Robert Carneiro, Alain Testart et la naissance de l’État

Le cycle de la guerre et de ses cousins plus ou moins éloignés étant désor­mais (pro­vi­soire­ment ?) refer­mé, je me plonge dans d’autres thé­ma­tiques, notam­ment celles qui sont liées à la future expo­si­tion « Richesse et pou­voirs » du Musée de l’Homme. Par­mi celles-ci, celle des struc­tures poli­tiques des dif­férentes sociétés humaines, dont l’État – je dois d’ailleurs écrire un texte d’ordre général sur le sujet dans les prochaines semaines pour un recueil lié aux recherch­es sur l’Âge du bronze. Comme d’habitude, ma bous­sole dans cette explo­ration tient dans l’idée qu’on ne pour­ra avancer sérieuse­ment tant qu’on n’aura pas cor­recte­ment repris la ques­tion des déf­i­ni­tions et des clas­si­fi­ca­tions.

Pour n’en rester qu’à l’État, on reste en effet per­plexe devant le fait que cer­tains col­lègues puis­sent dis­cuter à l’envi de la présence ou de l’absence de l’État dans cer­taines sociétés – par exem­ple, les Celtes de l’Âge du fer – tout en expli­quant qu’on n’a nul besoin de définir l’Etat en général, et qu’il suf­fit pour cela de savoir que chaque État pos­sède ses spé­ci­ficités (je par­le d’expérience, ayant eu cette dis­cus­sion de vive voix il y a quelques mois sans que mes argu­ments enta­ment la moin­dre cer­ti­tude de mon inter­locu­teur). Sur de telles bases, on ne voit pas bien ce qui inter­dit de défendre n’importe quelle posi­tion, et com­ment pour­rait se bâtir un authen­tique savoir sci­en­tifique.

Quoi qu’il en soit, j’ai récem­ment repéré une revue académique aus­si intéres­sante que mécon­nue : Social Evo­lu­tion and His­to­ry. D’une manière rel­a­tive­ment con­fi­den­tielle, celle-ci con­tin­ue depuis des années de main­tenir la flam­beau d’une anthro­polo­gie qui ambi­tionne tout à la fois d’édifier un authen­tique savoir objec­tif et de traiter les « grandes » ques­tions qui étaient au cœur de l’anthropologie sociale lorsque cette dis­ci­pline fut fondée, il y a un siè­cle et demi, et qui sont doré­na­vant regardées avec indif­férence, si ce n’est avec mépris, par une bonne par­tie des chercheurs. Tou­jours est-il que cette revue a rassem­blé quelques sig­na­tures impor­tantes, pour l’essentielles améri­caines et russ­es, ce qui ne sur­pren­dra guère. Une des fig­ures mar­quantes est d’ailleurs celles de Peter Turchin, auteur de plusieurs ouvrages remar­qués sur l’évolution sociale, et dont je décou­vre à cette occa­sion qu’il est d’origine russe et qu’il a angli­cisé son patronyme.

Il y a quelques années, une grande fig­ure de l’anthropologie améri­caine, Robert L. Carneiro, a pub­lié une série de textes dans cette revue, dont un en par­ti­c­uli­er qui pro­po­sait une ver­sion améliorée de sa théorie dite de la con­scrip­tion. Par­mi les com­men­ta­teurs qui dis­cutèrent cette propo­si­tion dans les colonnes de la revue fig­u­rait Alain Tes­tart, et la con­fronta­tion (abrupte) des deux points de vue ne manque pas d’intérêt.

La théorie de la conscription revisitée

Com­mençons donc par la propo­si­tion de Carneiro, exposée dans cet arti­cle. Pour la résumer suc­cincte­ment, elle con­siste à pro­pos­er un lien de causal­ité entre la présence d’un envi­ron­nement con­traint, ren­dant l’émigration coû­teuse, et l’émergence de l’État.

Le pre­mier point, qui mérite d’être salué, est celui de la défense par l’auteur d’une authen­tique démarche sci­en­tifique. Carneiro rap­pelle que la nais­sance de l’État n’est pas un phénomène unique, qui se serait ensuite dif­fusé, mais qu’il s’agit d’une con­ver­gence, qui s’est pro­duite de manière indépen­dante en plusieurs lieux et épo­ques. Par con­séquent, le devoir du sci­en­tifique con­siste à « ren­dre compte du plus grand nom­bre pos­si­ble de cas avec le plus petit nom­bre pos­si­ble de fac­teurs » (p. 6). Il polémique égale­ment de manière explicite con­tre les points de vue idéal­istes qui expliquent la con­struc­tion de l’Etat par la sim­ple volon­té générale – cri­tique qui, par ric­o­chet, vise aus­si ceux, tels Pierre Clas­tres, pour qui l’absence durable d’État est à l’in­verse le fruit d’un refus tout aus­si con­scient. Reje­tant les visions selon lui iréniques d’une con­struc­tion de l’État résul­tant d’un con­sen­sus, Carneiro y voit au con­traire néces­saire­ment le fruit d’une con­trainte : « Aucune unité poli­tique, quelle que soit sa taille, n’abandonne jamais sa sou­veraineté de son pro­pre chef. Seul l’exercice de la force, ou la men­ace d’y recourir, peut l’amener à le faire. » (p. 10)

Carneiro refor­mule ses écrits précé­dents en intro­duisant deux nuances impor­tantes. Pour com­mencer, le car­ac­tère con­scrit de l’environnement ne doit plus être vu comme la seule vari­able agis­sante. Il faut y associ­er la con­cen­tra­tion des ressources – les deux ter­mes n’étant pas syn­onymes (p. 21 sq.). Ensuite, con­scrip­tion et con­cen­tra­tion des ressources ne doivent pas être com­pris­es comme des con­di­tions néces­saire de l’émergence de l’État, cer­tains États étant apparus dans des envi­ron­nements non cir­con­scrits : « Grâce à des cas tels que les Olmèques et les Maya, où des chef­feries com­plex­es, sinon des États pleine­ment achevés, émergèrent en l’absence de toute con­scrip­tion envi­ron­nemen­tale stricte, nous sommes for­cés de con­clure qu’une étroite con­stric­tion géo­graphique, si elle favorise grande­ment la fort­ma­tion de l’État, ne lui est pas absol­u­ment néces­saire. » (p. 12) La con­scrip­tion, pour­suit Carneiro, agit lit­térale­ment comme une cocotte-minute, accélérant le proces­sus même s’il n’en est pas le déclencheur. Le mécan­isme de la con­struc­tion de l’État est alors détail­lé :

Lorsque la pop­u­la­tion aug­mente dans une région étroite­ment enclavée par des bar­rières physiques telles que des mon­tagnes, des déserts et des océans, la pres­sion exer­cée par cette pop­u­la­tion crois­sante ne peut se dis­siper en s’échappant vers les régions envi­ron­nantes. L’effet ini­tial de cette pres­sion accrue est d’augmenter la fréquence et l’intensité des guer­res, les vil­lages se dis­putant des ter­res de plus en plus rares. L’effet ultime de ces guer­res est un change­ment rad­i­cal dans la struc­ture poli­tique de la pop­u­la­tion enclavée. Le change­ment le plus mar­quant est l’effondrement de l’autonomie poli­tique des vil­lages con­cernés et leur fusion en entités poli­tiques supra-vil­la­geois­es. (…) En ter­mes généraux, le proces­sus à l’œuvre peut être résumé comme suit. La pres­sion démo­graphique exer­cée sur les vil­lages d’une région touchée les amène à s’opposer les uns aux autres avec plus de force que cela n’aurait été le cas dans une zone non cir­con­scrite. En con­séquence, la série d’étapes con­duisant à la for­ma­tion d’unités poli­tiques mul­ti-vil­la­geois­es – d’abord des chef­feries, puis des États – se déroule plus rapi­de­ment et aboutit plus tôt qu’en l’absence de con­scrip­tion. (p. 13, mes soulignés)

Le « car­bu­rant » du proces­sus est donc la guerre. Mais la guerre précé­dant la for­ma­tion des « chef­feries » et des États, com­ment se fait-il que son résul­tat, à un point don­né du proces­sus évo­lu­tif, aboutisse à la for­ma­tion d’unités supra-vil­la­geois­es ?

Un pre­mier élé­ment est le change­ment des objec­tifs des opéra­tions mil­i­taires :

Au départ, les motifs ordi­naires pour par­tir à la guerre entre vil­lages autonomes étaient du même ordre que ceux qui sous-ten­dent les guer­res con­duites par les indigènes de Nou­velle-Guinée ou d’Amazonie dans un poassé récent. Ces guer­res por­taient sur des offens­es banales telles que des meurtres, des accu­sa­tions de sor­cel­lerie, des vols de femmes et autres choses du même genre – motifs qui, sans aucun doute, remon­tent au Paléolithique. (…) À un cer­tain point de l’évolution, toute­fois, la pres­sion démo­graphique agis­sant comme un déclencheur par­ti­c­ulière­ment effi­cient, un change­ment rad­i­cal inter­vint dans les raisons qui engendraient les guer­res. On com­mença à présent à ne plus sim­ple­ment les men­er pour les raisons préc­itées, mais aus­si pour des avan­tages écologiques et le gain économique. Plus pré­cisé­ment, la guerre fut redirigée vers l’acquisition de terre arable, laque­lle, à mesure que la pop­u­la­tion crois­sait, deve­nait de plus en plus rare. Un stade pré­coce de ce type de guerre survint dans les Hautes-Ter­res de Nou­velle-Guinée où les Mae Enga (Meg­gitt 1977 : 14) chas­saient l’ennemi défait de ses ter­res et se les appro­pri­aient. Toute­fois, bien que vain­cus sur le champ de bataille, et sou­vent for­cés de s’enfuir, les per­dants de tels con­flits n’étaient pas encore inco­porés à la com­mu­nauté poli­tique des vain­queurs. Cette issue survint seule­ment à un stade plus tardif, lorsque la pres­sion des pop­u­la­tions humaines sur la terre était dev­enue encore plus forte. (p. 19)

Ce change­ment dans le résul­tat des guer­res ne con­cerne pas seule­ment les rela­tions entre com­mu­nautés poli­tiques ; il inter­vient égale­ment au sein des com­mu­nautés poli­tiques elles-mêmes :

À mesure que la guerre était pra­tiquée, devenant de plus en plus fréquente et intense, les vil­lages alliés avaient ten­dance à rester sur le pied de guerre la majeure par­tie du temps. Cette sit­u­a­tion offrait ain­si au chef de guerre (…) de nom­breuses occa­sions non seule­ment d’exercer ses pou­voirs mil­i­taires, mais aus­si de les ren­forcer et de les con­solid­er. Et, plus impor­tant encore, de les con­serv­er après la fin des hos­til­ités. Il était soutenu par une coterie de guer­ri­ers red­outa­bles qui, après avoir servi sous ses ordres à maintes repris­es et avoir béné­fi­cié de ce ser­vice, lui étaient devenus per­son­nelle­ment fidèles. Grâce à leur sou­tien, le chef de guerre tem­po­raire put finale­ment s’imposer comme le chef per­ma­nent – tant sur le plan poli­tique que mil­i­taire – des vil­lages qu’il avait menés avec suc­cès à la guerre. Quelle que soit la résis­tance ren­con­trée par sa volon­té de pro­longer et d’étendre ses pou­voirs pléniers au-delà de la péri­ode de guerre, ses guer­ri­ers loy­aux lui per­mirent d’en venir à bout. (p. 17–18, mes soulignés)

En d’autres ter­mes, écrit Carneiro, l’intensification de la guerre impose peu à peu l’émergence de chefs suprêmes de fait, qui ne tar­dent pas à le devenir de droit. Pour ter­min­er, l’auteur résume ain­si sa théorie :

Une occur­rence plus fréquente de la guerre de con­quête, causée pour une bonne part par l’augmentation de la pres­sion démo­graphique, donne lieu à la for­ma­tion d’une suc­ces­sion d’unités poli­tiques de plus en plus larges, les vil­lages autonomes étant suiv­is par les chef­feries, et le proces­sus cul­mi­nant dans cer­taines zones par l’émergence de l’État.

La réponse d’Alain Testart

Par­ler de réserves à pro­pos de l’accueil fait à ces lignes par Alain Tes­tart relève d’un doux euphémisme. Sans repren­dre l’intégralité de ses rudes cri­tiques, la pre­mière et la prin­ci­pale d’entre elles porte sur la déf­i­ni­tion de l’État par Carneiro, selon lui par­faite­ment inadap­tée :

[La théorie de Carneiro] oublie tout bon­nement de se deman­der ce qu’est une société éta­tique. C’est une société où l’État détient le mono­pole de la vio­lence, selon la déf­i­ni­tion bien con­nue de Max Weber. Bien que l’on puisse affin­er cette déf­i­ni­tion clas­sique (…) il existe aujourd’hui un large con­sen­sus autour de son idée prin­ci­pale. Seuls les chercheurs améri­cains (en anthro­polo­gie sociale ou en archéolo­gie, pas en his­toire ou en soci­olo­gie) sem­blent l’ignorer. L’État n’est pas la même chose que la strat­i­fi­ca­tion sociale, que la press­sion démo­graphique ou que des unités poli­tiques larges. L’État est un phénomène poli­tique, qui sig­ni­fie qu’on ne peut pas se faire jus­tice soi-même : seul l’État qu’il s’agisse d’une République ou d’un roi) peut infliger des sanc­tions, en par­ti­c­uli­er la peine de mort (d’où le proverbe trou­vé dans les États africains pré­colo­ni­aux :« Le roi a le mono­pole du couteau »). (p. 105)

Dès lors, la prob­lé­ma­tique de l’émergence de l’État devient celle de la monop­o­li­sa­tion de la force :

Imag­i­nons (…) un homme puis­sant qui pos­sède de nom­breux par­ti­sans et gardes du corps, qui peut même dis­pos­er d’une armée privée, car il est fréquent dans les archives ethno­graphiques ou his­toriques de trou­ver des armées privées com­posées d’esclaves. La force totale de cet homme peut être supérieure à celle des lig­nages les plus influ­ents et, si tel est le cas, il peut deman­der à tout le monde de ne pas faire la guerre sans son con­sen­te­ment, de ne juger ou tuer per­son­ne sans son pro­pre juge­ment, ni d’utiliser des armes en dehors de ses armées. Ce faisant, il a inven­té l’État, il en a créé un. Il n’y a rien de plus à expli­quer à ce sujet. Ce qu’il faut expli­quer, c’est com­ment il a pu trou­ver un nom­bre suff­isant de par­ti­sans et de fidèles prêts à lui obéir, et pourquoi ceux-ci devraient-ils être un meilleur sou­tien que ses proches ? (p. 106)

Ce sur quoi Tes­tart résume les propo­si­tions défendues dans son ouvrage La servi­tude volon­taire, qui voit dans les esclaves les mem­bres par excel­lence d’une telle garde rap­prochée. Mais cette voie n’est qu’une des deux pos­si­bles vers l’État. Il en existe une autre, bien dif­férente :

Une autre tra­jec­toire pos­si­ble est celle où des seg­ments d’une même nation renon­cent volon­taire­ment à leur droit de men­er des querelles et créent ain­si une sorte d’État démoc­ra­tique (ou embry­on­naire). Les Indi­ens des Plaines en sont un exem­ple typ­ique, sur lequel Lowie a fait des com­men­taires remar­quables dans une leçon clas­sique – et je ne com­prends pas com­ment on peut écrire sur l’origine de l’État sans le citer. Évo­quant la manière dont l’une des « sociétés secrètes » des Cheyennes agis­sait comme une « police » et, dans cer­tains cas, con­ser­vait pour elle-même les sanc­tions imposées (comme une amende, qui doit être ver­sée à l’État) plutôt que de les remet­tre à la par­tie lésée à titre de répa­ra­tion, il écrivait : « Dans ce cas, ils étaient l’État » (Lowie 1948 :19).

Tes­tart résume alors :

Ce pre­mier point peut se résumer en deux propo­si­tions. Pre­mière­ment, l’émergence de l’État est un fait poli­tique. Deux­ième­ment, un fait poli­tique ne peut s’expliquer que par des faits poli­tiques. Il ne peut s’expliquer par des fac­teurs écologiques ou par des con­sid­éra­tions sur l’organisation du tra­vail, qui sont au mieux des occa­sions de luttes poli­tiques, des catal­y­seurs, et non des caus­es.

Quant au sec­ond point, il porte sur l’invisibilité archéologique de l’Etat. Selon Tes­tart, en réal­ité, la théorie de Carneiro ne pro­pose pas une expli­ca­tion des orig­ines de l’État, mais une expli­ca­tion des cas (tels l’Egypte ou la Mésopotamie) où l’État devient vis­i­ble sur le plan archéologique. Les deux phénomènes sont pour­tant très dif­férents, et Tes­tart cite des exem­ples d’États attestés par des témoignages eth­nologiques ou his­toriques, mais qui restent indé­tecta­bles sur le plan archéologique.

Quelques rapides commentaires

Il va de soi que tout début de dis­cus­sion sur un tel sujet tient par nature de la boîte de Pan­dore, tant les dimen­sions du prob­lèmes sont nom­breuses et enchevêtrées. Les quelques lignes qui suiv­ent, dans ce bil­let déjà copieux, ne seront donc qu’une sim­ple esquisse, qui appelleront à n’en pas douter bien des développe­ments ultérieurs.

  1. Le reproche fait à Carneiro d’expliquer le poli­tique par autre chose que le poli­tique paraît bien immérité, à au moins deux titres. Pour com­mencer, prise au pied de la let­tre, l’idée que le poli­tique ne pour­rait et ne devrait s’expliquer que par du poli­tique ferme la porte à toute expli­ca­tion matéri­al­iste faisant inter­venir l’environnement, le niveau tech­nique de la société, ou quoi que ce soit du genre. Ensuite, lorsque Tes­tart con­cède que l’environnement peut jouer le rôle de catal­y­seur, mais non de cause, il sem­ble que ce soit très exacte­ment ce que dit Carneiro, avec ses métaphores du car­bu­rant et de la cocotte-minute. Au demeu­rant, on peut tout de même se deman­der si, au fond, un « catal­y­seur » ne peut pas être con­sid­éré comme une cause – fut-elle d’un type un peu par­ti­c­uli­er.
  2. Tes­tart a en revanche pleine­ment rai­son de soulign­er que l’État se définit avant tout par son mono­pole de la force. Cette déf­i­ni­tion recou­vre néan­moins plusieurs aspects qui méri­tent sans doute d’être soigneuse­ment dis­tin­gués, car ils sont loin d’être néces­saire­ment syn­onymes. Je pense qu’on peut en dis­cern­er au moins trois. Le pre­mier est l’interdiction aux élé­ments soci­aux de se faire jus­tice eux-mêmes (ou en tout cas, sans l’approbation de l’État). Le sec­ond est l’interdiction à ces élé­ments soci­aux de men­er des opéra­tions con­tre des sociétés extérieures. Le troisième, enfin, est l’obligation faite aux mem­bres de la com­mu­nauté de par­ticiper aux opéra­tions mil­i­taires décidées par l’État (une dimen­sion que l’on peut sans doute rat­tach­er à d’autres prérog­a­tives de l’État, telles que le droit d’exiger l’impôt). Dans son man­u­scrit dépub­lié L’É­tat, le droit, la guerre, Tes­tart con­sid­ère plus ou moins explicite­ment ces trois dimen­sions comme équiv­a­lentes ; je ne suis pas du tout cer­tain que ce soit le cas, même si dans les États achevés, elles vont de pair. Quoi qu’il en soit, il est vrai que Carneiro n’aborde au mieux ces ques­tions qu’incidemment, et tend à assim­i­l­er l’État à la dom­i­na­tion d’une entité sur plusieurs vil­lages. Et lorsque Carneiro évoque cette « coterie de guer­ri­ers red­outa­bles (…) devenus per­son­nelle­ment fidèles [au chef de guerre tem­po­raire] et grâce [au] sou­tien [desquels celui-ci] put finale­ment s’imposer comme le chef per­ma­nent ;», est-on si loin du pre­mier scé­nario pro­posé par Tes­tart ?
  3. À ce sujet, et en y regar­dant de plus près (même si cela nous entraîne un peu loin), la déf­i­ni­tion de la chef­ferie que donne par ailleurs Carneiro ne per­met en aucun cas de la dif­férenci­er qual­i­ta­tive­ment de l’État : le critère régulière­ment mis en avant est celui des niveaux de com­man­de­ment, la chef­ferie dite sim­ple en pos­sé­dant un, la chef­frie dite com­plexe deux, et l’État trois ou plus. Mais en ce qui con­cerne la nature de cette hiérar­chie de pou­voirs, et en par­ti­c­uli­er, le droit d’interdire les feuds ou d’exiger le ser­vice mil­i­taire, rien ne dif­féren­cie toutes ces formes. En fait, il sem­ble bien que dans l’esprit des néoévo­lu­tion­nistes améri­cains, une chef­ferie soit en réal­ité un État sans admin­is­tra­tion. Ce qui nous amène à un para­doxe amu­sant : créée dans l’idée de fournir le chaînon man­quant entre la sim­ple tribu et l’État, la chef­ferie s’avère en réal­ité un État qui ne dit pas son nom… lais­sant ain­si sans aucun début de réponse la ques­tion des éventuelles étapes inter­mé­di­aires vers l’État.
  4. Et comme un para­doxe peut en cacher un autre, l’appel de Tes­tart au tra­vail de Lowie ne manque pas de sus­citer lui aus­si une cer­taine per­plex­ité, pour deux raisons. Tout d’abord, parce que juste après avoir expliqué que l’élément cru­cial de la déf­i­ni­tion de l’État est l’interdiction du feud, Tes­tart donne comme exem­ple la « police des Plaines » qui pos­sède de tout autres fonc­tions que celle d’empêcher, ou même de dis­suad­er, les vengeances privées. Enfin, il y a quelque ironie à invo­quer l’autorité de Lowie pour sug­gér­er que cette insti­tu­tion con­sti­tu­ait une voie vers la con­struc­tion de l’État. Le livre de Lowie, si infor­mé qu’il soit sur le plan eth­nologique, est en effet tout entier con­sacré à démon­tr­er que l’État existe dans toutes les sociétés, sans excep­tion. Cette démon­stra­tion passe par une déf­i­ni­tion de l’État selon laque­lle il con­stitue une autorité col­lec­tive capa­ble d’imposer des règles et de sanc­tion­ner les coupables. Dans cette per­spec­tive, la « police des Plaines » n’est donc absol­u­ment pas une étape dans un proces­sus qui n’aurait touché que cer­taines sociétés ; elle est au con­traire décrite comme la man­i­fes­ta­tion par­ti­c­ulière d’un trait uni­versel. On peut évidem­ment con­sid­ér­er que Lowie se trompe sur ce point, et que l’angle sous lequel il la regarde n’est pas per­ti­nent ; mais dans ce cas, mieux vaut éviter d’invoquer son autorité…

À suiv­re…

32 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Salut Christophe,

    Con­tent de voir revenir ce sujet sur la table.

    Con­cer­nant la déf­i­ni­tion que Tes­tart donne de l’É­tat (com­men­taire 2) j’ai l’im­pres­sion que tu y mélange plusieurs élé­ments qui n’ont pas la même valeur. Voilà la déf­i­ni­tion de Tes­tart dans le TOME II des Principes :

    « Le prob­lème général des formes inter­mé­di­aires entre États et non États peut être résumé ain­si.
    Que l’on puisse se faire jus­tice soi-même, à coup sûr on a affaire à un régime non éta­tique ; mais que l’on ne puisse légitime­ment se faire jus­tice soi-même n’implique pas néces­saire­ment l’État : pour qu’il soit, encore faut-il une organ­i­sa­tion à part de la vio­lence dans l’exécution de la Jus­tice.
    Que l’on puisse con­duire des guer­res à titre privé, à coup sûr on a affaire à un régime non éta­tique ; mais que l’on ne puisse légitime­ment con­duire des guer­res à titre privé n’implique pas néces­saire­ment l’État : pour qu’il soit, encore faut-il une organ­i­sa­tion à part de la vio­lence des forces armées. »

    A ce titre, le troisième point que tu évoque (la mobil­i­sa­tion armée) n’est qu’un exem­ple d’un élé­ment pou­vant prou­ver l’ex­is­tence d’un État : c’est une des preuves pos­si­bles de l’ex­is­tence d’une organ­i­sa­tion à part de la vio­lence. Mais il n’est pas un critère dis­crim­i­nant. Son absence ne prou­ve pas que l’on a pas affaire à un État. On peut tout aus­si bien imag­in­er un roitelet allant à la guerre à la tête de ses esclaves, sans pour autant avoir la force néces­saire pour pouss­er le reste de la com­mu­nauté à par­ticiper à la guerre les armes à la main. ça pour­rait d’ailleurs con­stituer un dan­ger pour lui. Ne serait-ce pas pour autant un État ? Dans ce cas imag­i­naire, il y a bien un pou­voir arbi­traire (ça c’est un élé­ment de sa déf­i­ni­tion dans ses Élé­ments) sur les esclaves et une organ­i­sa­tion à part de la vio­lence dans un but de guerre.

    Quant à la dis­tinc­tion guerre/​justice dans le cadre de sa déf­i­ni­tion, je ne sais pas si elle est telle­ment utile dans la mesure où il s’ag­it tou­jours d’une jus­tice qui a les moyens (la force armée) de faire appli­quer ses déci­sions. Par ailleurs, il y a aus­si des guer­res à but judi­ci­aire.

  2. Je l’ai relu il y a peu et, sauf erreur, il défend des posi­tions un peu dif­férentes dans d’autres pas­sages. J’en reviens de toute façon à ce que je dis­ais : il y a un gros débrous­sail­lage à faire pour exam­in­er tous les rouages un par un et remon­ter la machine de telle façon qu’elle fonc­tionne… Je n’en suis qu’au début, et je ne sais pas vrai­ment où je vais.

  3. Avatar de Inconnu
    Philippe Desoche

    Salut,
    A pro­pos du troisième point évo­qué par Tan­gui (oblig­a­tion de par­ticiper aux opéra­tions mil­i­taires), Tes­tart en fait explicite­ment, dans Avant l’his­toire, un critère dis­crim­i­nant de l’ex­is­tence de l’E­tat (il oppose à ce titre Gaulois et Ger­mains) : “la dif­férence entre les Ger­mains qui ne se rendaient aux guer­res que “si elles leur plai­saient” et ceux qui y sont con­traints, c’est la dif­férence entre non-Etat et Etat” (p. 485).
    Je n’ai jamais bien com­pris ce que voulait dire Tes­tart en affir­mant que le poli­tique explique le poli­tique. Je ne vois pas com­ment lui-même pour­rait invo­quer une garde ou une armée privée d’esclaves sans recourir in fine à des fac­teurs économiques. Et en général je ne crois pas (vieux réflexe marx­iste peut être) que l’on puisse expli­quer l’E­tat sans par­tir des iné­gal­ités socioé­conomiques préal­ables.
    Christophe, serait-il pos­si­ble d’avoir le lien de la réponse de Tes­tart à Carneiro ?

    1. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Le soucis, c’est effec­tive­ment que Tes­tart a don­né plusieurs déf­i­ni­tions de l’E­tat qui sont plus ou moins con­tra­dic­toires. Mais autant je vois bien com­ment raison­ner avec les principes énon­cés dans la cita­tion que je rap­por­tais, autant je me demande dans quelle mesure la mobil­i­sa­tion de la pop­u­la­tion par l’E­tat peut être un critère absolu pour iden­ti­fi­er l’E­tat.

      L’op­po­si­tion Gaulois/​Germains a un intérêt pour Tes­tart afin de dis­tinguer deux manières con­crètes d’or­gan­is­er la guerre.

      Mais ce n’est pas la même chose de dire :

      Un non-Etat ne peut pas forcer la pop­u­la­tion à faire la guerre.

      Et de dire (la réciproque) :

      l’im­pos­si­bil­ité de mobilis­er la pop­u­la­tion par la force dans la guerre est une preuve d’ab­sence de l’E­tat.

      Ne peut-on pas imag­in­er un Etat qui se trou­ve inca­pable de mobilis­er sa pop­u­la­tion tout en ayant par ailleurs une force armée organ­isée à part (une armée pro­fes­sion­nelle) ?

      Autrement dit : Il y a Etat lorsqu’il y a une divi­sion du tra­vail dans laque­lle la guerre devient l’a­panage d’une frac­tion minori­taire de la société. Avec un pou­voir à part qui l’or­gan­ise.

      Et le critère de la mobil­i­sa­tion générale peut servir à dis­tinguer des formes par­ti­c­ulières d’E­tat.

  4. Avatar de Inconnu
    Philippe Desoche

    Oui, d’ailleurs le pas­sage que je citais est pris dans une dis­cus­sion sur les sociétés démoc­ra­tiques. C’est sans doute davan­tage un critère pour dis­tinguer “démoc­ra­ties prim­i­tives” (Ger­mains) et “démoc­ra­ties éta­tiques” (Gaulois).
    Mais c’est un détail par rap­port à la ques­tion de la déf­i­ni­tion de l’É­tat. Tes­tart le plus sou­vent par­le en effet d’or­gan­i­sa­tion “à part” de la vio­lence. Un prob­lème plus intéres­sant serait de situer ça par rap­port à la déf­i­ni­tion “webe­ri­enne” (mono­pole de la vio­lence) que l’on a peut être ten­dance à con­sid­ér­er trop vite comme acquise.

  5. Ouf, Christophe a cité l’im­pôt (certes dans une par­en­thèse, mais ça ne sera donc pas le grand absent de la dis­cus­sion).

    1. L’im­pôt est-il une con­séquence fréquente (et qua­si-uni­verselle) de l’ex­is­tence de l’E­tat, ou en est-il un élé­ment de déf­i­ni­tion ? Voilà une bonne ques­tion — et je penche très forte­ment en faveur de la pre­mière hypothèse. Au pas­sage, je me demande si pren­dre l’im­pôt comme critère de l’E­tat ne pose pas un dou­ble prob­lème. 1) en exclu­ant les quelques cas éventuels d’E­tats sans impôts 2) en oblig­eant, si l’on veut être con­séquent, à con­sid­ér­er que la rente fon­cière, ou tout autre prélève­ment dû à un riche dans une société sans Etat, fait de lui ipso fac­to un chef d’E­tat — autrement dit, qu’est-ce qui dif­féren­cie l’im­pôt de maints autres con­tri­bu­tions dues à des puis­sants, si ce n’est un raison­nement cir­cu­laire selon lequel on recon­naît l’im­pôt à l’E­tat… et l’E­tat à l’im­pôt ?

  6. Avatar de Inconnu
    Stéphane J.

    Je m’at­tendais un peu à ce genre de réponse. Je serais intéressé par les États sans impôts quand la clas­si­fi­ca­tion-déf­i­ni­tion s’affin­era. Je ne suis pas un fétichiste de la forme juridique et ne nierai pas la prox­im­ité avec la rente fon­cière, mais a pri­ori le per­cep­teur égyp­tien qui se pointe à la mois­son a plus la gueule de l’É­tat que la police cheyenne.

    1. L’im­pôt sert à financer les ser­vices com­muns qui exis­tent dès qu’une “société” existe. Evidem­ment, pour les chas­seurs-cueilleurs, ce n’é­tait pas sous forme d’ar­gent, mais de nour­ri­t­ure ou de temps don­nés pour cette “société”. Après, si la “société” en ques­tion est petite, il est peut-être pos­si­ble de s’en sor­tir sans impôts formels. Mais dès qu’elle grandit sig­ni­fica­tive­ment, ça sem­ble dif­fi­cile de s’en pass­er.

    2. Avec une telle déf­i­ni­tion de l’im­pôt, on ne peut pas saisir la spé­ci­ficité de l’É­tat. Toute activ­ité col­lec­tive a certes besoins de ressources, mais c’est seule­ment dans cer­taines sociétés que celles-ci sont prélevées à titre oblig­a­toire par un organe spé­ci­fique, capa­ble d’user de la force en dernier recours pour les obtenir.

  7. Avatar de Inconnu
    Félix L'Islandophile

    Je ne suis pas très au fait de la posi­tion de Tes­tart sur l’E­tat, mais au cours de lec­ture de l’ar­ti­cle et des com­men­taire ici, je me pose de nou­velles ques­tions.

    1. Quelle déf­i­ni­tion peut-on don­ner à l’État dans la mesure où cer­taines sociétés peu­vent tout à fait fonc­tion­ner avec une vio­lence très pri­vatisée, voir même (j’ose le mot) sous forme de presta­tion, par exem­ple acheter les ser­vices d’un chef pour aller taper sur un voisin. On peut avoir une société qui est très organ­isée dans l’ex­er­ci­ce de la vio­lence canal­isée par des assem­blées, des con­vo­ca­tions de voisins ou même des chefs, mais pour­tant ces prérog­a­tives n’incombent pas à une insti­tu­tion ? Je pense beau­coup à la société islandaise médié­vale.

    2. Je me demande si c’est si per­ti­nent de décor­réler l’État de bien d’autres fonc­tions autres que la vio­lence, même des sociétés avec une organ­i­sa­tion plus sim­ple et réduite se pose la ques­tion du partage des ressources. Si on prend exem­ple pour la san­té, est-ce qu’il y a une per­son­ne qui a pour méti­er la san­té (prêtre, med­i­cine man, vrai médecin) ? Et si oui, com­ment on organ­ise le paiement, par des sac­ri­fices, par une offrande, par un don de richesse, ou bien c’est offert par la char­ité ou par la Sécu ?

    3. Je pense que l’État n’est pas à décon­necter non plus du secteur économique, notam­ment pour ce qui est la redis­tri­b­u­tion de la nour­ri­t­ure, même dans les sociétés dont on ne doute pas qu’elles sont étatisé on peut trou­ver des choses comme les bons ali­men­taires tels aux US qui induisent donc que l’é­tat a pour fonc­tion d’as­sur­er la dis­tri­b­u­tion de nour­ri­t­ure. Quid de société moins organ­isé ou ce sont par exem­ples des chefs qui exer­cent la redis­tri­b­u­tion de richess­es comme dans le cas de pot­latch en Amérique du nord ?

    Bref, j’au­rais encore bien des ques­tions, mais je ne peux que remar­quer l’idée que toute les sociétés ont un état et de me deman­der si par état on pour­rait pas plutôt dire : un besoin d’or­gan­i­sa­tion com­mu­nau­taire. Mais en affir­mant cela, je ne vois tou­jours par com­ment vrai­ment cern­er l’é­tat et de sa dif­férence avec le non état. J’en­tends bien l’ar­gu­ment d’un corps spé­cial­isé dans la guerre, mais même en regar­dant on voit qu’il y a des rites de pas­sages pour les vrais chas­seurs et les autres comme chez les Satere-Mawe par exem­ple. Puis même pour le corps spé­cial­isé pour la guerre ce n’est pas si clair, car c’est assez tardif (fin du moyen âge), quand ont on a des armées avec un paiement réguli­er par le roi. Tout cela me laisse assez per­plexe.

    J’e­spère que mon com­men­taire n’est pas trop long c’est juste que le sujet m’in­téresse beau­coup:)

    1. 2. A mon hum­ble avis, si tu com­mence à décor­réler, alors tu par­les moins de l’État. Si tu es obligé de décar­rel­er pour expli­quer et com­pren­dre ce qui se passe, alors, l’E­tat n’est pas vrai­ment con­sti­tué. Le dernier stade de l’E­tat, c’est d’ailleurs, … la Con­sti­tu­tion (Ver­fas­sung).

    2. 3. Du point de vue marx­iste, l’E­tat n’est pas seule­ment “à ne pas décon­necter” du secteur économique, il nait et se nour­rit de l’é­conomie.

    3. Sur le “besoin d’or­gan­i­sa­tion com­mu­nau­taire”, la philoso­phie marx­iste (telle que je la com­prends) est juste­ment l’idée que l’E­tat ‘est un besoin qui arrive “de l’ex­térieur”, avec l’aliénation liée à la société de classe. Il y aurait donc dans l’His­toire des “besoins d’or­gan­i­sa­tion com­mu­nau­taire” et l’E­tat arrive à un cer­tain stade de l’Èvo­lu­tion, avec les class­es sociales, et en vue d’u­ni­fi­er “les” besoins en “un” besoin pour “un” ordre social.

    4. Avatar de Inconnu
      Félix L'Islandophile

      L’or­gan­i­sa­tion d’une com­mu­nauté n’im­plique pas for­cé­ment un état, les sociétés sans états sont capa­bles d’or­gan­is­er des fêtes, des céré­monies, mais aus­si de se répar­tir le tra­vail et de sélec­tion­ner en leur sein des spé­cial­istes comme le med­i­cine man par exem­ple. Je pense aus­si que l’ar­gu­ment d’En­gels sur la genèse de l’é­tat issue de la divi­sion en class­es sociales n’a pas bien vieil­lit. On a des société qui pra­tiquent l’esclavage sans avoir recours à l’é­tat. Pour rester dans un thème nord Améri­cain, je pense aux Haï­das qui sont même les grands spé­cial­istes de l’esclavage dans la région, on pour­rait dif­fi­cile­ment les voir comme une société avec état. L’esclavage appa­rait dans plein de sociétés sans état et cela va sans dire que ces sociétés sont iné­gal­i­taires.

  8. “on reste en effet per­plexe devant le fait que cer­tains col­lègues […]” Je trou­ve ton éter­nelle jeunesse admirable, en ce sens que tu ne sem­bles jamais vouloir enreg­istr­er que la sci­ence bour­geoise est ce qu’elle est, et qu’il n’en peut être autrement. Mais ta per­plex­ité ici est d’essence sci­en­tifique, c’est elle qui rafraî­chit sans cesse la vieille sci­ence de l’é­tude des sociétés, et donc je la salue en tant que telle. Mer­ci pour vos con­tri­bu­tions que je lis avec plaisir !

  9. 1. L’in­sti­tu­tion­al­i­sa­tion de l’E­tat est une bonne ques­tion. En tant que lénin­iste, je dirais l’E­tat c’est l’In­sti­tu­tion. Il lui incombe cor­ro­laire­ment de ne pas se con­tredire, d’où le Droit.

  10. J’ai le sen­ti­ment que la vision paramétrique de la ques­tion de la nature de l’é­tat est un chemin semé d’embûches. J’en­tends par vision paramétrique le fait de lis­ter un ensem­ble de car­ac­téris­tiques et de se deman­der pour cha­cune si elle sem­ble répon­dre à la définition(laquelle?) de l’é­tat : usage de la force sur les plans internes (jus­tice et cou­tume <-> vengeance per­son­nelle) et externes (lev­ée for­cée de troupes ou armée d’esclaves <-> libre par­tic­i­pa­tion au con­flit externe ou lib­erté indi­vidu­elle de par­tir en expédi­tion guerrière/​pillage/​prédation), impôts, présence d’une admin­is­tra­tion etc. J’ai aus­si le sen­ti­ment que l’ap­proche géo­graphique de la con­scrip­tion est assez prob­lé­ma­tique : les hautes val­lées suiss­es auraient alors dû con­stituer un envi­ron­nement idéal pour la nais­sance de l’é­tat.
    Bref à ce jeu on risque de chercher à définir une espèce ani­male en s’at­tachant à la longueur de ses poils ou à son stra­bisme con­ver­gent.
    Si on se penche sur l’usage de la force, je doute qu’il existe ou qu’il a existé une seule société humaine où celle-ci soit tout à fait libre et ne réponde à aucune oblig­a­tion, rite préal­able, inter­dit, jus­ti­fi­ca­tion publique a pos­te­ri­ori et qu’il existe quelque lieu où elle puisse s’ex­ercer sans con­séquence sociale. Même la feude à ses règles pour être sociale­ment admise.
    On ne trou­vera pas je pense le chain­on man­quant entre la chef­ferie et l’é­tat, parce que on trou­vera dans chaque chef­ferie, si l’oc­ca­sion nous en est don­née, une ou plusieurs car­ac­téris­tiques de ce qui nous sem­ble faire l’é­tat fusse à un stade embry­on­naire et sans non plus qu’elles soient néces­saire­ment toutes présentes en même temps. De même, on trou­vera des struc­tures poli­tiques que nous aurons du mal à ne pas appel­er “état”, et aux­quelles il man­quera un petit quelque chose qui “fait un état”.
    Ne vaut-il mieux pas par­tir d’u fait que l’é­tat est avant tout une abstrac­tion ? Une abstrac­tion per­for­ma­tive, comme les maths mais une abstrac­tion. Si on peut tou­jours se représen­ter un ou deux kilos de chef (sa tête?), on ne peut imag­in­er un kilo d’é­tat. Une abstrac­tion poli­tique qui va rem­plir le vide qu’elle est par le mythe (ex : élu par une frac­tion de la pop­u­la­tion, le député devient député de la nation comme le vin se change en sang du christ ou la réécri­t­ure de l’his­toire, la descen­dance troyenne…), la pro­jec­tion de préoc­cu­pa­tions sociales fon­da­men­tales ( ex : puisse notre clan avoir des enfants et dur­er <-> le reich de mille ans/​l’é­tat, le sta­tus) et surtout la coerci­tion, et ici seule­ment inter­vi­en­nent l’im­pôt, le mono­pole de la force, l’ad­min­is­tra­tion, la guerre, la police et les ser­gents de ville…

