Faim de justice

Pour com­mencer, il me faut sig­naler que pour la matière de ce bil­let, je suis entière­ment redev­able à Arthur Gic­queau, doc­tor­ant en archéolo­gie, avec qui j’ai eu le plaisir d’organiser le col­loque « Le corps de mon enne­mi » (avril 2024), et qui a récem­ment porté à mon atten­tion un joli lièvre à pro­pos d’anthropophagie.

Si l’on suit la belle syn­thèse pro­posée par Bruno Boulestin et Dominique Hen­ry-Gam­bier dans leur livre sur les restes humains de la grotte du Plac­ard, il existe trois grands types d’anthropophagie. Le pre­mier se rap­porte à des sit­u­a­tions de crises, dont l’exemple le plus célèbre est celui du radeau de la Méduse. En pareil cas, le can­ni­bal­isme est une pra­tique excep­tion­nelle, qui déroge au cadre cul­turel nor­mal. Restent donc les actes de can­ni­bal­isme qui inter­ven­nent dans un con­texte suff­isam­ment réguli­er pour être sociale­ment approu­vé, si ce n’est encour­agé ou pre­scrit. Ils se divisent à leur tour en deux grandes caté­gories, l’endo-cannibalisme (on mange les siens) et l’exo-cannibalisme (on mange les autres). Selon les auteurs :

[Cette dichotomie] va bien au-delà de la sim­ple rela­tion entre mangeur et mangé, car [elle] définit en même temps le con­texte de sur­v­enue de l’acte, à tel point que l’on peut établir une équiv­a­lence pra­tique­ment par­faite entre d’une part l’endocannibalisme et un can­ni­bal­isme funéraire, d’autre part l’exocannibalisme et un can­ni­bal­isme « guer­ri­er ». En effet, dans l’endocannibalisme on con­somme ses pro­pres morts dans le cadre de rit­uels funéraires, prin­ci­pale­ment pour les hon­or­er (d’autres moti­va­tions sont avancées, mais celle-ci est uni­verselle), tan­dis que dans l’exocannibalisme ce sont les adver­saires ou enne­mis que l’on mange, pour des raisons alléguées qui peu­vent vari­er, mais fon­da­men­tale­ment pour les anéan­tir.

Les élé­ments repérés par Arthur (et qui, bien qu’ils con­cer­nent avant tout l’Australie, m’avaient échap­pé) vien­nent nuancer l’équivalence ici établie entre endo­can­ni­bal­isme et pra­tiques funéraires. En clair, il existe au moins une sorte (et pos­si­ble­ment deux) d’endo-cannibalisme qui ne s’inscrit pas dans ce cadre.

Les don­nées rassem­blées dans un court mais per­cu­tant arti­cle d’E. G. Heap (« Some Notes on Can­ni­bal­ism Among Queens­land Abo­rig­ines, 1824–1900 », Queens­land Her­itage, 1967) sug­gèrent en effet la présence rel­a­tive­ment répan­due en Aus­tralie pré­colo­niale d’un can­ni­bal­isme judi­ci­aire, qui s’ajoutait à la peine de mort pour des fautes par­ti­c­ulière­ment graves. Trois sources font état de telles pra­tiques. Alfred Howitt, pour com­mencer, qui rap­porte un témoignage émanant des Muk­jarawaint (ou Jard­wad­jali) du sud-est, con­cer­nant le sort de celui qui aurait com­mis un inces­te – rap­pelons que l’inceste n’est pas la pédophilie, et qu’en Aus­tralie, il désigne le fait d’avoir des rap­ports sex­uel avec un.e parte­naire de la même « sec­tion », c’est-à-dire du même groupe de par­en­té que le sien :

Lorsque un homme s’était emparé d’une femme qui était du même Yauerin [sec­tion] que le sien, les pour­suiv­ants, s’ils l’attrapaient, le tuaient, et à l’exception de la chair des cuiss­es et des bras, qui étaient rôtis et mangés, ils découpaient le corps en petits morceaux, qu’ils aban­don­naient sur le sol. La chair était mangée par les mem­bres de son totem, y com­pris par ses frères. On dit que cette cou­tume était égale­ment celle des Jupa­galk. (Native Tribes of South­east Aus­tralia, p. 247)

Deux autres sources, bien que plus laconiques, sont tout aus­si explicites. La pre­mière est le livre de Daisy Bates, The pass­ing of the Abo­rig­ines. Elle évoque les femmes des groupes d’Australie mérid­ionale jugées trop « débauchées » (wan­ton), qui « dans tous les campe­ments, peu­vent être légale­ment tuées et mangées ». Roth rap­porte une infor­ma­tion sim­i­laire pour le Queens­land, à l’autre extrémité de l’île, dans la région du fleuve Tul­ly (North Queens­land Ethnog­ra­phy, Bul­letin n°3, 1901, p. 30)

Au pas­sage, les écrits de Daisy Bates (de même que quelques autres) soulèvent une autre pos­si­bil­ité : celle d’un can­ni­bal­isme qui vis­erait spé­ci­fique­ment les nou­veaux-nés et les enfants en bas âge. Elle écrit par exem­ple :

Le can­ni­bal­isme infan­tile était très répan­du par­mi ces peu­ples du cen­tre-ouest, comme c’est le cas à l’ouest de la fron­tière, en Aus­tralie cen­trale. Dans un groupe, à l’est des fleuves Murchi­son et Gas­coyne, toutes les femmes qui avaient eu un enfant le tuaient et le mangeaient, le partageant avec leurs sœurs qui, à leur tour, tuaient leurs enfants à la nais­sance et rendaient le cadeau ali­men­taire, de sorte que le groupe n’avait pas con­servé un seul enfant vivant pen­dant plusieurs années. Lorsque la ter­ri­ble envie de manger de la chair de bébé sub­mergeait la mère avant ou pen­dant l’accouchement, l’enfant était tué et cuit, quel que soit son sexe. La répar­ti­tion se fai­sait selon les lois ali­men­taires ances­trales. Je ne me sou­viens pas d’un seul cas où une mère ait mangé un enfant qu’elle avait ini­tiale­ment lais­sé en vie.

Quant au ter­ri­ble Dowie, un tueur et un cannni­bale impéni­nent dont elle relate la biogra­phie, elle affirme que son goût pour la chair humaine s’était dévelop­pé du fait que « lorsqu’il n’était encore qu’un petit enfant, on lui avait don­né qua­tre de ses sœurs à manger, et on l’avait enduit de leur graisse ».

Tout le prob­lème, dans ce cas, tient dans la fia­bil­ité et la pré­ci­sion des infor­ma­tions – il va sans dire qu’étant don­né la manière dont de telles cou­tumes étaient perçues par les Occi­den­taux, en par­ti­c­uli­er par les représen­tants de l’État et de l’Église, les Aborigènes n’étaient sans doute pas par­ti­c­ulière­ment désireux de leur don­ner de la pub­lic­ité. Deux ques­tions, en par­ti­c­uli­er, se posent : la pre­mière est de savoir si l’on ne mangeait que des enfants déjà morts (rap­pelons que comme dans toute pop­u­la­tion pré-jéne­r­i­enne, un bon quart des enfants décé­dait avant d’atteindre deux ou trois ans) ou si on les tuait dans ce but — voire dans un autre, l’infanticide pou­vant égale­ment être motivé par des nais­sances trop rap­prochées. L’autre incon­nue porte sur le car­ac­tère récur­rent ou excep­tion­nel de telles pra­tiques. Sur­ve­naient-elles en cas de dis­ette ? Étaient-elles un con­tre­coup de l’arrivée des Occid­cen­taux et des rav­ages que leur présence avait occa­sion­né sur ces pop­u­la­tions ? Sur ce point, je lais­serai la con­clu­sion (nuancée) aux deux émi­nents spé­cial­istes que sont Cather­ine et Ronald Berndt :

La pré­va­lence du meurtre et de la con­som­ma­tion des très jeunes enfants a été à la fois grossière­ment exagérée et sous-estimée, par exem­ple par Base­dow (1925 : 21). L’infanticide sem­ble avoir été pra­tiqué occa­sion­nelle­ment dans presque toute l’Australie aborigène, mais il ne peut avoir été aus­si fréquent que le sug­gèrent Taplin, dans Woods (1879 : 13–15) et Bates (1938). L’infanticide n’est pas non plus sys­té­ma­tique­ment suivi de la con­som­ma­tion de la chair : lorsque cela se pro­duit, l’idée der­rière cet acte est l’espoir que l’enfant renaî­tra ou que la force sera trans­mise à un autre enfant. Les enfants ne sont pas tués sans dis­cerne­ment : les mau­vais­es saisons dans les zones déser­tiques en sont la cause dans cer­tains cas, l’espacement des nais­sances dans d’autres. Howitt rap­porte que les nou­veau-nés sont tués pen­dant les étés dif­fi­ciles, en péri­ode de sécher­esse ou lorsque la mère a d’autres enfants à charge.

Quoi qu’il en soit, et pour en revenir au can­ni­bal­isme judi­ci­aire, il sem­ble avoir con­nu au moins une autre occur­rence, chez un peu­ple de cul­ti­va­teurs de Suma­tra, les Bataks. Des témoignages du 19e siè­cle indiquent qu’il frap­pait « cer­tains crimes, notam­ment l’adultère ». Le modus operan­di était par­ti­c­ulière­ment cru­el :

Le pris­on­nier ou le crim­inel est attaché à un poteau ; tout le vil­lage se rassem­ble et, après que quelques ora­teurs ont décrit en détail les crimes com­mis par le con­damné, le plus émi­nent de l’assemblée, ou la per­son­ne offen­sée par le crime, coupe le nez de la vic­time, le trempe dans un récip­i­ent con­tenant du jus de cit­ron et le mange comme une huître. Puis un autre lui coupe les joues, un autre encore en retire les entrailles avec la paume de la main, et ils man­gent ces morceaux sous les yeux du con­damné à mort, puis tout le monde se jette sur le cadavre. La durée des souf­frances dépend beau­coup de la grav­ité du crime, mais aus­si de la présence de per­son­nes par­ti­c­ulière­ment ani­mées de haine. Il faut toute­fois men­tion­ner que les jeunes femmes ne par­ticipent pas à cette fête et ne man­gent pas la viande. (Von Kessel, « Eine Reise in die Nord Unab­hangi­gen Bat­talän­der von Klein Toba auf Suma­tra », Das Aus­land Stuttgart n°27, 1854, p. 739)

Pour finir, notons que la prise en compte de cette éven­tu­al­ité du can­ni­bal­isme judi­ci­aire ne remet nulle­ment en cause les con­clu­sions de Bruno Boulestin et Dominique Hen­ry-Gam­bier sur la grotte du Plac­ard : dans le cas présent, en rai­son de la pyra­mide des âges des vic­times can­ni­bal­isées per­met de l’écarter fer­me­ment.

10 commentaires

  1. Est-ce que ça con­firme ce qu’en dit Georges Guille-Escuret dans sa Soci­olo­gie com­parée du can­ni­bal­isme (que je n’ai pas fini) ? Je crois que pour le coup il est par­venu à ren­dre compte d’une grande diver­sité de can­ni­bal­isme notam­ment en inté­grant les dynamiques his­toriques

    1. Hélas, je ne suis jamais par­venu à lire plus de quelques pages de ce regret­té auteur. C’é­tait un penseur fort intéres­sant, que j’ai eu la chance de fréquenter trop briève­ment, mais son style baroque me paral­yse totale­ment.

    2. C’est dom­mage ! Con­cer­nant le can­ni­bal­isme il me paraît assez incon­tourn­able ne serait-ce que par son car­ac­tère de “tour du monde” et peut-être encore plus pour la leçon méthodologique d’an­thro­polo­gie symétrique. Au pas­sage c’est un tra­vail qui cri­tique sub­tile­ment, sans trop le dire, les ontolo­gies de Desco­la en s’ap­puyant sur des propo­si­tions plus maîtris­ables de ce dernier. GGE n’é­tait-il pas dans votre jury d’H­DR ?

    3. Mieux que cela : il était mon garant. Mais pour en revenir à ses écrits, rien à faire, à chaque fois que j’ai essayé, j’ai renon­cé. Je n’en tire pas de fierté par­ti­c­ulière…

  2. Avatar de Inconnu
    Kyle Lechou

    Alors ok on rétabli la peine de mort mais le juge qui a pronon­cé la sen­tence doit manger le sup­pli­cié

    1. Une vari­ante de « Car le juge, au moment suprême /​Cri­ait : ‘Maman !’, pleu­rait beau­coup /​Comme l’homme auquel, le jour même /​Il avait fait tranch­er le cou. » ?

  3. Mon com­men­taire n’ap­pa­rait pas : j’avais lu dans “Psy­ch­analyse et Anthro­polo­gie” de Geza Rohein (1969) qui s’ap­puyant sur Daisy Bates écrivait qu’une des cou­tumes des tribus du sud était de manger et partager avec ses sœurs leur pre­mierr bébé … (1969, 97). J’avais repris ça dans ma thèse mais il y a eu des con­tes­ta­tions …

    1. Je ne sais évidem­ment pas com­ment vous avez util­isé l’in­for­ma­tion. Spon­tané­ment, je dirais qu’elle n’est pas totale­ment invraisem­blable, mais qu’il faut quand même la pren­dre avec des pincettes. On n’a aucun témoignage équiv­a­lent, et même si elle est vraie, elle peut être liée à une sit­u­a­tion de désar­roi et d’ef­fon­drement qui n’est pas sig­ni­fica­tive des cou­tumes tra­di­tion­nelles de ces sociétés.

  4. Rien de nou­veau sous le soleil : une forme « judi­ci­aire » (ou « juridique ») du can­ni­bal­isme est iden­ti­fiée depuis très longtemps (déjà dans les années 1880 par Letourneau ou Lom­broso), et si elle n’est pas extrême­ment répan­due, elle n’est pas non plus raris­sime. L’exemple canon­ique est celui des Bataks, traité par G. Guille-Escuret dans son vol­ume 2, p. 138 et suiv­antes. Sauf que cette forme ne se rat­tache pas à l’endocannibalisme, mais à l’exocannibalisme, et il y a d’excellentes raisons qui jus­ti­fient cela. Ce n’est pas « guer­ri­er » au sens pro­pre (ce pour quoi sur ce plan l’équivalence n’est que « pra­tique­ment » par­faite), mais les vic­times sont traitées comme des enne­mis, ce qui s’explique très bien dans un cadre con­ceptuel général.

  5. A la lim­ite, tout est exo-can­ni­bal­isme, car ceux qu’on mange ce sont tous ceux qui ne font pas par­tie de son pro­pre groupe, soit parce qu’ils font par­tie d’un autre, soit parce qu’ils fai­saient par­tie du sien mais sont morts ou ont été exclus à cause d’une faute, soit parce qu’ils n’en font pas encore par­tie et donc on peut en faire ce qu’on veut avant qu’ils y soient inclus… Est-ce à dire que c’est seule­ment la con­trainte sociale qui empêche le can­ni­bal­isme général­isé ? On risque tous donc d’être mangés lorsqu’on suit pas l’étiquette ? Ou lorsqu’on arrive nou­veau dans un groupe quel­conque ? Citons ici Lévi-strauss : « Vous m’avouerez qu’il y a de quoi s’interroger sur l’homme. C’est le rôle de l’anthropologie, direz-vous. Hélas — ou faut-il dire heureuse­ment ? — elle n’a pas réponse à tout » (dernière phrase de son entre­tien avec D. Eri­bon).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut