Des armes et des combats en Australie aborigène

Bur­gun, un Aborigène de la région de Syd­ney.
Aquarelle de Richard Browne (vers 1820)
Dans l’épineuse ques­tion de l’ex­is­tence de la « guerre » dans les sociétés sans richesse (je mets des guillemets à des­sein pour soulign­er d’emblée que je n’ig­nore pas les dif­fi­cultés liées à ce mot), un des élé­ments essen­tiels de la réflex­ion con­cerne les moyens matériels d’une telle « guerre », à com­mencer par les armes. Autrement dit, l’é­tude des armes nous apprend-elle quelque chose de l’u­til­i­sa­tion qui pou­vait en être fait dans le cadre de con­flits entre êtres humains ? Le cas de l’Aus­tralie, comme presque tou­jours, est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant, dans la mesure où il représente le plus vaste ensem­ble de peu­ples chas­seurs-cueilleurs nomades jamais observés, et où l’on a de sur­croît pu observ­er in situ com­ment les dif­férentes armes étaient nom­mées et util­isées. Au risque d’abreuver le lecteur de détails (mais, promis, cer­tains sont assez croustil­lants), je me risque donc à une revue sinon des troupes, du moins de leur équipement, autour de la ques­tion (trop) sim­ple : exis­tait-il des armes spé­ci­fiques pour la « guerre », ou les mêmes armes ser­vaient-elles à la fois pour la chas­se et les con­flits inter-per­son­nels ?

Quelques remarques générales

Notre société mod­erne et son vocab­u­laire dis­tinguent l’arme de chas­se de l’arme de guerre, et l’on serait ten­ter de penser que cette dis­tinc­tion peut s’ap­pli­quer aus­si aisé­ment dans n’im­porte quelle sit­u­a­tion. En réal­ité, la déf­i­ni­tion con­tem­po­raine de l’arme de guerre se présente comme stricte­ment juridique : il s’ag­it d’une arme dont la déten­tion et l’usage est réservée aux mil­i­taires. Dans des sociétés où l’É­tat n’ex­iste pas, cette déf­i­ni­tion devient aus­si utile qu’un fusil sans culasse. Bien sûr, on peut tou­jours pré­sumer que l’arme de guerre est par nature la plus effi­cace (et que c’est pré­cisé­ment pour cette rai­son que son usage est davan­tage restreint que l’arme de chas­se) ; reste à véri­fi­er qu’il en va de même dans d’autres sociétés, ce qui, comme on le ver­ra, n’a rien d’év­i­dent.

Comme, par ailleurs, le voca­ble de « guerre » pose de red­outa­bles prob­lèmes de déf­i­ni­tion que je ne souhaite pas abor­der dans ce bil­let, je pro­pose de par­ler de manière plus neu­tre, dans la suite de ce texte, d’armes « de com­bat » pour désign­er les out­ils de la vio­lence inter­per­son­nelle (les anglo­phones, en plus ou au lieu de war weapons, par­lent volon­tiers de fight­ing weapons).
Venons-en à l’arme­ment aus­tralien pro­pre­ment dit. Bien qu’ayant étudié les Aborigènes depuis plusieurs années main­tenant, je n’ai pas man­qué d’être sur­pris par quelques décou­vertes lorsque je me suis penché plus pré­cisé­ment sur le prob­lème de leurs armes. La plus sur­prenante a sans doute été de réalis­er que le propulseur, que je tenais pour emblé­ma­tique du con­ti­nent (Tas­man­ie excep­tée), était en réal­ité loin d’y être hégé­monique. Il était ain­si totale­ment absent non seule­ment des îles septen­tri­onales (Bathurst et Melville) mais de toute une zone ori­en­tale, for­mat un large tri­an­gle entre la côte du Queens­land et l’actuelle Ade­laïde. Dans d’autres régions (le sud-est et deux zones côtières de l’ouest), le propulseur était présent, mais rel­a­tive­ment minori­taire par rap­port aux lances pro­jetées directe­ment par le bras. Et même dans la vaste aire cen­trale où le propulseur était dom­i­nant, il cohab­itait néan­moins avec des lances pro­jetées à la main – celles-ci était, il est vrai, par­fois réservées à des usages très spé­ci­fiques, comme la pêche en eau douce. Tou­jours est-il que la con­clu­sion s’im­pose (et aurait mérité de fig­ur­er dans l’ar­ti­cle rédigé avec Jean-Marc Pétil­lon à pro­pos de l’arc) : si le propulseur a man­i­feste­ment été un pro­grès, il n’ap­pa­raît pas non plus comme une inven­tion déci­sive, qui aurait relégué les tech­niques les plus anci­ennes, ou les plus rus­tiques, au rang des vieil­leries. On pour­rait bien sûr invo­quer le con­ser­vatisme prover­bial des Aborigènes, ou leur indif­férence sup­posée à l’ef­fi­cac­ité tech­nique – je n’y reviens pas, mais je don­nerai plus loin plusieurs exem­ples qui indiquent le con­traire. Il paraît plus sim­ple de penser que dans l’ef­fi­cac­ité d’une lance, de nom­breux paramètres entrent en ligne de compte et que le propulseur, à lui seul, con­stitue un élé­ment impor­tant, mais non décisif pour le résul­tat.
David­son, qui a lais­sé les études les plus com­plètes sur l’arme­ment aus­tralien, donne un élé­ment de réponse quant à la per­pé­tu­a­tion de la pro­jec­tion manuelle ; selon lui (et il y a toutes les raisons de lui faire con­fi­ance), le propulseur lim­ite le poids du pro­jec­tile et ne peut être effi­cace­ment employé qu’avec des traits rel­a­tive­ment légers (même s’ils restent plus mas­sifs que les flèch­es de l’arc). Bien que la rela­tion ne soit, de son pro­pre aveu, pas absolue, il existe donc néan­moins une cor­réla­tion entre l’ex­is­tence de lances lour­des et l’ab­sence du propulseur.
Pour en ter­min­er sur ces général­ités, sig­nalons que le boomerang, lui non plus, n’est pas uni­verselle­ment présent en Aus­tralie ; mais cette propo­si­tion étant liée à la dif­fi­cile déf­i­ni­tion du boomerang, je me pro­pose de ne pas insis­ter davan­tage sur ce point.

