Un nouveau compte-rendu de « Justice et guerre en Australie aborigène », par Gregory Salle

On ne peut pas dire que j’aie à me plain­dre des appré­ci­a­tions pub­liées ces derniers temps à pro­pos de mon Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène. Dans la foulée de celles de Jean-Marc Pétil­lon et Jean-François Dorti­er, une nou­velle recen­sion, aus­si détail­lée qu’élo­gieuse, vient d’être rédigée par Gre­go­ry Salle et pub­liée sur le site de la revue Con­tretemps. Je la repro­duis ci-après, en soulig­nant que loin d’être redon­dante avec les réac­tions précé­dentes, elle abor­de mon tra­vail sous un angle orig­i­nal.

La guerre comme continuation de la justice par d’autres moyens

Gré­go­ry Salle, le 18 mai 2022

À pro­pos de : Christophe Dar­mangeat, Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène, Toulouse, Smol­ny, 2021.

Dans le bref avant-pro­pos de son précé­dent livre, Le prof­it déchiffré, Christophe Dar­mangeat s’adressait « à tout esprit curieux et prêt à raison­ner ». Con­tre ce que sug­gère l’intuition, c’est du même pos­tu­lat qu’il faut par­tir pour abor­der ce nou­v­el opus, Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène, sans se laiss­er intimider out­re mesure par son titre.

Bien sûr, celui-ci peut légitime­ment effarouch­er quiconque ignore tout ou presque du thème traité ou de la géo­gra­phie con­cernée, à plus forte rai­son des deux en même temps. Bien que dépourvue de tout jar­gon, la qua­trième de cou­ver­ture sug­gère d’emblée un ouvrage pointu, à des­ti­na­tion d’un lec­torat fam­i­li­er des débats anthro­pologiques. Et il s’agit bien, en effet, d’un véri­ta­ble ouvrage de recherche (issu même d’une « habil­i­ta­tion à diriger des recherch­es », exer­ci­ce académique s’il en est…), qui vise à renou­vel­er les con­nais­sances sur le sujet. Un renou­velle­ment tant empirique que théorique, puisque si le livre « pré­tend apporter des élé­ments nou­veaux », c’est « à la fois parce qu’il s’appuie sur une masse de don­nées qui n’avaient jamais été réu­nies jusque-là et parce qu’il met en relief de manière inédite les logiques sociales qui les sous-ten­dent » (p. 18). Bref, il ne s’agit pas d’un ouvrage de syn­thèse ou de vul­gar­i­sa­tion, à la manière d’une Con­ver­sa­tion sur l’origine des iné­gal­ités qui emprun­tait la voie dialogique pour mieux faciliter la trans­mis­sion.

Il serait pour­tant regret­table que ce livre ne soit con­nu que des seuls spé­cial­istes, même si la dis­cus­sion doit s’engager aus­si de ce côté. Ce n’est pas un hasard s’il est pré­facé par Jean-Paul Demoule, lui-même soucieux de faire con­naître l’archéologie à un large pub­lic, ni s’il pub­lié par le col­lec­tif d’édition toulou­sain Smol­ny, con­nu pour son tra­vail autour du mou­ve­ment ouvri­er et du courant marx­iste, plutôt que chez un édi­teur uni­ver­si­taire, même si un tel choix n’aurait rien eu d’incongru du point de vue du con­tenu [1]. Comme dans ses précé­dents livres, Christophe Dar­mangeat con­serve en effet le souci d’être acces­si­ble sans rien sac­ri­fi­er sur le plan de l’exigence. Pourvu que l’on ait l’envie d’apprendre en arpen­tant un ter­rain mécon­nu, Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène ne néces­site aucune con­nais­sance préal­able et autorise un niveau de lec­ture pro­fane. Du reste, l’auteur indique ici et là qu’il n’entrera pas dans le détail de cer­tains débats savants : une ample bib­li­ogra­phie (majori­taire­ment anglo­phone) offre la pos­si­bil­ité de s’y plonger.

De manière générale, tout au long du livre, Christophe Dar­mangeat donne tou­jours une idée pré­cise des débats dans lesquels il s’insère, en situ­ant par là même son pro­pre posi­tion­nement. On est loin ici de ces « états de la lit­téra­ture » insipi­des (quand ils ne sont pas ineptes) qui, en préam­bule, expé­di­ent une fois pour toutes des vol­umes entiers en quelques lignes, sinon en quelques mots, et c’est un dia­logue con­tinu avec les travaux exis­tants qui défile sous les yeux. Le fait est que, sur ce sujet comme sur d’autres, les con­tro­ver­s­es anthro­pologiques vont bon train, non sans vivac­ité d’ailleurs, comme en témoignent cer­tains échanges accueil­lis par le blog de l’auteur, qui fait office de car­net de recherche pub­lic sous forme de work in progress [2].

Cette réu­nion de l’accessibilité et de l’exigence procède d’une qual­ité qui tra­verse tous les livres de l’auteur : celle d’une écri­t­ure aus­si claire que rigoureuse, plaisante sans rien per­dre de sa force démon­stra­tive. Une écri­t­ure dont on sent qu’elle est tra­vail­lée non pas pour com­pli­quer arti­fi­cielle­ment les choses mais pour, au con­traire, sur­mon­ter tout risque d’ésotérisme, même lorsqu’un point dif­fi­cile est abor­dé. Si, pour résoudre un prob­lème de ter­mi­nolo­gie con­cer­nant la pénal­ité aborigène (sous l’espèce de « l’épreuve de pénal­ité »), C. Dar­mangeat procède par analo­gie juridi­co-sportive (p. 56–57), c’est ain­si pour faire d’une pierre deux coups : tout en pro­posant un rap­proche­ment évo­ca­teur pour le lecteur ou la lec­trice lamb­da, il gagne en pré­ci­sion con­ceptuelle à des fins savantes. Lorsque le raison­nement risque de suiv­re un chemin escarpé, comme dans le chapitre 5, qui pro­pose une ambitieuse « clas­si­fi­ca­tion générale de la vio­lence organ­isée », l’auteur sug­gère même aimable­ment d’adapter son rythme de lec­ture en accélérant si besoin… tout en déposant suff­isam­ment d’appâts pour frein­er led­it rythme, y com­pris en assaison­nant l’érudition de traits d’humour.

On suit alors bien volon­tiers le chem­ine­ment de l’auteur, même quand un choix de con­struc­tion peut sem­bler éton­nant. La dis­cus­sion rel­a­tive à la déf­i­ni­tion de la guerre est ain­si reportée au chapitre 6, le livre étant alors plus qu’entamé ; soucieux de ne pas trop com­pli­quer les choses d’emblée, l’auteur s’est volon­taire­ment con­tenté jusque-là d’une accep­tion sim­ple, celle d’un « con­flit armé col­lec­tif ». C’est le même sens heuris­tique qui est à l’œuvre dans le chapitre 5 déjà évo­qué, où C. Dar­mangeat présente pro­gres­sive­ment, en trois dia­grammes enrichis par étapes (pp. 122, 137 et 151), une clas­si­fi­ca­tion des procé­dures judi­ci­aires. Explo­rant les douze com­bi­naisons théorique­ment pos­si­bles, non seule­ment celles qui sont attestées par les sources mais aus­si celles qui sont absentes, rares ou incer­taines, il tâche alors de déter­min­er les raisons d’une telle sit­u­a­tion. Sur un plan général, c’est dès l’introduction que sont exposées avec net­teté les « trois idées prin­ci­pales » du livre :

