La sédentarité sans agriculture ni stockage

Un guer­ri­er Asmat (Papouasie)

Un des plus grands apports d’Alain Tes­tart à la com­préhen­sion de l’évo­lu­tion sociale a été de mon­tr­er que les struc­tures sociales ne se dif­féren­ci­aient pas selon la présence de l’a­gri­cul­ture, mais selon celle du stock­age. Dès l’un de ses tout pre­miers ouvrages, Les chas­seurs-cueilleurs ou la nais­sance des iné­gal­ités (1982), il con­tes­tait la thèse tra­di­tion­nelle selon laque­lle les iné­gal­ités de richesse étaient apparues avec ce que Gor­don Childe appelait la Révo­lu­tion néolithique. D’une part, en effet, on trou­vait des sociétés de chas­seurs-cueilleurs séden­taires, dans lesquelles des iné­gal­ités très sail­lantes s’é­taient dévelop­pées ; l’ex­em­ple le mieux con­nu est celui de ces sociétés de la Côte Nord-ouest du con­ti­nent nord-améri­cain qui pra­ti­quaient l’esclavagisme et le pot­latch, ces fêtes où l’in­vi­tant fai­sait éta­lage de sa richesse pour affer­mir son rang. Mais il existe d’autre cas, en par­ti­c­uli­er celui des vil­la­geois du Natoufien, qui au Poche-Ori­ent, et durant deux mil­lé­naires, ont précédé « notre » révo­lu­tion néolithique. A. Tes­tart pous­sait l’ar­gu­ment en faisant remar­quer que dans l’autre sens, il exis­tait égale­ment des sociétés d’a­gricul­teurs qui n’avaient pas dévelop­pé d’iné­gal­ités de richesse, et que ces sociétés étaient égale­ment celles qui pra­ti­quaient une agri­cul­ture sans stock­age : il citait prin­ci­pale­ment les bass­es ter­res d’A­ma­zonie, où l’on cul­tive essen­tielle­ment du man­ioc, un tuber­cule présent en terre tout au long de l’an­née et qu’on récolte au fur et à mesure des besoins.

L’as­so­ci­a­tion tra­di­tion­nelle entre chas­se-cueil­lette, nomadisme et égal­i­tarisme économique d’un côté, et agri­cul­ture, séden­tar­ité et iné­gal­ités de l’autre, était donc rompue : le partage oppo­sait en réal­ité d’une part l’ensem­ble for­mé par le nomadisme, l’ab­sence de stock­age et l’é­gal­ité, de l’autre celui for­mé par la séden­tar­ité, le stock­age et les struc­tures iné­gal­i­taires. En elle-même, la présence ou l’ab­sence de l’a­gri­cul­ture n’é­tait donc pas sig­ni­fica­tive pour cette clas­si­fi­ca­tion.
A. Tes­tart sig­nalait cepen­dant une caté­gorie qui com­pli­quait quelque peu le tableau : celle des chas­seurs-cueilleurs séden­taires mais non stockeurs. Pour que de tels chas­seurs-cueilleurs, étab­lis en vil­lages, puis­sent sub­sis­ter, il fal­lait donc soit qu’ils béné­fi­cient d’une ressource abon­dante tout au long de l’an­née, soit que les ressources se suc­cè­dent de manière à ce que la con­ti­nu­ité de l’ap­pro­vi­sion­nement soit assuré. A. Tes­tart citait (en par­ti­c­uli­er dans Avant l’his­toire, p. 357) trois cas ethno­graphiques qui s’in­scrivaient dans ce cadre :

  • celui des Asmat, un peu­ple des marais de la côte sud de la Nou­velle-Guinée, qui exploitaient le palmi­er sagouti­er sans le cul­tiv­er.
  • celui des Calusa de Floride du Sud.
  • celui des Warao, ou War­rau, instal­lés à l’embouchure de l’Orénoque — mais avec un sérieux bémol, puisque leur usage du palmi­er moriche sem­blait s’ac­com­pa­g­n­er d’un « cer­tain stock­age » de sa farine. En fait, comme on le ver­ra, les Warao sont un cas si lim­ite qu’il con­vient de l’é­carter.
Que sait-on au juste de ces trois peu­ples ?

