Lafitau et la « petite guerre » iroquoise

Avec un peu de naïveté, on pour­rait se dire que plus un peu­ple ou une société sont doc­u­men­tés, plus le con­sen­sus à son sujet est établi, et moins nom­breuses sont les polémiques pour la car­ac­téris­er. Il suf­fit de penser à ce qu’il en est de notre pro­pre société, pour­tant con­nue par des mil­lions de travaux et de don­nées, pour savoir à quoi s’en tenir. On ne s’étonnera donc pas qu’en eth­nolo­gie, les dis­cus­sions (et les polémiques) soient d’autant plus nour­ries que le cas est bien con­nu.

C’est ce qui arrive avec les Iro­quois, ces Amérin­di­ens de la région de Grands Lacs, au con­tact des Blancs dès le XVIe siè­cle, célèbres pour la place a pri­ori éton­nante qu’y occu­paient les femmes ain­si que pour leurs pra­tiques guer­rières. Celles-ci, qui se dou­blaient d’un art de la tor­ture par­ti­c­ulière­ment élaboré, ont fait couler énor­mé­ment d’encre, tant en ce qui con­cerne leur descrip­tion – en par­ti­c­uli­er par les jésuites – que leur analyse con­tem­po­raine.

Out­re la richesse (et donc, par­fois, le car­ac­tère con­tra­dic­toire) de la doc­u­men­ta­tion, la com­préhen­sion de la guerre iro­quoise se heurte à deux dif­fi­cultés. La pre­mière est banale, et touche à l’ensemble des événe­ments soci­aux. Faut-il priv­ilégi­er les fac­teurs prox­i­maux ? Croire les acteurs sur parole, ou se fier à l’idée qu’ils se fai­saient de leurs actes ? Rechercher des déter­mi­na­tions plus pro­fondes, y com­pris en admet­tant que les intéressés pou­vaient ne pas en avoir con­science ? Ces ques­tions, inévita­bles, expliquent que des débats con­tin­u­ent de divis­er les his­to­riens sur des événe­ments aus­si bien con­nus que les deux guer­res mon­di­ales – sans même par­ler d’événements plus actuels.

La sec­onde dif­fi­culté est plus spé­ci­fique au cas iro­quois. Le phénomène guer­ri­er chez ce peu­ple, si sail­lant au XVI­Ie siè­cle où il se con­stitue en puis­sance régionale, brisant ses voisins les uns après les autres, appa­raît au moins pos­si­ble­ment comme un phénomène post-con­tact. Qu’en était-il avant celui-ci ? Dans quelle mesure l’échelle, la nature et le mobile des opéra­tions mil­i­taires iro­quois­es ont-il été affec­tés par la présence occi­den­tale ?

Sans pré­ten­dre évidem­ment clore un débat (ni même pré­ten­dre être un spé­cial­iste de cette ques­tion), je voudrais dans ce bil­let rassem­bler quelques élé­ments.

La pre­mière chose est de dis­cern­er qu’avant le con­tact comme après, il exis­tait man­i­feste­ment deux grands types d’opérations mil­i­taires qui se dif­féren­ci­aient sous bien des aspects. Le jésuite François-Joseph Lafi­tau, bon con­nais­seur de peu­ple chez qui il avait résidé plusieurs années et dont il avait appris la langue, au début du XVI­I­Ie siè­cle.

La guerre peut-être regardée ou comme par­ti­c­ulière quand elle se fait par de petits par­tis, dont il y a presque tou­jours quelqu’un en cam­pagne ; ou comme générale quand ils marchent en corps d’armée et qu’elle se fait au nom de la nation. (p. 167)

La « petite guerre » se décide donc à un niveau élé­men­taire. Les chefs n’ont aucun pou­voir formel pour l’in­ter­dire. S’ils dés­ap­prou­vent une expédi­tion, ne serait-ce que parce qu’elle vise un allié actuel ou poten­tiel, tout au plus peu­vent-ils agir de manière indi­recte, par exem­ple en répan­dant de fauss­es nou­velles. Les effec­tifs engagés sont mai­gres : moins d’une dizaine d’hommes, éventuelle­ment ren­for­cés par quelques indi­vidus des vil­lages qu’ils tra­versent. Ces expédi­tions :

(…) vont porter la guerre chez les peu­ples les plus reculés. Ils fer­ont deux ou trois ans en chemin, et fer­ont deux ou trois mille lieux, à aller et venir pour cass­er une tête, et enlever une chevelure. Cette petite guerre est un véri­ta­ble assas­si­nat et un brig­andage qui n’a nulle apparence de jus­tice, ni dans le motif qui l’a fait entre­pren­dre, ni par rap­port aux peu­ples à qui elle est faite ; ils ne sont seule­ment pas con­nus de ces nations éloignées, ou ne le sont que par les dom­mages qu’ils leur causent, lorsqu’ils vont les assom­mer ou les faire esclaves, presque jusqu’aux portes de leurs palis­sades. Les sauvages regar­dent cela néan­moins comme une belle action. (p. 169)

La mai­greur du butin, qui se lim­ite donc par­fois à un unique scalp, con­straste de manière sai­sis­sante avec l’incroyable investisse­ment des com­bat­tants, qui accom­plis­sent donc des voy­ages au très long cours. En réal­ité, si l’on tue à l’occasion de ce type d’action (ils « cassent la tête aux blessés et à ceux qui ne peu­vent les suiv­re », p. 256), celles-ci ont aus­si – et surtout ? – pour but de ramen­er quelques pris­on­niers. Lafi­tau écrit en effet que de tels actes sont « indis­pens­ables par une de leurs lois fon­da­men­tales » (p. 163) : il faut rem­plac­er les morts, à l’initiative des « mères de cabanes », c’est-à-dire les femmes dirigeant les matrilig­nages. Si une par­tie des pris­on­niers est donc mise à mort dans d’abominables sévices, d’autres sont adop­tés, man­i­feste­ment après une péri­ode plus ou moins longue de mise en dépen­dance. Lafi­tau donne une descrip­tion pleine de nuances :

La con­di­tion d’un esclave à qui l’on donne la vie [à qui on la laisse !, CD] (…) par­mi les Iro­quois et les Hurons, elle est aus­si douce, à pro­por­tion que celle de ceux qu’on jette au feu est cru­elle. Dès qu’il est entré dans la cabane où il est don­né, et où l’on a résolu de le con­serv­er, on détache ses liens (…) Peu de temps après on fait fes­tin à tout le vil­lage pour lui don­ner le nom de la per­son­ne qu’il relève : les amis et les alliés du défunt font aus­si fes­tin en son nom pour lui faire hon­neur : et dès ce moment il entre dans tous ses droits. Si l’esclave est une fille don­née dans une cabane où il n’y ait point de per­son­ne du sexe en état de la soutenir, c’est une for­tune pour cette cabane-là et pour elle. Toute l’espérance de la famille est fondée sur cette esclave, qui devient la maîtresse de cette famille, et des branch­es qui en dépen­dent. Si c’est un homme qui ressus­cite un Ancien, un con­sid­érable, il devient con­sid­érable lui-même, et il a de l’autorité dans le vil­lage s’il sait soutenir par son mérite per­son­nel le nom qu’il prend.

L’intégration sem­ble donc totale : dès lors que le pris­on­nier est adop­té, il devient en apparence un mem­bre de la tribu de plein droit. Les lignes qui suiv­ent tem­pèrent toute­fois sin­gulière­ment cette appré­ci­a­tion :

À la vérité les esclaves, s’ils sont sages, doivent se sou­venir de l’état où ils ont été et de la grâce qu’on leur a faite. Ils doivent se ren­dre agréables par leur com­plai­sance, autrement leur for­tune pour­rait chang­er, même après plusieurs années d’adoption, surtout si les familles où ils sont entrés sont nom­breuses et peu­vent aisé­ment se pass­er d’eux. Mais leurs maîtres, quoiqu’ils sen­tent bien leur supéri­or­ité, ne la leur font point sen­tir, ils s’appliquent au con­traire à leur per­suad­er qu’étant incor­porés dans leurs familles, ils sont les maîtres comme s’ils étaient dans la leur pro­pre, et qu’ils sont entière­ment sem­blables à eux. Quelque­fois même ils leur dis­ent qu’il leur est libre de rester ou de retourn­er dans leur pays : ce par­ti serait néan­moins dan­gereux à pren­dre si on pou­vait le pressen­tir, et leur coûterait infail­li­ble­ment la vie, s’ils avaient le mal­heur d’être pris une sec­onde fois.

On peut donc s’interroger sur le statut exact de ces pris­on­niers qui ne sont frap­pés d’aucun empêche­ment ou même de dépré­ci­a­tion juridique formels, qui jouis­sent en apparence de tous les avan­tages de ce qu’on pour­rait appel­er de manière anachronique une citoyen­neté de plein droit, et qui ne sem­bn­lent pour­tant qu’en sur­sis, toute déloy­auté de leur part pou­vant leur coûter la vie. Quelle que soit la réponse à cette ques­tion dif­fi­cile, Lafi­tau salue la sagesse et l’efficacité de cette poli­tique :

Une con­duite si douce des Iro­quois envers leurs esclaves est l’effet d’une excel­lente poli­tique ; car ces esclaves ne voy­ant presque point de dif­férence entre les Iro­quois naturels et eux-mêmes, ne s’aperçoivent aus­si presque point de leur servi­tude, et ne sont point ten­tés de s’enfuir. Les nations elles-mêmes à qui l’Iroquois fait la guerre ou qui font pressées d’ailleurs par des voisins inqui­ets, ne se sen­tant pas en état de résis­ter aux uns et aux autres, écoutent plus volon­tiers les propo­si­tions que les Iro­quois leur font faire de se don­ner à eux pour ne faire ensem­ble qu’un même peu­ple ; et c’est ain­si que ceux-ci obti­en­nent plus facile­ment les deux points qui leur sont les plus essen­tiels, qui sont de soutenir leurs familles chance­lantes et de grossir leur nom­bre ; ce qui leur donne la supéri­or­ité qu’ils ont depuis si longtemps sur les autres nations. (p. 308–310)

Iro­quois ramenant un pris­on­nier. P.-J.-M. Chau­monot, vers 1666 

Pour en revenir aux salps, le fétichisme qui les entourait était man­i­feste­ment suff­isam­ment puis­sant pour qu’ils soient recon­nus comme le strict équiv­a­lent de l’humain (vivant) auquel ils avaient été pris :

On dis­tribue aus­si en même temps les chevelures, lesquelles tien­nent lieu d’un esclave et rem­pla­cent aus­si une per­son­ne. Ceux qui reçoivent ces chevelures les con­ser­vent avec soin, les sus­pendent quelques temps aux portes de leurs cabanes. Elles s’en font un orne­ment dans les solen­nités publiques, surtout lorsqu’on chante la guerre, et enfin elles les sus­pendent de nou­veau aux portes de leurs cabanes, où le temps achève de les con­sumer. (p. 271)

Si la norme est celle de l’équivalence — un pris­on­nier pour un tué — l’éminence de cer­tains per­son­nages, fussent-ils décédés de mort naturelle, jus­ti­fi­ait qu’il faille plusieurs indi­vidus (ou plusieurs vies) pour les rem­plac­er. Il exis­tait toute­fois une ten­sion entre la volon­té de faire hon­neur aux morts et les risques que celle-ci fai­saient encourir à ceux qui étaient charg­er de ramen­er des pris­on­niers :

On brûle tou­jours deux ou trois esclaves lorsqu’ils sont don­nés pour rem­plac­er des per­son­nes de grande con­sid­éra­tion, quand bien même ceux qu’on rem­place seraient morts sur leur nat­te et de leur mort naturelle. On n’est point sur­pris que ceux à qui on les donne les jet­tent au feu, selon leur expres­sion. Mais après cela il faut que les per­son­nes intéressées se con­tentent ; car l’obligation de rem­plac­er les morts, sub­sis­tant tou­jours dans les enfants par rap­port à la cabane de leurs pères et de leurs tantes, jusqu’à ce qu’on ait don­né la vie à une per­son­ne, qui représente celle qu’on veut ressus­citer. Ceux qui ont cette oblig­a­tion auraient droit de se plain­dre qu’on les ménage peu, puisque pour faire un esclave ils sont oblig­és de courir les risques d’être faits esclaves eux-mêmes, d’être tués ou brûlés, de la même manière dont ils les brû­lent chez eux. (p. 272)

Un des car­ac­tères les plus remar­quables de ces actions était l’attention portée à l’absence de morts par­mi les aggresseurs. Pour le résul­tat final, celle-ci comp­tait autant que la cap­ture de pris­on­niers :

S’il n’y avait eu per­son­ne de tué ou de mort du côté des vain­queurs, comme il arrive sou­vent dans les petits par­tis, qui vont plutôt à la picorée qu’à la guerre, alors l’envoyé, au lieu d’un cri de mort, fait un cri de tri­om­phe, etc. (p. 265)

On notera l’expression d’une justesse sai­sis­sante : ces groupes « vont plutôt à la picorée qu’à la guerre ». Ces actions, n’ont en effet pas pour but de soumet­tre l’adversaire, de l’obliger à accom­plir notre volon­té, comme l’écrivait Clau­se­vitz. Il s’agit sim­ple­ment d’effectuer sur lui un prélève­ment – en quelque sorte, on est aus­si loin de la guerre qu’une sim­ple attaque de banque l’est d’une con­fis­ca­tion des étab­lisse­ments financiers décrétée à l’échelle nationale. Dans les ter­mes de la clas­si­fi­ca­tion que j’ai com­mencé à expos­er précédem­ment, si l’acte est bien uni­latéral, il n’est pas réso­lu­tif : il n’a pas pour objec­tif de ramen­er la paix (ou la con­corde) aux con­di­tions de celui qui en prend l’initiative. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une petite guerre, puisqu’il ne s’agit pas d’une guerre du tout.

Je ter­min­erai ce bil­let par un pas­sage où Lafi­tau se livre à un exer­ci­ce d’ethnologie inver­sée fort instruc­tif. Après avoir rap­pelé l’étonnement qui saisit un Européen face à cette cul­ture mar­quée par la facil­ité avec laque­lle un dif­férend bénin, voire un sim­ple malen­ten­du, entre mem­bre de deux tribus, devient une ques­tion d’honneur jus­ti­fi­ant le recours aux armes, il pour­suit :

Ils ne sont pas moins éton­nés de cette indif­férence que les Européens ont pour ceux de leur nation, du peu de cas qu’ils font de la mort de leurs com­pa­tri­otes tués par leurs enne­mis. Chez eux un homme seul tué par une nation dif­férente de la leur com­met les deux nations et cause une guerre. Par­mi les Européens, la mort de plusieurs des leurs ne paraît intéress­er per­son­ne. Ils ont vu sur cela des exem­ples d’une insen­si­bil­ité qui les a sur­pris, et qui leur a inspiré pour nous de l’indignation et du mépris. Ils se sont offerts eux-mêmes à venger les Français, qui ne parais­saient pas touchés du mas­sacre de leurs frères et de leurs conci­toyens assas­s­inés par d’autres nations sauvages. On n’a rien eu à répon­dre à leurs propo­si­tions, et ils en ont été scan­dal­isés. (p. 291)

À suiv­re, avec la « grande » guerre…

12 commentaires

  1. Ce n’est pas grave, j’at­tendrai. Et je ne doute pas que ces bil­lets seront aus­si intéres­sants que bien d’autres 🙂

  2. Sur la gravure « Iro­quois ramenant un pris­on­nier », le per­son­nage de droite porte bien une sorte de fusil ?

    1. Tout à fait. Ces descrip­tions pic­turales sont postérieures au con­tact avec les Occi­den­taux, et les Iro­quois pos­sè­dent donc doré­na­vant des armes à feu.

    2. Intéres­sant. Cela éclaire un peu la dis­cus­sion d’il y a quelques semaines sur la com­para­i­son des ver­tus de l’arc et des armes à feu pré-mod­ernes, non ?

    3. Ceci alors même que les Iro­quois ne dis­po­saient pas du sys­tème tech­nique per­me­t­tant d’être autonomes dans l’u­til­i­sa­tion des armes à feu (j’imag­ine qu’ils ne fab­ri­quaient pas leur poudre et leurs muni­tions eux-mêmes ?).

    4. Vous avez rai­son, Antoine : cela éclaire un peu. Quoiqu’il y ait d’autres raisons pos­si­bles que la sim­ple effi­cac­ité, pour préfér­er le fusil à l’arc. Par exem­ple, le pres­tige qui s’at­tache à une arme spec­tac­u­laire et importée, prob­a­ble­ment coû­teuse.
      Je dis­ais juste que le grand arc anglais util­isé en ter­rain décou­vert et par des grandes for­ma­tions d’archers tirant de façon coor­don­née (ce qui n’est pas du tout com­pa­ra­ble à ce qui se pas­sait chez les Iro­quois) était resté très longtemps le plus effi­cace. Et que cette effi­cac­ité résidait moins dans l’ob­jet lui-même (admirable par ailleurs) que dans l’or­gan­i­sa­tion mil­i­taire, et plus large­ment sociale, qui avait per­mis l’ex­ploita­tion max­i­male de cet objet.
      M. G.

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