À la pointe du progrès technique

Il y a quelques années, l’a­mi Jean-Marc Pétil­lon et moi-même avions pub­lié un arti­cle dans la revue Tech­niques et cul­ture, à pro­pos de l’ab­sence de l’arc en Aus­tralie. Dans quelques semaines, nous allons à nou­veau inter­venir sur le sujet à l’oc­ca­sion du col­loque annuel de la Soci­ety of Amer­i­can Archae­ol­o­gy. L’oc­ca­sion de revenir sur ce que nous disions, mais aus­si, d’a­jouter quelques élé­mens impor­tants qui nous avaient alors échap­pés.

Pour résumer notre argu­ment, nous avions souligné pour com­mencer que l’arc avait prob­a­ble­ment été une inven­tion très rare dans le monde ; on a même quelques raisons de penser qu’il s’est agi d’un événe­ment unique, man­i­feste­ment sur­venu quelque part dans l’An­cien monde. Nous mon­tri­ons que le seul point par lequel l’arc aurait pu pénétr­er en Aus­tralie était le Cap York, où les Aborigènes se sont trou­vés au con­tact des peu­ples papous depuis quelques mil­lé­naires. Toute­fois, en rai­son des con­di­tions par­ti­c­ulières qui pré­valaient dans ce goulet d’é­tran­gle­ment, non seule­ment l’arc papou n’avait pas pénétré l’Aus­tralie, mais on a con­staté le mou­ve­ment inverse, pour ain­si dire à rebours : les tribus papoues les plus proches de l’Aus­tralie aban­don­nèrent l’arc, et (ré)adoptèrent le propulseur aus­tralien.

La supéri­or­ité assumée de l’arc sur le propulseur n’en­trait pas seule­ment en con­tra­dic­tion avec sa non-dif­fu­sion vers l’Aus­tralie. Elle s’ac­cor­dait égale­ment mal avec la lenteur de sa dif­fu­sion dans le reste du monde. Il sem­ble par exem­ple qu’il a fal­lu presque trois mil­lé­naires pour qu’il par­coure l’ensem­ble de l’Amérique du Nord, depuis le détroit de Béring jusqu’au Mex­ique. Et à l’époque du con­tact, de nom­breuses pop­u­la­tions con­tin­u­aient d’u­tilis­er le propulseur aux côtés de l’arc, telles les troupes d’élite Maya ou ces Tapuyas alliés des Néer­landais, peints avec tant de réal­isme par Albert Eck­hout. Pour lever ce para­doxe, nous expliquions que la supéri­or­ité de l’arc sur le propulseur béné­fi­ci­ait d’un effet grossis­sant : nous avons ten­dance à établir la com­para­i­son à par­tir des arcs mod­ernes, lesquels sont effec­tive­ment d’une portée et d’une pré­ci­sion incom­pa­ra­bles avec le propulseur. Mais avant d’en venir aux arcs longs ou com­pos­ites, l’hu­man­ité en est longtemps restée à des mod­èles beau­coup plus frustes et net­te­ment moins per­for­mants, face aux­quels le propulseur avait de solides argu­ments. En fait, la supéri­or­ité de l’arc sur le propulseur tient moins aux pro­priétés intrin­sèques du mécan­isme de propul­sion util­isé qu’à un poten­tiel d’amélio­ra­tion bien supérieur.

Nous n’avons rien à retir­er à ce que nous écriv­ions alors, mais nous pou­vons aujour­d’hui ajouter un élé­ment essen­tiel. Si l’on se fonde sur le cas aus­tralien – le seul où l’arc n’est jamais inter­venu dans l’équa­tion – celui-ci ne remet pas seule­ment en ques­tion la supéri­or­ité absolue de l’arc sur le propulseur, mais aus­si celle du propulseur sur le tir à la main. Loin d’être uni­versel sur ce con­ti­nent, le propulseur y était resté incon­nu en plusieurs endroits. Mieux : en bien des régions, son principe était par­faite­ment maîtrisé, mais il n’oc­cu­pait qu’une place rel­a­tive­ment réduite, et on con­tin­u­ait à priv­ilégi­er en maintes cir­con­stances le tir à la main. Un doc­u­ment est élo­quent à cet égard : il s’ag­it de la carte établie par David­son en 1936, et que dont on trou­vera ici une ver­sion remise au goût du jour.