  11. Dans la longue his­toire des expli­ca­tions par l’en­vi­ron­nement, il faudrait citer Mon­tesquieu, Elisée Reclus, mais aus­si Braudel : “Aucun doute, l’homme a été l’ouvrier de ces jardins, de ces champs, de ces verg­ers, de ces vil­lages, jamais tout à fait les mêmes. Il a été l’acteur, le met­teur en scène, mais son jeu a été aus­si provo­qué, facil­ité, ou même en par­tie con­traint, de l’extérieur”. Sauf erreur, Reclus développe des hypothès­es intéres­santes sur la nais­sance de l’État dans la val­lée du Nil. En fait on voit que ce type de causal­ité (dont le maniement est déli­cat : caus­es directes, caus­es indi­rectes, sus­ci­ta­tions, catal­y­seurs, etc.) reste un point de dis­cus­sion intéres­sant (tant pour les archéo­logues que pour les soci­o­logues et les philosophes). Mer­ci pour cet arti­cle.

  12. Avatar de Inconnu
    Raphael Simard

    Bon­jour, je suis un peu tardif dans la dis­cus­sion, mais voilà ma ques­tion : com­ment arrimer la déf­i­ni­tion que vous sem­blez dessin­er de l’état, avec celle du marx­isme clas­sique ? Autrement dit, l’état comme organ­isa­teur de la vio­lence ne se dou­blerait il pas d’une fonc­tion d’organisation de l’hégémonie de la classe dom­i­nante ? Alain Bihr, soci­o­logue, par exem­ple dans son tome 2 sur le Pre­mière âge du cap­i­tal­isme, dis­tingue surtout le con­cept de société civile pour désign­er cette fonc­tion de l’état dans le capitalisme…c’est par exem­ple tout le code du tra­vail, le droits de pro­priété, etc. Gram­sci appelait la pre­mière fonc­tion société poli­tique, la sec­onde société civile. Le prob­lème vient d’abord dans la ques­tion de l’attribution (ou non) de la sec­onde à l’état, et au final dans l’agencement de ces deux fonc­tions. Autrement dit, com­ment se fait-il que la police ou encore la jus­tice, qui ser­vent à gér­er la vio­lence, ser­vent aus­si à pro­téger le cap­i­tal ? Et pou­ruqoi ces deux fonc­tions sont au main de la classe dom­i­nante ? Quels rap­ports entre­ti­en­nent elles ?

    1. C’est une ques­tion si impor­tante et qui me tra­vaille depuis un bon moment, si bien que je pense y con­sacr­er une réponse dans un prochain bil­let…

  13. Voici la déf­i­ni­tion de l’É­tat CAPITALISTE chez Bihr, même si je pense per­son­nelle­ment qu’elle pointe vers la nature de l’É­tat plus générale, qu’elle est donc vraie en par­tie pour tous les États : « l’É­tat est sou­verain en ce sens qu’il dis­pose seul de l’au­torité légitime sur (du droit de se faire obéir de) toutes les autres instances d’ex­er­ci­ce du pou­voir poli­tique, qu’elles procè­dent de lui ou non, sur le ter­ri­toire de son ressort. Plus sim­ple­ment : c’est lui qui dis­pose, en dernière instance, du mono­pole de l’ex­er­ci­ce légitime du poivoir poli­tique, dans la total­ité de ses dimen­sions (pas seule­ment la vio­lence), sur un ter­ri­toire don­né. » Il main­tient ce mono­pole sur ses rivaux soit en les pri­vant de tout droit d’a­gir dans [tel domaine], soit en ne leur accor­dant de tels droits qu’aux con­di­tions fixées par lui et en les main­tenant sous son autorité. » On com­prend bien le rôle dans la repro­duc­tion de la société cap­i­tal­iste, des syn­di­cats, du com­mu­nau­taire et de l’as­so­ci­atif, et des autres organ­i­sa­tions poli­tiques non éta­tiques, par cette déf­i­ni­tion.

    1. Cette déf­i­ni­tion (tout à fait accept­able, hormis sans doute la référence au ter­ri­toire) a en réal­ité été for­mulée il y a bien longtemps par Max Weber.

  14. Ah oui ? Je suis curieux de savoir dans quel ouvrage. Je ne con­nais que celle sur le mono­pole de la vio­lence

    1. Désolé, mais je n’ai pas com­pris en quoi la déf­i­ni­tion que vous pro­posez se dis­tingue du clas­sique et wébérien mono­pole de la vio­lence…

    1. Si c’est à moi que s’adresse la ques­tion, ce n’est pas un signe égal mais une impli­ca­tion. Toute vio­lence ne s’ex­erce pas dans le cadre d’un pou­voir poli­tique, mais il n’est pas de pou­voir poli­tique sans pou­voir de con­train­dre, et donc d’ex­ercer la force pour dis­suad­er et punir (ce que bien des gens ont dit, au point que je me demande s’il ne pour­rait pas s’ag­it de la déf­i­ni­tion même du pou­voir poli­tique).

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