Note de lecture : Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire (Jean-Paul Demoule)

Aver­tisse­ment : ayant acheté le livre en édi­tion élec­tron­ique, je ne peux don­ner les références des cita­tions de manière plus pré­cise qu’en spé­ci­fi­ant le chapitre dont elles sont tirées.
L’oeu­vre pro­lixe de l’archéo­logue Jean-Paul Demoule – elle compte, en plus de nom­breuses pub­li­ca­tions sci­en­tifiques, plusieurs ouvrages des­tinés au grand pub­lic – pos­sède deux qual­ités rarement réu­nies. D’une part, la volon­té de pren­dre de la hau­teur vis-à-vis du matéri­au brut qu’elle traite et de pro­pos­er une lec­ture générale de l’évo­lu­tion sociale ; d’autre part un par­ti-pris péd­a­gogique et vul­gar­isa­teur, dans le meilleur sens de ces ter­mes. Son dernier livre, tout récem­ment paru, ne déroge pas à cette règle. Le sujet en est pass­able­ment ambitieux, puisqu’il entend présen­ter une his­toire mon­di­ale des dix mil­lé­naires qui sépar­ent le Paléolithique de l’An­tiq­ui­té – dix mil­lé­naires « oubliés » tant dans les pro­grammes d’His­toire que dans la cul­ture col­lec­tive. Or, ces dix mil­lé­naires ont eu un impact décisif sur le cours des sociétés humaines, ce que résume le sous-titre un peu sim­plifi­ca­teur : « Quand on inven­ta l’a­gri­cul­ture, la guerre et les chefs ».
Le texte fait le choix de ne pas suiv­re un ordre chronologique ; il n’est pas non plus struc­turé par zones géo­graphiques. Le pari de l’au­teur – dis­ons-le d’emblée, glob­ale­ment très réus­si – est d’abor­der la péri­ode au tra­vers d’une dizaine de thèmes, sous l’an­gle de l’in­ter­ro­ga­tion récur­rente « Qui a inven­té… ? » (l’a­gri­cul­ture, les vil­lages, les dieux, la guerre, les chefs, etc.). Une série de ques­tions plus spé­ci­fiques sert d’ex­er­gue pour chaque chapitre, qui est ensuite divisé en une demi-douzaine de cour­tes sous-par­ties. À chaque fois, la syn­thèse s’é­tend, d’un côté, à la péri­ode antérieure (le Paléolithique, pour remon­ter par­fois très loin, jusqu’aux pre­mières espèces humaines), de l’autre, aux sociétés his­toriques, voire con­tem­po­raines : c’est en par­ti­c­uli­er le cas lors de chaque con­clu­sion par­tielle (« Et main­tenant ? ») qui vient à chaque fois ponctuer l’ex­posé et le met­tre en per­spec­tive.
On le dis­ait, le livre est une réus­site. En par­ti­c­uli­er, il atteint l’ob­jec­tif ô com­bi­en déli­cat de livr­er une masse con­sid­érable d’in­for­ma­tions (l’éru­di­tion de l’au­teur tran­spire à chaque page) sans jamais sac­ri­fi­er la sim­plic­ité et la clarté. 
Cer­tains aspects me sem­blent néan­moins appel­er quelques remar­ques d’or­dres divers. En voilà quelques-unes, qui por­tent sur les aspects qui me sont les plus fam­i­liers.

Quelques approximations

Sur les chas­seurs-cueilleurs mobiles, il est tou­jours très dif­fi­cile de procéder à des général­i­sa­tions. Il y a, d’une part, le prob­lème bien con­nu de savoir jusqu’à quel point les groupes observés dans le « présent eth­nologique » sont représen­tat­ifs des innom­brables tribus qui ont essaimé sur des con­ti­nents entiers durant des dizaines de mil­lé­naires, et qui ne nous ont lais­sé que quelques traces matérielles épars­es. D’autre part, l’eth­nolo­gie elle-même a sou­vent eu bien du mal à car­ac­téris­er les struc­tures sociales qu’elle obser­vait, et qui se sont avérées aus­si sub­tiles que divers­es.
Aus­si, il n’au­rait je crois pas été inutile de faire preuve d’un peu plus de pru­dence en trai­tant du totémisme (pré­cisons que je ne suis pas expert sur ce sujet, et que mes remar­ques se fient à ce que ma mémoire croit avoir retenu de ses lec­tures). On lit ain­si :
« Les chas­seurs-cueilleurs se perçoivent sou­vent comme une espèce ani­male par­mi d’autres, se don­nent des ani­maux totems comme ancêtres et se pensent à tra­vers les ani­maux, comme le mon­trent les pein­tures des grottes préhis­toriques » (ch 1)
Or, une telle affir­ma­tion aurait sans doute mérité un adverbe tel que « peut-être » ou, à la rigueur, « prob­a­ble­ment » – nul ne peut se tar­guer de savoir à coup sûr ce que mon­trent les grottes préhis­toriques européennes. De même, l’af­fir­ma­tion selon laque­lle c’est en rai­son de ces croy­ances totémiques que :
« avant de tuer un ani­mal à la chas­se, il faut s’en excuser auprès d’un être sur­na­turel, esprit ou dieu, rég­nant sur les ani­maux, et l’en remerci­er ensuite »
Un chas­seur San

…paraît con­tenir plusieurs erreurs. Pour com­mencer, il me sem­ble que les éventuelles excus­es ne sont pas présen­tées à un esprit, mais à l’an­i­mal lui-même ; ensuite, je suis à peu près cer­tain que ce type d’at­ti­tude est juste­ment le faits des sociétés non totémiques (telles que les San [Bush­men] du sud de l’Afrique). Ensuite, chez les chas­seurs-cueilleurs où le totem ani­mal est con­sid­éré comme un ancêtre, à savoir en Aus­tralie aborigène, nul esprit n’é­tait cen­sé régn­er sur les ani­maux et l’an­i­mal totem, frap­pé d’un tabou, ne pou­vait être chas­sé.

Une autre approx­i­ma­tion con­cerne le temps de tra­vail des chas­seurs-cueilleurs. Je suis tout dis­posé à croire que celui-ci n’é­tait pas exces­sive­ment élevé et que les êtres humains, dans ce type de société, étaient loin d’être astreints à un labeur inces­sant. Cepen­dant, affirmer que :
« les chas­seurs-cueilleurs qui ont pu être observés avant leur anéan­tisse­ment ne con­sacraient en moyenne que trois heures par jour à l’acquisition de leur nour­ri­t­ure, soit vingt et une heures par semaine, le reste du temps étant voué aux loisirs »
…procède d’une lec­ture trop hâtive des études disponibles. Le chiffre de trois heures quo­ti­di­ennes rel­e­vait d’une déf­i­ni­tion très stricte de la pro­duc­tion de nour­ri­t­ure (exclu­ant, par exem­ple, le traite­ment et la cui­sine de celle-ci). Et la nour­ri­t­ure n’é­tant pas le seul motif de tra­vail, on estime plus générale­ment le temps de tra­vail réel env­i­ron au dou­ble de ce nom­bre (voir ce bil­let).
Abor­dant le thème de la vio­lence, Jean-Paul Demoule con­sacre quelques para­graphes à la cou­tume si répan­due des « morts d’ac­com­pa­g­ne­ment », qui con­siste, à la mort d’un puis­sant, à tuer cer­tains de ses dépen­dants afin qu’ils restent à son ser­vice dans l’au-delà. Il est dom­mage, cepen­dant, que mal­gré la démon­stra­tion magis­trale d’Alain Tes­tart (qui, le pre­mier, a pointé du doigt l’im­por­tance soci­ologique de cette pra­tique), Jean-Paul Demoule la qual­i­fie de manière répétée de « sac­ri­fice » et affirme qu’elle se développe avec les États.
La qual­i­fi­ca­tion des formes sociales est, elle aus­si, trop sou­vent absente ou approx­i­ma­tive. Emprun­tant au néo-évo­lu­tion­nisme améri­cain, le texte men­tionne ain­si des « chef­feries » qu’il peine à définir. Remar­quant qu’aux impôts éta­tiques cor­re­spon­dent des dons aux chefs qui sont par­fois « for­cés » (l’oxy­more n’est pas sig­nalé comme tel), la ques­tion se résout par le sim­ple con­stat que ce qui démar­que la chef­ferie de l’É­tat serait sim­ple­ment la taille de la société con­cernée – un critère soci­ologique­ment peu recev­able.
Dans un autre ordre d’idées, si le régime albanais d’En­ver Hox­ha est sans doute le seul à avoir voulu inter­dire toute pra­tique religieuse, on ne saurait dire pour autant qu’il fut « le seul État qui ait jamais été offi­cielle­ment laïc » (ch. 4) – la laïc­ité désigne tout autre chose qu’une telle poli­tique.

La question des armes

Pour clore cet inven­taire, qui ne porte que sur des aspects rel­a­tive­ment mineurs, il faut dis­cuter une ques­tion aux impli­ca­tions plus impor­tantes (et qui, je l’avoue bien volon­tiers, me tient par­ti­c­ulière­ment à cœur en ce moment !) : celle de la péri­ode à laque­lle auraient été inven­tés et fab­riqués des out­ils spé­ci­fique­ment des­tinés à com­bat­tre d’autres êtres humains.
Le pre­mier prob­lème, fla­grant, est que selon les pas­sages, Jean-Paul Demoule situe cette inno­va­tion à des épo­ques dif­férentes. À deux repris­es, il s’ag­it de l’âge du Bronze : 
« À par­tir du IIIe mil­lé­naire, l’adjonction d’étain à hau­teur de 10 % env­i­ron crée un alliage nou­veau, le bronze, beau­coup plus résis­tant et per­me­t­tant des formes nou­velles, pour les parures (bracelets, torques), les instru­ments de musique à per­cus­sion ou à vent, mais surtout pour les armes (…) Épées, casques et cuirass­es sont les pre­miers objets inven­tés spé­ci­fique­ment comme armes, pour tuer des humains ou s’en défendre – out­re les poignards en silex, sans doute davan­tage des armes d’apparat, qui appa­rais­sent à la fin du Chal­col­ithique. Jusque-là on avait, pour ce faire, util­isé des objets créés à d’autres fins : les haches polies, qui ser­vaient nor­male­ment à tra­vailler le bois, mais qui ont par­fois été util­isées pour défon­cer des crânes, comme sur le site néolithique alle­mand de Tal­heim, les flèch­es en silex des­tinées à la chas­se, mais que l’on retrou­ve aus­si fichées dans des vertèbres humaines. » (ch. 3)
Et un peu plus loin :
« Ain­si est créée l’épée, grâce à laque­lle on peut désor­mais tuer son prochain de plus loin, mais aus­si la lance, ou encore la halle­barde. Ce qui sus­ci­ta en réac­tion, grâce à la tôle de bronze, l’invention défen­sive du casque, de la cuirasse, des jam­bières et du boucli­er, amorçant une course aux arme­ments qui, qua­tre mille ans plus tard, n’est tou­jours pas prête de s’achever… » (ch. 7)
Mais ailleurs, cette même inven­tion des armes de com­bat est située deux mil­lé­naires plus tôt, à l’Âge du cuiv­re :
« En revanche, à par­tir du milieu du Ve mil­lé­naire, et au-delà, les signes de ten­sions et de vio­lences entre com­mu­nautés humaines devi­en­nent patents et se mul­ti­plient. (…) C’est en effet l’époque où les pre­mières armes sont fab­riquées en tant que telles. Jusque-là on util­i­sait pour la vio­lence entre humains des out­ils fab­riqués dans d’autres buts : arcs, flèch­es et javelots pour la chas­se, haches ou her­minettes pour tra­vailler le bois. Si les flèch­es con­tin­ueront d’être util­isées (et jusqu’au XXe siè­cle par des sociétés tra­di­tion­nelles d’Amazonie ou de Nou­velle-Guinée, sans compter l’archerie sportive), on invente les poignards, incon­nus jusque-là. (…) On façonne aus­si des haches en pierre qui ont tout de suite été inter­prétées par les archéo­logues comme des haches de bataille. »
Un aborigène en tenue de com­bat…
avec son boucli­er
(pho­to H. Base­dow, début du XXe siè­cle)
Une telle dis­cor­dance, en elle-même, est déjà gênante. Mais plus fon­da­men­tale­ment, le prob­lème est de savoir sur quelle base, et de quelle manière, il con­vient de raison­ner. Le sujet est tra­di­tion­nelle­ment épineux. Pour com­mencer, il est en effet extrême­ment déli­cat, pour ne pas dire virtuelle­ment impos­si­ble, d’i­den­ti­fi­er à coup sûr et a pos­te­ri­ori celles des armes offen­sives qui étaient éventuelle­ment spé­cial­isées dans la guerre. Ensuite se pose le prob­lème de la con­ser­va­tion : des équipements paléolithiques ou néolithiques tels que des armures ou des boucliers, s’ils n’é­taient pas métalliques, n’ont qu’une chance infime de pou­voir être retrou­vés aujour­d’hui. Or, l’eth­nolo­gie a mon­tré l’ex­is­tence d’armes de guerre spé­ci­fiques, non seule­ment dans des pop­u­la­tions « néolithiques », mais même chez des chas­seurs-cueilleurs. Sur la côte nord-ouest, les Indi­ens, chas­seurs-cueilleurs vil­la­geois, pos­sé­daient des armures (dont je ne sais si elles étaient d’os ou de bois). Quant aux musées aus­traliens, qui rassem­blent les pro­duc­tions des chas­seurs-cueilleurs con­sid­érés comme les moins avancés au monde sur le plan tech­nique, ils sont rem­plis de ces poignards (de pierre), de ces épées et de ces boucliers (de bois) cen­sés n’être apparus qu’aux âges des métaux, sans par­ler des mod­èles de boomerangs ou des fameuses « lances de mort » conçues spé­ciale­ment pour la guerre (voir ce bil­let, où je traitais du sujet en détail).
Si l’ex­is­tence d’armes spé­ci­fiques ne saurait faire aucun doute en Europe à par­tir de l’âge des métaux, on ne peut donc en aucun cas écarter la pos­si­bil­ité que cette exis­tence soit beau­coup plus anci­enne – cette pos­si­bil­ité appa­raît même comme large­ment la plus prob­a­ble (la même remar­que s’ap­plique au qual­i­fi­catif de « pre­mière bataille européenne » pour les événe­ments de Tal­lense, vers ‑1200).
On ne peut que s’é­ton­ner de trou­ver un tel biais sous la plume d’un chercheur aus­si avisé, et je ne m’ex­plique cette erreur que par la prég­nance du motif du « bon sauvage », qui pousse à gliss­er sous le tapis une par­tie des faits qui le con­tre­dis­ent trop ouverte­ment ; c’est d’ailleurs sur le sujet de la guerre dans son ensem­ble, une fois n’est pas cou­tume, que le livre lou­voie, lais­sant tan­tôt enten­dre qu’elle n’est apparue qu’à une époque assez récente, tan­tôt qu’elle a pu exis­ter dès le Paléolithique sous des formes dif­férentes des formes mod­ernes. Dans la même veine, le texte appa­raît bien affir­matif lorsqu’il con­clut, à titre général :
« Mais c’est avec la général­i­sa­tion de la séden­tar­ité entraînée par l’agriculture, puis l’augmentation con­tin­ue de la pop­u­la­tion humaine qui en est l’une des autres con­séquences, que la vio­lence organ­isée – autrement dit la guerre – se sys­té­ma­tise et prend des pro­por­tions qui ne cesseront de croître. »
Or, out­re l’as­sim­i­la­tion un peu hâtive de la vio­lence organ­isée à la guerre, et au risque de heurter cer­taines évi­dences, il ne me paraît pas aller de soi que celle-ci ait été plus sys­té­ma­tique et, pro­por­tion­nelle­ment, plus impor­tante, à mesure de la séden­tar­ité et de l’ac­croisse­ment des pop­u­la­tions. Pour forg­er un avis qui dépasse les sim­ples intu­itions, il faudrait procéder à un inven­taire soigneux des traces archéologiques en les rap­por­tant non seule­ment à la mag­ni­tude de chaque pop­u­la­tion (car davan­tage de morts vio­lentes dans une société plus nom­breuse peut fort bien cor­re­spon­dre à une diminu­tion du phénomène guer­ri­er…), mais aus­si aux con­di­tions de con­ser­va­tion des indices (on retrou­ve a pri­ori davan­tage les morts dans une société séden­taire que nomade). Je ne sais s’il est pos­si­ble de par­venir à des con­clu­sions fer­mes sur ce point, mais il me sem­ble qu’on aurait plus intérêt à insis­ter sur les doutes qu’à présen­ter comme établies des vérités plus frag­iles qu’on ne le croit.

À propos de l’évolution sociale

Robert L. Carneiro (né en 1927)
Le livre appelle une sec­onde série de cri­tiques, qui se situent sur un plan dif­férent ; je veux par­ler de son regard sur l’évo­lu­tion sociale – ce qu’on pour­rait aus­si appel­er la philoso­phie de l’His­toire.
C’est tout le mérite du texte que de savoir pren­dre de la hau­teur, de replac­er sa matière dans une per­spec­tive de temps très long, et de ten­ter de soulign­er les ten­dances de fond par­mi le dédale des faits par­ti­c­uliers. On pour­ra regret­ter, au pas­sage, l’ac­cent par­fois trop mis sur la seule Europe, même si le reste du monde n’est pas oublié. L’ex­is­tence de séden­tari­sa­tions (et d’iné­gal­ités sociales) effec­tuées en-dehors de tout recours à l’a­gri­cul­ture, de même que l’ex­is­tence d’a­gri­cul­tures sans stock­age, est sans doute trop peu évo­qué. Mais surtout la nais­sance, puis l’ac­croisse­ment des iné­gal­ités économiques et de la hiérar­chie sociales ne sont envis­agées que du strict point de vue de la den­si­fi­ca­tion de la pop­u­la­tion. On recon­naît la théorie dite de la « con­scrip­tion », for­mulée il y a une cinquan­taine d’an­nées par l’améri­cain Robert Carneiro, selon laque­lle la strat­i­fi­ca­tion sociale résul­terait de la con­trainte opérée sur une pop­u­la­tion (quand bien même cette con­trainte, pour par­tie, fab­rique du con­sen­te­ment et de la « servi­tude volon­taire »). Pour le dire à l’en­vers, la pos­si­bil­ité pour la pop­u­la­tion d’échap­per par la fuite ou la migra­tion con­stitue un frein rad­i­cal à l’émer­gence des élites. Voilà pourquoi la strat­i­fi­ca­tion sociale appa­raît his­torique­ment dans des milieux cir­con­scrits : val­lées flu­viales des déserts, oasis, ou milieux côtiers.
Cette théorie cor­re­spond assez bien aux faits observés, et elle met sans aucun doute le doigt sur un élé­ment impor­tant de la réal­ité. On peut néan­moins penser que la con­scrip­tion ne représente, au mieux, qu’une con­di­tion néces­saire, et non suff­isante, de la strat­i­fi­ca­tion : elle explique en quelque sorte pourquoi celle-ci peut, dans cer­taines cir­con­stances, ne pas émerg­er, mais elle n’ex­plique pas véri­ta­ble­ment ce qui, ailleurs, la fait naître. Et l’on ne peut man­quer d’être frap­pé par le recours récur­rent de Jean-Paul Demoule à l’idée qu’au fond, c’est la den­sité démo­graphique qui est l’ul­time deus ex machi­na de l’évo­lu­tion sociale, ce qui est affir­mé dès l’in­tro­duc­tion :
« Cet accroisse­ment démo­graphique indéfi­ni, et qui est tou­jours hors de con­trôle, va provo­quer con­cen­tra­tions humaines, ten­sions sociales, guer­res, iné­gal­ités crois­santes. »
…et réitéré à plusieurs repris­es, par exem­ple :
« C’est donc au Néolithique, au cours des mil­lé­naires zap­pés, avec l’accroissement con­tinu de la pop­u­la­tion dû à une ali­men­ta­tion sécurisée et à la séden­tar­ité, que sont apparues hiérar­chies et iné­gal­ités sociales. » (ch. 6)
Que l’ac­croisse­ment démo­graphique doive néces­saire­ment entraîn­er l’émer­gence de formes nou­velles, et plus per­for­mantes, d’or­gan­i­sa­tion, paraît assez facile­ment accept­able ; mais que ces formes nou­velles se soient néces­saire­ment accom­pa­g­nées de hiérar­chies et d’iné­gal­ités matérielles crois­santes, voilà qui ne tombe pas sous le sens. Les travaux d’Alain Tes­tart ont souligné, par exem­ple, le rôle décisif joué dans ce proces­sus par la nais­sance de la richesse – c’est-à-dire l’in­stau­ra­tion des paiements, de mariage ou pour dom­mages cor­porels –, un point sur lequel je suis revenu à de très nom­breuses repris­es dans ce blog. Or, le livre ne souf­fle mot de ces ques­tions, ce qu’on ne peut que regret­ter.

Un peu de politique pour conclure

En plus de l’in­térêt intel­lectuel, il faut le soulign­er, le regard que porte Jean-Paul Demoule sur l’his­toire humaine, sous bien des aspects, sus­cite la sym­pa­thie. L’au­teur des Dix mil­lé­naires oubliés… est un esprit pro­gres­siste, c’est-à-dire human­iste. Révolté par la vio­lence des iné­gal­ités, il ne s’in­cline pas non plus devant la bêtise et la médi­ocrité nation­al­istes – les développe­ments sur les migra­tions, la ridi­culi­sa­tion des pré­ten­tions à l’é­ter­nité des nations sont autant de moments fort salu­taires. Cepen­dant, Jean-Paul Demoule n’est pas marx­iste ; c’est évidem­ment son droit le plus strict, mais cela hand­i­cape à la fois cer­taines de ses analy­ses sur le passé et ses per­spec­tives futures. Les pre­mières versent par­fois dans des expli­ca­tions psy­chol­o­gisantes, comme dans les chapitres sur la dom­i­na­tion mas­cu­line ou sur le fait religieux. Quant aux sec­on­des, con­tre le cap­i­tal­isme, son cortège de cat­a­stro­phes présentes et de men­aces futures, le livre ne pro­pose guère que la notion peu con­va­in­cante de « choix » que feraient les sociétés (les class­es sociales sont les grandes absentes du texte), ain­si que la con­vic­tion que des retours en arrière sont pos­si­bles. Mais si pro­fonds qu’ils aient pu par­fois être, ces retours en arrière cir­con­stan­ciels n’ont jamais empêché la marche glob­ale de l’évo­lu­tion sociale. Plutôt que d’une hypothé­tique marche à rebours de la roue de l’His­toire, ceux qui veu­lent aujour­d’hui pré­par­er l’avenir doivent à l’in­verse appuy­er leur action – et c’é­tait toute la force de Marx que de l’avoir com­pris –, sur les acquis apportés par le cap­i­tal­isme, cette forme sociale tri­om­phante, mais objec­tive­ment dépassée.
Quoi qu’il en soit, et au-delà des quelques réserves qu’il peut sus­citer, Les dix mil­lé­naires oubliés… représen­tent une référence que tout esprit curieux, spé­cial­iste comme pro­fane, pour­ra avec prof­it inté­gr­er à sa bib­lio­thèque.

13 commentaires

  1. Bon­jour,
    Je n’ai pas lu le livre de Demoule et je n’ai pas du tout envie de le lire après ta recen­sion. Celle de Sylvestre Huet dans le blog du Monde m’a fait dress­er les quelques cheveux qui me restent. Le sujet de l’o­rig­ine de l’a­gri­cul­ture, qui est un des points focaux de la péri­ode exam­inée, sem­ble traité comme il l’é­tait il y a bien des décen­nies. Apparem­ment, il n’a pas con­nais­sance des analy­ses de Tes­tart sur le stock­age (pas plus que de bien d’autres analy­ses du même auteur), ce qui est stupé­fi­ant. Met­trais-tu de l’eau dans ton vin ? Je n’ose y croire !

    1. Wow. Quand Momo fâché, lui tou­jours faire ain­si ? Bon, ras­sure-toi, je ne suis pas près de met­tre de l’eau dans mon vin, ni au pro­pre, ni au fig­uré.
      C’est effec­tive­ment une des faib­less­es du livre de ne sig­naler les sociétés de chas­seurs-cueilleurs stockeurs qu’en pas­sant, sans y attach­er beau­coup d’im­por­tance – j’y fais allu­sion dans mon bil­let. C’est donc un reproche qu’on peut adress­er à l’au­teur (dont me petit doigt me souf­fle qu’il vien­dra peut-être s’en expli­quer prochaine­ment ici-même). Et peut-être aurais-je dû insis­ter plus lour­de­ment sur cette lacune, dont il me sem­ble qu’elle provient surtout de son indif­férence à la ques­tion des paiements, c’est-à-dire de cette pre­mière phase des iné­gal­ités peu vis­i­bles en archéolo­gie.

      Après, c’est comme tou­jours : face à un livre qui n’est certes pas par­fait, on peut retenir surtout les points qui posent prob­lème, ou au con­traire les qual­ités. Il me sem­ble que les sec­on­des l’emportent ici net­te­ment sur les pre­mières – d’au­tant qu’il ne s’ag­it pas d’un livre spé­ci­fique­ment sur l’a­gri­cul­ture, qui n’est traitée que dans un seul des onze chapitres.

  2. Avatar de Inconnu
    Jean-Paul Demoule

    Je remer­cie très vive­ment Christophe Dar­mangeat pour sa lec­ture exigeante et détail­lée. Il représente, depuis la dis­pari­tion d’Alain Tes­tart, l’un des rares inter­locu­teurs directs que les archéo­logues peu­vent compter par­mi l’anthropologie sociale, out­re Mau­rice Gode­lier et Pierre Lemon­nier. Je tiendrai compte des imper­fec­tions ou des ambigüités qu’il sig­nale dans mon livre. Un plan trans­ver­sal et thé­ma­tique est, à cet égard, plus com­plexe à tenir qu’un plan chronologique. Les pre­mières armes attestées en tant que telles sont bien les poignards, en cuiv­re ou en pierre (Ötzi, l’homme des glaces, s’est bien servi du sien), mais le bronze per­me­t­tra de pass­er à la vitesse supérieure. Les trois heures de tra­vail par jour sont une moyenne, et l’un des points de l’argumentation de Mar­shall Sahlins sur l’abondance chez les chas­seurs-cueilleurs. Et le totémisme mérit­erait d’être dévelop­pé.

    Christophe Dar­mangeat pointe deux thèmes essen­tiels, la vio­lence et les iné­gal­ités. Le débat sur la vio­lence remonte à Hobbes et Rousseau au moins, et il existe deux lignées de préhis­to­riens, dans la descen­dance de l’un ou de l’autre, avec des évo­lu­tions au cours du temps. La vio­lence préhis­torique est ain­si rev­enue en force dans les années 1980, notam­ment avec le livre de l’archéologue améri­cain Lawrence Kee­ley, en par­al­lèle avec des visions plus pes­simistes qu’auparavant, de la part de nos pro­pres sociétés, sur les sociétés humaines en général – sinon avec la mul­ti­pli­ca­tion des inter­ven­tions améri­caines armées, pour­rait-on dire aus­si (voir le tout récent arti­cle de Vin­cent Blou­et, « Ni anges ni démons : de la guerre chez les pre­miers agricul­teurs de l’Europe du nord-ouest » in https://www.sidestone.com/books/european-archaeology-identities-migrations). Il y a indé­ni­able­ment des vio­lences dès le paléolithique et chez les chas­seurs-cueilleurs – « parce qu’ils aiment ça ! » m’avait con­fié orale­ment un jour Alain Tes­tart, lors de l’une de nos dis­cus­sions. Archéologique­ment, ce n’est qu’au cours du néolithique que les vil­lages se for­ti­fient de plus en plus (même si l’ethnologie con­naît de la guerre sans for­ti­fi­ca­tions). Et la pre­mière grande bataille européenne archéologique­ment attestée, avec des cen­taines de morts et donc sans doute des mil­liers de com­bat­tants, est pour l’instant celle de la Tol­lense, dans le Mek­lem­bourg, vers – 1200 avant notre ère (ou l’ère com­mune).

    Quant à l’émergence des iné­gal­ités, j’ignore si je suis ou non marx­iste, en tout cas s’agissant des sociétés pré-éta­tiques – puisque mon livre par­le fort peu des sociétés à Etats, si ce n’est pour rap­pel­er ce qui, venu du néolithique ou d’avant, est tou­jours présent dans les sociétés d’aujourd’hui. Je n’ai pas été con­va­in­cu par l’argumentation cri­tique de Tes­tart con­tre les « chef­feries », terme qui reste, du moins pour l’archéologie, une notion descrip­tive com­mode. De même, la théorie de la « con­scrip­tion » reste un critère utile pour décrire les dif­férences d’évolutions entre le Proche-Ori­ent et l’Europe. Toute­fois, le but de cet ouvrage était plus de met­tre à la portée du grand pub­lic intéressé les don­nées et les débats archéologiques en cours, avec toutes leurs impli­ca­tions jusqu’à nos jours, plutôt que de résoudre la ques­tion théorique de l’origine des iné­gal­ités, sur laque­lle je tâche de réfléchir plus avant, mais sous une autre forme. Je n’ignore pas les travaux de Tes­tart sur les paiements (je le cite à plusieurs repris­es sur d’autres sujets, y com­pris le stock­age), mais il s’agit d’éléments qui sont archéologique­ment beau­coup plus com­plex­es à saisir. Par ailleurs, con­cer­nant aus­si bien le pou­voir et la dom­i­na­tion (mas­cu­line) que la servi­tude volon­taire, il me sem­ble qu’il n’est pas inutile de faire égale­ment appel au psy­chisme humain, même si c’est une matière plus mou­vante.

    Quant aux trans­for­ma­tions sociales à venir, je n’ai pu que m’appuyer sur les exem­ples passés d’effondrements de sys­tèmes poli­tiques et soci­aux vis­i­ble­ment trop oppres­sifs. Aller plus loin quant au devenir des sociétés futures sor­ti­rait effec­tive­ment de mon domaine de com­pé­tence.

    Jean-Paul Demoule

    1. Bon­jour
      Je suis en train de lire le livre de M Demoule. Il me sem­ble qu’il est le pre­mier livre ambitieux d’his­toire sur la préhis­toire, un livre qui n’est pas encom­bré par des dis­cours tech­niques sur les décou­vertes. Jean Paul Demoule racon­te cet his­toire, donc la rend facile d’ac­cès, tout en actu­al­isant les con­nais­sances et cela fait déjà de son livre un ouvrage incon­tourn­able et, je pense, unique. je n’en con­nais pas d’autres exem­ples, en français, pour les dix derniers mil­lé­naires. Les autres plon­gent le lecteur dans les dif­fi­cultés tech­niques de l’in­ter­pré­ta­tion des décou­vertes. Par ailleurs, j’ai aus­si été déçu par une impres­sion de lire l’his­toire de sociétés molles, mal­léables en fonc­tion du cli­mat et de la pres­sion démo­graphique. Déçu car je pense que l’évo­lu­tion interne des sociétés peut expli­quer l’évo­lu­tion générale. Pass­er, à l’in­térieur d’une société, de l’échange de ser­vice à l’échange de bien matériel, même par­tielle­ment (seule­ment envers les sociétés extérieures) peut expli­quer l’in­vestisse­ment social plus impor­tant sur un ter­ri­toire don­né (for­ti­fi­ca­tion), ter­ri­toire à par­tir duquel on va créer des biens matériels, peut expli­quer le développe­ment des tech­niques pour pro­duire plus de biens matériels, la mul­ti­pli­ca­tion des réseaux d’échanges, le développe­ment de la guerre (sa prin­ci­pale rai­son, plus que la défense, me sem­ble la pré­da­tion de richess­es matérielles) et aus­si l’émer­gence de chef (ce que j’en pense peut sem­bler brouil­lon : autorité acquise, chez les chas­seurs cueilleurs, par la posi­tion sociale, pus autorité acquise chez les pre­miers agricul­teur par la pro­duc­tion de richesse (big men) puis asso­ci­a­tion niveau de richesse-autorité col­lec­tive dans les sociétés à grades ou un niveau de richesse donne par­fois une autorité recon­nue par tous puis postes de chef dont l’au­torité est recon­nue directe­ment par tous (ou cen­sée l’être), chef qui seront pra­tique­ment tou­jours des rich­es, puis état quand il n’y a plus qu’un seul chef). Bref, je pense que la vie interne des sociétés a joué un grand rôle dans l’évo­lu­tion, notam­ment celle des sociétés que Levy-Strauss appelait chaudes. Evidem­ment, j’ai beau­coup lu Alain Tes­tart. Mais j’ai aus­si beau­coup lu Jean Paul Demoule et même si les sociétés dont il par­le me sem­blent molles, je pense que son livre est indis­pens­able. Exem­ple page 108, ver­sion papi­er, où il par­le de l’im­age actuelle de la femme et de l’homme, avec la femme tou­jours représen­tée comme objet sex­uel et l’homme tou­jours comme dom­i­nant, tou­jours depuis le chal­col­ithique, au moins. Bernard Lahire avait aus­si noté cette per­ma­nence de com­porte­ment ancien jusqu’à aujour­d’hui avec Ceci n’est pas qu’un tableau et je trou­ve que ces remar­ques sont très impor­tante pour con­tr­er l’ef­fet de mise à dis­tance que créer le développe­ment tech­nologique de nos sociétés, cette impres­sion que ceux qui n’ont pas de tech­nolo­gie dévelop­pée sont bien inférieurs. En con­clu­sion, je pense que le livre de M Demoule, même s’il peut être cri­tiqué (j’en ai d’autres) est un pas très impor­tant pour informer sur l’his­toire anci­enne et cor­riger son image et que sa présen­ta­tion sur ce blog comme livre réus­si est par­faite­ment jus­ti­fiée.

  3. “le cap­i­tal­isme, cette forme sociale tri­om­phante, mais objec­tive­ment dépassée.”

    J’aime bien le “objec­tive­ment” de la part d’un marx­iste. Reste à savoir par quoi au juste car pour ce qui est du com­mu­nisme, celui-ci s’est écroulé avant me sem­ble t‑il…

    1. Cher anonyme

      Je crois devin­er de votre pre­mière phrase qu’il serait à vos yeux incom­pat­i­ble d’être marx­iste et objec­tif. Je ne sais pas très bien à quel endroit cette ironie est cen­sée me mor­dre, et je rien sen­ti qui me l’indique. Cela dit, si vous pensez que les fron­tières nationales ou la pro­priété privée des entre­pris­es sont des insti­tu­tions d’avenir qui assureront pour les décen­nies et les siè­cles à venir le développe­ment har­monieux de l’hu­man­ité, le moyen de lut­ter con­tre le marasme économique mon­di­al ou le dérè­gle­ment cli­ma­tique, je ne peux que vous souhaiter un joyeux Noël.

      Quant à écrire que les régimes les pays de l’Est qui se sont écroulés rel­e­vaient du com­mu­nisme, cela indique pour le moins un sérieux déficit… d’ob­jec­tiv­ité.

    2. Pour­tant la pro­priété privé des moyen de pro­duc­tions, et même la pro­priété privée tout court, avait bien été abolie dans ces pays, non ?

      Le dérè­gle­ment cli­ma­tique est un sujet encore très débat­tu chez les sci­en­tifiques quant aux caus­es. Pour le reste, nous ne revien­drons évide­ment pas aux temps “har­monieux” des chas­seurs-ceuilleurs du com­mu­nisme prim­i­tif pas plus que nous ne cesserons l’in­no­va­tion et le développe­ment tech­nologique.

      Aus­si peut-être que la recherche et la pro­duc­tion plané­taire, que seul le cap­i­tal­isme peut assur­er, d’én­er­gies pro­pres (éoli­enne, solaire, trans­port élec­trique etc.) serait la solu­tion la plus réal­iste.

      Qui voudrait recom­mencer l’ex­péri­ence com­mu­niste ? Franche­ment vous croyez vrai­ment qu’il suff­ise de dire que Lénine, Mao ou Pol Pot n’é­taient pas com­mu­nistes ? Savez-vous que d’autres nous dis­ent qu’Hitler aurait dénaturé le nazisme ?… Joyeux Noël à vous aus­si !

  4. Marx­isme , cap­i­tal­isme , com­mu­nisme, je ne veux pas pass­er pour un ignare, mais avez vous pensez que le prochain mod­èle sera sans doute le robo­t­isme ?

    1. J’écrivais juste au sujet des guichets automa­tiques : gares, métros, postes, ban­ques , des entre­pôts automa­tisés… Vous savez, tous ces petits emplois qui dis­parais­sent et ne sont pas rem­placés. Aucune doc­trine ne résoudra le prob­lème de la péri­ode de tran­si­tion déjà com­mencée. Je pré­cise j’écris bien sur la péri­ode de tran­si­tion appa­rais­sant aujour­d’hui.

    2. Je crois que vous vous trompez. Le raison­nement com­mu­niste (celui de Marx) était juste­ment que c’est le pro­grès tech­nique entraîné par la société cap­i­tal­iste qui rend le pas­sage au com­mu­nisme à la fois néces­saire et souhaitable.

      Le cap­i­tal­isme est un sys­tème fou, où l’é­conomise de tra­vail humain représente une cat­a­stro­phe pour la majorité des gens, en créant du chô­mage. Mais l’é­conomie de tra­vail (pénible), c’est en soi une excel­lente chose ! C’est pour cela qu’on a chez soi des lave-vais­selle ou des lave-linge : pour avoir davan­tage de loisirs.

      L’é­conomie com­mu­niste, dans laque­lle on ne tra­vaillera plus pour le prof­it privé et où le tra­vailleur ne sera plus lui-même une marchan­dise, répar­ti­ra le tra­vail néces­saire entre tous. Elle per­me­t­tra ain­si que le pro­grès tech­nique béné­fi­cie enfin à tous, et que les “tra­vailleurs” (c’est-à-dire tout un cha­cun) aient le temps pour se cul­tiv­er, s’oc­cu­per des affaires de la col­lec­tiv­ité et s’ac­com­plir en tant qu’in­di­vidus.

  5. Je ne viendrai plus ici, je pense qu’il n’y avait pas grand chose à ajouter. J’ai su don­ner une réponse assez immé­di­ate mal­gré un emploi du temps chargé (vous com­pren­drez de quel “anonyme” il s’ag­it). Sinon, l’ap­proche cog­ni­tiviste per­met aisé­ment de mon­tr­er que la com­mu­ni­ca­tion avec des esprits est attestée dans les pop­u­la­tions dont il est ques­tion, cf. par exem­ple New­berg à crois­er avec l’an­thro­polo­gie anci­enne, celle de Durkheim et de Mauss notam­ment, et la notion de “Mana”. Je pour­rais vous pon­dre sous 24h une syn­thèse bien dense sur le matéri­al­isme his­torique, j’ai l’habi­tude de ce type d’ex­er­ci­ce, mais ce n’est vrai­ment pas néces­saire : mon objec­tif n’é­tait pas de vers­er dans l’at­taque, ni pire, dans l’at­taque ad hominem. Mon objec­tif, assez naïf, le voici, et vous me forcez à le pub­li­er ici, par cour­riel cela aurait été mieux (cachez donc ce com­men­taire !) : s’il fal­lait me résumer, je dirais que les hommes intel­li­gents ne sont pas idéo­logues, les hommes intel­li­gents sont péd­a­gogues. Le Savant et le Poli­tique de Weber l’a assez bien artic­ulé. C’est parce que je vous ai lu et forte­ment appré­cié en ini­ti­a­tion à l’al­go­rith­mique (je suis moi-même aujour­d’hui pro­gram­meur pro­fes­sion­nel), que j’ai peut-être mal­adroite­ment exprimé ce choc de vous voir traîn­er avec, excusez-moi, ces hordes. Si vous êtes vrai­ment celui que j’ai lu en algo­rith­mique, vous saurez faire la nuance entre réa­gir et réfléchir, et vous saurez choisir. Inutile de répon­dre, ce n’est pas une nou­velle dis­cus­sion que je lance, ce n’est qu’une opin­ion naïve. Enfin, je répète que je ne suis pas cap­i­tal­iste, mais j’es­time qu’il vaut mieux compter sur la con­science morale indi­vidu­elle que prône le libéral­isme que de compter sur une illu­soire con­science de class­es unie par des principes d’ac­cu­sa­tion. Mais vous pou­vez être cer­tain que s’il faut ren­tr­er dedans aux libéraux, je n’hésite jamais. La con­science de classe unie par un principe d’ac­cu­sa­tion : j’es­time que la propen­sion à accuser est tou­jours une forme de régres­sion, la ten­dance à se remet­tre en cause est le principe même du vrai développe­ment. Je laisse tomber tous les autres aspects du prob­lème, que vous n’avez pas voulu ou su relever, notam­ment la ques­tion de la tran­scen­dance vis-à-vis de l’im­mé­di­ateté phénoménologique. Adieu, et, je vous prie, j’in­siste à nou­veau sur mon objec­tif naïf. Ce n’est pas une attaque, c’est un point de vue. Ciao Ciao.

    1. Pas­sons sur la com­mu­ni­ca­tion avec les esprits qui serait « attestée » ; je peux en tout cas déduire de mon expéri­ence qu’il y a des gens qui, même quand ils font mine de s’adress­er aux autres, ne font que se par­ler à eux-mêmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut