Paiements, esclavage et exploitation : le lieu d’un problème

L’exploitation et la typologie des sociétés

Une usine tex­tile en Chine
On sait que dans la per­spec­tive marx­iste, la struc­ture fon­da­men­tale qui organ­ise les sociétés de classe est celle de l’ex­ploita­tion du tra­vail humain : c’est la manière dont cette exploita­tion est effec­tuée (manière elle-même liée au degré de développe­ment des moyens de pro­duc­tion) qui représente la base fon­da­men­tale à par­tir de laque­lle s’élève tout l’éd­i­fice social. Autrement dit (et le cap­i­tal­isme ne fait pas excep­tion à la règle) « seule la forme sous laque­lle [le] sur­tra­vail est extorqué au pro­duc­teur immé­di­at, l’ou­vri­er, dis­tingue les for­ma­tions sociales économiques, par exem­ple la société esclavagiste de celle du tra­vail salarié. » (K. Marx).
Dès lors, vis-à-vis des sociétés antérieures à la nais­sance des class­es sociales, deux atti­tudes sont pos­si­bles. Soit on con­sid­ère que ces sociétés, n’é­tant pas prin­ci­pale­ment (ou pas du tout) struc­turées par l’ex­ploita­tion, restent impéné­tra­bles pour le marx­isme et qu’elles sor­tent du champ du matéri­al­isme his­torique. Celui-ci n’au­rait donc au mieux de per­ti­nence que pour les sociétés de classe, et s’avérerait impuis­sant à appréhen­der la préhis­toire humaine. Ce n’est évidem­ment pas mon opin­ion, et je crois au con­traire que le matéri­al­isme his­torique, s’il doit être la théorie de l’évo­lu­tion sociale, ne peut être qu’une théorie générale de cette évo­lu­tion, et non celle de cer­taines sociétés par­ti­c­ulières. Pour autant, il est par­faite­ment vrai que l’ex­ploita­tion n’a pas tou­jours été le phénomène cen­tral qu’elle est dev­enue depuis l’ap­pari­tion des class­es sociales ; virtuelle­ment absente dans les pre­mières sociétés, elle s’est dévelop­pée peu à peu jusqu’à pren­dre la place qu’on lui con­naît aujour­d’hui. Com­pren­dre pourquoi l’ex­ploita­tion était ini­tiale­ment inex­is­tante, ou mar­ginale, et pourquoi elle a ain­si gag­né en impor­tance à mesure de l’évo­lu­tion sociale, est pré­cisé­ment une des prin­ci­pales ques­tions aux­quelles doit répon­dre le matéri­al­isme his­torique.

Cette tâche sup­pose donc de con­necter l’ex­ploita­tion aux dif­férentes formes sociales, ce que Marx avait entre­pris pour les sociétés de class­es via le con­cept de « mode de pro­duc­tion » – il est d’ailleurs per­mis de penser que le chantier est encore ouvert, et qu’un inven­taire raison­né des modes de pro­duc­tion reste encore à bâtir. Divers marx­istes ont voulu éten­dre le con­cept de mode de pro­duc­tion aux sociétés prim­i­tives (cf. le « mode de pro­duc­tion lig­nag­er » de Claude Meil­las­soux ou le mode de pro­duc­tion domes­tique de Mar­shall Sahlins). Alain Tes­tart avait même théorisé la pos­si­bil­ité d’u­tilis­er le con­cept dans des sociétés igno­rant tout de l’ex­ploita­tion (le mode de pro­duc­tion devenant alors l’or­gan­i­sa­tion sociale par laque­lle le pro­duit n’est pas extorqué au pro­duc­teur). Au-delà des éventuelles querelles ter­mi­nologiques sur la légitim­ité de cette exten­sion, il paraît clair qu’au­cune clas­si­fi­ca­tion générale des sociétés prim­i­tives en ter­mes de modes de pro­duc­tion n’a jamais été pro­posée. Pour dire quelques mots sur le fond de l’af­faire, j’ai ten­dance à penser qu’à par­tir du moment où l’ex­ploita­tion n’est pas le phénomène cen­tral d’une société, la forme sous laque­lle elle s’ef­fectue ne représente plus la bonne porte d’en­trée pour la com­pren­dre ; mon pre­mier mou­ve­ment serait donc de restrein­dre les « modes de pro­duc­tion » aux sociétés de classe et d’opter, s’agis­sant des sociétés prim­i­tives, pour d’autres critères.
À ma con­nais­sance, il existe deux prin­ci­pales clas­si­fi­ca­tions générales élaborées sur de tels critères alter­nat­ifs. La pre­mière, et la plus util­isée, est celle du néo-évo­lu­tion­nisme améri­cain, qui voit se suc­céder les ban­des, les tribus, les chef­feries et les États. On peut remar­quer que cette clas­si­fi­ca­tion est avant tout poli­tique, même si implicite­ment, elle peut con­tenir l’idée d’une exploita­tion crois­sante. Tra­di­tion­nelle­ment, elle a toute­fois ten­dance à sup­pos­er une appari­tion tar­dive de celle-ci, puisque ses par­ti­sans insis­tent sur le car­ac­tère redis­trib­u­tif des chef­feries ; dans cette per­spec­tive, ce n’est, finale­ment, qu’avec l’in­stau­ra­tion des pre­miers États que l’ex­ploita­tion ferait réelle­ment son appari­tion. Quoi qu’il en soit (les lecteurs de ce blog n’en seront pas sur­pris), je suis large­ment sen­si­ble aux cri­tiques émis­es à l’en­con­tre de cette clas­si­fi­ca­tion par Alain Tes­tart et, inverse­ment, con­va­in­cu par la clas­si­fi­ca­tion alter­na­tive que celui-ci pro­po­sait.

Paiements et esclavage dans la typologie d’Alain Testart

Esclaves taga­log (Philip­pines)
extrait du Box­er codex de 1590
Dans ses plus grandes lignes, celle-ci répar­tit les sociétés en trois « mon­des » prin­ci­paux : le monde I est celui des sociétés sans richesse, le monde II celui des sociétés à richess­es (mais sans class­es) et le monde III celui des sociétés de class­es. Je ne m’é­tendrai pas ici sur le critère retenu par A. Tes­tart pour établir le pas­sage aux sociétés de class­es (la pro­priété dite fon­di­aire), qui me sem­ble assez prob­lé­ma­tique. Je me con­cen­tr­erai sur celui qui mar­que le pas­sage du monde I au monde II : l’in­stau­ra­tion d’une richesse qui, dans tous les écrits de cet auteur, se définit par l’ex­is­tence de paiements (de mariage, en com­pen­sa­tion de dom­mages physiques, etc).
Ce pas­sage, man­i­feste­ment, revêt une grande impor­tance en ce qui con­cerne la ques­tion de l’ex­ploita­tion. Dans un tra­vail précé­dent, j’avais cher­ché à iden­ti­fi­er des élé­ments d’ex­ploita­tion dans le monde I ; ma con­clu­sion était que ces élé­ments exis­taient, mais dans une mesure suff­isam­ment lim­itée pour qu’il reste légitime de par­ler de sociétés économique­ment égal­i­taires et de com­mu­nisme prim­i­tif. Inverse­ment, à par­tir du moment où la richesse s’in­stau­re, il est clair que se met­tent en place à la fois le motif et le moyen de l’ex­ploita­tion. Le motif, car pour la pre­mière fois, la pos­ses­sion et l’ac­cu­mu­la­tion de biens devient le truche­ment d’une puis­sance sociale ; la richesse devient ain­si désir­able. Par ailleurs, elle instau­re de la dépen­dance : les mem­bres les plus mal lotis de la société, qui ne pos­sè­dent pas les biens néces­saires pour se mari­er ou s’ac­quit­ter d’une amende, devi­en­nent con­traints de se soumet­tre, de fait ou de droit, à un prê­teur intéressé, et de tra­vailler à son prof­it afin d’a­mass­er les richess­es néces­saires. En ce sens, l’ap­pari­tion des paiements mar­que celle des iné­gal­ités, et con­tient en germe les futures oppo­si­tions de class­es : « Qui dit richesse dit dif­férence de richesse, dif­féren­ci­a­tion sociale, et la plus sim­ple qui puisse exis­ter dans une société : entre rich­es et pau­vres. (…) Partout dans ces sociétés où néan­moins cha­cun a libre­ment accès à la terre, il y a des rich­es et des pau­vres. » (A. Tes­tart, Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés, 2005, p. 43)
Si l’ar­tic­u­la­tion entre la tran­si­tion du monde I au monde II se traduit donc aisé­ment en ter­mes d’ex­ploita­tion, ses rap­ports avec l’esclavage, en revanche, posent prob­lème.
L’esclave ne peut, en effet, être qual­i­fié autrement que de richesse : « l’esclave en tant qu’il peut être acheté et ven­du con­stitue en lui-même un élé­ment de richesse (il paraît même assez sou­vent con­stituer une unité de compte, une unité moné­taire), d’autre part (…) il est lui-même un fac­teur d’en­richisse­ment pour son maître » (A. Tes­tart, 2005, p. 42–43). Sans être capa­ble d’en retrou­ver la référence pré­cise, je me sou­viens d’avoir lu sous la plume de cet auteur que l’esclave était la richesse « par excel­lence ».
En toute logique, il ne saurait donc exis­ter de société à esclaves qui relève du monde I. Mais cette affir­ma­tion peut recou­vrir deux sens très dif­férents : soit il s’ag­it d’une sim­ple déf­i­ni­tion (il ne saurait y avoir de richesse dans une société sans richesse), et il ne s’ag­it alors guère plus que d’une tau­tolo­gie. Soit la propo­si­tion pos­sède un vrai con­tenu soci­ologique – et c’est bien ain­si que l’en­tendait A. Tes­tart, selon lequel « une étude sys­té­ma­tique mon­tre que l’esclavage n’ex­iste pas dans le monde I » (ibid.) – sans pré­cis­er sur quelles don­nées il s’ap­puyait.
Or, cette thèse soulève deux prob­lèmes.
  1. Cette loi « sys­té­ma­tique » ne l’est pas tant que cela, et l’on peut iden­ti­fi­er quelques sociétés, certes rares mais bien réelles, dans lesquelles l’esclavage coex­iste avec une absence man­i­feste de richess­es (ou, ce qui revient au même, où l’esclavage est la seule richesse). C’é­tait par exem­ple le cas des Yuk­aghir de Sibérie, ou au moins d’un de leurs sous-groupes, que je sig­nalais dans ce bil­let. Ces sociétés mon­trent que, même si c’est de manière mar­ginale, l’esclavage peut précéder l’in­stau­ra­tion des paiements (au pas­sage, l’af­fir­ma­tion com­plé­men­taire selon laque­lle l’esclavage serait « présent dans presque toutes les sociétés du monde II », à trois aires géo­graphiques près, me paraît tout aus­si dis­cutable). Il faut donc expli­quer pourquoi, dans cer­tains cas, se pro­duit cette con­fig­u­ra­tion.
  2. Il faut égale­ment expli­quer pourquoi, dans la très grande majorité des cas, il n’en allait pas ain­si, autrement dit pourquoi les paiements con­stituent, sta­tis­tique­ment, une con­di­tion néces­saire (mais non suff­isante) à l’ap­pari­tion de l’esclavage.
Si le sec­ond point ren­voie sans doute à ce qu’on dis­ait plus haut du monde I et de son dés­in­térêt pour l’ac­cu­mu­la­tion de biens matériels, je ne suis pas cer­tain que cette expli­ca­tion épuise le sujet. Quant au pre­mier point, je ferai de mon mieux pour y répon­dre dans l’in­ter­ven­tion que je pré­pare pour le 19 jan­vi­er prochain, dans le cadre du col­loque Théories de l’ex­ploita­tion organ­isé par le lab­o­ra­toire Sophi­apol.

10 commentaires

  1. ‘dans lesquelles l’esclavage coex­iste avec une absence man­i­feste de
    richess­es (ou, ce qui revient au même, où l’esclavage est la seule
    richesse).’
    L’équiv­a­lence ne me parait pas évi­dente !?
    L’esclavage en tant que richesse ne pos­sède pas de qual­ités pro­pre à
    l’ac­cu­mu­la­tion ; c’est ce que je com­prends. Dans ce cas n’est-ce pas de
    la valeur d’usage d’un objet quo­ti­di­en ?

    ’ pourquoi les paiements con­stituent, sta­tis­tique­ment, une con­di­tion
    néces­saire (mais non suff­isante) à l’ap­pari­tion de l’esclavage’ :

    La richesse c’est de l’ac­cu­mu­la­tion, elle offre une pos­si­bil­ité
    d’échange, si ces pos­si­bil­ités d’échange se déroulent dans un espace
    restreint avec peu de pos­si­bil­ités, on peut se pass­er de paiements
    tout se fait sur l’in­stant à un moment favorable.C’est du troc sans
    pos­si­bil­ité réelle d’ac­cu­mu­la­tion et d’inégalités.(pour qu’il y ait accu­mu­la­tion
    il faut une cir­cu­la­tion , un seuil min­i­mal)
    Le paiement à un niveau plus large (dans le temps et dans l’e­space)
    est un équiv­a­lent som­maire de la mon­naie, équiv­a­lent pro­pre aux cou­tumes.
    Tout est en place pour : ’ En ce sens, l’ap­pari­tion des paiements
    mar­que celle des iné­gal­ités, et con­tient en germe les futures
    oppo­si­tions de class­es ’

    Donc pour moi il existe 2 cas :

    — l’esclave n’est que valeur d’usage en tant qu’ob­jet utile
    — l’esclave est valeur d’échange (en tant que marchan­dise
    ou en tant que force pro­duc­tive qui pro­duit des marchan­dis­es) et donc
    per­met l’ac­cu­mu­la­tion (s’il y a une cir­cu­la­tion appro­priée) et donc les iné­gal­ités

    1. Bon­jour
      Il y a plusieurs points sur lesquels il faut être pré­cis, car les mots sont glis­sants. Lorsqu’on par­le de paiements, on ne fait pas allu­sion au fait de pay­er des marchan­dis­es (le troc, ou son équiv­a­lent moné­tarisé) mais au fait de sol­der, en livrant des biens, des oblig­a­tions sociales telles que le mariage ou les blessures.
      Quant à l’idée d’un esclave qui pour­rait n’être qu’une valeur d’usage et pas une richesse, je crois qu’elle est con­tra­dic­toire. L’esclave peut certes être util­isé, mais il est par déf­i­ni­tion la pro­priété de son maître : celui-ci peut donc s’en des­saisir à loisir, le don­ner ou l’échang­er. Si on veut, on peut pren­dre le prob­lème par un autre bout : un dépen­dant qu’on ne peut pas ven­dre n’est par con­séquent pas un esclave.
      Enfin, même si l’esclave ne pro­duit pas for­cé­ment des marchan­dis­es (qui seront ven­dues) il peut très bien pro­duire des valeurs d’usage qui enrichissent son maître, et qui font de lui un exploité.
      Quitte à me répéter, la dou­ble ques­tion que je pose dans ce bil­let (sans y répon­dre) était :
      1) pourquoi, dans l’im­mense majorité des cas, faut-il qu’ex­is­tent des paiements (de mariage, de blessures, etc.) pour que l’esclavage soit présent ?
      2) com­ment expli­quer les rares excep­tions où l’esclavage fait son appari­tion sans qu’ex­is­tent les paiements ?
      Ami­tiés

  2. Bon­jour,
    Je suis tout à fait d’ac­cord avec toi pour dire qu’ ”un inven­taire raison­né des modes de pro­duc­tion reste encore à bâtir” et que, pour cela, il fau­dra pass­er par la cri­tique des thès­es de Tes­tart. Il a lais­sé une œuvre immense (et géniale) mais il n’y a aucune rai­son d’ac­cepter béate­ment tout ce qu’il a dit – ce serait de la reli­gion, pas de la sci­ence.
    Je m’en tiendrai à l’esclavage dans les sociétés de chas­seurs cueilleurs non stockeurs non séden­taires (bref, le monde I). A ma con­nais­sance, ces peu­ples pra­ti­quaient inten­sé­ment (ou non) la guerre avec les peu­ples avoisi­nants. Il y a plusieurs pos­si­bil­ités ; j’en énonce quelques unes : on tue tout ce qui bouge (homme, femme, enfants), on tue unique­ment les mâles, on tue unique­ment les hommes adultes, on fait des pris­on­niers de tout sexe et de tout âge. Le pre­mier cas ne me sem­ble pas exis­ter (sauf occa­sion­nelle­ment) ; je pense qu’on trou­ve tous les autres cas. Que devi­en­nent les pris­on­niers ? Plusieurs cas : ils peu­vent être mangés, ils peu­vent être adop­tés (avant, éventuelle­ment, d’être tor­turés et dégustés) et ils peu­vent (éventuelle­ment) être inté­grés dans la tribu vain­queur ; mais je ne vois aucune rai­son qu’ils ne soient pas esclaves. C’est en par­ti­c­uli­er vrai des femmes. Ce qui me sem­ble dis­cutable c’est de faire de l’esclave le parangon de la richesse (pour para­phras­er le cama­rade Staline, “l’esclave est la richesse la plus pré­cieuse” ; logique­ment, alors, pas de richesse, pas d’esclave). Le cas des Yuk­aghir (en plus d’une ethno­gra­phie qui ne me sem­ble pas très fiable) me pose un prob­lème : l’u­til­i­sa­tion pro­duc­tive des esclaves hommes ; je n’en vois qu’une seule expli­ca­tion : les con­di­tions extrême­ment dif­fi­ciles de vie de ce peu­ple ont pour con­séquence un déficit démo­graphique impor­tant qui est com­pen­sé par l’esclavage. Les femmes, d’ailleurs, me sem­blent y être plus des “repro­duc­tri­ces” que des esclaves. Par ailleurs, ce peu­ple de chas­seurs-cueilleurs-éleveurs (con­tra­dic­tion ?) enclavé ne me sem­ble pas être la meilleure illus­tra­tion du monde I.
    Ce qui n’ex­iste en aucun cas dans le monde I, c’est bien l’esclavage interne (pour dette) qui, lui est bien un mar­queur des sociétés.
    Momo

  3. Salut Momo

    Je crois que tu mènes la dis­cus­sion à deux niveaux, et que ces deux niveaux doivent être soigneuse­ment séparés, sinon on se perd.

    Le pre­mier est celui, dis­ons, des général­ités théoriques : l’esclavagisme est-il une richesse par déf­i­ni­tion ? Et si oui, par con­séquent, pourquoi faire des seuls paiements (et pas de l’esclavage) le critère de la richesse ? En quoi les uns pour­raient-ils être con­sid­érés comme la con­di­tion néces­saire de l’autre ? Etc.

    Le sec­ond niveau pos­sède une dimen­sion his­torique et empirique : pourquoi cer­tains peu­ples (dont les Yuk­aghir) pra­tiquent-ils l’esclavage sans pra­ti­quer les paiements ? Et pourquoi de tels cas de fig­ure restent rares, alors que l’in­verse est beau­coup plus fréquent ?

    Bref, je n’ar­rive pas à voir si tu recon­nais qu’il y a dans le critère de Tes­tart sur la richesse un vrai prob­lème à étudi­er, ou si tu veux l’é­vac­uer en con­sid­érant – con­tre Tes­tart lui-même – que l’esclave n’est pas une richesse. Quant à ton expli­ca­tion sur le cas des Yuk­aghir, je pense qu’il cerne en par­tie le noeud du prob­lème, mais pas com­plète­ment (l’u­til­i­sa­tion pro­duc­tive des hommes ne sup­pose pas for­cé­ment leur réduc­tion en esclavage : une sim­ple adop­tion-inté­gra­tion parviendrait au même but).

    A suiv­re…

    1. Salut Christophe,
      La richesse existe dès que des moyens (de paiement) pour régler des oblig­a­tions sociales exis­tent (mariage, wergeld, etc.). L’esclavage peut exis­ter dans une société sans richesse ou non ; il peut exis­ter ou ne pas exis­ter dans une société du monde II ou du monde III. Effec­tive­ment, je ne partage pas du tout ton avis que l’esclave est une richesse ; il l’est dans un monde où celle-ci existe mais il ne l’est pas en soi (tout comme l’or est la richesse par excel­lence dans la plu­part des sociétés où existe la richesse et est recher­ché dans les autres sociétés pour ses qual­ités esthé­tiques ou autres sans être pour autant une richesse) ; cer­taines sociétés du monde II ne con­nais­sent pas l’esclavage (en Nou­velle-Guinée par exem­ple). L’esclavage est pos­si­ble dès qu’une société admet l’ex­is­tence de dépen­dants : il n’ex­iste pas d’esclave en Aus­tralie aborigène.
      Pour tout dire, je suis tout à fait éton­né que tu attribues à Tes­tart cette idée sur l’esclave comme richesse (en soi) ; elle ne me sem­ble pas com­pat­i­ble avec le reste de son œuvre (quoiqu’il en ait pu en dire occa­sion­nelle­ment lui-même !).
      A part le fait que Tes­tart a pu faire les affir­ma­tions que tu rap­porte, qu’est ce qui est vrai­ment en jeu dans cette his­toire d’esclavage ? Qu’est ce qu’il en coûterait (théoriquement)de dire ce que j’af­firme ?

    2. Hel­lo Momo

      L’avis que l’esclave est une richesse n’est pas le mien (en tout cas, ce n’est cer­taine­ment pas moi qui en ai eu l’idée le pre­mier), mais celui de Tes­tart lui-même. La cita­tion que je donne n’est pas anodine, elle sort pré­cisé­ment du bouquin qu’il a con­sacré à la clas­si­fi­ca­tion des sociétés. Il réitère l’af­fir­ma­tion dans Avant l’his­toire : un titre qual­i­fie les esclaves de « forme de richesse pré­coce et peu vis­i­ble » (p. 444) — L’esclave « est source de richesse et lui-même richesse » (ibid.). A ma con­nais­sance, Tes­tart n’in­tro­duit pas ta pro­pre dis­tinc­tion, selon laque­lle l’esclave pour­rait être autre chose qu’une richesse : le monde I ignore pure­ment et sim­ple­ment l’esclavage.

      Autrement dit, si l’on suit Tes­tart, tout esclave est la mar­que d’une société à richesse, mais toute société à richesse ne pra­tique pas l’esclavage. Par con­séquent, ce qui est pre­mier, c’est la richesse sous la forme des paiements, et ce qui est sec­ond, c’est l’esclavage.

      Je ne crois pas que le fait de con­sid­ér­er ou non l’esclavage comme une richesse soit un enjeu pour les ques­tions que je soule­vais. Quelle que soit l’é­ti­quette qu’on choisit d’ap­pos­er à l’esclave, pourquoi, en règle très générale, pour que celui-ci existe, faut-il qu’on paye afin de se mari­er ou afin de com­penser un meurtre ? Et pourquoi, dans quelques sociétés, cette règle est-elle vio­lée ?

  4. je tra­vail et rap­porte de l’ar­gent au patron en ten­ant un mas semaine après semaine entre­tenant 500 metre car­ré rece­vant les familles lavant tout le linge le repas­sage et toutes les semaines pareil met le robot dans la piscine 22 h puis l’en­lève a 7 h du matin change les ampoules du mas les bts de gaz,répare prise elec­tritrique cassé ect ect et ne suis pas pay­er vous appelez ca com­ment ?

  5. Faites vous un lien entre types de sociétés (égal­i­taire, iné­gal­i­taire, esclavagiste, aris­to­cra­tique etc.) et les pro­duc­tions intel­lectuelles, le développe­ment des arts, des sci­ences et tech­niques, bref des savoirs et con­nais­sances ?

    Par exem­ple nous par­lons du “mir­a­cle grec”. Mais celui-ci aurait-il été pos­si­ble sans l’esclavage ? Niet­zsche pen­sait que non…

  6. Bon­jour

    Je me revendique du marx­isme, c’est-à-dire d’un courant de pen­sée qui affirme que les sociétés humaines et leur évo­lu­tion ne s’ex­pliquent pas par l’ac­tion divine, ou même par des « idées » ou des « cul­tures » qui se seraient soudaine­ment emparé, un peu par hasard, de dif­férents groupes humains. Tout au con­traire, les idées et la cul­ture s’ex­pliquent elles-mêmes par l’é­tat des forces matérielles des dif­férentes sociétés et les rap­ports soci­aux qu’elles ont engen­drées. C’est ce un principe qui guide mes recherch­es, comme quand je me suis effor­cé de reli­er les rap­ports hommes-femmes aux struc­tures telles que la divi­sion sex­uée du tra­vail ou la marchan­di­s­a­tion de l’é­conomie, ou d’ex­pli­quer la nais­sance de la richesse (des paiements) par la pro­duc­tion plus mas­sive de cer­tains biens, liée à la séden­tari­sa­tion.

    Je ne sais pas ce que Niet­zsche écrivait sur Athènes, mais voici quelques lignes d’En­gels, extraites de son Anti-Dühring : « Ce fut seule­ment l’esclavage qui ren­dit pos­si­ble sur une assez grande échelle la divi­sion du tra­vail entre agri­cul­ture et indus­trie et par suite, l’a­pogée du monde antique, l’hel­lénisme. Sans esclavage, pas d’É­tat grec, pas d’art et de sci­ence grecs ; sans esclavage, pas d’Em­pire romain. Or, sans la base de l’hel­lénisme et de l’Em­pire romain, pas non plus d’Eu­rope mod­erne. Nous ne devri­ons jamais oubli­er que toute notre évo­lu­tion économique, poli­tique et intel­lectuelle a pour con­di­tion préal­able une sit­u­a­tion dans laque­lle l’esclavage était tout aus­si néces­saire que générale­ment admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire : sans esclavage antique, pas de social­isme mod­erne. »

    Cor­diale­ment

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