… tout d’abord, que la guerre, même si elle sem­ble avoir été absente de cer­taines par­ties du con­ti­nent, est large­ment attestée par l’ethnologie. Avant la con­quête colo­niale, elle représen­tait dans une bonne par­tie des sociétés aborigènes un phénomène majeur. Ensuite, que cette guerre s’inscrivait très majori­taire­ment, sinon exclu­sive­ment, dans un cadre judi­ci­aire – un aspect rarement mis en avant par les bel­li­cistes prim­i­tifs. Enfin, et même si ce dernier point est entaché d’incertitudes, que sur ce plan, l’Australie ne con­sti­tu­ait pas une anom­alie, mais plus prob­a­ble­ment un cas de fig­ure com­mun pour les sociétés de chas­se-cueil­lette mobile. (p. 19)

Ce faisant, C. Dar­mangeat n’évente pas pour autant le sus­pense, tant ce pas­sage com­prime un pro­pos bien plus ample. Il faut lire la suite pour com­pren­dre par exem­ple d’où vient le titre de la présente recen­sion, à savoir l’idée selon laque­lle « la ‘guerre’ aborigène incar­ne une forme par­ti­c­ulière de jus­tice ; elle en représente, si l’on veut, une excrois­sance, une man­i­fes­ta­tion hyper­trophiée — pour para­phras­er une maxime célèbre, elle est la con­tin­u­a­tion de la jus­tice par d’autres moyens » (p. 115).

Dans l’extrait qui précède affleure aus­si un trait sail­lant du livre de C. Dar­mangeat : une cir­con­spec­tion inter­pré­ta­tive jamais démen­tie, asso­ciée au refus de toute idéal­i­sa­tion rétro­spec­tive de la société étudiée — et d’autres com­pa­ra­bles. Tout au long du livre, il ne cesse de tra­quer les extrap­o­la­tions, rac­cour­cis abusifs et autres con­clu­sions hâtives, fussent-elles motivées par de nobles inten­tions poli­tiques, comme la cri­tique de l’emprise colo­niale [3]. C’est le cas dès le pre­mier chapitre où, pro­posant des élé­ments de cadrage du pro­pos, l’auteur s’attarde sur cer­taines idées reçues rel­a­tives à la chas­se-cueil­lette. Plus loin, il débusque dans le même esprit un eth­no­cen­trisme caché der­rière un autre : si une per­spec­tive matéri­al­iste con­séquente s’oppose aux erre­ments de la socio­bi­olo­gie, elle ne doit pas épargn­er le biais de per­spec­tive qui voudrait que les sociétés sans richesse ne soient pas guer­rières, en l’absence de motif économique pro­pre à déclencher la guerre (p. 115–117).

Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène démon­tre ain­si en acte qu’un solide éthos sci­en­tifique n’est nulle­ment incom­pat­i­ble avec de fer­mes con­vic­tions poli­tiques (dont l’auteur ne fait pas mys­tère par ailleurs), pour peu que l’on sache éviter un mélange des gen­res incon­trôlé. Cela ne devrait pas sur­pren­dre, mais est tou­jours bon à rap­pel­er face à l’imposture intel­lectuelle qui con­siste à faire pass­er le con­ser­vatisme pour de la pondéra­tion, puis la pondéra­tion (de façade) pour de l’impartialité. Nulle con­tra­dic­tion ici entre le fait de se réclamer ouverte­ment du marx­isme (p. 16) — on crois­era non seule­ment le nom de F. Engels, mais aus­si celui de G. Plekhanov — et, dans la foulée, de vouloir s’en tenir « au strict ter­rain sci­en­tifique » (p. 18), puisqu’il s’agit de renon­cer à toute vul­gate, fût-elle d’inspiration marx­iste (p. 20). Où l’on voit qu’être ani­mé d’affects poli­tiques n’est pas néces­saire­ment un frein ou un obsta­cle à l’investigation sci­en­tifique, comme le croit — ou feint de le croire — une con­cep­tion sim­pliste, pour ne pas dire erronée, de la « neu­tral­ité axi­ologique », mais peut tout aus­si bien, dès lors que ces affects sont domp­tés, réfléchis, servir d’aiguillon, de stim­u­lant à la recherche de l’exactitude — ou plutôt de la vraisem­blance, tant en l’occurrence les sources disponibles inci­tent aux con­jec­tures plutôt qu’aux cer­ti­tudes.

L’auteur ne cache rien en effet du car­ac­tère lacu­naire des infor­ma­tions dont les anthro­po­logues dis­posent ; bien au con­traire, il mar­que tou­jours les lim­ites de l’investigation ou le car­ac­tère dis­cutable des découpages pro­posés. C’est le cas dans le chapitre 4, lorsqu’il s’agit de déter­min­er les caus­es de con­flits dont le car­ac­tère cen­tral est d’être, mon­tre-t-il, d’ordre vin­di­ca­toire. On peut dis­tinguer deux mobiles généraux de con­flit, la vengeance et les droits des hommes sur les femmes, sans les présen­ter comme exclusifs, ces deux mobiles pou­vant être plus ou moins mêlés, sans qu’il soit tou­jours pos­si­ble de faire la part des choses. Ce car­ac­tère par­fois indémêlable n’empêche pas de dégager fer­me­ment cer­tains élé­ments, y com­pris en creux, en soulig­nant par exem­ple l’absence de man­i­fes­ta­tions banales dans les sociétés de class­es, à com­mencer par le pil­lage de biens matériels ou la con­sti­tu­tion de pris­on­niers [4].

N’assénant rien mais explic­i­tant au con­traire les élé­ments sur lesquels reposent ses inter­pré­ta­tions, l’auteur est, de même, tou­jours atten­tif aux (pos­si­bles) excep­tions, aux formes hybrides ou ambiva­lentes, aux absences. Celle, par exem­ple, d’une procé­dure judi­ci­aire qui serait à la fois symétrique, létale et non col­lec­tive, tel le duel à mort, ou bien l’absence de l’arc (mais aus­si de la fronde et de la sar­ba­cane, le cas du boomerang étant, en out­re, moins clair que ne le sug­gèrent les représen­ta­tions courantes) par­mi l’armement aborigène, ce en quoi d’ailleurs cette société n’a rien de sin­guli­er. Réti­cent devant des con­clu­sions aus­si tranchées que frag­iles, C. Dar­mangeat indique le cas échéant que cer­tains aspects du prob­lème sont loin d’être réglés : le rôle sec­ondaire des femmes dans la gamme des procé­dures judi­ci­aires reste ain­si une énigme à élu­cider, dans la mesure où les expli­ca­tions disponibles, le mono­pole mas­culin sur les armes en par­ti­c­uli­er, ne sont pas, à bien y regarder, réelle­ment ou entière­ment sat­is­faisantes.

Une remar­que épisté­mologique s’impose ici. Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène four­nit un excel­lent exem­ple de l’absence de supéri­or­ité sci­en­tifique de principe, y com­pris en anthro­polo­gie, de l’enquête de ter­rain sur d’autres méth­odes d’investigation, en l’occurrence le recueil patient et le croise­ment métic­uleux des sources écrites disponibles. Le cœur de la démon­stra­tion repose en effet sur la con­sti­tu­tion d’une base de don­nées (évo­lu­tive et disponible en ligne) rassem­blant plus de deux cents épisodes de con­flits col­lec­tifs, étalés entre le début du XIXe siè­cle et le milieu du XXe siè­cle, à par­tir des descrip­tions et témoignages que l’auteur a col­lec­tés et con­tin­ue de quérir. Autrement dit, l’impressionnant savoir déployé par Christophe Dar­mangeat est essen­tielle­ment livresque : rien, dans le livre, ne laisse sup­pos­er qu’il ait jamais mis les pieds en Aus­tralie, et l’on peut dire sans provo­ca­tion aucune que cela n’a pas d’importance.

C. Dar­mangeat joue pour ain­si dire une ethno­gra­phie con­tre une autre, c’est-à-dire une accep­tion (clas­sique) du mot con­tre une autre (désor­mais dom­i­nante), celle d’une étude descrip­tive d’un groupe humain qui ne passe pas pour autant — et pour cause — par l’immersion in situ. Un raison­nement rigoureux appuyé sur un exa­m­en atten­tif des sources, fussent-elles sec­ondaires, peut ain­si faire incom­pa­ra­ble­ment mieux qu’une obser­va­tion directe tran­scrite de manière nar­ra­tive-descrip­tive plutôt qu’interprétative. On lit là les ver­tus d’une anthro­polo­gie de bureau (ce qui n’empêche pas de glan­er dans des musées des com­plé­ments archéologiques par­fois pré­cieux) reposant par la force des choses sur un « par­a­digme indi­ci­aire ». Des indices dont la minceur ne doit pas enray­er une visée typologique qui, bien plus que l’observation directe, fut cen­trale dans la for­ma­tion des sci­ences sociales.

Con­cer­nant la jus­tice comme la guerre, Christophe Dar­mangeat con­va­inc aus­si par sa manière de pren­dre au sérieux les manières de faire qu’il étudie, aus­si étranges qu’elles puis­sent paraître par­fois, vu d’ici et main­tenant. Bien des préjugés que l’on pour­rait nour­rir quant aux cou­tumes des « sociétés prim­i­tives » sont d’ailleurs bal­ayés. « Loin d’être de sim­ples agré­gats d’individus dénués d’organisation, les sociétés aborigènes témoignaient d’un souci poussé du for­mal­isme et de la clas­si­fi­ca­tion, dont la richesse et l’abondance, s’agissant d’effectifs humains très réduits, ne peu­vent que sus­citer l’étonnement » (p. 173), note-t-il à la faveur d’une pru­dente réflex­ion — tant les infor­ma­tions fiables sont par­cel­laires — sur les liens de sol­i­dar­ité ou de loy­auté révélés par le phénomène guer­ri­er.

Sur le plan judi­ci­aire, c’est le cas par exem­ple du gain­gar, forme de con­flit qui, pour être la plus létale, n’en obéit pas moins à des con­ven­tions pré­cis­es (des lances d’un type spé­cial sont fab­riquées, le moment et le lieu de l’affrontement sont défi­nis à l’avance, etc.), sai­siss­ables par une clas­si­fi­ca­tion ana­ly­tique adéquate, en l’occurrence « une forme de procé­dure col­lec­tive, non mod­érée et symétrique » (p. 128). C. Dar­mangeat s’efforce tou­jours de restituer la logique de telles pra­tiques en mon­trant qu’elles obéis­sent à des règles, s’ordonnent selon des phas­es (la modal­ité de la « bataille régulée » n’en compte pas moins de sept), etc.

C’est l’une des raisons pour lesquelles quiconque s’intéresse aux procé­dures judi­ci­aires, même les plus con­tem­po­raines, gag­n­erait à lire cet ouvrage, ne serait-ce que pour pren­dre du recul vis-à-vis de nos pro­pres évi­dences, qui n’ont pas tou­jours la pro­fondeur ou la finesse qu’on leur prête volon­tiers [5]. Voilà une société qui ignore la sanc­tion pécu­ni­aire comme la peine d’enfermement, piliers de notre pro­pre pénal­ité, mais qui con­naît, entre autres, l’« assas­si­nat de com­pen­sa­tion ». Ce n’est sans doute pas exacte­ment ce qu’avait en tête Alain Brossat lorsqu’il rel­e­vait, dans un « éloge du pilori », qu’en « matière de châ­ti­ments et pénal­ités, nous ne sommes, ani­maux humains féro­ces autant qu’ingénieux, jamais à court d’imagination »… Mais le fait est qu’on trou­ve ici des procé­dures aus­si sub­tiles que bru­tales, d’après nos pro­pres normes.

Des normes qui, sans doute, poussent à dén­i­gr­er la pénal­ité aborigène comme archaïque et bar­bare. Un esprit taquin pour­rait pour­tant s’amuser à con­sid­ér­er, juste pour le plaisir de l’expérience de pen­sée, qu’il y aurait çà et là matière à inspi­ra­tion. « Si com­plex­es et raf­finés que soient nos codes civils et pénaux, ils ne se décli­nent en fin de compte que dans un cadre très étroit par rap­port à la gamme déployée par les chas­seurs-cueilleurs aus­traliens » (p. 272), sug­gère d’ailleurs l’auteur en con­clu­sion. Évidem­ment, on ne saurait omet­tre de faire état du car­ac­tère très éprou­vant physique­ment des modal­ités décrites : si l’on ne peut se con­tenter de définir le châ­ti­ment cor­porel comme un dom­mage physique, écrit ain­si C. Dar­mangeat, c’est parce qu’une telle déf­i­ni­tion « inclu­rait la presque total­ité des procé­dures judi­ci­aires » (p. 52). En se risquant à appli­quer une dis­tinc­tion occi­den­tale mod­erne, qui ne sem­ble pas totale­ment déplacée ici, on peut dire qu’elles appa­rais­sent bien plus afflic­tives qu’infamantes, même si ces deux dimen­sions ne sont pas for­cé­ment exclu­sives.

Les élé­ments relat­ifs à la guerre revê­tent tout autant une portée générale, ouvrant au pas­sage une dis­cus­sion sur le statut de la preuve sci­en­tifique. Le huitième et dernier chapitre offre en effet une dis­cus­sion por­tant sur l’anthropologie de la guerre elle-même, sur ses con­di­tions his­toriques d’apparition, sur les querelles de data­tion la con­cer­nant, notam­ment en rap­port avec l’apparition de la richesse. Il le fait en dis­cu­tant des dilemmes archéologiques et de l’impossibilité de tranch­er en toute cer­ti­tude cer­taines ques­tions, comme celle de la spé­cial­i­sa­tion guer­rière de l’armement. Ce dernier chapitre inscrit de sur­croît le cas aus­tralien dans le cadre général des sociétés de chas­seurs-cueilleurs sans richesse, en dépas­sant l’opposition imagée, posée dès l’introduction, entre « fau­cons », pour lesquels l’origine de la guerre est immé­mo­ri­ale et comme intrin­sèque­ment lié à l’espèce humaine (pour ne par­ler que de celle-ci), et « colombes », pour lesquels elle est une inven­tion sociale rel­a­tive­ment tar­dive.

« L’Australie apporte un élé­ment décisif à la dis­cus­sion. Elle démon­tre à tout le moins que la guerre peut fort bien exis­ter chez les chas­seurs-cueilleurs vivant dans un envi­ron­nement favor­able, avec des den­sités de pop­u­la­tion rel­a­tive­ment élevées et hors de la men­ace de voisins plus puis­sants. Plus encore, elle peut pos­séder une impor­tance de pre­mier plan et con­stituer une des modal­ités ordi­naires de la ges­tion des rela­tions sociales », écrit-il par exem­ple avant d’annoncer une con­clu­sion liant la guerre « au niveau général de développe­ment social fondé sur une économie de pré­da­tion mobile » (p. 257).

Avançant d’un cran sup­plé­men­taire (ou descen­dant d’un palier sup­plé­men­taire, puisqu’il s’agit d’atteindre des caus­es pro­fondes), cette con­clu­sion ne recule pas devant l’effort de situer l’explication au niveau des forces pro­duc­tives, en cri­ti­quant au pas­sage cer­taines thès­es de Pierre Clas­tres. Et c’est sur une vaste (pour ne pas dire ver­tig­ineuse !) per­spec­tive que s’achève le livre, celle d’une analyse de « droit com­paré dont l’horizon embrasse la diver­sité des formes sociales con­nues, depuis les dif­férentes sociétés de chas­se-cueil­lette mobile jusqu’au cap­i­tal­isme con­tem­po­rain » (p. 269). À cette fin, C. Dar­mangeat pro­pose une com­para­i­son, sous forme de dia­grammes là encore, entre le réper­toire du droit aborigène et le réper­toire du droit mod­erne, sans que le rap­proche­ment ne paraisse saugrenu. Les prob­lèmes soulevés n’en demeurent pas moins des plus épineux : dif­fi­cile, par exem­ple, de savoir à coup sûr ce que l’on peut con­sid­ér­er en toute général­ité comme rel­e­vant de la « mod­éra­tion » puni­tive. On pense à un pas­sage fameux de Tristes Tropiques, dans lequel Claude Lévi-Strauss ren­ver­sait la per­spec­tive pour relever l’« hor­reur pro­fonde » que nos « cou­tumes judi­ci­aires et péni­ten­ti­aires » inspir­eraient à d’autres sociétés…

