Bibliographie de la division sexuelle du travail

Un inter­naute m’écrit :

Bon­jour,

Je suis tombé par hasard sur votre blog
après avoir lu L’a­ma­zone et la cuisinière d’Alain Tes­tart, sur lequel
vous avez écrit un arti­cle. Je souhaitais trou­ver des ouvrages por­tant
sur les caus­es de la divi­sion sex­uelle tra­di­tion­nelle du tra­vail social
et par une sim­ple recherche inter­net, je n’ai trou­vé que très peu de
travaux sur le sujet, le livre de Tes­tart faisant par­tie des excep­tions.
Je voulais donc vous deman­der une petite liste d’ou­vrages sur le sujet,
et surtout, j’aimerais lire un auteur (le plus “clas­sique” pos­si­ble,
pour com­mencer) défen­dant la thèse nat­u­ral­iste à laque­lle Tes­tart
s’op­pose. Si vous pou­viez me diriger vers un tel livre, j’en serais très
aidé.

Je vous remer­cie d’a­vance pour votre réponse et vous souhaite une excel­lente journée.

Pour com­mencer, je dois les plus plates excus­es à l’au­teur de cette mis­sive, qui a dû atten­dre près de deux semaines pour avoir une réponse. Il faut dire que, toute sim­ple que fût la ques­tion, elle met le doigt sur un vrai prob­lème : le décalage entre l’im­por­tance et l’u­ni­ver­sal­ité du phénomène de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et le nom­bre très restreint d’ou­vrages qui ont ten­té de l’ex­pli­quer. J’y vois une rai­son évi­dente : la plu­part des chercheurs ont con­sid­éré que cette divi­sion sex­uelle du tra­vail allait de soi, qu’elle était si « naturelle » qu’elle méri­tait à peine d’être relevée.

Afin de ten­ter de répon­dre à la ques­tion, je suis repar­ti du texte fon­da­teur de la pen­sée d’Alain Tes­tart sur le sujet : son Essai sur les fonde­ments de la divi­sion sex­uelle du tra­vail chez les chas­seurs-cueilleurs (1986). Les auteurs qu’il men­tionne afin de cri­ti­quer leurs con­cep­tions sont finale­ment assez peu nom­breux.

  • sur la thèse de la plus faible mobil­ité des femmes en rai­son des grossess­es et de l’al­laite­ment – et donc, de leur exclu­sion de la chas­se – la prin­ci­pale visée est Ernes­tine Friedl et son Women and Men : an Anthro­pol­o­gist’s View (1975). On trou­ve sur inter­net un arti­cle de sa main, qui résume sa thèse : « Soci­ety and Sex Roles », Human Nature, 1978. On trou­ve une idée assez voi­sine chez Judith Brown, « A note on the divi­sion of labor by sex », Amer­i­can Anthro­pol­o­gist 72, 1970.
  • l’ex­pli­ca­tion par la moin­dre force physique des femmes se trou­ve, elle, dans George P. Mur­dock, Social Struc­ture (1972) – mais elle n’y est exposée qu’au pas­sage, en quelques mots.
  • enfin, l’ex­pli­ca­tion par les odeurs cor­porelles des femmes, qui feraient fuir le gibier, se trou­ve dans Dobkin de Rios, « Female odors and the ori­gin of the SDL », Homo Sapi­ens, Human Ecol­o­gy 4, 261–262, 1976 – je n’ai pas lu cet arti­cle.

Il faut aus­si men­tion­ner l’idée (qual­i­fiée par A.Testart de « niaise ») for­mulée par Peg­gy San­day,
(Female pow­er and male dom­i­nance : On the ori­gins of sex­u­al inequal­i­ty, 1981) et sou­vent enten­due, selon laque­lle si les femmes ne peu­vent tuer les ani­maux, c’est parce qu’elles don­nent la vie aux êtres humains.

Inverse­ment, A.Testart salue le tra­vail de Pao­la Tabet, 1979. « Les
mains, les out­ils, les armes », L’Homme, 19(3–4) comme une des rares ten­ta­tives rigoureuses de met­tre au jour les caus­es sociales du phénomène.

Je me per­me­ts de rajouter à cette liste le chapitre de mon
Com­mu­nisme prim­i­tif…, où je tente de réfuter à la fois les expli­ca­tions
stricte­ment nat­u­ral­istes et la thèse sociale (mais en réal­ité,
sim­ple­ment idéal­iste) d’A.Testart, en esquis­sant les con­tours de ce que
pour­rait être une syn­thèse – et en gar­dant à l’e­sprit toutes les lim­ites de nos con­nais­sances.

Émile Durkheim (1858–1917)

Pour ter­min­er, quelques mots de recherch­es (trop rapi­des) que j’ai fait sur inter­net avant d’écrire ce bil­let. Le thème de la divi­sion sex­uelle du tra­vail a été fort peu traité par les « grands » auteurs clas­siques, mais j’ai trou­vé au moins une excep­tion notable : il s’ag­it d’Émile Durkheim, qui abor­de assez longue­ment le sujet dans le cadre de sa recherche plus vaste sur la divi­sion du tra­vail social (disponible sur ce site, voir en par­ti­c­uli­er les pages 60–67 du livre I). La thèse de Durkheim est sim­ple, et a pri­ori d’une logique impa­ra­ble : si la divi­sion sex­uelle du tra­vail n’est qu’une forme par­ti­c­ulière de la divi­sion du tra­vail social en général, et si l’évo­lu­tion sociale humaine a vu celle-ci s’ac­croître ten­dan­cielle­ment au cours des âges, cela sig­ni­fie que les sociétés les plus prim­i­tives igno­raient toute forme de divi­sion sex­uelle du tra­vail, hormis celle stricte­ment liée à la repro­duc­tion.

Recourant à des argu­ments dont la lec­ture vaut le détour (on y croise notam­ment de savantes com­para­isons de tailles de cerveaux féminins et mas­culins), Durkheim écrit ain­si que la divi­sion sex­uelle du tra­vail – et, au-delà, la divi­sion sex­uelle de la vie sociale – est un acquis de la civil­i­sa­tion, un effet et une con­di­tion du pro­grès, qu’il s’ag­it donc sans aucun doute de défendre et d’ap­pro­fondir. Dans la même veine, le mariage monogamique et ses con­traintes juridiques strictes sont cen­sés aller de pair avec ce pro­grès. Quant aux don­nées ethno­graphiques mis­es à con­tri­bu­tion pour étay­er la thèse d’une absence de divi­sion sex­uelle du tra­vail dans les sociétés prim­i­tives, elles sont évidem­ment très par­cel­laires et présen­tées d’une manière fort ori­en­tée.

On trou­vera un bon résumé de la thèse de Durkheim, ain­si qu’une présen­ta­tion des analy­ses assez dif­férentes dévelop­pées par Mar­cel Mauss dans l’ar­ti­cle d’Irène Théry, « La notion de divi­sion par sex­es chez Mar­cel Mauss », L’an­née soci­ologique 53, 2003 (la fin de l’ar­ti­cle, con­sacrée aux posi­tions de Mauss, est beau­coup moins per­cu­tante que son début, à pro­pos de Durkheim et de l’évo­lu­tion­nisme spécu­latif du XIXe siè­cle).

En espérant que ces quelques para­graphes, mal­gré leurs lacunes, auront con­tribué à répon­dre à la ques­tion ini­tiale…

3 commentaires

  1. Je suis l’au­teur du com­men­taire auquel vous avez répon­du dans cet arti­cle.
    J’ac­cepte vos plus plates excus­es pour le retard de votre réponse, et me demande com­bi­en plates devraient être les miennes, puisque je ne viens vous remerci­er que plus d’un an après votre réponse…
    J’ai été très occupé cette année, mais, puisque tard vaut mieux que jamais, je tenais tout de même à vous remerci­er.

  2. Dans le texte “La divi­sion sex­uelle du tra­vail aux orig­ines de la dom­i­na­tion mas­cu­line : une per­spec­tive marx­iste”, tu cites “Alexan­dra Kol­lon­taï (1978)” (= 1921, Con­férences sur la libéra­tion des femmes, Paris : La Brèche): aurais-tu un lien, une source plus pré­cise ? Du quel de ces 8 textes en anglais de 1921 s’ag­it-il : https://www.marxists.org/archive/kollonta/index.htm
    Mer­ci !

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