Une classification des armes offensives

Cette arme ser­vait ordi­naire­ment à frap­per,
mais on pou­vait égale­ment la lancer
afin de percer le corps de l’ad­ver­saire

avec l’autre extrémité.

Pour raison­ner sur les armes, il faut par­venir à les clas­si­fi­er ; or, cette opéra­tion, si sim­ple qu’elle paraisse au pre­mier abord, s’avère vite un casse-tête (dit wad­dy ou nul­la-nul­la dans de nom­breuses langues aborigènes). En pre­mière approche, les armes aus­trali­ennes relèvent de huit caté­gories fon­da­men­tales : 1. La lance (pro­jetée ou non via un propulseur) ; 2. La mas­sue (ou casse-tête) ; 3. Le bâton de jet ; 4. Le bâton perceur (il s’ag­it d’un bâton d’une bonne cinquan­taine de cen­timètres, tenu à la main, et dont les deux extrémités sont en pointe) ; 5. L’épée de bois (à une ou deux mains) ; 6. La hache (de pierre) ; 7. Le couteau (de pierre) ; 8. La corde (à étran­gler)

Les trois pre­mières sont à la fois les plus répan­dues et les plus emblé­ma­tiques de l’Aus­tralie qui, il faut le soulign­er, ignore notoire­ment tout à la fois l’arc, la fronde, la corde lestée (bolas) et le poi­son – dans cer­taines régions, les Aborigènes util­i­saient cer­taines matières tox­iques pour étour­dir les pois­sons, mais nulle part ils n’en­dui­saient leurs armes de sub­stances des­tinées à un effet chim­ique. Inverse­ment, les trois dernières jouent un rôle mar­gin­al. La hache était prin­ci­pale­ment util­isée cmme out­il, et très peu en com­bat – peut-être faut-il y voir l’ef­fet de la rareté de la pierre sur le con­ti­nent. L’emploi du couteau se lim­i­tait sem­ble-t-il à cer­tains affron­te­ment cod­i­fiés, surtout (unique­ment ?) des duels, à car­ac­tère religieux ou non. Quant à la corde, elle ser­vait à s’emparer par sur­prise d’un adver­saire dans un campe­ment enne­mi, et à le met­tre hors d’é­tat de nuire pen­dant qu’on lui ouvrait le dos afin de lui prélever la « graisse rénale » (le kid­ney fat des auteurs anglo­phones) – dans toute l’Aus­tralie, cette sub­stance était chargée d’une forte valeur mag­ique et était ardem­ment recher­chée.
Bien évidem­ment, pour chaque caté­gorie d’armes, il exis­tait une série de vari­a­tions locales et de sous-types. Les lances en sont sans doute l’ex­em­ple le plus élo­quent : David­son écar­tait la pos­si­bil­ité de les class­er en fonc­tion du mode de propul­sion, chaque type de lance pou­vant être, selon les lieux, décliné en ver­sion propulseur ou en ver­sion manuelle. Il pro­po­sait donc de s’en tenir à une liste de car­ac­tères mor­phologiques, iden­ti­fi­ant notam­ment les lances « pleines » (d’un seul ten­ant), les lances « mon­tées » (en deux par­ties ou davan­tage, le manche pou­vant être beau­coup plus long que la pointe, ou l’in­verse), les lances à bar­belures tail­lées à même le bois, les lances à la pointe incrustée de den­telures (con­nues sous le nom de death spear, « lance de mort »), et enfin les lances à pointes mul­ti­ples.
Pour les bâtons de jet, on trou­ve égale­ment des formes très divers­es, cer­tains étant des­tinés à frap­per, d’autres à percer et d’autres enfin à heurter avec le tran­chant après un vol plané – les fameux boomerangs, qui étaient loin d’être tous « retour­nants ».
De plus, les caté­gories définies ci-dessus n’é­taient pas toutes étanch­es : de nom­breuses armes rel­e­vaient à la fois de la mas­sue et du bâton de jet, et pou­vaient com­bin­er l’usage con­ton­dant et per­forant. Ain­si, cer­tains bâtons pou­vaient tout à la fois servir à frap­per en étant tenus en main, et /​ou à être lancés, et /​ou à percer (le manche, en pareil cas, était tail­lé en pointe, ain­si que l’il­lus­tre l’ex­em­plaire ci-con­tre, relevé chez Brough Smyth).

Armes de chasse, armes de combat

La pre­mière ques­tion lorsqu’on abor­de la clas­si­fi­ca­tion des armes selon leur usage est de savoir si celui-ci peut être rap­porté à leur mor­pholo­gie. En clair, tel car­ac­tère dénote-t-il néces­saire­ment la chas­se, le com­bat, etc. et per­met-il ain­si d’i­den­ti­fi­er l’u­til­i­sa­tion d’une arme ? David­son, au moins en ce qui con­cerne les lances, le récuse caté­gorique­ment :
« En Aus­tralie, les lances sont employées pour les com­bats indi­vidu­els, pour la guerre, pour la chas­se, pour la pêche ain­si que pour des céré­monies et, très sou­vent, dans cer­taines tribus, cer­taines lances sont asso­ciées à une activ­ité mais pas à une autre. Il sem­ble cepen­dant évi­dent, si l’on s’y arrête, qu’une telle clas­si­fi­ca­tion serait de peu de valeur excep­té pour chaque tribu, ou peut-être pour chaque groupe de tribus, pris indi­vidu­elle­ment, car cer­taines tribus utilisent la même lance pour deux activ­ités ou plus, tan­dis que d’autres tribus pos­sè­dent dif­férentes lances pour rem­plir la même fonc­tion. »
Il com­plète alors cette affir­ma­tion par une note que je repro­duis par­tielle­ment :
« Par­mi les Wheel­man, qui vivaient aupar­a­vant en Aus­tralie du sud-ouest, on préférait la lance pleine pour chas­s­er – il en allait de même chez les Aborigènes de l’île Groote, au large de la côte septen­tri­onale de l’Aus­tralie. Sur la Tul­ly inférieure, dans le Queens­land, cette lance sim­ple ser­vait à pêch­er et à com­bat­tre. Dans la région de Rock­hamp­ton-Townsville, les lances à la pointe for­mée d’un aigu­il­lon de raie ser­vaient au com­bat, mais sur l’île Groote elles étaient asso­ciés à la pêche. Les lances aux bar­belures amovi­bles étaient les lances de com­bat des Wheel­man, mais étaient util­isées par les Aborigènes des Ever­ad, quelques cen­taines de kilo­mètres au nord-est, à la fois pour le com­bat et la chas­se, etc. »
« Com­bat aborigène » – carte postale du début du XXe siè­cle

Bien que je n’en aie pas la preuve formelle, j’ai l’im­pres­sion que David­son saute un peu ici, comme on dit famil­ière­ment, de l’autre côté du cheval. D’une part, parce que les lances de pêche étaent glob­ale­ment celles qui pos­sé­daient des pointes mul­ti­ples. D’autre part, parce qu’en ce qui con­cerne les lances de com­bat, sauf à admet­tre que les Aborigènes n’aient pas été préoc­cupés de l’ef­fi­cac­ité de leur arme­ment, celui-ci devait bien obéir à une con­trainte élé­men­taire, liée au fait que l’être humain est un gibier assez imposant et qu’en l’ab­sence de poi­son, on ne peut lui infliger facile­ment de dégâts avec des armes de petit cal­i­bre (s’il est per­mis de s’ex­primer ain­si). Même si cette con­trainte ne dicte certes pas tous les détails d’une arme, et que des con­sid­éra­tions locales, voire indi­vidu­elles, sont néces­saire­ment inter­v­enues dans les choix, il me sem­ble bien que les lances util­isées pour le com­bat, tout comme les bâtons de jet ou les mas­sues, étaient tou­jours choi­sis par­mi les var­iétés les plus lour­des.

Tel était l’ar­gu­ment des Papous des îles du Cap York (que nous rap­por­tions déjà avec Jean-Marc, dans l’ar­ti­cle évo­qué plus haut), qui avaient renon­cé à leur arcs pour adopter le propulseur des Aborigènes, en expli­quant à Alfred Had­don « qu’il fal­lait générale­ment trois ou qua­tre flèch­es pour met­tre un adver­saire hors de com­bat, tan­dis qu’une seule lance suff­i­sait d’ordinaire à pro­duire l’effet recher­ché. » En ce qui con­cerne les Aborigènes, j’ai trou­vé très peu d’élé­ments sur ce sujet. Une des rares excep­tions est Edge-Par­ring­ton qui explique que chez les Dalle­bur­ra, la lance légère (util­isée avec le propulseur) ser­vait à la chas­se, tan­dis que la lance de guerre, plus lourde, était pro­jetée à la main (pré­cisons que si beau­coup de don­nées ne sont pas probantes, aucune de celles que j’ai réu­nies de four­nit un con­tre-exem­ple où les lances lour­des seraient sys­té­ma­tique­ment écartées de l’u­til­i­sa­tion mar­tiale). Pour les boomerangs, les élé­ments sont tout aus­si mai­gres ; la seule règle générale sem­ble être que la guerre pro­scrit l’u­til­i­sa­tion du boomerang retour­nant, sans doute parce que sa visée était hasardeuse et que sa tra­jec­toire courbe en fai­sait une arme trop lente.
Plus générale­ment, et c’est un point fon­da­men­tal, si nous dis­posons d’in­for­ma­tions assez abon­dantes sur l’arme­ment, sa mor­pholo­gie et ses usages, recueil­lies par d’at­ten­tifs obser­va­teurs occi­den­taux, nous en avons très peu sur les raisons par lesquelles les Aborigènes expli­quaient leurs pro­pres choix. Or, ces infor­ma­tions seraient extrême­ment pré­cieuses, tant il est dif­fi­cile pour celui qui ne les utilise pas lui-même dans les con­di­tions voulues de raison­ner sans se tromper.
Il faut à ce pro­pos ouvrir une par­en­thèse, en men­tion­nant un aspect sup­plé­men­taire qui com­plique les raison­nements : l’ex­is­tence attestée de « codes d’hon­neur » qui encadraient cer­tains com­bats et en lim­i­taient le poten­tiel létal. Tout comme nous avons notre con­ven­tion de Genève (respec­tée avec des scrupules vari­ables), la société aborigène avait élaboré divers­es règles qui, dans cer­taines cir­con­stances, pre­scrivaient quelles armes pou­vaient être util­isées et de quelle manière.
La plu­part de ces codes con­cer­naient les affron­te­ments en duel. Ain­si, pour la région du Vic­to­ria, Brough Smyth indique qu’il était alors con­sid­éré comme déloy­al, avec les mas­sues, de vis­er un autre endroit du corps que la tête (une infor­ma­tion égale­ment don­née par Mas­so­la à pro­pos du cof­fre de Le Souef). Il ajoute qu’en cas de duel avec cette arme, les com­bat­tants n’avaient pas le droit de se pro­téger avec un boucli­er. Dans un autre ordre d’idées, Chris­ti­son indique qu’en cas d’en­lève­ment d’épouse, un duel au couteau était organ­isé au cours duquel « les com­bat­tants avaient le droit de se lacér­er mutuelle­ment dans les par­ties char­nues des bras, des épaules et des cuiss­es, mais il était inter­dit d’at­ta­quer une par­tie vitale ». Roth, par­lant du Queens­land, affirme que « Jadis, on se bat­tait très dure­ment [en duel] mais on ne prof­i­tait jamais d’un avan­tage [déloy­al], au moins pas dans le cas d’une arme brisée acci­den­telle­ment. » Dif­férents infor­ma­teurs, enfin, sans réelle­ment pré­cis­er le cadre d’ap­pli­ca­tion de cette règle, rap­por­tent que dans la région de Bris­bane, on pre­nait soin, en dur­cis­sant au feu les lances kan­nai, d’en con­serv­er la pointe claire, afin de laiss­er à l’ad­ver­saire la pos­si­bil­ité de les esquiver – de l’avis général, les Aborigènes étaient experts dans cet art.
Il faut égale­ment men­tion­ner l’ex­is­tence d’armes des­tinées à des usages très spé­ci­fiques. Hard­man rap­porte ain­si que dans une tribu du Kim­ber­ley (au nord-ouest du con­ti­nent), il exis­tait une « for­mi­da­ble » lance, qui ser­vait prin­ci­pale­ment à l’exé­cu­tion d’une sen­tence judi­ci­aire. « Sa tête mesurait une quar­an­taine de cen­timètres et, en plus d’être extrême­ment pointue, elle était gar­nie de six rangées de pointes en forme de clous, tail­lées dans le bois dur, et qui s’é­tendaient sur une bonne trentaine de cen­timètres. Il est clair que si cette arme était enfon­cée dans un corps, il serait extrême­ment dif­fi­cile de l’en­lever. On ne peut la retir­er ni en la tirant, ni en la pous­sant. (…) Elle était prin­ci­pale­ment util­isée pour punir des crimes trib­aux, dont l’un des prin­ci­paux est l’adultère. » (remar­quons qu’en pareil cas, si la femme était fréquem­ment mise à mort, l’a­mant, lui, pou­vait espér­er s’en sor­tir avec une cuisse transper­cée).

Des armes de combat spécifiques

Représen­ta­tion de pointes
de death-spear
par David­son

Il exis­tait toute­fois quelques armes conçues exclu­sive­ment pour le com­bat, et dans la per­spec­tive d’in­fliger le plus de dom­mages pos­si­bles.

Celle qui vient en pre­mier à l’e­sprit est le death-spear, la lance de mort, avec laque­lle les Occi­den­taux firent très rapi­de­ment con­nai­sance puisque c’est ce pro­jec­tile qui transperça en 1790 John McIn­tyre, un des mem­bres de l’équipe du gou­verneur Philip. A la pointe de ces lances, que David­son iden­ti­fie comme une caté­gorie spé­ci­fique, on fix­ait divers élé­ments avec de la résine (coquil­lages, pier­res coupantes…), le dou­ble effet recher­ché étant à la fois d’aug­menter la grav­ité de la blessure en déchi­que­tant les chairs, et de provo­quer des infec­tions, l’ex­trac­tion de la lance pou­vant laiss­er des corps étrangers à l’in­terieur de la blessure. Cepen­dant la lance de mort n’é­tait pas, à stricte­ment par­ler, une arme spé­ci­fique­ment des­tinée au com­bat. Certes, partout où elle exis­tait (essen­tielle­ment sur le périmètre sud du con­ti­nent), elle ser­vait à cet usage. Mais elle pou­vait aus­si, dans cer­tains cas, être util­isée à la chas­se. Encore une fois, on ne peut que regret­ter de n’avoir aucun témoignage (à ma con­nais­sance) d’A­borigène sus­cep­ti­ble de nous éclair­er sur les raisons de ces choix. L’ex­pli­ca­tion qui me vient spon­tané­ment à l’e­sprit (même si je sais à quel point il faut se méfi­er de telles intu­itions) est que la fab­ri­ca­tion de ces lances néces­si­tait un impor­tant investisse­ment et que, sauf excep­tion, on en réser­vait donc l’usage là où elles étaient le plus néces­saire, à savoir à la guerre (Brough Smyth indique à pro­pos des lances bar­belées que « il faut beau­coup d’ha­bilite, de patience et de soin pour façon­ner cor­recte­ment les bar­belures et les con­serv­er intactes »).
Cela dit, si tel n’é­tait pas le cas du death-spear, d’autres types de pro­jec­tiles étaient, eux, fab­riqués spé­ciale­ment en vue d’une util­i­sa­tion mar­tiale (et létale). Con­stance Petrie explique ain­si à pro­pos du Queens­land que si cer­taines lances étaient conçues afin de laiss­er une chance à leur des­ti­nataire de les esquiver (on pre­nait soin d’en laiss­er la pointe claire en les dur­cis­sant au feu), ce n’é­tait pas le cas de toutes, bien au con­traire : « Une autre lance le pi-lar (…), mesurait env­i­ron trois mètres de long. (…) Cette lance, cepen­dant, restait entière­ment noire. On l’u­til­i­sait en com­bat rap­proché, car elle était trop longue et trop lourde pour être lancée loin. Par­fois, on entail­lait pro­fondé­ment la tête de ces lances et on les pro­je­tait sur un enne­mi par­ti­c­uli­er dans l’e­spoir qu’elles se frac­tur­eraient en lais­sant la pointe brisée dans la blessure. »
D’autres armes que les lances étaient exclu­sive­ment des­tinées au com­bat. C’est le cas du Leon-ile, dont Brough Smyth écrit qu’elle était sans doute la plus dan­gereuse des mas­sues (bien qu’elle s’ac­com­pa­g­nât de l’usage d’un boucli­er) : elle était dif­fi­cile à esquiver, en rai­son de la facil­ité avec laque­lle la pointe pou­vait soudaine­ment être retournée pour con­tourn­er la défense.
On dis­pose sur une autre arme d’un témoignage d’une qual­ité excep­tion­nelle. J’écrivais un peu plus haut que les infor­ma­tions émanant des aborigèes eux-mêmes sont mal­heureuse­ment presque inex­is­tants. L’une des excep­tions est le réc­it auto­bi­ographique de Waip­ul­danya, un mem­bre de la tribu Alawa, dans la région de Dar­win (Ter­ri­toires du Nord), paru sous le titre I, the Abo­rig­i­nal en 1962. Waip­ul­danya racon­te les nom­breux épisodes guer­ri­ers qui ryth­maient l’ex­is­tence avant l’ar­rivée des Blancs, et donne plusieurs détails cap­ti­vants. Il rap­porte ain­si que :
« Les tribus Djin­gali, Wad­daman et Mud­bra com­bat­taient avec un ter­ri­fi­ant boomerang crochu, le War­radul­la, qui sur­pas­sait les armes con­ven­tion­nelles comme la bombe H sur­passe le TNT. Un boucli­er, util­isé comme arbre trans­portable, et plus tard le nul­la-nul­la (gour­din) qui était à la fois une arme offen­sive et défen­sive, con­sti­tu­aient des répons­es sat­is­faisantes aux boomerangs tra­di­tion­nels, mais elles étaient inutiles con­tre le mod­èle qui com­por­tait une extrémitée en cro­chet. Le principe sim­ple du War­radul­la était que l’acte même con­sis­tant à le blo­quer avec un boucli­er ou un nul­la-nul­la fai­sait piv­ot­er la par­tie cro­chetée [il sem­ble qu’i­ci, le texte fasse erreur, et qu’il s’agisse de l’autre extrémité. Je n’ai cepen­dant pas eu le courage de faire le test moi-même] à une vitesse con­sid­érable, décap­i­tant ou blessant sérieuse­ment sa vic­time. Peut-être s’agis­sait-il de la pre­mière arme secrète. »
Le Li-lil représen­té par Brough Smyth

Men­tion­nons enfin le Li-lil, un boomerang là encore très par­ti­c­uli­er décrit par Brough Smyth, et qui selon lui n’ex­is­tait que dans cer­taines tribus du Vic­to­ria dis­parues au moment où il écrivait son livre. Il s’agis­sait d’une ver­sion disymétrique où l’une des extrémités for­mait une sorte de disque, dans un plan par­al­lèle au reste de l’arme. D’après des infor­ma­tions don­nées par un Aborigène, le boomerang ordi­naire « pou­vait provo­quer des blessures sévères, en cau­sant une con­tu­sion ou même cass­er un bras s’il le heur­tait, le Li-lil, lancé avec force et adresse, bri­sait une jambe, cas­sait les côtes ou péné­trait un crâne ».

En dres­sant cette rapi­de liste des armes exclu­sive­ment des­tinées au com­bat, j’ai bien sûr gardé sinon le meilleur, du moins le plus évi­dent, pour la fin : je veux par­ler de l’arme défen­sive qu’est le boucli­er, dont il a été écrit à de nom­breuses repris­es qu’il con­st­tuait à lui seul une preuve des affron­te­ments mar­ti­aux dans l’Aus­tralie aborigène. Sauf erreur (je n’ai pas encore véri­fié ce point), on les trou­vait partout et comme toutes autres armes, les boucliers con­nais­saient d’assez impor­tantes vari­a­tions de forme selon les régions. Deux grands types mor­phologiques sem­blent domin­er : celui, plat et ovale, qui ressem­ble le plus au boucli­er tra­di­tion­nel util­isé ailleurs dans le monde ; et le type for­mé d’une pièce étroite et épaisse de bois dur dans lequel la poignée est sculp­tée. A en croire Brough Smyth, le pre­mier ser­vait dans les com­bats col­lec­tifs, en pro­tec­tion con­tre les lances, tan­dis que le sec­ond était réservé aux com­bats indi­vidu­els, con­tre des mas­sues. Or, l’i­cono­gra­phie (certes pas très abon­dante, mais non nég­lige­able) sug­gère que le deux­ième type ser­vait au moins égale­ment lors des procé­dures judi­ci­aires impro­pre­ment nom­mées « ordalies », dans lequelles celui qui était en tort devait affron­ter, muni de ce seul boucli­er, plusieurs adver­saires armés de lances. Quant à William Buck­ley, le célèbre évadé qui pas­sa 32 ans chez les Aborigènes de la région de Mel­bourne, il écrit que ceux-ci « pos­sè­dent une sorte de boucli­er fait de bois, un morceau de bois large et solide d’en­v­i­ron un mètre de long, effilé à chaque extrémité, avec sur le côté une poignée tail­lée de sorte d’être pris en main. Ces boucliers, qu’on appelle mal­ka, sont util­isé de manière très adroite pour par­er les lances et les coups de mas­sue ». En l’ab­sence d’éventuels élé­ments com­plé­men­taires, je lais­serai donc un point d’in­ter­ro­ga­tion sur l’u­til­i­sa­tion de chaque caté­gorie de boucliers.

La recherche de l’efficacité militaire

Ce dernier témoignage, ajouté à celui de C. Petrie précédem­ment cité sur les lances « prédé­coupées » du Queens­land indiquent claire­ment à quel point serait erronnée l’idée que les Aborigènes ne menaient que des sim­u­lacres de guer­res. Il exis­tait effec­tive­ment divers­es cir­con­stances – je reviendrai sans doute dessus dans un prochain bil­let — dans lesquelles les affron­te­ments étaient encadrés, ou bridés. L’ob­jec­tif de la bataille était alors de sol­der publique­ment les comptes, pas de faire le max­i­mum de dégâts. Mais à côté de ce type d’af­fron­te­ments, il en était d’autres où l’on s’ef­foçait d’in­fliger un max­i­mum de pertes à l’en­ne­mi. Sur ce point, je voudrais ajouter trois pièces au dossier.
La pre­mière con­cerne des événe­ments sur­venus au cours du XXe siè­cle, alors que cer­taines tribus avaient accès, par exem­ple, aux out­ils de fer apportés par les Occi­den­taux. En 1910, deux groupes s’af­fron­tèrent sur la plage de Rolling Bay, un com­bat auquel assista par hasard depuis son bateau un pêcheur, James PcPher­son. Celui-ci rap­por­ta que celui des deux groupes qui pos­sé­dait les bar­res de fer mit son adver­saire en déroute, lais­sant non seule­ment plusieurs cadavres sur le champ de bataille, mais pour­suiv­ant les vain­cus avant de les achev­er. McPher­son dit avoir vu une douzaine de morts, mais n’ayant pu con­stater de résul­tat de la pour­suite des fuyards, pré­sumait que le nom­bre de vic­times était en réal­ité assez large­ment supérieur.
Le deux­ième élé­ment touche à la réac­tion des Aborigènes lorsqu’ils décou­vrirent les pro­priétés du verre, lui aus­si apporté par les Occi­den­taux. Ils ne furent pas longs à com­pren­dre l’in­térêt de cette matière pour l’in­sér­er dans la pointe des death spear, en lieu et place du quartz ou des coquil­lages qui, pour bien des tribus, ne se trou­vaient pas facile­ment. Hard­man note ansi : « Dans le Queens­land et en Aus­tralie du sud, ils per­turbent sérieuse­ment les com­mu­ni­ca­tions télé­graphiques en volant les iso­la­teurs en verre pour en gar­nir des pointes de lances. Et lorsque l’Homme blanc arri­va dans le Kim­ber­ley, en amenant son inévitable bouteille de brandy, celle-ci con­nut rapi­de­ment le même emploi. »
On ne saurait ter­min­er sur ce point sans men­tion­ner l’at­ti­tude des Aborigènes vis-à-vis de l’arme suprême apportée par les Occi­den­taux, à savoir l’arme à feu. Là aus­si, plusieurs épisodes indiquent qu’ils y virent le moyen de mod­i­fi­er avan­tageuse­ment le rap­port de forces avec cer­tains de leurs adver­saires. Je pense à cet Aborigène de la région de Mel­bourne qui, dans les années 1830, emprun­ta un fusil à son employeur sous pré­texte d’aller chas­s­er les oiseaux. En réal­ité, il avait mon­té une expédi­tion de vendet­ta con­tre un groupe qui avait décimé le sien quelques années aupar­a­vant. Sa vengeance fit 7 vic­times (cf. J. M. Clow in
Bride, Let­ters from Vic­to­ri­an Pio­nneers). Un siè­cle plus tard, dans le nord du pays, c’est encore Waip­ul­danya qui narre un épisode tra­gi-comique :
« Les Alawa [sa pro­pre tribu] crurent en une occa­sion qu’ils étaient appelés à régn­er sur tous les Aborigènes, un fan­tasme fam­i­li­er du monde Blanc. Pour y par­venir, l’un de nos groupes d’at­taque vola un cer­tain nom­bre de fusils dans une sta­tion télé­graphique, et ils par­tirent à la recherche des Mara [leur enne­mi tra­di­tion­nel] à Wada­nard­ja (…). Ils avaient récem­ment effec­tué un raid con­tre nous, et ils allaient con­naître leur moment de vérité. Les prochains seraient les Malanug­ga-nug­ga [autre enne­mi tra­di­tion­nel]. Mais ceux qui perdirent la vie ce jour-là furent tués par des lances et des boomerangs. Les gens de ma tribu déchargèrent les cara­bines dans les airs sans vis­er, n’ayant pas com­pris que c’é­taient les balles, et non les explo­sions, qui étaient mortelles. »

En conclusion, quelques problèmes d’archéologie

Un des fameux « bâtons per­cés » de la
préhis­toire européenne, dont l’usage a don­né
lieu à d’in­nom­brables hypothès­es…

Pour ter­min­er, il n’est pas sans intérêt de met­tre en regard le fos­sé qui sépare l’in­for­ma­tion eth­nologique, en l’oc­cur­rence, foi­son­nante, de celle qu’on pour­rait tir­er de l’analyse archéologique d’un tel matériel.

L’eth­nolo­gie ne laisse aucune doute sur l’ex­is­tence de divers­es formes de con­flits armés (je laisse à nou­veau de côté la ques­tion de savoir s’il est per­ti­nent de qual­i­fi­er cer­tains d’en­tre eux de guer­res). Non seule­ment il existe des armes qui ser­vent dans de tels con­flits, mais dans bien des tribus, ces armes con­stituent une caté­gorie suff­isam­ment dif­féren­ciée pour porter un nom spé­ci­fique. Si, dans cer­tains con­textes, le choix et l’emploi des armes obéit à une cod­i­fi­ca­tion qui lim­ite les dégâts poten­tiels (un peu comme chez nous, les gou­verne­ments ne sont pas cen­sés réprimer des man­i­fes­ta­tions de rue paci­fiques avec des armes des guerre), de telles sit­u­a­tions ne représen­tent jamais l’u­nique cadre des vio­lences armées ; partout, il arrive qu’on cherche à en découdre en infligeant des pertes. Par­mi les armes de com­bat se trou­vent tou­jours celles qui ont le plus fort poten­tiel létal, et l’on cherche à amélior­er ce poten­tiel lorsque c’est pos­si­ble. Récipro­que­ment, il existe des armes défen­sives (le boucli­er) qui elles aus­si, peu­vent être employées dans cer­tains con­textes de com­bats encadrés, mais dont d’autres ver­sions (ou les mêmes) ser­vent à pro­téger l’ex­is­tence même de celui qui les porte.
Ten­tons à présent d’imag­in­er ce qu’un archéo­logue dépourvu de toutes ces infor­ma­tions serait en mesure d’établir de manière cer­taine, ou au moins prob­a­ble.
Le pre­mier écueil, triv­ial mais dévas­ta­teur, est que la presque total­ité de ces out­ils était com­posée de matière organique : bois, fibres, aigu­il­lons de raies, ten­dons, etc. Si l’on met de côté les couteaux et les haches, sans doute totale­ment absents des affron­te­ments col­lec­tifs, la seule excep­tion con­cerne cer­taines pointes de lance en pierre, mais leur usage était con­finé au nord-ouest du pays (sans doute, là aus­si, le rap­port rareté /​effi­cac­ité de la pointe en pierre a‑t-il été jugé trop faible pour que ce choix s’im­pose partout ; mais une fois encore, on ne peut que spéculer en l’ab­sence d’in­for­ma­tions directes par les intéressés). Tou­jours est-il qu’un archéo­logue arrivant quelques mil­lé­naires, ou même quelques siè­cles plus tard, ne retrou­verait presque rien de tous ces out­ils.
Mais au-delà, il existe un sec­ond prob­lème : à savoir, qu’il serait virtuelle­ment impos­si­ble de devin­er l’usage qu’assig­naient les dif­férentes sociétés à leurs armes. On peut certes avancer que toute arme capa­ble de chas­s­er du gros gibier est sus­cep­ti­ble d’of­frir un intérêt mar­tial. Mais de la con­di­tion néces­saire à la con­di­tion suff­isante, il y a un pas dont on ne voit guère com­ment il peut être franchi. Même en sup­posant hardi­ment que l’on retrou­ve quelques traces d’u­til­i­sa­tion con­tre des êtres humains, rien ne per­me­t­trait de dire s’il s’a­gi­rait d’un acci­dent, d’un cas rel­a­tive­ment isolé ; même en sup­posant un usage réguli­er, il serait virtuelle­ment impos­si­ble de dire s’il s’agis­sait d’un con­texte rit­uel ou judi­ci­aire, ou d’un affron­te­ment afin de régler un dif­férent à car­ac­tère pub­lic ou privé. Dans une société mod­erne, le pro­grès tech­nique a pro­duit des armes qui per­me­t­tent d’in­fliger des dégâts sur toute une zone, ou sur un groupe de per­son­nes ; leur util­i­sa­tion ne laisse donc guère de place au doute. Dans une société de chas­se-cueil­lette, les armes qui ser­vent à tuer sont toutes, ou presque toutes, celles qui servi­raient aus­si à chas­s­er. Et si les intéressés, eux, peu­vent faire une dif­férence et décider (pour des raisons sousvent très dif­fi­ciles à com­pren­dre) que telle arme servi­ra prin­ci­pale­ment ou exclu­sive­ment à tel usage, l’archéo­logue, lui, est bien en peine de recon­stituer de choix.
Mais, dira-t-on, et les armes spé­ci­fique­ment des­tinées à la guerre, qui ne pou­vaient servir à autre chose ? Le li-lil ? Le boomerang à cro­chet ? Et les boucliers ? Là encore, il faut bien avouer qu’un archéo­logue aurait bien du mal à inter­préter les deux pre­miers comme des armes, et plus encore, comme des armes spé­ci­fique­ment des­tinées au com­bat. Le principe du boomerang à cro­chet, par exem­ple, me sem­ble très dif­fi­cile à iden­ti­fi­er (et surtout, à être dis­crim­iné par­mi les dizaines d’autres usages pos­si­bles – en cela, le méti­er d’archéo­logue rap­pelle un jeu télévisé où l’on présen­tait aux téléspec­ta­teurs des objets anciens à l’usage aujour­d’hui oublié, et où ils devaient, à grand peine, le devin­er). Quant aux boucliers, on l’a sou­vent invo­qué (moi y com­pris) comme une preuve iréfutable de la présence d’af­fron­te­ments inter-per­son­nels dans l’Aus­tralie pré­colo­niale. Or, en y réfléchissant, je pense que cette idée con­tient beau­coup de vrai, mais une part de faux. En l’ab­sence de toute infor­ma­tion ethno­graphique, peu d’élé­ments, en effet, per­me­t­traient de réfuter l’hy­pothèse que le boucli­er était réservé à des usages céré­moniels ou judi­ci­aires. Sans doute cette idée serait-elle un peu for­cée, mais il serait extrême­ment dif­fi­cile d’en démon­tr­er la faus­seté. La seule pos­si­bil­ité qui me vient à l’e­sprit serait de retrou­ver des boucliers en telle quan­tité que l’éven­tu­al­ité d’un usage spé­ci­fique­ment non mil­i­taire devi­enne très peu prob­a­ble. Mais il s’a­gi­rait là d’un argu­ment non décisif et, qui plus est, très dif­fi­cile à pro­duire étant don­né la rareté qui car­ac­térise la plu­part des décou­vertes archéologiques.
Pour toutes ces raisons, dans une société de chas­se-cueil­lette telle que l’Aus­tralie aborigène, les com­bats (voire la guerre), si évi­dents qu’ils puis­sent être en présence de l’in­for­ma­tion eth­nologique adéquate, devi­en­nent très dif­fi­ciles à établir sur la seule base de l’analyse archéologique des armes. Bien sûr, l’archéolo­gie peut mobilis­er d’autres infor­ma­tions, telles que l’art et (surtout ?) ce qui relève du funéraire. Mais là encore, les choses sont loin d’être faciles, comme je ten­terai de l’il­lus­tr­er dans un prochain bil­let.

3 commentaires

  1. Salut, voici deux-trois liens his­toire de vers­er quelques pièces sup­plé­men­taires au dossier !
    (1) Pour l’Aus­tralie, un cas de mort par sagaie il y a 4000 ans, qui mon­tre l’emploi de cer­tains types de pointes (avec tran­chants lithiques) con­tre les humains : https://www.researchgate.net/publication/228764155_The_first_archaeological_evidence_for_death_by_spearing_in_Australia
    (2) Une très bonne étude eth­no clas­sique, bien con­nue des préhis­to­riens, sur la dis­tinc­tion entre flèch­es de chas­se et de guerre en Iri­an Jaya (avec ten­ta­tive d’ap­pli­ca­tion au Néolithique européen) : http://www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_1990_hos_87_10_9931
    (3) Plus mod­este­ment, pour le Paléo européen, j’avais évo­qué la fonc­tion guer­rière comme une des raisons pos­si­bles du suc­cès de dif­fu­sion des pointes bar­belées en bois de renne au début du Mag­dalénien supérieur : http://blogs.univ-tlse2.fr/palethnologie/wp-content/files/2009/fr-FR/Palethnologie-2009-FR-04-Petillon.pdf (l’al­lu­sion est page 93, j’avais plus dévelop­pé cette idée à l’o­ral pen­dant la conf). Mais la ques­tion reste très dif­fi­cile à traiter pour le Paléo, il est déli­cat d’a­vancer des argu­ments con­clu­ants, pour toutes les raisons que tu évo­ques…

    1. Mer­ci jean-Marc !

      Bien que la prob­lé­ma­tique de l’ar­ti­cle des Pétre­quin dif­fère un peu de la mienne, j’y trou­ve la con­fir­ma­tion de plusieurs de mes intu­itions. En par­ti­c­uli­er, le fait qu’on utilise tou­jours à la guerre les armes les plus effi­caces ; cepen­dant, lorsque celles-ci exi­gent une forte dépense de tra­vail pour leur fab­ri­ca­tion, on pèse le pour et le con­tre avant de s’en servir aus­si à la chas­se.

      Je ne con­nais­sais pas ton tra­vail sur les pointes bar­belées, c’est du sérieux ! L’as-tu pro­longé selon les axes envis­agés dans ta con­clu­sion ? As-tu jeté un œil sur les bar­belés aus­traliens, qui me parais­sent bien doc­u­men­tés (même si le milieu dans lequel ils sont util­isés est très dif­férent — mais j’y vois autant d’a­van­tages pour le raison­nement que d’in­con­vénients) ?

    2. Mer­ci Christophe ! Une réponse pour bot­ter en touche : non, je n’ai jamais eu la disponi­bil­ité pour pro­longer ces recherch­es sur les bar­belés. Ça reste depuis dix ans une série de pistes à suiv­re… Avec pas mal de boulot à la clé mais peut-être des choses sym­pa à sor­tir…

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