Nour­ri à la rigueur des travaux de l’anthropologue Alain Tes­tart, sans empêch­er les diver­gences ou du moins les écarts d’interprétation, Jus­tice et guerre en Aus­tralie aborigène con­stitue assuré­ment un mod­èle de recherche en sci­ences sociales, et ce, bien au-delà du cas et même de l’objet traité. C’est, acces­soire­ment, le fruit d’une belle bifur­ca­tion dis­ci­plinaire et thé­ma­tique pour cet écon­o­miste devenu anthro­po­logue, passé en une trentaine d’années de la théorie de l’échange iné­gal à la pra­tique de l’anthropologie sociale.

Références

1. Sig­nalons au pas­sage, chez Smol­ny tou­jours, la paru­tion de la troisième édi­tion, entière­ment révisée, du pre­mier ouvrage de C. Dar­mangeat, Le com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était. Aux orig­ines de l’oppression des femmes, vol­ume de référence sur le sujet.

2. On pense notam­ment, par-delà le thème du livre con­sid­éré ici, aux échanges impli­quant Emmanuel Guy et Charles Sté­panoff (point d’entrée pos­si­ble ici). Pour un aperçu depuis un point de vue extérieur, voir Judith Scheele, « Égal­ité et égal­i­tarisme en anthro­polo­gie. Quête des orig­ines ou quête des pos­si­bles ? », La Vie des idées, 18 juin 2021.

3. Sur ce point, l’auteur ne recule pas devant le con­stat (pour incon­fort­able qu’il soit) d’une ambiva­lence : s’il ne nég­lige nulle­ment les « ter­ri­bles con­séquences de la péné­tra­tion colo­niale sur ce con­ti­nent » (p. 73), il ne peut occul­ter le fait que la présence colo­niale sem­ble avoir eu pour effet d’éteindre les con­flits plutôt que de les avoir exac­er­bés, « ne serait-ce qu’en rai­son du bru­tal déclin démo­graphique qu’elle a entraîné pour les pro­tag­o­nistes », pré­cise-t-il aus­sitôt (p. 94). Qu’on le veuille ou non, ajoute-t-il, force est de con­stater que les sources disponibles « affir­ment le rôle pacifi­ca­teur de l’État colo­nial » (p. 95), selon des logiques explic­a­bles. C’est l’un des points abor­dés dans l’entretien don­né pour nos cama­rades de Bal­last en décem­bre 2020, ain­si que dans cet autre avec Igor Mar­ti­nache en sep­tem­bre 2021 pour La Vie des idées.

4. « On est en effet frap­pé par la rareté, sinon l’inexistence, des mobiles qui, dans les sociétés de class­es, ou même dans celles qui con­nais­sent la richesse, sont à l’origine de la guerre : la prise de butin ou d’esclaves, la con­quête ter­ri­to­ri­ale ou la dom­i­na­tion poli­tique », écrit-il par exem­ple (p. 106).

5. Si le nom de Michel Fou­cault n’apparaît pas dans le livre de C. Dar­mangeat (rien n’indique d’ailleurs que l’auteur de Sur­veiller et punir soit spé­ciale­ment sa tasse de thé…), la lec­ture de son livre donne envie de se rep­longer dans cer­tains cours, en par­ti­c­uli­er La société puni­tive (côté jus­tice) et Il faut défendre la société (côté guerre), pour en tester les pistes à la lumière de ce que l’on a appris ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut