Préhistoire du sentiment artistique (Emmanuel Guy)

Les ouvrages d’archéolo­gie peu­vent se révéler d’une lec­ture ingrate pour plusieurs raisons. Soit parce qu’ils se per­dent dans des détails d’une grande tech­nic­ité qui ont tôt fait de décourager le non-spé­cial­iste. Soit parce qu’ils avan­cent des inter­pré­ta­tions sociales sur une base dépourvue de rigueur, lais­sant l’im­pres­sion d’un bras­sage de général­ités ou d’une élab­o­ra­tion scé­nar­is­tique gra­tu­ite et for­cée. Le livre d’Em­manuel Guy évite totale­ment ces deux écueils, en pro­posant au lecteur un raison­nement tout à la fois acces­si­ble et, dans ses développe­ments prin­ci­paux, très solide­ment argu­men­té. On ren­con­tre certes quelques ter­mes tech­niques, mais ceux-ci sont tou­jours explic­ités, et on n’a jamais l’im­pres­sion de s’y noy­er. Et si le cœur du texte traite des aspects formels de l’art paléolithique, les pre­mières pages, et surtout, les dernières, ouvrent vers de pas­sion­nantes ques­tions sur les rap­ports entre cet art et la société qui l’a pro­duit. Voilà donc un ouvrage qu’on a plaisir à lire et, plus encore, à dis­cuter (cette dis­cus­sion fût-elle, par moments, assez cri­tique).

L’analyse formelle

Le point de départ de l’au­teur tient au fait que si l’on s’est sou­vent inter­rogé sur la sig­ni­fi­ca­tion de l’art paléolithique – une inter­ro­ga­tion con­damnée à rester assez spécu­la­tive – on a porté trop peu d’at­ten­tion à son analyse formelle, et c’est à elle que l’essen­tiel des pages du livre est con­sacré. Même si divers sites sont évo­qués, l’ap­proche s’or­gan­ise autour de deux pôles prin­ci­paux : les quelque 5000 gravures du riche ensem­ble de la Côa, au nord-est du Por­tu­gal, datés d’en­v­i­ron ‑18 000 ans, à la charnière des péri­odes dites du gravet­tien et du solutréen et Las­caux, réal­isée peut-être qua­tre mil­lé­naires plus tard, au début du mag­dalénien.

N’é­tant pas (du tout !) un spé­cial­iste des ques­tions d’art, j’e­spère ne pas trahir les démon­stra­tions d’Em­manuel Guy en les rap­por­tant dans les lignes qui suiv­ent. Plusieurs chapitres abon­dam­ment illus­trés vien­nent étay­er l’idée que les représen­ta­tions de Foz Côa obéis­sent à un canon : il y a une sché­ma­ti­sa­tion de chaque espèce, dans laque­lle ne sont retenus que les élé­ments qui la car­ac­térisent. Ceux qui sont jugés comme les moins sig­ni­fi­cat­ifs sont à peine esquis­sés, voire pure­ment ignorés. Ces mil­liers de gravures déno­tent donc des élé­ments styl­is­tiques com­muns : les mêmes con­tours géométriques, le même traite­ment des par­tic­u­lar­ités de chaque espèce, la même manière de sim­pli­fi­er le dessin des mem­bres… Ces élé­ments per­me­t­tent d’in­fér­er les fonc­tions que rem­plis­saient cet art :
Une gravure de Foz Côa
La répéti­tion de mêmes con­ven­tions sur des dis­tances et des durées aus­si longues mon­tre que les artistes gravet­to-solutréens ne représen­taient pas ce qu’ils voy­aient mais imi­taient un mod­èle. Ces dessins ne sont pas des por­traits, même imag­i­naires, d’au­rochs ou de chevaux, mais la repro­duc­tion d’une image pré­conçue. À ce titre, le car­ac­tère logo­typé des fig­ures gravet­to-solutréennes fixé dans un mod­èle unique et invari­able n’est pas sans rap­pel­er l’im­mo­bil­isme con­ven­tion­nel des bla­sons qui, dans l’art héraldique, ser­vent à iden­ti­fi­er une famille ou une com­mu­nauté. Un sen­ti­ment que vien­nent ren­forcer à la fois l’ab­sence d’élé­ments nar­rat­ifs ou con­textuels et l’or­gan­i­sa­tion géométrique prési­dant à la “com­po­si­tion” de cer­tains pan­neaux. (p. 131)
Or, si ces car­ac­tères des gravures de Foz Côa peu­vent être iden­ti­fiés dans de nom­breux sites de la même époque et des mil­lé­naires postérieurs, l’analyse des oeu­vres de Las­caux témoigne selon Emmanuel Guy d’une con­ti­nu­ité man­i­feste, mais aus­si d’in­no­va­tions mar­quantes. On perçoit la volon­té de fig­ur­er la pro­fondeur, avec l’ap­pari­tion de la tech­nique dite « de la réserve », qui dis­joint un mem­bre du reste du tracé pour le représen­ter sur un plan plus dis­tant. Surtout, s’ils ne sont jamais véri­ta­ble­ment mis en scène – les ani­maux « flot­tent » dans un monde sans décor et n’in­ter­agis­sent jamais les uns avec les autres – les indi­vidus sont fig­urés dans des atti­tudes divers­es. La rup­ture avec les stan­dards précé­dents est donc man­i­feste :
À la représen­ta­tion stan­dard­is­ée des Gravet­to-Solutréens se sub­stitue une volon­té descrip­tive beau­coup plus poussée, qui tend vers une indi­vid­u­al­i­sa­tion de chaque sujet pour lui-même et non­plus sim­ple­ment en tant qu’arché­type. Ce change­ment d’at­ti­tude se car­ac­térise à la fois par un traite­ment beau­coup plus fouil­lé des détails anatomiques, mais aus­si par le ren­du d’ex­pres­sions, d’at­ti­tudes et de mou­ve­ments qui vari­ent selon les sujets. Ain­si, en plus des détails anatomiques habituels, s’a­joutent de nom­breuses infor­ma­tions dset­inées non plus à iden­ti­fi­er un sujet type de manière exclu­sive, mais à dis­tinguer chaque indi­vidu par­mi les autres. (p. 138)
On peut donc infér­er de ces trans­for­ma­tions styl­is­tiques une véri­ta­ble ®évo­lu­tion cul­turelle :
Un tau­reau de Las­caux

Ain­si se développe à Las­caux une volon­té man­i­feste de “représen­ter le monde” totale­ment absente des con­cep­tions fig­u­ra­tives qui le précè­dent directe­ment. Il est à peu près cer­tain qu’une telle trans­for­ma­tion ren­voie à une évo­lu­tion pro­fonde des men­tal­ités – même s’il ne nous est évidem­ment pas per­mis, faute de sources, de reli­er plus pré­cisé­ment cette trans­for­ma­tion sym­bol­ique à tel ou tel événe­ment par­ti­c­uli­er. (p. 140)

Pour autant que je puisse en juger (je rap­pelle qu’en matière d’art, mes con­nais­sances sont proches de zéro), le raison­nement sem­ble con­va­in­cant et étayé par de mul­ti­ples repro­duc­tions que l’in­ter­pré­ta­tion ne sem­ble jamais venir forcer. Reste néan­moins une inter­ro­ga­tion, qu’Em­manuel Guy abor­de à plusieurs reprise de manière très allu­sive : com­ment s’in­sère dans cette tra­jec­toire un art tel que celui de Chau­vet, dont la décou­verte a tant mar­qué les esprits ? Rap­pelons que les œuvres y sont datées d’en­v­i­ron ‑35 000 ans, soit une anci­en­neté con­sid­érable – je me sou­viens encore du con­férenci­er expli­quant sur place qu’il s’é­tait écoulé davan­tage de temps entre Chau­vet et Las­caux qu’en­tre Las­caux et nous…). Assez étrange­ment, E. Guy donne très peu d’élé­ments sur ce point. On remar­que toute­fois une note de base de page qui glisse mali­cieuse­ment :
Con­traire­ment à ce que laisse penser le sous-titre don­né à cet ouvrage (« L’in­ven­tion du style, il y a 20 000 ans »), il faut pré­cis­er que cette tra­di­tion n’est prob­a­ble­ment pas la plus anci­enne comme sem­blent l’indi­quer les rap­proche­ments styl­is­tiques que l’on peut établir entre l’art de Chau­vet et celui de plusieurs sites de la même poque.
On aurait néan­moins aimé en savoir davan­tage, et c’est sans doute cette lacune qui laisse le plus de regrets dans une démon­stra­tion menée par ailleurs de manière très per­sua­sive.

L’art et la société

C’est dans les derniers chapitres du livre, lorsqu’il abor­de les rela­tions pos­si­bles (ou prob­a­bles) entre l’art et la société, qu’Em­manuel Guy ouvre les pistes les plus stim­u­lantes – bien que par­fois, sans doute, les plus cri­ti­quables.
Com­mençons par un point de méth­ode. Il faut relever une for­mu­la­tion mal­heureuse, lorsque le texte souligne (à juste titre) la faib­lesse de l’in­ter­pré­ta­tion « chamanique » de l’art par­ié­tal pro­posée par plusieurs préhis­to­riens depuis une ving­taine d’an­nées, en lui reprochant son « com­para­tisme ethno­graphique » (p. 23). Or, en lui-même, non seule­ment le com­para­tisme ethno­graphique n’est pas répréhen­si­ble, mais il appa­raît absol­u­ment néces­saire si l’on veut avoir la moin­dre chance de com­pren­dre quelque chose à la sig­ni­fi­ca­tion ou à la place sociale de cet art. Emmanuel Guy y a d’ailleurs lui-même recours, comme on le ver­ra dans un instant, en rap­por­chant les pro­duc­tions artis­tiques paléolithiques de celles du présent ethno­graphique de la Côte Nord-Ouest. Ce qu’il faut dénon­cer dans l’in­ter­pré­ta­tion chamanique, c’est le car­ac­tère super­fi­ciel, for­cé, de son com­para­tisme, et non ce com­para­tisme lui-même.
Tou­jours est-il qu’afin d’é­clair­er les sociétés paléolithiques à par­tir de leur art, Emmanuel Guy mobilise deux caté­gories d’indices. D’une part, la séman­tique de cet art : le car­ac­tère caché de ses prin­ci­pales œuvres (tout au moins, de celles qui sont par­v­enues jusqu’à nous), et leur absence de nar­ra­tiv­ité, qui évoque comme on l’a vu l’héraldique des bla­sons. Ensuite, ce qu’on pour­rait appel­er sa logis­tique : pourquoi, et com­ment, pou­vait-on le pro­duire, aus­si bien en qual­i­fi­ant ses exé­cu­tants (qui devaient être longue­ment for­més) qu’en mobil­isant des ressources, par­fois impor­tantes, pour réalis­er les œuvres ?
Un mât-totem sculp­té de la Côte Nord-Ouest
Je le dis­ais à l’in­stant, Emmanuel Guy pro­pose de répon­dre à ces ques­tions en procé­dant à un rap­proche­ment avec la sit­u­a­tion de la Côte Nord-Ouest du con­ti­nent améri­cain. Rap­pelons que sur cet étroit ter­ri­toire, qui s’é­tendait du nord de la Cal­i­fornie au sud de l’Alas­ka, vivaient divers­es tribus de chas­seurs-cueilleurs séden­taires, qui pra­ti­quaient le stock­age en grand d’une ressource saison­nière (glands au sud, saumon au nord). Ces sociétés, con­nues notam­ment pour les célèbres céré­monies osten­ta­toires appelées pot­latchs, avaient toutes secrété d’im­por­tantes dif­féren­ci­a­tions sociales : elles pra­ti­quaient abon­dam­ment la réduc­tion en esclavage de leurs pris­on­niers de guerre – en cer­tains lieux, on défor­mait le crâne des jeunes enfants afin de se dif­férenci­er physique­ment des « têtes ron­des » serviles. À l’autre extrémité de la société, une aris­to­cratie jouis­sait d’un cer­tain nom­bre de priv­ilèges économiques et soci­aux, dont les plus for­mal­isés sem­blent avoir été les titres hon­ori­fiques dont les chefs de grandes familles pou­vaient se pré­val­oir.
Emmanuel Guy com­mence donc par rap­pel­er que les sociétés du paléolithique supérieur européen, tra­di­tion­nelle­ment con­sid­érées comme nomades et économique­ment égal­i­taires, ont pu, en réal­ité, ressem­bler bien davan­tage aux séden­taires strat­i­fiés de la Côte Nord-Ouest. C’est en tout cas ce que sug­gèrent cer­taines traces de struc­tures légères d’habi­tat (tentes, ou teepees) en Europe de l’ouest, mais plus encore, les restes de rési­dences semi-enter­rées en os de mam­mouth, au cen­tre et à l’est du con­ti­nent. À cela, il faut ajouter l’ar­gu­ment qu’a­vançait Alain Tes­tart, même si cet argu­ment est en creux : à cette époque, des peu­ples de chas­seurs-cueilleurs séden­taires auraient néces­saire­ment résidé sur les côtes. Les traces de leurs habi­tats reposent donc aujour­d’hui par 120 mètres de fond dans le golfe de Gascogne, ce qui pour­rait expli­quer qu’on ne les ai pas retrou­vées.
Un argu­ment sup­plé­men­taire laisse en revanche per­plexe :
La “sanc­tu­ar­i­sa­tion” répétée de cer­taines grottes ou val­lées spé­ci­fiques sem­ble, elle aus­si, trahir une même forme d’ap­pro­pri­a­tion du ter­ri­toire par les groupes qui y vivaient (en général, on tient à ses lieux de culte) (p. 145)
Or, la notion d’ap­pro­pri­a­tion employée ici peut recou­vrir des réal­ités sociales très divers­es. On pense en par­ti­c­uli­er aux Aborigènes d’Aus­tralie, qui pos­sé­daient des lieux sacrés inter­dits (sous peine de mort) aux femmes et aux non ini­tiés, envers qui les liens émo­tion­nels de chaque indi­vidu (mâle) étaient très puis­sants (et traduits dans les rap­ports eth­nologiques par l’ex­pres­sion « mon pays »). Pour autant, les tribus aborigènes étaient par­faite­ment nomades et ne pou­vaient, par leur struc­ture sociale, être rap­prochées de celles de la Côte Nord Ouest.
Quoi qu’il en soit, un élé­ment paraît indé­ni­able : l’art paléolithique, de Foz Côa à Las­caux, implique un savoir-faire qui implique un savoir-faire syn­onyme d’une longue for­ma­tion des artistes et d’une forme de spé­cial­i­sa­tion :
Cette fon­cion séman­tique des représen­ta­tions (…) jus­ti­fie l’ex­is­tence d’une trans­mis­sion artis­tique par­ti­c­ulière­ment struc­turée si l’on en juge par le degré de fix­ité de la tra­di­tion grave­to-solutréenne et ce jusqu’à Las­caux. Il n’y aurait d’ailleurs rien de très sur­prenant à ce que la trans­mis­sion d’un savoir pic­tur­al lié (selon toute prob­a­bil­ité) au sur­na­turel ait fait l’ob­jet d’un véri­ta­ble appren­tis­sage sans doute réservé à cer­tains indi­vidus. (p. 132)
Out­re la sta­bil­ité des con­ven­tions, le très haut niveau tech­nique des oeu­vres plaide aus­si en faveur d’un enseigne­ment artis­tique. (p. 133)
Le raison­nement s’ap­puie – me sem­ble-t-il, de manière orig­i­nale – sur la pos­si­bil­ité d’in­ter­préter cer­tains sites comme de véri­ta­bles ate­liers spé­cial­isés dans la for­ma­tion : ain­si, la grotte de Par­al­lo, qui a livré 5 000 pla­que­ttes assez grossière­ment gravées, ou encore Enlène, près des Trois-Frères, dépourvue de réal­i­sa­tions par­ié­tales mais où l’on a retrou­vé un mil­li­er de pla­que­ttes.
Cepen­dant, Emmanuel Guy fran­chit une étape sup­plé­men­taire en sug­gérant de manière insis­tante (même s’il y met formelle­ment quelques réserves) que l’art paléolithique n’a pu être réal­isé par des sociétés économique­ment égal­i­taires.
Il est prob­a­ble qu’à l’époque gravet­to-solutréenne, et sans doute déjà aupar­a­vant, l’ac­tiv­ité artis­tique et la fonc­tion sociale à laque­lle elle répondait (représen­ta­tion de mythes et pra­tiques rit­uelles) con­sti­tu­aient une tâche spé­cial­isée réservée à des indi­vidus béné­fi­ciant d’un statut spé­ci­fique au sein du groupe. Le très haut degré de cod­i­fi­ca­tion des images et la fidél­ité avec laque­lle ce code est répété dans le temps et dans l’e­space, invi­tent à penser que seuls ceux qui pos­sé­daient le savoir styl­is­tique ont peint dans les grottes. Le haut niveau d’exé­cu­tion des fig­ures va aus­si dans le sens d’une acticvité forte­ment spé­cial­isée. (149–150)
On notera cepen­dant qu’en­tre la spé­cial­i­sa­tion (très prob­a­ble) et le statut, il y a un saut qual­i­tatif qui repose sur une inférence assez frag­ile. L’idée est à nou­veau exposée quelques para­graphes plus loin :
Quoi qu’il en soit, on peut con­sid­ér­er que le très haut degré de spé­cial­i­sa­tion des pein­tres mag­daléniens con­stitue par nature une cer­taine forme de dis­crim­i­na­tion sociale. Elle traduit peut-être l’ex­is­tence d’un pou­voir ou d’une autorité exer­cée par ces spé­cial­istes sur les autres mem­bres du groupe (p. 150)
Une note pré­cise alors :
À un niveau très élé­men­taire, on peut déjà con­sid­ér­er que ceux qui se soumet­taient à un entraîne­ment aus­si long et con­traig­nant pour acquérir la maîtrise tech­nique indis­pens­able dans l’en­vi­ron­nement ingrat des grottes étaient cer­taine­ment dis­pen­sés de par­ticiper aux tâch­es quo­ti­di­ennes liées à l’ap­pro­vi­sion­nement du groupe. De nom­breux auteurs ont insisté sur le fait que la déco­ra­tion de Las­caux avait exigé une organ­i­sa­tion telle (échafaudages), éclairage, pré­pa­ra­tion des matières pic­turales…) qu’elle impli­quait néces­saire­ment la prise en charge matérielle des artistes par les autres mem­bres du groupe, au moins pen­dant sa réal­i­sa­tion. (p. 150)
Un dessin d’In­di­en de la Côte Nord-Ouest (1787) 
Mais là encore, le raison­nement procède par glisse­ments suc­ces­sifs, qui l’en­traî­nent depuis des propo­si­tions à peu près établies vers des affir­ma­tions beau­coup plus dou­teuses. On passe ain­si de la spé­cial­i­sa­tion et de la for­ma­tion à la « dis­crim­i­na­tion », puis au « pou­voir », sans trop savoir ce qui jus­ti­fie cette pro­gres­sion, ni ce qu’il faut réelle­ment enten­dre par ces ter­mes. Toute qual­i­fi­ca­tion ou apti­tude supérieures à la moyenne, dans une société don­née, a ten­dance à don­ner lieu à un « pou­voir » à ceux qui les déti­en­nent. Les comptes-ren­dus ethno­graphiques abon­dent de témoignages somme toute banals, au sujet du respect, de l’au­torité ou de la crainte sus­cités par les chas­seurs excep­tion­nel, les meilleures con­nais­seuses des pro­priétés des plantes ou par les sup­posés déten­teurs de pou­voirs sur­na­turels, chamanes, medecine-men ou sor­ciers. Mais l’analyse sociale com­mence là où ces pou­voirs doivent être pré­cisés, analysés, et où la société fab­rique quelque chose qui dépasse le sim­ple effet, en ter­mes de charisme indi­vidu­el, d’un quel­conque tal­ent.
La fin du raison­nement d’E. Guy, sur ce qu’on peut appel­er la logis­tique de l’art par­ié­tal, apporte de pré­cieux élé­ments. Je ne suis toute­fois pas cer­tain qu’on puisse en tir­er les mêmes con­clu­sions que lui. Il faudrait être bien plus com­pé­tent que je ne le suis pour estimer l’ef­fort néces­saire à la for­ma­tion des artistes, puis à la réal­i­sa­tions des pan­neaux de Las­caux. Mais là encore, le com­para­tisme ethno­graphique sug­gère que des tribus de chas­seurs nomades rel­a­tive­ment dému­nies sur le plan matériel peu­vent assez aisé­ment con­sacr­er des forces impor­tantes à des tâch­es impro­duc­tives sans com­pro­met­tre leur survie, ni pro­duire par là-même des dif­féren­ci­a­tions sociales. Les Aborigènes aus­traliens, par exem­ple, organ­i­saient des cycles céré­moniels qui pou­vaient dur­er plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Pour les besoins de l’ini­ti­a­tion, ils pou­vaient me sem­ble-t-il priv­er d’ac­tiv­ité pro­duc­tive des pans entiers de la frac­tion mas­cu­line de la tribu. Tout cela con­sti­tu­ait, si l’on veut, une divi­sion tem­po­raire, ou par­tielle, du tra­vail, mais n’en­gendrait pas en soi de rap­ports de pou­voir (pour être pré­cis, ces rap­ports de pou­voir exis­taient au sein des tribus aus­trali­ennes, mais de manière indépen­dante de cette divi­sion par­tielle du tra­vail).
En fait, j’ai l’im­pres­sion que le prin­ci­pal argu­ment qui sous-tend ces propo­si­tions tient moins dans un raison­nement explicite­ment for­mulé que dans un par­al­lèle insis­tant avec la sit­u­a­tion dans la Côte Nord-Ouest, à pro­pos de laque­lle E. Guy écrit :
C’est pourquoi les artistes étaient dans la plu­part des cas des pro­fes­sion­nels, de manière hérédi­taire, for­més dès leur plus jeune âge par un maître. Ils étaient dis­pen­sés de la quête de nour­ri­t­ure grâce au sou­tien économique des nobles qui leur pas­saient com­mande d’oeu­vres pour les pot­latchs et les dans­es d’hiv­er (p. 146)
N’é­tant pas spé­cial­iste de cette région, je ne saurais avoir un avis défini­tif sur la ques­tion. Mais l’af­fir­ma­tion m’ayant intrigué, et E. Guy ne four­nissant pas de sources à l’ap­pui de ses dires, je suis allé faire quelques recherch­es. Har­ry Hawthorn, par exem­ple, dans le chapitre « The North­west Coast » du livre The Artist in Trib­al Soci­ety (New York : Glen­coe, 1961), apporte un sérieux bémol :
Aucun des arts de la Côte Nord-Ouest n’é­tait le fruit d’une spé­cial­i­sa­tion pleine et exclu­sive. Les sculp­teurs pos­sé­daient générale­ment un statut supérieur à celui des autres hommes, parce qu’une par­tie de leur tra­vail exigeait qu’ils soient ini­tiés dans des sociétés secrètes ou capa­bles de tenir un rôle de pre­mier plan dans les céré­monies. Aucun ne vivait de la sculp­ture à l’ex­clu­sion de toute autre tâche. Tous chas­saient, pêchaient et tenaient divers rôles poli­tiques. (…) La région se car­ac­téri­sait par une spé­cial­i­sa­tion par­tielle ; la plu­part des hommes assumait une mul­ti­plic­ité de rôles tech­niques et artis­tiques, cha­cun pos­sé­dant des apti­tudes et des capac­ités par­ti­c­ulières sur lesquelles il met­tait l’ac­cent. (p. 61–62)
Cette ten­dance à forcer le trait, quand bien même sous la forme de sim­ples hypothès­es ou de sim­ples ques­tions, se retrou­ve dans d’autres pas­sages. Ain­si, lorsqu’à pro­pos de Las­caux, sont for­mulées les inter­ro­ga­tions suiv­antes :
Le nat­u­ral­isme nais­sant de Las­caux trahit-il l’af­fir­ma­tion de rival­ités ter­ri­to­ri­ales accrues entre les groupes ? Les pein­tures de Las­caux ont-elle exé­cutées pour le compte de familles rég­nantes ? L’art paléolithique était-il un art de cour ? (p. 143)
Indi­enne Tête-plate (Chi­nook) avec son enfant
pein­ture de Paul Kane, vers 1850
Chez les tribus de la Côte Nord-ouest,
la défor­ma­tion crâni­enne mar­quait la supéri­or­ité
sociale de l’élite sur les gens du com­mun et les esclaves
On voit mal ce qui vient à l’ap­pui de la pre­mière sug­ges­tion, et en quoi le nat­u­ral­isme devrait, ou pour­rait, être relié à des rival­ités ter­ri­to­ri­ales accrues. Quant aux deux suiv­antes, le vocab­u­laire employé ren­voie claire­ment à l’idée que ces sociétés auraient pu être éta­tiques – un degré de strat­i­fi­ca­tion sociale sup­plé­men­taire par rap­port à la Côte Nord-ouest. Mais là encore, on cherchera en vain ce qui per­me­t­trait d’ap­puy­er cette sug­ges­tion osée, sinon le désir (en soi légitime) de bous­culer les habi­tudes de pen­sée, et l’idée certes juste à titre général, mais dont il faudrait manier l’ap­pli­ca­tion avec davan­tage de pru­dence, selon laque­lle :
l’ex­is­tence au Paléolithique de sociétés plus hiérar­chisées qu’on ne l’imag­ine (même si cela reste dif­fi­cile, voire impos­si­ble, à démon­tr­er) n’est peut-être pas totale­ment inen­vis­age­able. (p. 143–144)
Sur le par­al­lèle pos­si­ble entre l’art paléolithique et celui de la Côte Nord-ouest, un dernier point ne laisse pas d’in­triguer. Là encore, n’é­tant pas du tout spé­cial­iste du sujet, je ne peux m’ap­puy­er que sur des intu­itions, mais mon sen­ti­ment est qu’un art des­tiné à mar­quer une hiérar­chie sociale, à célébr­er l’i­den­tité ou la munif­i­cence d’une couche aris­to­cra­tique, doit néces­saire­ment pos­séder une dimen­sion publique. C’é­tait d’ailleurs le cas en Côte Nord-Ouest, ce que relève E. Guy :
Cer­taines caté­gories d’ob­jets comme les mâts héraldiques ou les bla­sons étaient sculp­tés à la vue de tous. (p. 146)
Ce qui n’empêchait certes pas qu’en revanche,
les masques et acces­soires util­isés dans les rit­uels par les sociétés secrètes réservées aux chefs et à la noblesse, étaient réal­isés à l’abri des regards. (p. 146)
E. Guy tire de cette dimen­sion secrète un argu­ment pour le par­al­lèle avec l’art de Las­caux. Mais on pour­rait tout aus­si bien soulign­er, à l’in­verse, que nous man­quons (me sem­ble-t-il) pour le paléolithique supérieur des élé­ments publics, osten­ta­toires, qui mar­quaient l’art de la Côte Nord-Ouest (et qui doivent néces­saire­ment être présents dans un art dit « de cour »). Affirmer, à pro­pos de Las­caux, l’ex­is­tence d’une « volon­té démon­stra­tive, osten­ta­toire » (p. 153) pose le prob­lème qu’une telle volon­té, quand bien même elle serait avérée, s’ex­pri­mait dans un cadre qui réser­vait cette déf­i­ni­tion à cer­tains yeux (ou à tous les yeux, mais à cer­tains moments). Il y a donc là un para­dioxe, au moins appar­ent, qu’il faudrait, lui aus­si, résoudre.

En conclusion

L’ensem­ble du livre dégage donc deux impres­sions dis­tinctes. L’essen­tiel du texte pro­pose une démon­stra­tion très con­va­in­cante des con­ti­nu­ités et des rup­tures du for­mal­isme artis­tique de Foz Côa à Las­caux. Les dernières pages, sans doute les plus ambitieuses de l’ou­vrage, esquis­sent les élé­ments d’une inter­pré­ta­tion sociale du matériel artis­tique sans par­venir à emporter véri­ta­ble­ment l’ad­hé­sion. En fait, on ne peut s’empêcher de penser qu’E. Guy, bien davan­tage que des répons­es, a apporté les bases d’un pro­gramme de recherche : celui qui per­me­t­trait de reli­er de manière raison­née les struc­tures sociales aux élé­ments d’un cor­pus artis­tique, que ces élé­ments relèvent de la forme ou de ce que j’ai appelé la logis­tique de l’art. Seul un minu­tieux com­para­tisme ethno­graphique mobil­isant (par­mi bien d’autres) les arts inu­its, san et aus­tralien, per­me­t­trait de met­tre en évi­dence les cor­réla­tions ou de soulign­er les fauss­es induc­tions et, peut-être, d’in­fér­er avec une prob­a­bil­ité raisonnable les formes sociales du Mag­dalénien à par­tir des pein­tures de Las­caux.
Et qui, plus qu’Em­manuel Guy lui-même, pour­rait s’at­tel­er à cette tâche avec bon­heur ?

6 commentaires

  1. Super compte ren­du. Je ne con­nais­sais pas cet auteur ni le livre. A comparer/​croiser peut-être avec “Art et Reli­gion de Chau­vet à Las­caux” d’Alain Tes­tart … ? Qu’en pens­es-tu ?

    1. J’en pense que oui… et je dois avouer que je l’ai fait plusieurs fois en direct avec l’au­teur. Sur les thès­es tes­tar­di­ennes sur ce que prou­verait l’art paléolithique européen, je peux te ren­voy­er au cas où à ce que j’écrivais à pro­pos de Avant l’His­toire (et qui, de ce que j’en sais, est la thèse reprise dans son livre posthume), dans le para­graphe “point 1” : http://cdarmangeat.blogspot.fr/2012/11/a‑propos-de-avant-lhistoire-de-alain.html

  2. Je n’ai pas lu le livre de Guy et je décou­vre ta note de lec­ture. Deux choses m’ont forte­ment éton­né dans ce texte où il est ques­tion de l’art paléolithique et du « for­mal­isme artis­tique de Foz Côa à Las­caux ». D’une part l’art de Las­caux est un art de grottes pro­fondes alors que celui de Foz Côa est un art de plaines ou d’abris sous roche ; d’autre part, le pre­mier est, en général, un art de pein­ture alors que le sec­ond est un art de gravure. Pour ce qui con­cerne le pre­mier de ces faits, on sait très bien l’extrême impor­tance que Leroi-Gourhan et Alain Tes­tart attachaient à cette car­ac­téris­tique (à tous les points de vue). Pour ce qui con­cerne le sec­ond, la gravure me sem­ble (mais je n’en ai aucune expéri­ence directe) plus prop­ice à des travaux de repro­duc­tion en série.
    L’interprétation des pein­tures par­ié­tales con­nues à ce jour que donne Alain Tes­tart dans son dernier ouvrage me séduit glob­ale­ment. J’attends l’ouvrage qui m’expliquerait com­ment les arts de ces cav­ernes éloignées de plus de 20000 ans peu­vent être formelle­ment si sem­blables, ou qu’on me mon­tre qu’en fait je suis dans l’erreur et qu’ils sont vrai­ment très dis­sem­blables.

  3. Je n’ai pas lu le livre de Guy et je décou­vre ta note de lec­ture. Deux choses m’ont forte­ment éton­né dans ce texte où il est ques­tion de l’art paléolithique et du « for­mal­isme artis­tique de Foz Côa à Las­caux ». D’une part l’art de Las­caux est un art de grottes pro­fondes alors que celui de Foz Côa est un art de plaines ou d’abris sous roche ; d’autre part, le pre­mier est, en général, un art de pein­ture alors que le sec­ond est un art de gravure. Pour ce qui con­cerne le pre­mier de ces faits, on sait très bien l’extrême impor­tance que Leroi-Gourhan et Alain Tes­tart attachaient à cette car­ac­téris­tique (à tous les points de vue). Pour ce qui con­cerne le sec­ond, la gravure me sem­ble (mais je n’en ai aucune expéri­ence directe) plus prop­ice à des travaux de repro­duc­tion en série.
    L’interprétation des pein­tures par­ié­tales con­nues à ce jour que donne Alain Tes­tart dans son dernier ouvrage me séduit glob­ale­ment. J’attends l’ouvrage qui m’expliquerait com­ment les arts de ces cav­ernes éloignées de plus de 20000 ans peu­vent être formelle­ment si sem­blables, ou qu’on me mon­tre qu’en fait je suis dans l’erreur et qu’ils sont vrai­ment très dis­sem­blables.

    1. Pour la pre­mière par­tie du com­men­taire, je crois qu’il y a méprise. Emmanuel Guy ne dit pas que le style de Foz Côa et celui de Las­caux sont les mêmes : il dit qu’on a dans les deux cas affaire à un style stan­dard­isé, et insiste sur un cer­tain nom­bre de rup­tures qui dis­tinguent les deux (dont celles que tu cites).
      Pour ce qui est des arts “éloignés de 20000 ans”, j’imag­ine que tu fais allu­sion à Chau­vet. C’est effec­tive­ment la grande absente de l’analyse du livre, mais pour en avoir par­lé avec l’au­teur, je crois qu’il con­sid­ère juste­ment qu’il y a un cer­tain nom­bre de dif­férences avec Las­caux… mais le mieux serait qu’il inter­vi­enne lui-même ici pour l’ex­pli­quer, s’il le souhaite.

  4. Avatar de Inconnu
    Emmanuel Guy

    Christophe, tu m’in­vite à pren­dre la main pour pré­cis­er le pro­pos ce que je fais bien volon­tiers. Le pro­pos du livre est le suiv­ant : mon­tr­er que les gravures piquetées de Foz Côa (et de nom­breux autres sites “con­tem­po­rains”) sont à l’o­rig­ine de ce que devien­dra env­i­ron 3 ou 4 mil­lé­naires plus tard le style de Las­caux (et d’autres sites comme Gabil­l­lou ou Le Plac­ard pour ne citer que ces deux là). Dans le même temps, je mon­tre aus­si ce qui a changé dans les manières de représen­ter entre l’époque des gravures du Côa et celles de Las­caux. Las­caux c’est donc à la fois l’héritage d’une tra­di­tion beau­coup plus anci­enne et une rup­ture par­tielle avec cette même tra­di­tion. En ce qui con­cerne le pre­mier point soulevé par Mau­rice, les par­al­lèles formels que je met en évi­dence sem­blent indi­quer qu’il n’y a pas de dif­férences de style entre des représen­ta­tions rupestres (plein air) ou par­ié­tales (grottes) ce qui n’est pas très sur­prenant. Par rap­port, au sec­ond point, l’idée est intéres­sante mais je ne pense pas qu’elle soit per­ti­nente dans la mesure où les con­ven­tions du Côa se retrou­vent égale­ment sur de nom­breuses pein­tures de la même époque. De la même manière les gravures de Gabil­lou sont d’un style iden­tique aux pein­tures de Las­caux (et à ses gravures aus­si). Le médi­um gravure ne paraît donc pas plus prop­ice à une repro­duc­tion sérielle des images. Enfin, je ne dirais pas que l’art est “formelle­ment” sta­ble pen­dant 20 000 ans (si c’est bien ce que Mau­rice veut dire à la fin). Je dirais en revanche qu’il existe une pro­fonde unité thé­ma­tique (mal­gré quelques vari­a­tions chronologiques) qui donne à penser qu’une même idéolo­gie (mythes, croy­ances, etc.) s’est per­pé­tuée pen­dant 25 mil­lé­naires. Cette unité a été par­faite­ment décrite par Leroi-Gourhan et reprise de façon salu­taire par Tes­tart dans avant l’his­toire et le dernier opus. L’u­nité en ques­tion c’est notam­ment : le car­ac­tère sélec­tif et restreint des espèces ani­males, l’ab­sence de tout con­texte (paysage, végé­taux, astres, etc.) et de toute nar­ra­tion explicite (con­traire­ment à l’art néolithique par exem­ple), le sché­ma­tisme con­stant de la représen­ta­tion humaines par oppo­si­tion au nat­u­ral­isme ani­malier, etc. En revanche, il existe à l’in­térieur de cette unité idéologique de pro­fondes dif­férences formelles cette fois-ci selon les épo­ques et les régions qui, quant à elles, ren­voient selon toute prob­a­bil­ité à des vari­a­tions d’or­dre cul­turelle. Et c’est pré­cisé­ment parce que ces vari­a­tions styl­is­tiques ren­voient à des états de cul­ture dif­férents qu’il est, selon moi, impor­tant de les repér­er (ce qui demande déjà une méthodolo­gie adap­tée) et de les étudi­er pour eux même. C’est ce que le bouquin pro­pose de faire en se focal­isant sur une tranche chronologique don­née qui est celle de l’art des envi­rons du XXe mil­lé­naire. C’est ce qui explique aus­si pourquoi l’art par­ié­tal de Chau­vet n’est pas traité dans ce livre (mais il le sera dans le suiv­ant !).EG.

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