Un peu d’ethnographie

Les Asmat

Une tête enne­mie Asmat (vers 1850)

Des trois exem­ples, c’est sans aucun doute le plus doc­u­men­té, ne serait-ce que parce que cette société a pu être observée au XXe siè­cle alors qu’elle était rel­a­tive­ment préservée du con­tact avec des sociétés plus avancées. Je pré­cise que je n’ai pas mené des recherch­es très poussée, tant s’en faut, sur les peu­ples dont je par­le dans ce bil­let ; ce que j’écris doit donc être pris avec pru­dence, et il est pos­si­ble que je com­mette des erreurs ou des con­tre­sens. Ma prin­ci­pale source est ici l’ou­vrage de Bruce Knauft, South Coast New Guinea Cul­tures : His­to­ry, Com­par­i­son, Dialec­tic, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1993, salué par les spé­cial­istes comme un ouvrage de référence — il s’ag­it toute­fois d’une étude com­par­a­tive dans laque­lle les infor­ma­tions ethno­graphiques sont de sec­onde main.

Les Asmat sont rel­a­tive­ment célèbres pour deux choses : leur pra­tique de la chas­se aux têtes, qui s’est pro­longée assez tar­di­ve­ment, même une fois l’au­torité éta­tique néer­landaise, puis indonési­enne, théorique­ment établie. Ensuite, leurs splen­dides mâts sculp­tés, dits « bijs-pole », hauts de plusieurs mètres. Les deux cou­tumes n’é­taient d’ailleurs pas sans rap­port : ain­si que l’indique P. Lemon­nier dans un bel arti­cle, ces mâts « étaient aspergés de sang à l’aide des têtes rap­portées d’ex­pédi­tion. »
Les Asmat vivaient donc essen­tielle­ment de pêche et de la farine du palmi­er sagouti­er, extraite suite à un long tra­vail. Selon B. Knauft, ces ressources leur assur­aient une ali­men­ta­tion rel­a­tive­ment abon­dante et var­iée. Ce qui frappe surtout, c’est la taille des vil­lages chez ce peu­ple, puisqu’ils regroupaient jusqu’à un mil­li­er d’in­di­vidus. L’ex­pli­ca­tion tient sans doute au fait qu’à cette abon­dance des ressources s’a­joutait un sys­tème de trans­port très effi­cace — de longues pirogues qui, dans cette région très humides, per­me­t­taient d’a­chem­iner hommes et nour­ri­t­ure sur d’assez longues dis­tances.

Les Calusa

Recon­sti­tu­tion d’un vil­lage Calusa

Au sud de la Floride, sur la côte occi­den­tale, vivaient au moment de l’ar­rivée des Espag­nols les Calusa, des vil­la­geois qui, sem­ble-t-il, ne pra­ti­quaient eux non plus aucune forme d’a­gri­cul­ture. John Gog­gin et William Sturte­vant, desquels je tire mes infor­ma­tions (Explo­rations in cul­tur­al anthro­pol­o­gy, Good­e­nough ed.), situent le cen­tre de leur ter­ri­toire dans l’actuelle Estero Bay.

Les Calusa ne sont con­nus que par quelques témoignages de con­tem­po­rains espag­nols, par­cel­laires et à la fia­bil­ité lim­itée — ain­si que par cer­tains restes archéologiques. Leurs pre­miers con­tacts avec les Européens remon­teraient au début du XVIe siè­cle. Plusieurs cap­tifs espag­nols auraient été recueil­lis sur leurs ter­res suite à des naufrages. Ceux-ci jouèrent ensuite un rôle durant les rela­tions brèves mais intens­es que ce peu­ple entretint avec les con­quis­ta­dores dans les années 1560. Les Espag­nols se retirèrent alors de la région, et il sem­ble que les Calusa aient rapi­de­ment été liq­uidés par les assauts de leurs voisins Creek et des colons anglais au début du XVI­I­Ie siè­cle.
L’es­ti­ma­tion de la pop­u­la­tion s’avère très dif­fi­cile. Cer­tains témoignages évo­quent des chiffres de 4 000, voire 10 000, pour
« Car­los » (dont on ne sait guère s’il s’ag­it d’une aggloméra­tion ou d’une tribu). J. Gog­gin et W. Sturte­vant, eux, évo­quent un total de 4 000 à 7 000 indi­vidus, dont 1 000 dans le vil­lage prin­ci­pal.
Tous les témoignages con­cor­dent pour not­er l’ab­sence d’a­gri­cul­ture. Leur nour­ri­t­ure prove­nait était avant tout con­sti­tuée de pois­son, très abon­dant dans cette région, de mol­lusques, de tortues et de mam­mifères marins. Sur le plan tech­nique, les Calusa étaient dépourvus de pierre dure. Ils util­i­saient aus­si bien du bois que des coquil­lages, et con­fec­tion­naient des poter­ies (depuis au moins deux mil­lé­naires). On notera que leurs armes com­por­taient à la fois des arcs et des propulseurs (ce qui rejoint une ques­tion dis­cutée par J.-M. Pétil­lon et moi-même dans un arti­cle à paraître dans le prochain numéro de Tech­niques & Cul­tures). Ils étaient égale­ment capa­ble de réalis­er des ouvrages mon­u­men­taux. En témoignent d’une part, ces tumu­lus (funéraires ?) dont le plus imposant rassem­blait 12 000 mètres cubes de terre, d’autre part un réseau de canaux larges de plusieurs mètres, et d’une longueur cumulée de 8 km. 
Reste un point essen­tiel : l’ab­sence de stock­age chez les Calusa n’est établi, si j’ose dire, que néga­tive­ment : rien, ni dans l’eth­nolo­gie, ni dans l’archéolo­gie, n’at­teste du stock­age. Ce qui ne prou­ve pas de manière cer­taine l’ab­sence de toute forme de stock­age (on pense à une tech­nique qui n’au­rait pas lais­sé de traces matérielles claires). En ce qui con­cerne l’ab­sence de stock­age, la pru­dence impose donc de con­sid­ér­er le cas des Calusa comme plus hypothé­tique que celui des Asmat. 

Les Warao 

En présen­tant (1982, p. 109–112) le cas des Warao, A. Tes­tart donne lui-même de nom­breux élé­ments qui affaib­lis­sent con­sid­érable­ment l’idée que ceux-ci devraient être con­sid­érés comme des non-stockeurs. La source de leur sub­sis­tance est très sim­i­laire à celle des Asmat ; au lieu du palmi­er sagouti­er, c’est le palmi­er moriche. La grande dif­férence est que celui-ci est sujet à un cycle saison­nier pronon­cé. Par con­séquent, les Warao le récoltent unique­ment lors de la sai­son sèche ; de plus, ils ont mis au point cer­taines tech­niques de con­ser­va­tion. Ils accu­mu­lent ain­si de grandes quan­tités de farines – une source fait état de 1 500 kg – en vue de cer­tains rassem­ble­ment politi­co-fes­tifs. À cela s’a­joute le fait que le pois­son est « très sou­vent fumé et con­stitue sous cette forme un arti­cle d’échange » (110).
Tout cela fait que même si une par­tie de la sub­sis­tance de Warao n’est pas soumise aux fluc­tu­a­tions saison­nières, ni au stock­age, celui-ci sem­ble occu­per une place suff­isam­ment impor­tante pour que ce peu­ple ne puisse pas réelle­ment être comp­té aux rangs des chas­seurs-cueilleurs non stockeurs, à la dif­férence des Calusa et des Asmat.

Richesse et différenciation sociale

En écar­tant donc les Warao de l’in­ven­taire, il reste deux sociétés pou­vant incar­n­er sans ambiguïté la caté­gorie qu’A. Tes­tart appelait « séden­tar­ité en rai­son de con­di­tions écologiques favor­ables » (les Asmat, comme on l’a vu, étant un cas plus assuré que les Calusa). Or, toutes deux étaient incon­testable­ment struc­turées par la richesse et tra­ver­sées par des iné­gal­ités matérielles.

Les Asmat

Les mâts sculp­tés des Asmat

Un élé­ment essen­tielle du lead­er­ship chez les Asmat était la prouesse dans la chas­se aux têtes. Mais la polyg­y­nie, elle aus­si, jouait un rôle essen­tiel. Le mari con­trôlait le pro­duit du tra­vail de ses femmes, récupérant au mariage les par­celles de sagou dont elle héri­tait par son clan. Ces ressources étaient une con­di­tion néces­saire pour organ­is­er des fêtes céré­monielles, attir­er ain­si d’autres hommes et, ain­si, mieux résis­ter aux raids chas­se aux têtes et en lancer soi-même.

L’érec­tion d’un mât sculp­té était l’oc­ca­sion d’une impor­tante céré­monie impor­tante. La con­struc­tion en était ini­tiée par le leader d’une moitié de la mai­son des hommes, et durait deux ou trois mois. Pen­dant ce temps, c’est lui qui avait la charge de nour­rir les graveurs (selon des modal­ités assez clas­siques dans le monde prim­i­tif, et dont ion trou­ve une belle descrip­tion par Ray­mond Firth pour les pirogues de l’île de Tikopia). C’est encore le leader qui pré­side la céré­monie d’in­au­gu­ra­tion, rece­vant les invités, et les régalant à ses frais, ain­si que l’ensem­ble du vil­lage, ce qui le con­dui­sait à assur­er le cou­vert jusqu’à 2 000 per­son­nes ! Il fal­lait donc être riche pour être un leader, et l’on com­prend pourquoi les Asmat étaient rangés par A. Tes­tart par­mi le vaste ensem­ble des « plouto­craties osten­ta­toires ».
Car, bien que B. Knauft refuse de con­sid­ér­er que chez eux, les lead­ers domi­nent via la richesse, on est incon­testable­ment dans le monde des paiements. Les Asmat pra­tiquent la com­pen­sa­tion pour meurtre et, au moins en cer­taines occa­sions le prix de la fiancée, qui s’avère sub­stantiel : 8 à 10 haches de pierre, des col­liers, qua­tre arcs, mille flèch­es, deux oiseaux de par­adis, etc.

Les Calusa

Les Calusa à la pêche, à l’embouchure du canal

Du côté des Calusa, mal­gré l’im­pré­ci­sion des infor­ma­tions, se des­sine une hiérar­chie encore plus for­mal­isée. Tout indique que le vil­lage cen­tral sur­plom­bait une série de pop­u­la­tions placées en sujé­tion, qui recon­nais­saient son autorité et devaient s’ac­quit­ter d’un trib­ut auprès du chef. Ils lui ver­saient ain­si des plumes, des cou­ver­tures, des fruits, de la nour­ri­t­ure, des racines, des peaux – voire des cap­tifs espag­nols, de l’or et de l’ar­gent provenant des épaves.

Le chef de Calos, le vil­lage cen­tral placé au som­met de la hiérar­chie, était polygame (et, con­fient les sources espag­noles, hos­tile pour cela à la con­ver­sion au chris­tian­isme), ain­si qu’il est fréquent aux Amériques. Cer­taines de ses épous­es venaient des vil­lages sub­or­don­nés, ce qui était apparem­ment le fruit d’une poli­tique con­sciente de la part du vain­queur. Peut-être épou­sait-il égale­ment, ou pri­or­i­taire­ment, sa pro­pre sœur, une cou­tume iden­ti­fiée comme un « inces­te roy­al » et repérée par exem­ple à Hawaï, à Bali ou chez les Incas, et que l’on s’ac­corde à inter­préter
comme une mar­que de forte strat­i­fi­ca­tion sociale. Le chef se dis­tin­guait par des orne­ments spé­ci­aux (or et per­les sur le front) et un banc par­ti­c­uli­er. Ses sub­or­don­nés le salu­aient en s’age­nouil­lant, les mains ten­dues avec la paume vers le haut ; le chef plaçait alors les siennes par-dessus. Il pos­sé­dait un savoir ésotérique secret, qu’il ne révélait qu’à son suc­cesseur. Cer­taines sources font état de morts d’ac­com­pa­g­ne­ment lors du décès du chef ou de l’un de ses enfants.
Si les quelques men­tions d’esclaves sont assez dou­teuses, l’ex­is­tence de chefs de vil­lages et, à Calos, d’une couche d’aris­to­crates détenant les charges poli­tiques et religieuses paraît plus assuré. 

Le lieu du problème

Si les Calusa con­stituent un cas prob­a­ble, et les Asmat un cas cer­tain, de sociétés struc­turées par la richesse et dans lesquelles le stock­age ali­men­taire était absent ou mar­gin­al, alors ils vien­nent vio­l­er l’équa­tion établie par A. Tes­tart, selon laque­lle c’est le stock­age qui provoque l’ap­pari­tion des iné­gal­ités. Étant don­né que, dans ces cas extrêmes, il peut exis­ter une séden­tar­ité sans stock­age, mais qu’il ne peut exis­ter de stock­age sans séden­tar­ité (on écarte le cas très par­ti­c­uli­er du pas­toral­isme où la richesse stock­ée est elle-même mobile), il faudrait donc con­sid­ér­er que c’est la séden­tar­ité, et non le stock­age en lui-même, qui entraîne le bas­cule­ment vers la richesse.
Cette inter­ro­ga­tion doit être rap­prochée de celle que soulèvent par exem­ple les Jivaros, qui eux aus­si ignorent le stock­age ali­men­taire, mais où l’ar­rivée de biens durables (en par­ti­c­uli­er, les cara­bines) sem­ble avoir entraîné la tran­si­tion aux paiements. Si, comme je le sug­gérais, cette tran­si­tion s’ef­fectue dès lors que la société se met à inve­stir de manière régulière d’im­por­tantes quan­tités de tra­vail dans cer­tains objets, il faut peut-être inté­gr­er le cas de fig­ure rare (mais réel) où ce tra­vail ne s’in­car­ne pas pri­or­i­taire­ment dans la nour­ri­t­ure, mais dans d’autres pro­duc­tions. Et la séden­tar­ité est peut-être la con­di­tion néces­saire (et suff­isante) pour qu’ex­is­tent ces « grands travaux » qui fonderont le bas­cule­ment des rap­ports soci­aux.

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