange ; ou pour pay­er l’im­pôt qu’é­tait la dîme – c’est, dans la ter­mi­nolo­gie d’A. Tes­tart, un trans­fert du troisième type. Pire, cer­tains partages ne sont le préal­able d’au­cun trans­fert : ain­si, lorsqu’on partage son revenu entre con­som­ma­tion et épargne.
Or, la manière dont Mac­don­ald présente les choses les embrouille davan­tage qu’elle ne les éclaircit. Il com­mence en effet par écarter du partage la con­no­ta­tion du don… pour ne retenir que le sens le plus général, qui ne dif­féren­cie pas le don, l’échange et le t3t… et inclut ain­si le don ! Pour repren­dre son exem­ple, s’il est vrai que partager un gâteau ne sup­pose pas qu’on soit le pro­prié­taire dudit gâteau, cela ne l’ex­clut nulle­ment (la sec­onde déf­i­ni­tion de Mac­don­ald inclut la pre­mière) ; cela inter­dit d’op­pose le partage au don, tout comme de l’op­pos­er à la pro­priété. Cette con­fu­sion se retrou­ve dans un autre exem­ple cen­sé illus­tr­er la même oppo­si­tion entre partage et don :
La
sit­u­a­tion rap­pelle tout à fait ce qui se passe dans un dîn­er entre amis. Le
pain est coupé en tranch­es et mis dans un panier ; cha­cun se sert ensuite.
Cette habi­tude de partage con­traste avec la cou­tume rap­portée pour les vieilles
sociétés rurales où le maître de mai­son, le patri­arche, coupait des tranch­es de
la miche com­mune et les tendait à cha­cun à son tour, sym­bol­isant par ce don
l’obligation où étaient les autres mem­bres du foy­er à son égard.
En fait, la présence d’une panière à pain dans le dîn­er entre amis n’é­carte nulle­ment la pos­si­bil­ité qu’il s’agisse d’un don. Dans l’hy­pothèse où un des con­vives est l’hôte et a offert de son plein gré le repas aux autres, le partage du pain et son dépôt n’empêche nulle­ment celui-ci d’être un don – celui-ci étant sim­ple­ment effec­tué vers une col­lec­tiv­ité (celle des invités) et non vers un indi­vidu. Inverse­ment, je ne suis pas du tout cer­tain que la dis­tri­b­u­tion effec­tuée par le maître de mai­son relève du don. Il me sem­ble que la mise en com­mun de la nour­ri­t­ure au sein de la famille rel­e­vait bien davan­tage du trans­fert oblig­a­toire (t3t), même si le rôle spé­ci­fique du maître de mai­son soulig­nait sa posi­tion hiérar­chique dans la maison­née. En fait, dans les deux cas, le pain était « partagé », mais dans aucun des deux les modal­ités de ce partage ne per­me­t­tent d’i­den­ti­fi­er la nature du trans­fert.

…et des problèmes de classification

Plus glob­ale­ment, l’er­reur de Mac­don­ald (déjà com­mise avant lui par Sahlins) con­siste à vouloir déduire directe­ment le con­tenu soci­ologique du trans­fert de sa nature ; ain­si, le don créerait par essence de la dette et inféri­oris­erait celui qui le reçoit. Or, non seule­ment le don ne crée, par déf­i­ni­tion, qu’une dette morale (un point sur lequel la con­fu­sion con­tin­ue de régn­er, par exem­ple dans les récents travaux de Grae­ber), mais il est faux de penser que le don mar­que la supéri­or­ité ; il peut tout autant mar­quer l’in­féri­or­ité ou être neu­tre de ce point de vue.
La clas­si­fi­ca­tion des trans­ferts que pro­pose Mac­don­ald (et qui, implicite­ment, sem­ble se vouloir générale) tourne ain­si autour du prob­lème sans par­venir à le résoudre :
  1. Réciproc­ité : oblig­a­tion de don­ner – oblig­a­tion de recevoir – oblig­a­tion de ren­dre 
  2. Partage sim­ple : oblig­a­tion de don­ner – droit de recevoir – pas d’oblig­a­tion de ren­dre 
  3. Partage via un tiers : pas de dona­teur – droit de recevoir – pas d’oblig­a­tion de ren­dre
  4. Partage for­cé : pas de dona­teur – droit de recevoir – pas d’oblig­a­tion de ren­dre 
Mac­don­ald a donc par­faite­ment iden­ti­fié l’im­por­tance du car­ac­tère oblig­a­toire, tant du trans­fert que du con­tre-trans­fert. Mais il le traite de manière erronée. La pre­mière chose qui saute aux yeux est que cette clas­si­fi­ca­tion ne fait appa­raître aucun trans­fert où le pro­prié­taire serait libre de don­ner ou non : con­tre toute attente, le (vrai) don n’ex­iste pas dans cette caté­gori­sa­tion. N’ap­pa­raît que la caté­gorie (due à Sahlins) de la « réciproc­ité », dans laque­lle le don ne se dif­féren­cie pas de l’échange, dans une car­ac­téri­sa­tion qui ne cor­re­spond en réal­ité ni à l’un ni à l’autre (cha­cun sait qu’il est pos­si­ble de refuser un don tout comme un échange). Élé­ment de con­fu­sion sup­plé­men­taire : rien, dans les car­ac­téris­tiques affichées, ne dif­féren­cie le partage via un tiers (3) du partage for­cé (4), et l’on se demande donc pour quelle rai­son étrange ces deux caté­gories n’en font pas qu’une seule.
Pour­tant, il suf­fi­rait d’ap­pli­quer les critères élaborés par A. Tes­tart pour que les pièces du puz­zle s’a­gen­cent cor­recte­ment. L’in­tu­ition – juste – de Mac­don­ald, comme d’autres avant lui, est qu’un don volon­taire n’a pas la même sig­ni­fi­ca­tion sociale qu’une ces­sion oblig­a­toire. La ques­tion n’est donc pas celle du « partage » (au demeu­rant, le mot est par­ti­c­ulière­ment inap­pro­prié dans le cas où le chas­seur est d’emblée entière­ment dépos­sédé du gibier qu’il ramène) mais celle de l’oblig­a­tion du trans­fert. Les cou­tumes des chas­seurs-cueilleurs en matière de nour­ri­t­ure se répar­tis­sent donc fon­da­men­tale­ment entre don et t3t – on ne peut que con­stater l’ex­trême rareté, sinon l’ab­sence totale, d’échanges dans ce domaine, dans leur ver­sion libre comme oblig­a­toire. C’est ce car­ac­tère oblig­a­toire, et nul autre, qui rend compte de la dif­férence de sig­ni­fi­ca­tion soci­ologique et de la vari­a­tion du con­cept de pro­priété. Répé­tons-le, ce que Mac­don­ald appelle « partage » doit donc être défi­ni comme une forme par­ti­c­ulière de t3t, et il faudrait à par­tir de là (mais à par­tir de là seule­ment) se pos­er la ques­tion du con­tenu soci­ologique de cette forme de trans­fert, en prenant en compte, comme le texte tente de le faire, ses dif­férentes vari­antes.

La clas­si­fi­ca­tion pro­posée par Kishiga­mi (qui m’é­tait lui aus­si incon­nu jusque là), à laque­lle Mac­don­ald sem­ble souscrire, s’ap­proche d’une con­cep­tion cohérente, mais elle aus­si reste mar­quée par quelques con­tra­dic­tions gênantes. La pre­mière est que les deux critères qu’elle utilise ne sont pas indépen­dants : le car­ac­tère oblig­a­toire du trans­fert (traduit ici par les colonnes et l’ex­is­tence de règles) con­di­tionne sa nature (portée en ligne). Ain­si, par­ler de « don fondé sur des règles », c’est-à-dire de don oblig­a­toire (type I) est une con­tra­dic­tion dans les ter­mes.
Ensuite, je ne suis pas du tout con­va­in­cu que ce qu’il appelle la redis­tri­b­u­tion puisse être envis­agé comme une troisième caté­gorie, dis­tincte à la fois de ce « don » mal défi­ni, de l’échange et surtout d’un t3t ordi­naire. La redis­tri­b­u­tion est en effet une com­bi­nai­son de deux mou­ve­ments dis­tincts : le pre­mier, qui va du chas­seur au redis­trib­u­teur, et le sec­ond, qui va du redis­trib­u­teur aux redis­tribués (si j’ose ce néol­o­gisme). Ici, le car­ac­tère oblig­a­toire ou non est cen­sé le sec­ond mou­ve­ment ; mais cela revient à dire que le trans­fert forme une caté­gorie par­ti­c­ulière du seul fait que celui qui cède le bien en est le pro­duc­teur ou non. C’est un critère tout-à-fait dif­férent du car­ac­tère oblig­a­toire des ces­sions, et qui se trou­ve mélangé avec lui, un peu comme si on clas­sait les instru­ments de musique selon qu’ils sont à per­cus­sion, à vent, ou dif­fi­ciles à appren­dre.
Reste le très impor­tant prob­lème du « demand shar­ing », cette ces­sion sol­lic­itée (au besoin de manière insis­tante), qui a été si sou­vent observée dans les sociétés de chas­se-cueil­lette. Mac­don­ald, à la suite de Peter­son, iden­ti­fie cette sit­u­a­tion comme rel­e­vant d’une caté­gorie par­ti­c­ulière : ce n’est ni tout à fait un t3t (la demande n’est pas, stric­to sen­su, une oblig­a­tion), ni tout-à-fait un don (il est très dif­fi­cile de refuser). Il me sem­ble qu’on se situe là au cœur ce que j’avais appelé un cas hybride, pour cause d’indéter­mi­na­tion. Dans une société sans État, la notion de con­trainte juridique pos­sède des fron­tières floues, et une forte pres­sion sociale peut être assim­ilée à une forme de sanc­tion ; la répro­ba­tion col­lec­tive pour un indi­vidu qui refuserait de céder sur demande ce qu’il pos­sède se rap­proche donc de très près d’une véri­ta­ble oblig­a­tion juridique. Et rétro­spec­tive­ment, je m’en veux d’avoir man­qué ce mag­nifique exem­ple de trans­fert hybride dans mon arti­cle pour L’Homme.
Une dernière remar­que pour ter­min­er : Mac­don­ald cède assez sou­vent, m’a-t-il sem­blé, à la ten­ta­tion de croire que les effets de cer­taines dis­po­si­tions sociales cor­re­spon­dent à des buts (con­scients). Ce ne sont peut-être que des impré­ci­sions d’écri­t­ure, ou de tra­duc­tion, mais j’ai eu le sen­ti­ment que, dans la tra­di­tion incar­née notam­ment par Clas­tres, il sug­gère sou­vent que telle forme de cir­cu­la­tion du pro­duit a été instau­rée, par exem­ple, « pour » assur­er l’é­gal­ité. Je crois qu’il faut se méfi­er comme de la peste de ce genre de for­mu­la­tions, et par­tir du principe que les effets con­statés d’un rap­port social peu­vent être très dif­férents des inten­tions de ceux qui l’ont instau­ré.
Tout cela me con­va­inc en tout cas qu’il y aurait de quoi revenir sur la ques­tion, en reprenant l’ensem­ble des raison­nements, en par­ti­c­uli­er la cri­tique de Sahlins, que je n’ai rédigée que pour ce blog, et en pro­posant une clas­si­fi­ca­tion améliorée des trans­ferts inven­toriés par Kishiga­mi. Cela ferait un bel arti­cle académique… mal­heureuse­ment, je suis jusqu’au cou, et pour un bon moment, dans les guer­res aus­trali­ennes. Un jour, peut-être…

6 commentaires

  1. Mer­ci Christophe ! Un peu plus d’é­clairages et de matière à réfléchir encore sur ces com­plex­es ques­tions … . Fred

  2. Bon­jour,
    Je pense que l’élément fon­da­men­tal dans la dis­cus­sion sur les trans­ferts de biens est la notion d’obligation qui, comme tu le dis, a un « car­ac­tère juridique­ment oblig­a­toire ». Entre par­en­thès­es, je sou­tiens que la notion d’obligation illégitime (Athané) n’a logique­ment pas de sens ; ce n’est pas seule­ment un oxy­more, c’est une con­tra­dic­tion. Pas­sons. Ce terme, « juridique », sig­ni­fie que la force, la vio­lence (sociale et non pas indi­vidu­elle) peut, si néces­saire, être mise en œuvre pour faire respecter l’obligation. L’échange ne peut se con­cevoir sans le droit. C’est pourquoi Alain Tes­tart a telle­ment insisté sur l’étude du droit aus­si bien dans les sociétés éta­tiques que dans les sociétés sans États. C’est juste­ment ce qui manque totale­ment dans le texte de Mac Don­ald (qui par ailleurs voit bien les choses et la présence d’un prob­lème, ce qui n’est pas rien) : il s’en tient à des « règles » autrement mal définies (« assez floues ») sans se ren­dre compte que ce cou­ple échange/​droit est une total­ité dont aucun des élé­ments ne peut être envis­agé sans l’autre. Pour ce qui con­cerne le « demand shar­ing », je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi le sens de la sol­lic­i­ta­tion mais il me sem­ble qu’il y a là beau­coup d’insistance morale, ce qui ne doit pas inter­venir dans le traite­ment de l’obligation ; celui-ci doit être exclu­sive­ment social, faute de quoi on risque de se noy­er très vite dans un marais idéologique.
    Momo

    1. Hel­lo Momo

      La ques­tion des trans­ferts illégitimes est un vieux désac­cord entre nous. Je ne peux qu’in­sis­ter une nou­velle fois sur le fait que ces trans­ferts exis­tent, et qu’une clas­si­fi­ca­tion générale n’a aucune rai­son de les ignor­er – tout au con­traire. Après, cha­cun sait que deman­der à un deal­er de faire cadeau d’une dose, de la lui acheter ou de la lui vol­er aura sans doute des con­séquences très dif­férentes. La notion d’oblig­a­tion s’ap­plique donc bel et bien à ces trans­ferts illégitimes. Et si le con­cept oblig­a­tion illégitime sem­ble être, à pre­mière vue, un non-sens, il faut résoudre la dif­fi­culté soit en dis­ant que la réal­ité a tort… soit que le con­cept doit être affiné, et la solu­tion de François Athané con­sis­tant à expli­quer qu’il peut exis­ter dif­férentes com­mu­nautés de référence per­met, me sem­ble-t-il, de lever le non-sens de manière tout-à-fait sat­is­faisante.

      Pour le demand shar­ing, je per­siste à croire qu’on est sur la ligne grise entre l’oblig­a­tion morale et l’oblig­a­tion juridique. Car si, dans un groupe de chas­seurs-cueilleurs, un indi­vidu devient ostracisé par la col­lec­tiv­ité en rai­son de son com­porte­ment jugé impro­pre, on se rap­proche de ce qui peut être la sanc­tion juridique d’une règle de droit (au pas­sage, Nor­bert Rouland défend cette opin­ion, me sem­ble-t-il en sautant de l’autre côté du cheval, dans la mesure où il tire à l’in­verse cette sit­u­a­tion entière­ment du côté du droit). Il me sem­ble raisonnable, après avoir défi­ni les caté­gories de manière rigoureuse, de con­stater que cer­tains faits en con­stituent des formes inter­mé­di­aires (ce que Tes­tart lui-même avait établi à pro­pos de l’échange non marc­hand).

  3. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Alors une : tu pose ce tju­run­ga rit­uel au sol tout de suite… Mer­ci. (Entre par­en­thèse tu trou­ve pas étrange qu’il n’y ait pas — en tout cas pas à ma con­nais­sance — d’armes aus­trali­ennes qui usent de la puis­sance don­née par une corde à la manière de nos fléaux d’arme ?)

    Et deux : remet toi à tra­vailler sur les pas­sion­nantes ques­tions de trans­ferts avec sérieux. Il me sem­ble que dans le pre­mier cor­rélatif de la pre­mière propo­si­tion le bon terme serait “don­ner” et non “don”.

    Au plaisir de te relire à nou­veau, main­tenant que j’ai le temps 😉

    1. Un tju­run­ga rit­uel, ne serait-ce pas un peu un pléonasme qui se répète ?

      Pour le fléau, je ne crois pas que son absence soit éton­nante. Je peux me tromper (je suis loin d’être un spé­cial­iste) mais j’ai l’im­pres­sion que ce type d’arme est tou­jours resté assez mar­gin­al, et lié à des cir­con­stances par­ti­c­ulières (un out­il qui pou­vait devenir une arme par des­ti­na­tion). Et il me sem­ble que les fléaux n’ont jamais existé que dans les civil­i­sa­tions agri­coles (et, plus pré­cisé­ment, céréal­ières).

      Me remet­tre aux trans­ferts… pourquoi pas, à l’oc­ca­sion, mais là j’ai pas mal de pain sur la planche avec les guer­res aus­trali­ennes, je ne voudrais pas qu’il moi­sisse.

    2. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      N’y a‑t-il point des tju­run­ga d’ex­po­si­tion stricte­ment muséo­graphique ? Peut-être pas remar­que ; c’est sacré après tout.

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