Pour ren­dre compte de cet état de fait a pri­ori sur­prenant, Jean-Marc Pétil­lon a émis l’hy­pothèse que dans un con­texte où les out­ils tech­niques restent peu élaborés, ceux-ci pèsent finale­ment d’un poids assez faible dans le résul­tat final : le fac­teur déter­mi­nant con­tin­ue d’être l’ha­bileté de celui ou celle qui les manie, que l’on par­le de chas­se, de com­bats entre humains ou de toute autre activ­ité. Dès lors, on pour­rait admet­tre qu’une amélio­ra­tion tech­nique, si réelle soit-elle, n’emporte pas néces­saire­ment l’ad­hé­sion, dans la mesure où elle n’améliore pas de manière rad­i­cale et vis­i­ble l’ef­fi­cac­ité du geste. Ain­si, cer­tains groupes aborigènes ont pu fort longtemps con­serv­er le lancer à la main, par iner­tie, par con­ser­vatisme, ou par volon­té que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’i­den­ti­taire. Mal­heureuse­ment, à ma con­nais­sance, nous n’avons pas de doc­u­ments rap­por­tant les raisons pour lesquels les Aborigènes eux-mêmes expli­queraient avoir adop­té ou refusé telle ou telle inno­va­tion, et nous en sommes donc réduits aux sup­po­si­tions. Mais quoi qu’il en soit, si l’hy­pothèse de Jean-Marc est juste (et c’est bien mon sen­ti­ment), les groupes qui refu­saient le propulseur ou telle nou­velle manière de tailler une pointe bar­belée n’é­taient pas pour autant sig­ni­fica­tive­ment moins effi­cients dans leur recherche de nour­ri­t­ure ou dans les affron­te­ments éventuels avec leurs voisins. Là encore, le con­straste n’a rien de com­pa­ra­ble avec celui qui opposa beau­coup plus tard, par exem­ple, des groupes munis d’arcs à d’autres qui pos­sé­daient des armes à feu.

Autrement dit, et en guise de con­clu­sion générale, le pro­grès tech­nique, sur le long terme, est irré­sistible – et il le devient de plus en plus à mesure qu’il se cumule. Mais inverse­ment, plus on remonte vers le passé, et plus on con­sid­ère des péri­odes ou des espaces spé­ci­fiques, plus les arbres peu­vent don­ner l’im­pres­sion de cacher la forêt, et les stag­na­tions ou les reculs locaux dis­simuler la ten­dance générale.

24 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Jean-Mathieu Robine

    Vers la fin de l’ar­ti­cle, vous affirmez que la con­cur­rence entre le propulseur et l’arc n’est pas com­pa­ra­ble à celle entre l’arc et le fusil. Il me sem­ble que vous sures­timez les per­for­mances des fusils antérieurs à ceux à canons rayés et à balles ogi­vales (milieu du XIXe s.). J’ai lu quelque part (hélas, je ne sais où) un arti­cle qui démon­trait, un peu comme vous le faites à pro­pos de l’arc et du propulseur, que les armes à feu — du moins les armes por­ta­tives — antérieures au XIXe s. n’ap­por­taient pas un avan­tage aus­si net que nous pou­vons le croire aujour­d’hui sur les arcs et que ce fait con­tribue à expli­quer l’époque rel­a­tive­ment tar­dive de la coloni­sa­tion de la qua­si-total­ité de l’Afrique (à quelques excep­tions près). Vous pour­riez donc prob­a­ble­ment inclure dans votre analyse le cas des armes à feu. Il sem­ble que seules celles rad­i­cale­ment mod­ernisées depuis la révo­lu­tion indus­trielle don­nent un avan­tage décisif à leurs pos­sesseurs.

    1. Vous avez par­faite­ment rai­son, et d’ailleurs, pen­dant que j’écrivais le bil­let, un petit coin de mon cerveau me dis­ait que cela aurait été une pré­ci­sion néces­saire – le par­al­lèle avec le rap­port arc /​propulseur est en effet assez frap­pant.

    2. L’Afrique fait 60 fois la super­fi­cie de la France, c’est quand même nor­mal qu’il ait fal­lu beau­coup de temps pour la colonis­er, c’est-à-dire assur­er une dom­i­na­tion poli­tique durable sur des ter­ri­toires par ailleurs assez loin­tains. De plus, avoir de meilleures armes n’est jamais une garantie de gag­n­er des batailles mil­i­taires.

      Ce serait quand même étrange que la plu­part des armées aient migré vers les armes à feu dès le XVIè siè­cle s’il n’y avait à cela aucun avan­tage tech­nique (qui peut être de plusieurs ordres : facil­ité d’u­til­i­sa­tion, portée, capac­ité de per­fo­ra­tion, pos­si­bil­ités tac­tiques…).

    3. Avatar de Inconnu
      Jean-Mathieu Robine

      Les Amériques sont beau­coup plus éten­dues que l’Afrique mais ont été, pour l’essen­tiel, colonisées bien plus vite et bien plus tôt. La super­fi­cie de l’Afrique n’est donc pas un argu­ment per­ti­nent.

    4. Ce n’est parce que ça s’est passé dif­férem­ment aux Amériques que la taille n’est pas un argu­ment per­ti­nent. Notam­ment parce que les sociétés impliquées étaient égale­ment dif­férentes, et aus­si parce que l’ar­rivée de pop­u­la­tions européennes en Amérique y a importé des agents pathogènes qui ont con­duit à un effon­drement démo­graphique des pop­u­la­tions autochtones.

      On en revient au point ci-dessus : les armes seules ne sont pas suff­isantes, il y a d’autres fac­teurs qui favorisent (par ex. pathogènes) ou con­tre­car­rent (par ex. super­fi­cie) les entre­pris­es de dom­i­na­tion poli­tique. Que ces fac­teurs inter­agis­sent de façon com­plexe est une évi­dence, et la lenteur de la coloni­sa­tion de l’Afrique ne peut à elle seule invalid­er l’ef­fi­cac­ité des armes à feu pré-mod­ernes, de même que la rapid­ité de la coloni­sa­tion de l’Amérique ne peut à elle seule prou­ver l’ef­fi­cac­ité des mêmes armes.

      Et enfin il y a une con­di­tion néces­saire, fon­da­men­tale, à la coloni­sa­tion : la volon­té de colonis­er. L’im­péri­al­isme européen n’est pas un phénomène con­tinu et invari­ant, il con­naît des change­ments au fil de l’his­toire. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Partage_de_l%27Afrique#Causes_de_la_ru%C3%A9e

  2. Certes, mais l’usage et le choix des armes ne dépend pas que de critères tech­niques, ni même de leurs con­di­tions d’usage (en milieu naturel ouvert ou fer­mé, par exem­ple). En effet, les armes don­nent lieu à une axi­olo­gie qui peut primer sur les aspects tech­niques, comme c’est juste­ment le cas de l’arc, val­orisé dans cer­taines cul­tures, alors qu’au con­traire il est méprisé dans d’autres, étant con­sid­éré par elles comme typ­ique­ment une arme de lâche. Sur ce : Bernard Ser­gent 1991. « Arc. » Mètis Anthro­polo­gie des mon­des grecs anciens 6(1–2): 223–252.

    1. Oui, c’est un aspect de la chose. Mais l’autre bout du gour­din, c’est qu’au bout du compte, l’arme qui pos­sède une supéri­or­ité tech­nique (et qui pro­cure donc une supéri­or­ité mil­i­taire) finit néces­saire­ment par s’im­pos­er, par mimétisme ou par défaite de ceux qui refusent de l’adopter. L’idée que je ten­tais d’ex­primer, c’est que le rôle des préférences cul­turelles est d’au­tant plus impor­tant et plus durable que la dif­férence d’ef­fi­cac­ité objec­tives entre les alter­na­tives est ténue. Mais inverse­ment, lorsque cette dif­férence devient fla­grante, alors d’une manière ou d’une autre, les préférences cul­turelles sont con­traintes de céder le pas. Pour citer un exem­ple clas­sique (et en espérant ne pas dire de bêtise), la cheva­lerie française a bien été oblig­ée de recon­sid­ér­er son mépris de l’arc après la déroute d’Az­in­court…

  3. A Azin­court, c’é­tait le “long bow” anglais, non com­pos­ite, mais quand même la Rolls de l’arc de l’époque (en if poussé à l’om­bre !). Les archers étaient très entraînés, et les archéo­logues peu­vent observ­er des défor­ma­tions osseuses impor­tantes sur leurs squelettes, un peu les mêmes que chez des haltérophiles. Je crois me rap­pel­er, mais je ne peux pas citer de source, que ça allait avec des exemp­tions fis­cales pour les archers, et tout un tas d’oblig­a­tions à respecter pour des entraîne­ments très fréquents. En plus, il y avait une nor­mal­i­sa­tion (stan­dard­i­s­a­tion) des flèch­es, pro­duites en quan­tité énorme.
    Ce que je veux dire, c’est que ce n’é­tait pas juste un objet tech­nique per­for­mant (l’arc), mais que son effi­cac­ité mil­i­taire était liée à tout un ensem­ble de direc­tives. Son emploi tac­tique requérait aus­si une for­ma­tion des archers pour qu’ils tirent ensem­ble de façon coor­don­née des mil­liers de flèch­es selon une cadence réglée.
    Même s’ils l’avaient voulu, les Français n’au­raient pas pu adopter cette arme du jour au lende­main ; elle n’au­rait pas été aus­si effi­cace, sauf de façon ponctuelle. Son effi­cac­ité à grande échelle dépendait de tout un sys­tème mil­i­taire, poli­tique et même social.
    Marc Guil­lau­mie.

  4. Les témoins de l’époque dis­aient que les flèch­es étaient si nom­breuses qu’elles obscur­cis­saient le soleil… Ce qui avait été con­sid­éré comme une exagéra­tion, jusqu’à ce que des his­to­riens étu­di­ent les décomptes des quan­tités de flèch­es apportées par bateaux, et tirées à Cré­cy, Poitiers, Azin­court. Comme ces tirs étaient si puis­sants qu’ils perçaient les armures à plusieurs dizaines de mètres, ça fai­sait des rav­ages sur les charges de cav­a­lerie. Mais pour obtenir des résul­tats pareils, il ne suf­fit pas d’avoir un bon out­il tech­nique (l’arc). Il y a tout un arrière-plan tac­tique, légal, social (fis­cal) qui fait penser à la notion mod­erne de “sys­tème d’armes”. Pour que cette archerie fonc­tionne de façon impor­tante, pas anec­do­tique, il était néces­saire que la société compte un cer­tain nom­bre de tra­vailleurs indépen­dants “libres”, qui aient le temps de s’en­traîn­er et qui aient intérêt à des dégrève­ments fis­caux.
    Pour com­pléter ce qu’a dit plus haut Jean-Math­ieu Robine (mais mal­heureuse­ment je ne trou­ve plus ma source), il paraît que le “long bow” n’a été dépassé par les armes à feu qu’au XIXe siè­cle : portée utile, cadence de tir.

  5. Un dernier détail : en face des archers anglais, les Français avaient des arbalétri­ers (mer­ce­naires génois)… Voilà une arme bien plus effi­cace que l’arc, en principe ! Il paraît que la pluie avait déréglé les cordes des arbalètes, mais ça n’a pas dû se pro­duire à chaque fois ; il paraît surtout que les cheva­liers français avaient l’in­tel­li­gente habi­tude de fon­cer en écrabouil­lant toute la pié­taille, y com­pris leurs pro­pres arbalétri­ers…
    Pour con­clure : les défaites français­es (Cré­cy, Poitiers, Azin­court) ne sont pas dues à la maîtrise par les Anglais d’une arme nou­velle (l’arc) car il y avait des armes plus puis­santes en face. Elles sont plutôt le résul­tat d’une tech­nique et d’une organ­i­sa­tion, qui a su tir­er de l’arc le meilleur par­ti. Et sans doute d’une société qui était mil­i­taire­ment mieux struc­turée.
    Ce n’est pas en con­tra­dic­tion avec ce que dit Christophe, à con­di­tion de con­sid­ér­er que l’arme elle-même compte moins que ses con­di­tions de mise en œuvre ; et que ce qu’il appelle “préférences cul­turelles” est très con­traig­nant. Le com­porte­ment stu­pide des cheva­liers français était sans doute “cul­turel” (comme la dis­ci­pline des archers anglais) mais c’é­tait moins un choix que le résul­tat d’ori­en­ta­tions sociales situées très en amont de la bataille. L’idée de Christophe, selon laque­lle plus les armes sont sim­ples et plus compte l’ha­bileté de celui qui les emploie, est sans doute vraie, mais elle ne s’ap­plique pas ici : mal­gré son allure sim­ple, le “long bow” est extrême­ment raf­finé, et surtout son effi­cac­ité dans la bataille ne dépend pas de la prouesse d’un archer indi­vidu­el, mais de l’or­gan­i­sa­tion des groupes d’archers, donc directe­ment du rôle de l’État.
    Marc G.

  6. Sur le rem­place­ment de l’arc par les armes à feu dans les armées mod­ernes, il y a plusieurs études de cas, par exem­ple ici pour l’An­gleterre : https://www.jstor.org/stable/3101785?seq=7 En résumé très rapi­de : l’a­ban­don du long bow inter­vient à une époque où celui-ci était encore supérieur au mous­quet, mais où le strict entraîne­ment néces­saire pour en tir­er le meilleur par­ti était sur le déclin. Ça fait écho à ce qui a déjà été dit, il n’y a pas que les per­for­mances de l’outil en lui-même, mais aus­si les con­di­tions sociales de son util­i­sa­tion…

    1. Je crois que cette dis­cus­sion ne con­tred­it pas ce que j’écrivais, mais au con­traire, qu’elle l’il­lus­tre. Que dans l’analyse d’une sit­u­a­tion pré­cise, on doive faire inter­venir une mul­ti­tude de fac­teurs, que ces fac­teurs puis­sent ren­forcer ou au con­traire con­tre­bal­ancer les aspects pure­ment tech­niques, c’est tout à fait clair. Que, sur un autre plan, chaque tech­nique ne puisse être mise en œuvre indépen­dam­ment du con­texte et des rap­ports soci­aux, c’est une évi­dence – on aurait bien du mal à imag­in­er une cen­tral nucléaire dans des groupes de chas­seurs-cueilleurs, de même d’ailleurs qu’une société de cap­i­tal­istes et de salariés qui s’ap­pro­vi­sion­neraient à la lance et au propulseur. Mais tout cela ne doit pas faire oubli­er qu’au bout du compte, le pro­grès tech­nique, civ­il ou mil­i­taire, a con­sti­tué l’axe évo­lu­tif des sociétés humaines. Les fleuves, ne fussent-ils ni longs, ni tran­quilles, finis­sent tou­jours par se dévers­er dans la mer ; de même, les inven­tions sus­cep­ti­bles de représen­ter une effi­cac­ité accrue, qu’il s’agisse de l’arc ou, plus tard, des armes à feu, peu­vent con­naître des débuts peu glo­rieux ; elles peu­vent coex­is­ter durant des siè­cles ou des mil­lé­naires avec des out­ils plus frustes, voire être locale­ment et tem­po­raire­ment aban­don­nées (je viens de décou­vrir que tel avait qua­si­ment été le sort de l’arc dans toute la Polynésie). Mais au bout du compte, à l’échelle glob­ale, la résis­tance des cheva­liers français finit par céder devant la per­for­mance des flèch­es anglais­es, et le code de cheva­lerie devant les arque­bus­es.

  7. Je souhaite ajouter un grain de sel à cette belle dis­cus­sion. La dernière charge vic­to­rieuse de la cav­a­lerie française eut lieu en sep­tem­bre 1918 sur le front d’orient où les chas­seurs d’Afrique cul­butèrent une armée bul­gare ( excusez la rudesse du réc­it mais c’ est mon arrière grand-père qui en était qui par­le ). On est loin d’Azincourt.
    Pour ce qui con­cerne sa petite sœur la charge d’infanterie, on a longtemps racon­té dans les mess de l’armée française qu’une sec­tion du corps expédi­tion­naire en Corée avait chargé baïon­nette au canon les défens­es chi­nois­es au cris de « mort aux cons », vaste pro­gramme…
    Je prof­ite de cette inter­ven­tion pour vous remerci­er tous.

    1. On peut bien sûr trou­ver maints exem­ples de vic­toires obtenues avec des armes moins per­for­mantes, ou con­tre des adver­saires mieux équipés, supérieurs en nom­bre. Je n’en con­nais pas l’au­then­tic­ité, mais le film Brave­heart de Mel Gib­son mon­tre les paysans écos­sais qui brisent la charge de cav­a­lerie de nobles avec des pieux dis­simulés. Et plus près de nous, un exem­ple fameux est la défaite des troupes colo­niales bri­tan­niques et de leur mitrailleuse con­tre les Zoulous armés de lances (et de quelques mau­vais mous­quets) à la bataille d’Isan­dl­wana en 1879.
      Mais là encore, ces cas de fig­ure n’empêchent pas les ten­dances de fond de s’im­pos­er. Et au bout du compte, mal­gré les excep­tions locales, les sociétés qui dis­po­saient des armes les plus puis­santes (et donc, de la tech­nique la plus effi­cace, ain­si que des rap­ports soci­aux qui allaient avec), ont glob­ale­ment fini par dicter leur loi aux autres et par façon­ner le monde tel que nous le vivons.
      Et mer­ci pour vos remer­ciements !

  8. L’idée que Christophe énonce ici est essen­tielle. C’est la cheville ouvrière (par­don­nez la métaphore !) d’une vision évo­lu­tion­niste linéaire des sociétés humaines, ou vision mécan­iste, qu’il me sem­ble pos­si­ble d’in­ter­roger. Je ne dis pas que Christophe a tort. Je n’en sais rien. Mais cette idée, qui sem­ble de bon sens, n’est pas si évi­dente.
    Je reprends l’idée d’ensem­ble : « au bout du compte le pro­grès tech­nique (…) a con­sti­tué l’axe évo­lu­tif des sociétés humaines » ; « le pro­grès tech­nique, sur le long terme, est irré­sistible ». Selon Christophe, le pro­grès tech­nique s’ac­com­pa­g­n­erait des change­ments soci­aux néces­saires pour que la tech­nique puisse fonc­tion­ner, comme si ces change­ments soci­aux étaient une con­di­tion sec­ondaire ; et le tout entraîn­erait un change­ment des men­tal­ités : « le code de cheva­lerie » a cédé « devant les arque­bus­es ». C’est l’idée marx­iste ortho­doxe (mais non pas marx­i­enne) des infra­struc­tures, qui mod­èleraient les super­struc­tures ; sauf que dans la théorie de Christophe l’in­fra­struc­ture c’est la tech­nique, et non pas les rap­ports soci­aux à la tech­nique : con­tra­dic­tions, com­plé­men­tar­ité, etc.
    Devant quelques con­tre-exem­ples, Christophe com­plète sa théorie en énonçant une idée sec­ondaire : « au bout du compte (…) la supéri­or­ité tech­nique finit néces­saire­ment par s’im­pos­er » mais cette supéri­or­ité n’est pas tou­jours évi­dente au début. Quand la tech­nique est encore « fruste », la « dif­férence d’ef­fi­cac­ité objec­tive » est peu appar­ente, et c’est l’ha­bileté de l’u­til­isa­teur qui est la plus impor­tante.
    Cette idée sec­ondaire appelle au moins deux remar­ques :
    1)- Si elle était vraie, alors il n’y aurait pas de cham­pi­onnat de tir, ni de course auto­mo­bile. La cara­bine de tir sportif ou la for­mule 1 sont des out­ils extrême­ment sophis­tiqués, et l’ha­bileté de l’u­til­isa­teur devrait compter très peu. Et on voit qu’en effet, entre dif­férents cham­pi­ons, les per­for­mances se mesurent en mil­limètres ou en cen­tièmes de sec­on­des, comme si on tendait vers la lim­ite de ce que peut per­me­t­tre l’outil ; mais ces per­for­mances sont très supérieures à celles de l’a­ma­teur moyen. Donc, même quand la tech­nique est évoluée, l’ha­bileté de l’u­til­isa­teur reste très impor­tante.
    2)- Qu’est-ce qui per­met de dire qu’une tech­nique est « fruste » ou évoluée ? Com­ment mesur­er cela ? J’ai l’im­pres­sion qu’im­plicite­ment on se réfère à des trucs naïfs, comme le nom­bre de pièces de l’outil­lage : lancer à la main, zéro pièce ; au propulseur, une pièce ; à l’arc, deux pièces (la corde et l’arc) ; à l’ar­balète, trois ou qua­tre pièces (la corde, l’arc, l’ar­bre, la noix) ; etc. Ou bien on fait un raison­nement cir­cu­laire : leur suc­ces­sion dans le temps mon­tre que les out­ils sont de plus en plus évolués ; les out­ils les plus évolués l’emportent ; et qu’est-ce qui le prou­ve ? Leur suc­ces­sion dans le temps.
    Je répète que le grand arc anglais était extrême­ment raf­finé, quoiqu’il ait l’air tout sim­ple, même pour l’époque (car il exis­tait des arcs com­pos­ites, à dou­ble cour­bu­re, etc.) et que des tech­niques effi­caces ont été aban­don­nées pour des raisons de répro­ba­tion sociale. Par exem­ple le curage des blessures infec­tées en y déposant des asti­cots : cela a été pra­tiqué pen­dant des siè­cles, et encore par­fois dans les tranchées de la guerre de 1914–1918, mais aban­don­né dès qu’on a dis­posé de moyens moins répug­nants, pas for­cé­ment plus effi­caces. Il y aurait mille exem­ples comme cela.
    Mer­ci à Christophe et mer­ci à tous.
    Marc Guil­lau­mie.

    1. J’avais raté ce com­men­taire ami­cal mais polémique (ou polémique mais ami­cal), qui appelle quelques répons­es rapi­des.
      Point 1 : toutes choses égales par ailleurs, l’ef­fi­cac­ité d’un instru­ment tech­nique dimin­ue le fac­teur humain dans la réal­i­sa­tion du but. C’est une idée toute sim­ple : organ­isez dans les mêmes con­di­tions une chas­se à l’épieu, qui néces­site une fine approche du gibier, et une chas­se au fusil à lunette, et comptez quel pour­cent­age de chas­seurs revient bre­douille dans les deux cas.
      Point 1bis : com­par­er les per­for­mances des indi­vidus à tech­nique égale (dans un cham­pi­onnat de tir) et les per­for­mances moyennes à tech­nique dif­férente, ce n’est tout bon­nement pas le même prob­lème. Dire que la chas­se au fusil demande un temps d’ap­pren­tis­sage et des qual­ités bien moins exi­gentes que la chas­se à l’arc, ce n’est pas dire que tous les chas­seurs au fusil sont aus­si habiles les uns que les autres.
      Point 2 : bien sûr, dans le détail, il est par­fois très dif­fi­cile de com­par­er l’ef­fi­cac­ité de deux instru­ments tech­niques, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas les mêmes avan­tages et incon­vénients. Mais au nom de cela, nier que les instru­ments tech­niques mod­ernes per­me­t­tent (pour le meilleur et pour le pire) une effi­cac­ité démul­ti­pliée de l’én­ergie et de l’ha­bileté humaines par rap­port à ceux du paléolithique, c’est regarder les arbres pour oubli­er la forêt.
      Ami­tiés

    2. Hel­lo Christophe,

      Con­cer­nant le point 1 : cela me paraît un peu plus com­pliqué, car les instru­ments tech­niques mod­ernes peu­vent deman­der une for­ma­tion bien plus pointue que des tech­niques plus rudi­men­taires. Un exem­ple : les avions de chas­se mod­ernes, pour lesquels la for­ma­tion des pilotes peut dur­er des années. Bref, l’ex­em­ple du fusil ne saurait être général­isé AMHA.

    3. Je ne sais pas si cet exem­ple ren­tre dans les cas de fig­ure envis­agés. L’avion de chas­se mod­erne ne rem­place rien, il per­met de faire des choses qui étaient impos­si­bles avant. Pour le reste, je viens de lancer une machine de linge, et je peux expéri­menter très con­crète­ment que l’au­toma­ti­sa­tion épargne de l’in­ter­ven­tion humaine (en l’oc­cur­rence, pour le plus grand bon­heur de l’être humain). 😉

    4. On peut voir les choses ain­si, mais on peut aus­si remar­quer que l’avion de chas­se mod­erne rem­place un avion de chas­se un peu moins mod­erne 🙂 Et ain­si, de proche en proche, il rem­place les pre­miers avions de guerre util­isés en 1914–1918. Si j’en crois https://interfas.univ-tlse2.fr/nacelles/332 , la for­ma­tion pour ces avions durait « deux à trois mois ».

    5. J’ar­rive très en retard et qui plus est pour un détail ! Le soin des blessures par asti­cots ! Mon grand-père a été visé par une mitrailleuse alle­mande durant l’in­va­sion de la Bel­gique en 1940. La seule balle qui l’ait touché est entrée par la joue et sor­tir der­rière l’or­eille, pul­vérisant au pas­sage les dents des deux mâchoires. Et bien c’est avec des asti­cots et des bains de soleil que la cica­tri­sa­tion a été obtenue, preuve que cette méth­ode peu engageante fut pra­tiquée encore après la Pre­mière Guerre Mon­di­ale. Bon, il en gar­da quand même le reste de sa vie une sacré trou dans la joue !

  9. Mon­sieur Dar­mangeat,

    Remer­ciements pour ce très bon arti­cle.

    A lire l’ar­ti­cle, on a l’im­pres­sion que vous par­lez de supéri­or­ité absolu dans la com­para­i­son des armes.
    Fait-il sens de par­ler de supéri­or­ité au sens absolu (quelque soit les autre paramètres tels que la géo­gra­phie, la stratégie, etc ) ?

    L’ef­fi­cac­ité d’une arme s’ap­pré­cie dans son envi­ron­nement (géographie,conditions météorologiques, topolo­gie du ter­rain), le mode de com­bat util­isé (défen­sive, offen­sive), la struc­ture de l’ar­mée (com­bat aligné en masse, petite troupe mobile qui frappe et qui fuit ou qui se cache) etc.
    Avez-vous des infor­ma­tions sur tous ces paramètres qui vous per­me­t­traient d’affin­er votre con­clu­sion ?

    Les guer­res mod­ernes ne con­tre­dis­ent-ils pas l’idée que la supéri­or­ité tech­nique finit par s’im­pos­er ?
    Quelques exem­ples comme les USA con­tre l’I­rak après la chute de Hus­sein, les USA con­tre l’Afghanistan après 2001, Israël con­tre le Liban en 2006, mon­trent que le dif­féren­tiel tech­nique entre 2 pro­tag­o­nistes n’amène pas tou­jours à con­clure que le pro­tag­o­niste supérieur tech­niement gagne.

    Enfin avez-vous pen­sé à une col­lab­o­ra­tion entre vous et un expert en stratégie mil­i­taire capa­ble de con­tex­tu­alis­er l’u­til­i­sa­tion d’une arme ?

    Bien à vous

  10. Cher Christophe,
    mer­ci pour ta réponse… Et bonne lessive !
    Mais ta machine à laver te sem­ble “épargne[r] de l’in­ter­ven­tion humaine” parce que tu tiens compte unique­ment de ton activ­ité : la lessive en ques­tion.
    Si on prend en compte aus­si la pro­duc­tion de cette machine (extrac­tion des matéri­aux, usi­nage, mon­tage) et son trans­port (en général depuis la Chine) en comp­tant la con­struc­tion des bateaux, puis des camions et des routes que ce trans­port néces­site, je ne pense pas que l’é­conomie d’in­ter­ven­tion humaine soit si grande que ça… Franche­ment, je ne sais pas, et même je ne suis pas sûr que ce soit sérieuse­ment cal­cu­la­ble. Par exem­ple, est-ce qu’on doit tenir compte du temps de for­ma­tion des tech­ni­ci­enNEs ? Oui, prob­a­ble­ment, mais jusqu’où ? (le temps que le/​la chauffeur/​se a passé pour obtenir son per­mis poids lourds ? Et le tra­vail des assureurs/​ses ? Et celui des policierEs de la route, et celui des ambu­lancierEs qui vont inter­venir en cas d’ac­ci­dent ? Et celui des instituteurs/​trices qui ont alphabétisé tous ces gens, ce qui leur a per­mis de lire les instruc­tions ?) Il faut inclure aus­si tout le tra­vail de bureau des employéEs de la firme qui a con­stru­it le machine à laver, et même des travaux aus­si absur­des que ceux des pub­lic­i­taires, qui ne ser­vent à rien pour le lavage ; mais dans notre sys­tème de con­cur­rence indus­trielle, la firme dis­paraî­trait si elle renonçait à faire de la pub­lic­ité. Cette somme totale d’heures doit être, bien sûr, divisée par le nom­bre de machines à laver livrées et le nom­bre de lessives que per­met chaque machine, pour pou­voir avoir une idée de la somme des inter­ven­tions humaines que coûte réelle­ment chaque lessive…

    La cri­tique éco­lo du tra­vail (pour dire vite) fait un grand usage de ce type de cal­culs, pour mon­tr­er que notre société n’est pas économe de temps ni d’ef­forts, et que des sociétés plus fru­gales sont tout aus­si effi­caces, même si elles se passent de nom­breuses tech­niques. Les inten­tions sont bonnes et c’est intéres­sant, mais je ne suis pas con­va­in­cu par ce genre de cal­culs (que d’ailleurs Marx avait déjà sug­gérés à pro­pos de la valeur et de la somme de “tra­vail social” con­tenue dans un objet. Mais Marx n’avait pas eu la naïveté de se livr­er au cal­cul pour tel ou tel objet). Car il y a un moment où cela tourne à l’ab­surde : de proche en proche, c’est l’ensem­ble de la société qui est mobil­isée, et on ne sait pas à par­tir de quel seuil on doit légitime­ment s’ar­rêter de compter.
    En revanche, la ver­tu de ces cal­culs à mes yeux, c’est de mon­tr­er ce que j’es­sayais d’ex­pli­quer plus haut : l’outil “en soi” n’a pas de sens. C’est son usage en con­texte social, qui compte.
    Bien à toi.
    Marc Guil­lau­mie.
    PS : Bon, ça doit être sec, main­tenant 🙂

    1. PS : désolé, j’ai mal placé ce com­men­taire, il n’é­tait pas cen­sé répon­dre à celui de Marc Guil­lau­mie.

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