Une classification des buts de guerre

K. von Clause­witz

Je n’ou­blie pas la dis­cus­sion avec Jürg Hel­bling, à qui je répondrai dans les meilleurs délais, mais chaque chose en son temps : pour l’heure, je remets une fois encore sur le méti­er la ques­tion de la clas­si­fi­ca­tion des con­flits col­lec­tifs armés. Depuis plusieurs mois, j’ai déjà esquis­sé plusieurs ten­ta­tives en ce sens, qui ont don­né lieu à de rich­es dis­cus­sions – le lecteur intéressé pour­ra aisé­ment retrou­ver les bil­lets con­cernés. Pour clore en beauté (?) cette année 2022, je tente donc d’a­vancer d’une case sans revenir explicite­ment sur cha­cun des points en débat, ce qui serait un tan­ti­net fas­ti­dieux, mais en lis­tant les aspects qui me sem­blent impor­tants. Même si elle est un peu aride, cette forme aura je l’e­spère le mérite de la clarté.

1. Questions de classification

  1. La clas­si­fi­ca­tion des con­flits doit s’ef­fectuer selon leurs buts et non selon leur forme mil­i­taire (raids, batailles rangées, ou autres…) – le mélange de ces deux approches con­stitue une erreur fréquente.
  2. La notion de but (ou de motif) révèle rapi­de­ment une dou­ble dimen­sion. D’une part, celle qui relève de la nature du but pour­suivi, d’autre part celle qui touche à l’am­pleur que l’on souhaite don­ner au con­flit. Ain­si que l’ex­pli­quait bien Tes­tart dans son man­u­scrit inédit sur le poli­tique, il existe des « engage­ments à final­ité lim­itée » – cette lim­ite ne provenant pas des con­traintes liées à un rap­port de force insuff­isam­ment favor­able, mais étant intrin­sèque­ment liée aux moti­va­tions elles-mêmes. L’ex­em­ple prin­ceps est fourni par les con­flits de vengeance : dans leur ver­sion illim­itée, ils peu­vent aller jusqu’à l’ex­ter­mi­na­tion de l’ad­ver­saire. Dans leur ver­sion lim­itée qu’est le feud, ils visent à tuer un nom­bre déter­miné d’in­di­vidus afin de rétablir un équili­bre des pertes. Or on retrou­ve cette dichotomie entre con­flits à final­ité lim­itée et con­flits sans lim­ites a pri­ori pour d’autres objec­tifs que la vengeance.
  3. Point de vocab­u­laire : le terme de « con­flits » est suff­isam­ment général pour englober les deux caté­gories. Le terme de « guerre », pour sa part, devrait être réservé aux con­flits sans lim­ites a pri­ori (le feud n’est pas une guerre). Je ne vois aucun mot qui puisse rem­plac­er les « engage­ments à final­ité lim­itée ». Je me demande cepen­dant si le terme d’ « engage­ment » ne rabat pas un peu trop le pro­pos sur les opéra­tions mil­i­taires stric­to sen­su. Comme le soulig­nait B. Boulestin, le feud et la guerre ne sont pas en eux-mêmes des formes d’af­fron­te­ments, mais des états, des sit­u­a­tions d’hos­til­ité, qui induisent ces affron­te­ments. Ma préférence irait donc à une locu­tion telle que « con­flits à final­ité (ou à portée) lim­itée ».
  4. La clas­si­fi­ca­tion des objec­tifs des con­flits n’est pas une clas­si­fi­ca­tion des con­flits eux-mêmes ; elle n’en est que le néces­saire préablable. Pour employ­er une métaphore, la pre­mière est à la sec­onde ce que l’atome est à la molécule. C’est un aspect qui a sus­cité beau­coup de réac­tions lors des précé­dents bil­lets, mais qui relève, me sem­ble-t-il, d’une ques­tion de méth­ode. Dans la réal­ité se mêlent volon­tiers, et de manière com­plexe, plusieurs objec­tifs. Cer­tains seront prin­ci­paux, d’autres sec­ondaires. Cer­tains seront avoués, d’autres plus ou moins cachés, d’autres encore ne seront que des pré­textes. Tout cela est absol­u­ment incon­testable, mais le prob­lème est que pour pou­voir men­er l’analyse au niveau où les phénomènes se man­i­fes­tent, c’est-à-dire au niveau de cette com­plex­ité, il faut com­mencer par la men­er au niveau le plus sim­ple, c’est-à-dire à celui de ses élé­ments con­sti­tu­ants. C’est ce que je tente de faire ici.
  5. L’in­ven­taire des buts de guerre soulève la ques­tion des guer­res qu’A. Tes­tart appelle « poli­tiques » : celles qu’un État mène con­tre un autre. Ce type d’ob­jec­tif soulève un prob­lème par­ti­c­uli­er ; on imag­ine mal, en effet, qu’il puisse con­stituer un but en soi. Quand un État en com­bat en autre, c’est tou­jours en vue d’obtenir autre chose : des ressources, bien sûr, mais aus­si de la puis­sance poli­tique… dont on peut se deman­der si elle est autre chose que la garantie de ressources présentes et futures (une affaire d’œuf et de poule, en quelque sorte). Bref, les guer­res poli­tiques sont fort dif­fi­ciles à inté­gr­er dans une clas­si­fi­ca­tion générale. A. Tes­tart, non sans quelques hési­ta­tions, en fai­sait une caté­gorie à part ; je me demande si elles ne con­stitueraient pas plutôt une dimen­sion sup­plé­men­taire qui se super­poserait à celles que j’ex­pose ici. Quoi qu’il en soit, et à mon grand regret, je con­sid­ère pour le moment ce dossier comme ouvert et non résolu.
  6. Sur les bases précé­dentes, la prin­ci­pale dif­fi­culté con­cerne le traite­ment de phénomènes divers, qui pos­sè­dent une cer­taine cohérence d’ensem­ble, et dont le plus con­nu est ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er la « chas­se aux têtes ». Selon quels critères, en effet, clas­si­fi­er de tels objec­tifs, que l’on retrou­ve par exem­ple chez les célèbres Jivaros, ou par­mi dif­férents peu­ples néo-guinéens, tels les Asmats ? Un con­flit pour­suivi dans ce but entre néces­saire­ment dans la caté­gorie glob­ale des con­flits pour l’ap­pro­pri­a­tion de ressources. Il pose toute­fois un prob­lème spé­ci­fique, dans la mesure où si l’on voit bien l’u­til­ité de faire main basse sur des métaux pré­cieux, des ter­ri­toires, des esclaves ou des femmes, on voit net­te­ment moins celle de ris­quer sa vie pour ramen­er des têtes ou des dents. Dès lors, il serait ten­tant de din­stinguer entre ressources réelles ou imag­i­naires.
    Une telle dis­tinc­tion n’est pas dénuée de per­ti­nence : on peut soutenir qu’il y a une dif­férence entre se pro­cur­er de véri­ta­bles ressources, qui vont donc con­tribuer à aug­menter objec­tive­ment la force de ceux qui les acquièrent, et des ressources qui n’en pos­sè­dent que le nom, et qui n’ap­porteront aucun effet. Cepen­dant, une telle option reviendrait à mélanger deux niveaux d’analyse. De même que chez nous, pour l’analyse de la valeur ajoutée, l’analyse économique ne dis­tingue pas entre pro­duc­tions utiles ou nuis­i­bles, on ne voit guère pourquoi, dans les con­flits visant à s’ap­pro­prier des ressources, on devrait, en quelque sorte de l’ex­térieur, faire le tri entre ressources vraies et fauss­es. Du point de vue de ceux qui les con­voitent, et donc des logiques sociales qui sont à l’œu­vre, ces ressources sont toutes « vraies », et à ce niveau de l’analyse, c’est cela qui compte. Ceci appa­raît d’au­tant plus claire­ment que l’on pense non plus à des sub­stances organiques telles que des têtes, mais par exem­ple à l’ocre : faudrait-il le traiter dif­férem­ment, par exem­ple, d’autres biens matériels, au motif que son util­ité con­cerne des céré­monies religieuses ? Au demeu­rant, on ne se demande générale­ment guère en quoi des biens de luxe ou de pres­tige sont réelle­ment des ressources. Pour­tant, ce sont les buts de pil­lage les plus banals de tous, qui sont rarement employés à des fins pro­duc­tives…
    Aus­si, l’ap­proche pro­posée ici con­siste à dis­tinguer les ressources selon leur nature, dans la mesure où cette nature induit des logiques sociales ou mil­i­taires spé­ci­fiques. Ain­si, on doit dis­tinguer, par exem­ple, les ressources humaines des ressources non humaines : l’ap­pro­pri­a­tion des pre­mières sup­pose néces­saire­ment un exer­ci­ce vic­to­rieux de la force (pour sim­pli­fi­er, une défaite mil­i­taire). Au sein des ressources non-humaines, l’ap­pro­pri­a­tion de celles qui sont mobil­ières peut s’ef­fectuer sans mod­i­fi­ca­tion des peu­ple­ments ; inverse­ment, la main­mise sur des ressources immo­bil­ières (ter­res, mines, lieux de pêche) sup­pose des déplace­ments de pop­u­la­tion ou, à tout le moins, une prise de con­trôle poli­tique des habi­tants. Au sein des ressources d’o­rig­ine humaine, il faut impéra­tive­ment dis­tinguer celles qui sup­posent la mise à mort de l’in­di­vidu de celles qui exi­gent au con­traire qu’il reste vivant. Dans ce dernier cas de fig­ure, il peut être inté­gré comme esclave ou en tant que mem­bre de plein droit de la société vic­to­rieuse, avec tout le gamme des com­bi­naisons inter­mé­di­aires entre ces deux options. Insis­tons sur le fait qu’au sein des ressources sup­posant par essence la mise à mort de l’en­ne­mi, il n’y aurait en revanche aucun sens à opér­er une dis­tinc­tion selon les dif­férentes par­ties du corps con­cernées. Une telle clas­si­fi­ca­tion ne recou­vri­rait pas des logiques sociales : on pour­rait fort bien vouloir pour les mêmes raisons quérir ici des têtes et là des pieds, de même qu’on peut vouloir quérir des têtes ici et là pour des raisons dif­férentes.
  7. Voici donc une propo­si­tion de clas­si­fi­ca­tion. Les men­tions portées dans les deux colonnes de droite ne pré­ten­dent évidem­ment pas à l’ex­haus­tiv­ité : comme je le dis­ais plus haut, bien des con­flits cor­re­spon­dent à une com­bi­nai­son plus com­plexe de motifs. Mais ces élé­ments, bien con­nus en eth­nolo­gie, représen­tent en quelque sorte des formes pures, qui aident à fix­er les idées.

    2. Quelques points supplémentaires

    a. Richesse et appropriation de ressources

    On a ten­dance à penser (c’é­tait mon cas en entre­prenant cette recherche) que la richesse, définie de manière rigoureuse, joue un rôle cru­cial dans les buts de guerre ; en gros, que les con­flits pour les ressources appa­rais­sent avec la richesse. Plus je lis, et plus cette idée me sem­ble fausse, dans les deux sens – ou en tout cas, elle ne me paraît juste que de très loin. Pour com­mencer, il existe des sociétés sans richesse (le monde I d’A. Tes­tart) dans lesquelles l’ac­qui­si­tion de ressources fait par­tie des buts de guerre. C’est par exem­ple le cas chez les Andamanais, où on lit sous la plume de Man (1886 : 383) que :

    La pro­priété du vain­cu est traitée sans guère de for­mal­ités : tout ce qui est trans­portable est appro­prié, et tout le reste est endom­magé ou détru­it.

    Inverse­ment, même dans les sociétés du monde II, où la richesse con­naît déjà un développe­ment cer­tain, je suis frap­pé par la place rel­a­tive­ment sec­ondaire, pour ne pas dire acces­soire, qu’elle occupe dans les buts de guerre. Je suis évidem­ment loin d’avoir fait le tour du monde, mais dans des aires telles que l’A­ma­zonie ou la Nou­velle-Guinée, on est plutôt frap­pé par le fait que les con­flits restent dom­inés par les ques­tions de ressen­ti­ment plutôt que par l’ap­pât du gain. C’est aus­si val­able, par exem­ple, chez les Iro­quois, où domine la guerre de cap­ture – avec un esclavage présent, mais sem­ble-t-il assez peu dévelop­pé. Tout se passe donc comme si la richesse avait tardé à pren­dre dans les buts de guerre l’im­por­tance qu’elle pou­vait avoir dans la société. Si mon impres­sion est jus­ti­fiée, il y a là un para­doxe assez intri­g­ant.

    b. La chasse aux têtes existe-t-elle ?

    Une tête chas­sée
    chez les Munduru­cu (Ama­zonie)

    La ques­tion pour­ra paraître provo­ca­trice, voire pure­ment rhé­torique, tant il est évi­dent que de nom­breux peu­ples ont décapité leurs enne­mis. En réal­ité, le prob­lème est de savoir s’il existe un phénomène spé­ci­fique autour de cette cou­tume (et d’elle seule). A. Tes­tart avait com­mencé à réfléchir à la ques­tion, en dis­tin­guant soigneuse­ment les cas où la décap­i­ta­tion est un sim­ple sous-pro­duit d’un affron­te­ment qui exis­terait indépen­dam­ment d’elle, de celle où elle con­stitue le but des opéra­tions mil­i­taires. C’est seule­ment dans cette sec­onde con­fig­u­ra­tion qu’il con­ve­nait selon lui de par­ler de chas­se aux têtes. Dans le pre­mier cas, les têtes n’é­taient rien de plus que des trophées – des pris­es dont leur auteur pou­vait s’enorgueil­lir et tir­er du pres­tige, voire de sim­ples moyens d’at­tester la mort de leur pro­prié­taire. Cepen­dant, une fois le phénomène restreint à cette déf­i­ni­tion, il faut se deman­der d’une part si on ne con­tin­ue pas à inclure, sous un même cha­peau, des réal­ités dif­férentes, d’autre part si l’on n’a pas écarté des phénomènes qui relèvent pour­tant de la même nature.

    Dans la pre­mière caté­gorie, si l’on prend l’ensem­ble des cas où les têtes con­sti­tu­aient bel et bien le but des opéra­tions, il existe au moins une sit­u­a­tion lim­ite : celle des Bugkalot de l’île de Luzon, où l’acte de la prise de la tête se con­fondait lit­térale­ment avec l’ex­er­ci­ce du feud, comme l’indiquent les dif­férents textes, fort détail­lés, que l’on pos­sède sur le sujet. Ain­si, par exem­ple :

    Tout comme la plu­part des groupes de chas­seurs de têtes d’Asie du sud-est, les Bugkalot con­sid­èrent la chas­se aux têtes comme une source de fer­til­ité, de bien-être, de vital­ité et de renou­veau (M. Ros­al­do 1977, 1980 ; R. Ros­al­do 1986). Cepen­dant, ce n’est pas parce qu’en prenant les têtes, on acquiert la « sub­stance de l’âme » ou « l’âme-sub­stance » des vic­times (Kruyt 1906, cité par Need­ham 1976). En fait, les Bugkalot con­stituent un cas excep­tion­nel en ce qui con­cerne le traite­ment de la tête. La tête coupée, en plus de ne pas con­stituer l’élé­ment cen­tral ou le sym­bole dom­i­nant du rit­uel de la chas­se aux têtes, n’est même pas ramenée au campe­ment, mais sim­ple­ment jetée au sol et lais­sée là. Les Bugkalot expliquent la chas­se aux têtes non par les croy­ances spir­ituelles ou la cos­molo­gie, mais par les désirs des hommes qui (à cause d’une insulte, d’un cha­grin ou d’un sen­ti­ment d’i­nadap­ta­tion de leur jeunesse) ont ressen­ti un « poids » dont ils se débar­rasseraient dans leur « cœur » en jetant la tête coupée. On dit qu’une chas­se à la tête réussie « allège » des pen­sées trou­bles et per­tur­bées, et pro­cure aux tueurs, ain­si qu’à la com­mu­nauté dans son ensem­ble, via la célébra­tion, une énergie et une vital­ité renou­velées (M. Ros­al­do 1977, 168).

    On est donc claire­ment devant un cas-lim­ite. Mais le prob­lème le plus grave que pose la « chas­se aux têtes » est d’ex­clure une série de pra­tiques qui, du point de vue de leur sig­ni­fi­ca­tion sociale, procè­dent claire­ment de la même logique. Ain­si, par exem­ple, les Yagua, qui « chas­saient » non les têtes, mais les dents, et sur lesquels Chaumeil (1985) écrit :

    [Les Yagua] ne rame­naient jamais au vil­lage, ni les corps lais­sés sur place, ni les têtes sec­tion­nées de leurs enne­mis qu’ils cuisi­naient sur le chemin du retour pour en extraire les dents. Les lieux de cuis­son des têtes étaient d’ailleurs tenus dans le plus grand secret et le retour était accom­pa­g­né d’une chas­se col­lec­tive de plusieurs jours qual­i­fiée d’ex­trême­ment pro­duc­tive, en tout cas sans com­mune mesure avec les chas­s­es habituelles. (…) Nous savons par ailleurs que les épous­es des guer­ri­ers por­taient tout spé­ciale­ment les cein­tures de dents au moment des semailles pour, dis­ait-on, favoris­er là crois­sance du man­ioc et des plan­tains. (…) Les dents sont donc le siège d’une « force vitale », appelée harie, dont tout indi­vidu est doté. La cou­tume qui con­sis­tait à extraire les dents des enne­mis tués au com­bat pou­vait alors s’in­ter­préter comme l’ap­pro­pri­a­tion d’une force vitale exo­tique, ou si l’on veut, comme la dis­so­lu­tion d’une force équiv­a­lente chez l’en­ne­mi, donc visant à l’af­faib­lir. (p. 151–152)

    En fait, et même s’il serait beau­coup trop long de jus­ti­fi­er ici cette propo­si­tion, je crois pou­voir affirmer que der­rière l’ensem­ble des cou­tumes de chas­se « aux têtes » ou à d’autres par­ties du corps, et quelles que soient les vari­a­tions locales des croy­ances sur les béné­fices que ce butin est cen­sé apporter (iden­tités ; fer­til­ité ; « âme » sup­plé­men­taire) il y a la fétichi­sa­tion d’une réal­ité : celle d’un monde sans crois­sance économique ni démo­graphique per­cep­ti­ble, qui engen­dre dans cer­taines cul­tures l’idée que la seule manière de ren­forcer la vie chez soi est de capter et de s’ap­pro­prier la vie ailleurs. Si j’ai rai­son, alors il con­vient de ranger dans une seule est même caté­gorie, celle de la cap­ta­tion de sub­stances vitales effi­cientes, l’ensem­ble de ces pra­tiques, quelle que soit la par­tie du corps qui a été fétichisée à cette fin.

    c. Encore quelques éléments pour terminer

    Un guer­ri­er aztèque
    représen­té dans un Codex (vers 1550)

    Ce bil­let est déjà bien long, mais je dois ajouter quelques pistes sup­plé­men­taires pour ter­min­er. Pour com­mencer, à pro­pos de la « guerre fleurie » des Aztèques, qui cap­turaient des pris­oniers vivants, dans le but de les sac­ri­fi­er en bonne et due forme pour recharg­er l’U­nivers en énergie et retarder sa fin.

    Du point de vue de la sym­bol­ique mise en oeu­vre, cette guerre pos­sède une indé­ni­able prox­im­ité avec la cap­ta­tion de sub­stances vitales effi­cientes : le fait que dans un cas, on tue sur place pour ne ramen­er que le morceau choisi et que dans l’autre, on ramène le pris­on­nier vivant afin de le tuer de manière à obtenir l’ef­fet voulu n’est qu’un détail de forme. Il y a der­rière les deux cou­tumes la même idée que la vie de l’en­ne­mi, sous la forme matérielle de telle ou telle organe ou sub­stance, est un ingré­di­ent indis­pens­able pour que se per­pétue la vie chez soi. La dif­férence frap­pante tient avant tout à l’échelle des opéra­tions. Partout ailleurs, la cap­ta­tion de sub­stances vitales effi­cientes s’ef­fectue sur une échelle lim­itée : on tue un indi­vidu, au plus une maison­née ou quelques mem­bres d’un vil­lage. Chez les Aztèques, la tuerie prend des por­por­tions véri­ta­ble­ment stupé­fi­antes : les his­to­riens sem­blent s’ac­corder sur le fait que l’in­au­gu­ra­tion du Grand tem­ple de Mex­i­co-Tenochti­t­lan, on exé­cu­ta 80 000 per­son­nes !

    Ce change­ment d’échelle tient évidem­ment au fait que les Aztèques étaient organ­isés en État, et pos­sé­dait donc une puis­sance mil­i­taire hors du com­mun avec des sociétés telles que les Jivaro ou les Asmats. Mais il y a aus­si, me sem­ble-t-il, une autre dimen­sion tout aus­si impor­tante : c’est que partout, la cap­ta­tion de sub­stances vitales effi­cientes s’or­gan­ise autour de l’idée que chaque tête, dent, etc. prise va con­tribuer à la crois­sance ou à l’i­den­tité d’un indi­vidu par­ti­c­uli­er. Tout comme dans le feud, on lim­ite le nom­bre de vic­times du fait même que le but con­siste à équili­br­er des pertes, dans la chas­se aux têtes, on ne tue que dans la mesure où l’on doit « appro­vi­sion­ner » un nom­bre restreint et iden­ti­fié d’in­di­vidus. Avec les Aztèques, ce qui change, c’est aus­si que l’én­ergie vitale n’est pas directe­ment trans­férée de l’en­ne­mi au vain­queur ; elle prend désor­mais le chemin d’un sac­ri­fice, en étant affec­tée à un troisième acteur (les dieux, le cos­mos) virtuelle­ment insa­tiable. C’est aus­si cette par­tic­u­lar­ité idéologique qui ouvre la porte à des sac­ri­fices tou­jours plus nom­breux, menés sans doute aux dépens d’une « bonne ges­tion » de leur supéri­or­ité mil­i­taire et économique et qui a prob­a­ble­ment con­tribué à leur perte.

    Restent encore deux ques­tions sans réponse. La pre­mière, qui intriguait déjà Alain Tes­tart, est de com­pren­dre pourquoi la chas­se aux têtes (et, plus générale­ment la cap­ta­tion de sub­stances vitales effi­cientes) sem­ble se con­cen­tr­er sur le monde II et être virtuelle­ment absente des sociétés sans richesse – alors même que, si j’ai vu juste sur l’o­rig­ine du phénomène, les mêmes caus­es auraient dû pro­duire, au moins par endroits, les mêmes effets. La sec­onde ques­tion tient à l’ab­sence assez curieuse, dans ce com­plexe de croy­ances, du can­ni­bal­isme. Finale­ment, on favorise la vie chez soi en incor­po­rant l’en­ne­mi de divers­es manières pos­si­bles au tra­vers de rit­uels com­pliqués, ces rit­uels inclu­ent par­fois, à titre acces­soire, des actes de cani­bal­isme, mais à ma con­nais­sance, nulle part on n’a observé une cou­tume con­sis­tant à favoris­er sa pro­pre exis­tence de la manière la plus directe qui soit, c’est-à-dire en con­sid­érant que l’essen­tiel était d’ingér­er l’en­ne­mi.

16 commentaires

  1. Hel­lo,

    Je n’avais pas rou­vert ce dossier depuis les derniers billets/​échanges sur le sujet, et j’ai relu pour me rafraîchir la mémoire les­dits bil­lets et échanges, ain­si que les réflex­ions que j’avais notées. Il faudrait vrai­ment que je trou­ve le temps de me plonger dans l’affaire : j’ai la sen­sa­tion qu’il y a quelques pistes qui ont été dis­cutées et qui sont bonnes, mais qu’il y a plein de choses qui ne col­lent pas. En atten­dant, quelques remar­ques sur la propo­si­tion en l’état, comme ça, en vrac et sans exhaus­tiv­ité :
    — L’opposition limité/​non lim­ité traduit sûre­ment une réal­ité, mais j’avais déjà cri­tiqué les appel­la­tions et je per­siste : elles sont trop peu pré­cis­es pour être opérantes.
    — Il y avait eu de nom­breuses remar­ques sur la ques­tion des objectifs/​motifs/​buts/​causes, et elles me sem­blent en par­tie tou­jours val­ables. Tu dis que ces remar­ques por­taient sur la forme (méth­ode) plus que sur le fond, c’est par­tielle­ment vrai, mais même si l’on s’en tient à la forme tout n’est pas réglé. Sur le fond, je ne suis tou­jours pas con­va­in­cu que le but soit la meilleure clé d’entrée pour une clas­si­fi­ca­tion des con­flits.
    — Pour moi, le but poli­tique ça n’existe pas : « poli­tique » cor­re­spond à une autre clé de clas­si­fi­ca­tion, rai­son pour laque­lle ça ne peut pas ren­tr­er dans celle-là (réflex­ion en cours…).
    — Il ne faut pas con­fon­dre ressource et richesse. Il n’y a aucune rai­son de penser que les con­flits sur les ressources nais­sent avec la richesse. Par con­tre, c’est un tru­isme, il ne peut pas y avoir de con­flits pour des richess­es dans le monde I, quand bien même y a‑t-il dans ce monde des con­flits pour les ressources (j’ai écrit là-dessus dans le papi­er sur le Méso). D’où, je per­siste là encore, si on veut class­er sur les buts (et même autrement), oui, la richesse joue un rôle cru­cial.
    — Dans le tableau :
    • Où trou­ve-t-on des con­flits dont le but serait d’intégrer des êtres vivants par adop­tion ou mariage ? C’est une vraie ques­tion, car pour moi c’est tou­jours une con­séquence sec­ondaire.
    • La guerre fleurie est dans la mau­vaise colonne : c’est un exem­ple type de con­flit que l’on classerait lim­ité selon ce critère.
    • Qu’est-ce qui jus­ti­fie de met­tre la guerre fleurie dans les sub­stances vitales effi­cientes plutôt que dans les êtres vivants, et notam­ment dans la mise en dépen­dance ? Pour moi, il n’y a pas de rai­son pour priv­ilégi­er un choix par rap­port à un autre, et ça révèle toute l’ambiguïté de la clas­si­fi­ca­tion en l’état (présence de caté­gories non exclu­sives…).

    1. Hel­lo

      Je me demandais bien quand tu allais dégain­er ;-). Pour répon­dre pêle-mêle :
      – si on ne clas­si­fie pas les con­flits armés par leurs buts, quel autre critère sug­gères-tu ? Je n’en vois que deux pos­si­bles : la forme des opéra­tions mil­i­taires, ou le type de société con­cernée. Dans les deux cas, ça ne me sem­ble men­er nulle part…
      – lim­ité /​non-lim­ité, oui, ce n’est pas génial, mais l’idée tourne bien autour de cela (sachant qu’il s’ag­it sans doute autant d’une gra­da­tion que d’une vraie oppo­si­tion de nature, et qu’il y a des cas inter­mé­di­aires). « Portée cir­con­scrite » ?
      – ressource et richesse, je con­tin­ue à tiquer. D’une part parce que même dans le monde I, il existe une forme de richesse (celle que j’ap­pelle « élé­men­taire »). Et que les Andamanais, par exem­ple, pil­lent à l’oc­ca­sion, même si cela ne sem­ble jamais être l’ob­jec­tif prin­ci­pal. Et d’une manière générale, qu’on s’empare d’ob­jets, de ter­res ou d’hu­mains qu’on ne va pas reven­dre, ou qu’on s’en empare avec la pos­si­bil­ité, voire la volon­té, de les reven­dre, qu’est-ce que cela change sur le fond ? Donc peut-être que je passe à côté d’un truc, mais pour le moment, tout ce que je peux tir­er de mes lec­tures c’est que les con­flits à pro­pos des ressources économiques (qu’il s’agisse de richess­es ou non) sont (très) rares dans le monde I, et qu’ils se dévelop­pent pro­gres­sive­ment dans le monde II — où ils se super­posent aux con­flits pour d’autres buts qui con­tin­u­ent d’y exis­ter, voire d’y domin­er.
      – « Où trou­ve-t-on des con­flits dont le but serait d’intégrer des êtres vivants par adop­tion ou mariage ? ». Euh… là où c’est écrit en toutes let­tres dans le tableau ? 😉
      – Pour la guerre fleurie, en fait, il y a divers­es ver­sions selon ce qu’on lit (et sans doute faudrait-il la posi­tion­ner à cheval sur les deux colonnes). Il y a certes des cas où elle entre dans le cadre lim­ité, mais j’ai aus­si vu des textes affir­mant qu’à l’oc­ca­sion de batailles à grande échelle, on s’ef­forçait de faire le plus de pris­on­niers pos­si­ble (et pour sac­ri­fi­er ensuite 80 000 per­son­nes, de toute façon, il ne faut pas mégot­er sur les cap­tures !)
      – La guerre fleurie vise claire­ment à obtenir de la matière sac­ri­fi­cielle. Les gens sont ramenés vivants dans l’u­nique but d’être sac­ri­fiés et, durant le temps de leur déten­tion, on n’en tire pas de prof­it économique (et on ne les adopte pas, sinon sous une forme très métaphorique). Bref, le mode sac­ri­fi­ciel exige que l’acte soit un peu dif­féré par rap­port à la cap­ture, mais à mon avis il n’y a en l’oc­cur­rence aucune ambi­gu­i­té, ni aucun recou­vre­ment (et je le répète, cela pour­rait être le cas, parce que la liste pro­posée inven­to­rie des motifs que les sit­u­a­tions con­crètes peu­vent fort bien com­bin­er de manière plus com­plexe).
      Et avec un peu d’a­vance : bonne année !

    2. Ces temps-ci, je suis long à la détente 😉 !
      – Critère :
      Je suis d’accord avec toi sur le fait que la forme des opéra­tions ou le type de société ne peu­vent pas fonc­tion­ner. Mais il y a peut-être autre chose à voir. Pour l’instant, rien de con­cret, je ne fais qu’y réfléchir.
      – Limité/​non lim­ité :
      On peut laiss­er cette ques­tion de côté pour l’instant dans la mesure où on a l’idée. Je me demande si l’opposition n’en reflète pas une plus fon­da­men­tale.
      – Ressource/​richesse :
      Nous avons man­i­feste­ment là un point de désac­cord, mais qu’il va vrai­ment fal­loir éclair­cir, parce que ça con­di­tionne beau­coup de choses. Tout dépend de ce qu’on appelle richesse. Je suis d’accord qu’il y a de la richesse dans le monde I, tout comme il y a une richesse naturelle de cer­tains ter­ri­toires. Mais il n’empêche que si on par­le de richesse sociale­ment utile, au sens de Tes­tart ou au tien, de celle des mon­des II et III, donc, une ressource n’est pas équiv­a­lente à une richesse. Pour moi, dif­férenci­er non seule­ment change sur le fond, mais est à pro­pre­ment par­ler fon­da­men­tal. Et sinon, les Andamanais ils pil­lent des ressources ou de la richesse, puisque sociale­ment ils n’en font rien 😉 ?
      – Con­flits d’intégration :
      Oui, j’ai bien vu que c’était dans le tableau, juste­ment. Mais ça existe en vrai ? Tu as des sources ?
      – Guerre fleurie :
      • De ce que je con­nais de la guerre fleurie par les spé­cial­istes du coin qui ont écrit dessus, et il sem­ble qu’elle soit très bien doc­u­men­tée, elle a toutes les car­ac­téris­tiques de quelque chose de lim­ité. La dif­férence est d’autant plus fla­grante que les Aztèques fai­saient aus­si de « vraies » guer­res, et que ce n’était pas du tout pareil. Après, qu’ils aient par­fois cap­turé des cen­taines de pékins, c’est autre chose : il ne faut pas con­fon­dre le type de con­flit et son ampleur.
      • Si tu ne vois pas où est le prob­lème, il y a un prob­lème 😁. D’abord, tu pars du principe que guerre fleurie et chas­se aux têtes sont dans la même case. C’est pos­si­ble (et tu sais que per­son­nelle­ment je le pense aus­si), mais ça reste encore à argu­menter plus avant (il y a du pour, mais aus­si du con­tre). Mais si tu es objec­tif, tu ne peux pas faire autrement, selon ton critère, de class­er les cap­tifs de la guerre fleurie dans les êtres vivants. C’est avec ce qu’on en fait après que ça se sub­di­vise (et là, je veux bien faire une troisième caté­gorie, encore qu’il n’est mar­qué nulle part que la dépen­dance doive être de nature économique). Le souci, en fait, c’est que tu sub­di­vis­es les humains en deux caté­gories, mais avec des critères dif­férents. L’opposition ne devrait pas être « sub­stance vitale » (ce à quoi va servir ce que tu récupères) vs « vivant » (ce que tu récupères), mais soit « par­tie d’humain mort » vs « humain vivant » (ce que tu récupères) soit « sub­stance vitale » vs « autre » (ce à quoi ça sert).
      Et bonne année aus­si !

    3. Com­mençons par le plus facile : les guer­res de cap­ture afin d’in­té­gr­er les cap­tifs à la société des vain­queurs, non en tant que dépen­dants, mais comme mem­bres de plein droit. Pour les hommes adultes, mon sen­ti­ment est que ce n’est pas très fréquent, mais c’est en tout cas claire­ment illus­tré par le cas Iro­quois. Pour les femmes et les enfants, c’est quelque chose que l’on ren­con­tre sou­vent (sous la forme que, faute de mieux, j’ap­pelle « lim­itée », ou sous la forme plus large).
      Pour les sub­stances, j’ai l’im­pres­sion qu’on n’est quand même pas loin du compte. L’idée de fond, c’est tout de même que si l’ob­jec­tif touche aux humains, soit c’est pour s’en servir en tant qu’êtres vivants (dans une posi­tion sub­or­don­née ou pas), soit pour récupér­er une par­tie de leur corps. Pas com­plète­ment sûr d’ailleurs que cela sig­ni­fie tou­jours et impéra­tive­ment de les tuer : je crois qu’il y a des cas où le but est de ramen­er des scalps (Pawnee), mais où il arrive par­fois que la vic­time sur­vive à l’opéra­tion (ok, c’est vrai­ment un cas-lim­ite). Au pas­sage, il est tout de même frap­pant qu’il soit raris­sime, voire inoui, qu’on « élève » des humains pour en prélever une matière cen­sé­ment utile (on pour­rait imag­in­er cela pour les cheveux, les ongles…). On a l’im­pres­sion que quand on attribue une ver­tu à une matière organique humaine, cela implique presque tou­jours la mise à mort. Avec ça, pour en revenir au point prin­ci­pal, je n’ai peut-être pas choisi les meilleurs ter­mes, mais enfin, j’ai quand même l’im­pres­sion que la clas­si­fi­ca­tion est la bonne.
      Je finis par le plus déli­cat : la richesse. Si j’en crois mes pro­pres réflex­ions (!) il existe trois niveau de déter­mi­na­tion, dont cha­cun est inclus dans celui qui le précède. Ressource > Richesse élé­men­taire > Richesse éten­due. Et seule la richesse éten­due car­ac­térise les mon­des II et III. Le prob­lème, c’est que je ne vois pas com­ment tout cela s’ar­tic­ule aux buts de guerre, hormis d’une manière presque tau­tologique. Les Andamanais (monde I) pil­lent à l’oc­ca­sion de leurs con­flits. Qu’ils ne puis­sent pas ensuite échang­er ces pro­duits (ressource), qu’ils puis­sent les échang­er con­tre d’autres biens (richesse élé­men­taire) ou qu’ils puis­sent pay­er un prix de la fiancée (richesse éten­due), so what ? La même ques­tion se pose d’ailleurs pour les cap­tifs placés en dépen­dance. Fraudrait-il dis­tinguer deux caté­gories dif­férentes selon qu’ils peu­vent être ou non reven­dus ? On peut certes le faire, mais je ne vois pas du tout à quoi cela nous avancerait.

    4. Chez les Iro­quois, un raid peut être déclenché, par les femmes, pour faire des pris­on­niers (Viau, p. 85 ; je sup­pose que c’est à lui que tu te réfères). Ce n’est qu’ensuite que cer­tains de ces pris­on­niers pour­ront être adop­tés, tan­dis que d’autres seront tor­turés et tués et d’autres encore réduits en esclavage. De fait, je ne crois pas qu’on puisse dire que l’intégration est un but pre­mier, au même titre qu’ailleurs cap­tur­er des esclaves et le but pri­maire et avéré d’un raid. Pour les femmes et les enfants, quand tu dis « sou­vent », j’aimerais bien savoir où : on par­le bien d’intégration, pas de mise en dépen­dance, donc qui fait des raids expressé­ment et dans le but pre­mier de ramen­er des enfants à adopter ou des femmes à épouser ? J’ai tout de même l’impression que c’est partout un coro­laire unique­ment.

      Pour les sub­stances, oui, il y a des cas pub­liés de scalp où les gens ont survécu. Ça ne devait d’ailleurs pas être si excep­tion­nel que ça : scalper n’est pas mor­tel en soi, c’est sou­vent la sur­in­fec­tion qui tuait. Donc, ce n’est peut-être pas si lim­ite que ça. Pour la ver­tu attribuée à une matière organique humaine impli­quant la mise à mort, il y a au moins un con­tre-exem­ple : tous les trafics autour des cheveux chez les Aborigènes aus­traliens. Cela étant dit, sur la per­ti­nence de la clas­si­fi­ca­tion, je reste mit­igé. Qu’il y ait éventuelle­ment une par­en­té entre sac­ri­fice et chas­se aux têtes, beau­coup l’on écrit depuis longtemps, mais comme on ne voit tou­jours pas par quel mécan­isme fon­da­men­tal, ça reste une hypothèse. Qu’après ça doive for­cé­ment tomber dans la même case selon de tes critères, je n’en suis pas con­va­in­cu : il y a un côté tiré par les cheveux, sans jeu de mots.

      Sur la richesse et les buts de guerre, nous sommes donc en désac­cord et il fau­dra d’évidence y réfléchir plus ample­ment. Je note sim­ple­ment que si l’on te suit jusqu’au bout, il n’y a plus rien du tout de spé­ci­fique aux con­flits du monde II par rap­port au monde I, puisque tous les motifs de bas­ton dans le pre­mier exis­tent dans le sec­ond. D’abord, ça me gêne con­sid­érable­ment. Ensuite, je vais m’assoir et te regarder essay­er de con­va­in­cre de ça tous ceux qui esti­ment que la guerre pour le pil­lage n’existe qu’à par­tir du monde II (ce qui était le point de vue de Tes­tart), ou essay­er d’expliquer pourquoi on ne fait pas d’esclaves de guerre dans le monde I 😎.

    5. C’est bizarre, parce que j’ai l’im­pres­sion que plus on dis­cute, moins on se com­prend, et je n’ar­rive pas à savoir s’il s’ag­it d’une série de malen­ten­dus ou si cela traduit des prob­lèmes plus pro­fonds.
      Pour com­mencer, j’ai par­fois l’im­pres­sion que dans ton esprit, les buts qui fig­urent dans cette liste sont cen­sés être d’une part exclu­sive­ment des buts de guerre (au sens de con­flits « sans lim­ites »), d’autre part des buts prin­ci­paux. Je plaide en par­tie coupable, car le mot « guerre » fig­ure dans le titre de cet arti­cle et j’au­rais dû m’ap­pli­quer à moi-même les règles de vocab­u­laire que je for­mu­lais dans le texte : et donc par­ler non d’une clas­si­fi­ca­tion des guer­req mais, de manière plus générale, de class­fi­ca­tion des con­flits. Donc, ain­si que l’il­lus­trent les deux colonnes du tableau, je tente d’in­ven­to­ri­er les objec­tifs d’opéra­tions armées col­lec­tives, quelle que soit leur portée. L’autre aspect, c’est que ces objec­tifs sont inven­toriés, qu’ils exis­tent à titre prin­ci­pal ou sec­ondaire. Certes, cer­tains d’en­tre eux ne con­stituent sem­ble-t-il jamais des buts prin­ci­paux, et en tout cas pas des buts prin­ci­paux de guer­res (au sens strict). Ce type de con­stata­tion soulève la néces­sité d’une expli­ca­tion, mais elle ne dimin­ue en rien la néces­sité de devoir les recenser.
      C’est peut-être cela qui est à l’o­rig­ine de notre diver­gence d’ap­pré­ci­a­tion à pro­pos des Iro­quois ; on peut certes dis­cuter pour savoir si l’in­té­gra­tion /​adop­tion des cap­tifs con­stitue le but prin­ci­pal de leurs opéra­tions mil­i­taires mais, à ce qu’il me sem­ble, elle fai­sait incon­testable­ment par­tie des buts. C’est peut-être aus­si le même prob­lème qui grève la dis­cus­sion sur la richesse. J’en dis­cute d’au­tant plus sere­ine­ment que mon idée ini­tiale était la tienne : en toute logique appar­ente, la richesse avait dû boule­vers­er les motifs de con­flits, et les objec­tifs des con­flits du monde II devaient être très dif­férents de ceux du monde I. En fait, ce n’est pas si net et, comme je le dis­ais, j’ai plutôt le sen­ti­ment d’une gra­da­tion que d’une rup­ture. Les con­flits sur les ressources (que ces ressources fonc­tion­nent comme richesse ou non) sont rares, mais pas incon­nus dans le monde I. Et ils devi­en­nent plus fréquents, mais pas hégé­moniques (tant s’en faut), dans le monde II — je me demande même si ce n’est pas avec le monde III qu’ils pren­nent vrai­ment une place déci­sive. Et je le répète : qu’on déclenche un con­flit pour s’emparer, par exem­ple, d’un ter­ri­toire sans pou­voir ensuite le reven­dre (une ressource) ou en pou­vant le faire (une richesse), je ne vois pas bien ce que cela change de fon­da­men­tal du point de vue de la clas­si­fi­ca­tion des con­flits. (…)

    6. (… suite …)
      Pour ce qui est des esclaves de guerre, la réponse à ta ques­tion est presque tau­tologique : l’esclavage étant virtuelle­ment absent du monde I, il est égale­ment absent des buts de con­flits (avec cepen­dant le cas embê­tant de nos amis les Yuqui, dont les esclaves ne sont pas des richess­es, ne pou­vant être ven­dus, et qui sont, au moins à l’o­rig­ine, des cap­tifs de guerre).
      Quant à la prox­im­ité entre les pra­tiques des Aztèques et, entre autres, la chas­se aux têtes, elle me sem­ble si cri­ante que je ne vois pas bien ce qui te gêne. Dans les deux cas, on se bat pour utilis­er le corps de son enne­mi d’une manière a pri­ori irra­tionnelle, voire con­tre-pro­duc­tive. Au lieu de s’en servir pour se ren­forcer démo­graphique­ment, sociale­ment ou économique­ment, on le met à mort en rai­son de la croy­ance que telle sub­stance cor­porelle, con­ven­able­ment traitée par les rites appro­priés, par­ticipera à la per­pé­tu­a­tion de ceux qui les accom­plis­sent. J’ai vrai­ment l’im­pres­sion d’un objec­tif qui, au-delà des vari­a­tions de forme, est tout à fait cohérent sur le fond.
      Pour finir, je n’ai pas pigé ton allu­sion aux cheveux aus­traliens. Je ne me rap­pelle pas quelle utli­sa­tion on en fait, sinon tress­er des cein­tures, mais surtout je ne vois pas que les Aborigènes aient organ­isé une mise en dépen­dance d’une par­tie de la pop­u­la­tion pour se pro­cur­er cette sub­stance (à l’im­age de ce qui s’est fait ailleurs pour béné­fici­er notam­ment de ser­vices économiques ou sex­uels). Or, c’est cela que j’avais en tête.
      To be con­tin­ued (of course…)

    7. On ne peut pas nier qu’il y a un petit côté dia­logue de sourds… Il est cer­tain que cette voie de com­mu­ni­ca­tion ne facilite pas les choses : le ping-pong sur le blog, ça va quand il n’y a pas trop de diver­gences à débat­tre, mais à par­tir d’un cer­tain point, ça devient com­pliqué. Cela étant, le fait de ne pas se com­pren­dre n’est générale­ment pas bon signe sur le fond.

      J’avais tout à fait com­pris que la clas­si­fi­ca­tion ne por­tait pas que sur les buts de guerre, mal­gré le titre du bil­let, mais plus large­ment sur ceux des con­flits. C’est après que j’ai du mal à voir où tu veux vrai­ment aller. D’abord, tu dis ten­ter d’inventorier les objec­tifs, mais à ce compte-là le tableau ne sat­ure pas toutes les pos­si­bil­ités. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, parce qu’on l’a sou­vent évo­qué, où y ranges-tu le dji­had et autres guer­res saintes et de reli­gion ? Ou, plus large­ment, tout ce que Tes­tart clas­sait dans les guer­res poli­tiques et qui ne ressor­tis­sent ni à la vengeance ni à l’acquisition de ressources ? Deux­ième point, d’accord, on ne dis­tingue pas les buts selon le critère principal/​secondaire. Mais ta clas­si­fi­ca­tion n’en est pas moins hiérar­chique, et d’une part j’ai l’impression qu’elle range au même niveau des choses qui n’y sont pas, d’autre part les caté­gories ne sont pas exclu­sives. Ain­si, tu as beau dire, mais faire des cap­tifs au cours de la guerre fleurie peut aus­si bien se class­er dans « acquérir des sub­stances vitales effi­cientes » que dans « acquérir des êtres vivants ». Pour être taquin, c’est d’autant plus vrai que la guerre de cap­ture des Iro­quois sert aus­si à faire des cap­tifs à tor­tur­er, et que la tor­ture a, au moins depuis Knowles (1940), été elle-même rap­prochée du sac­ri­fice méso-améri­cain (et ce n’est pas si idiot que ça pour­rait en avoir l’air). Et pour met­tre une couche en plus, tou­jours chez les Iro­quois les scalps et les cap­tifs sont totale­ment équiv­a­lents et inter­change­ables. Bref, la sub­di­vi­sion que tu fais de la caté­gorie « humains » est vrai­ment dis­cutable (de mon point de vue, s’entend).

      (…/​…)

    8. (…/​…)

      Pour les points de détail :

      – J’ai rebal­ayé rapi­de­ment Viau, mais je n’ai trou­vé nulle part que l’intégration/adoption fai­sait expressé­ment par­tie des buts des opéra­tions mil­i­taires chez les Iro­quois. Tel que je le com­prends, le but des opéra­tions était unique­ment de faire des cap­tifs (ou de pren­dre des scalps, puisque ça revient au même). C’est seule­ment après que l’on pou­vait faire dif­férentes choses de ces cap­tifs.

      – Je ne te suis tou­jours pas sur les ques­tions ayant trait à la richesse et je con­tin­ue de penser que la dif­férence monde I/​monde II devrait se traduire d’une manière ou d’une autre dans une clas­si­fi­ca­tion des con­flits. À mon avis, la diver­gence vient de ce que nous n’avons pas la même con­cep­tion de ce qui dif­féren­cie une ressource d’une richesse. C’est un prob­lème de fond impor­tant (et même cru­cial dans le cas présent), mais il me paraît impos­si­ble d’en débat­tre ici et sans y avoir plus ample­ment réfléchi. Donc, met­tons-le sur la pile des prob­lèmes ouverts. Après, là aus­si, quand tu écris « l’esclavage étant virtuelle­ment absent du monde I, il est égale­ment absent des buts de con­flits », ça me paraît en con­tra­dic­tion totale avec l’idée, que tu exprimes juste avant, que la richesse ne chang­erait rien de fon­da­men­tal du point de vue de la clas­si­fi­ca­tion des con­flits (à par­tir du moment où on est d’accord que l’esclave est une richesse ; faisons abstrac­tion des Yuqui).

      – Je n’irais pas jusqu’à dire que la prox­im­ité entre Aztèques et chas­se aux têtes est cri­ante. Certes, il y a des analo­gies entre les deux et une par­en­té n’est pas exclue. Mais les écrits sur la chas­se aux têtes rem­plis­sent un plein ray­on­nage de bib­lio­thèque, des tas de théories ont été émis­es pour expli­quer le phénomène, y com­pris met­tant en avant la dimen­sion sac­ri­fi­cielle, et pour autant on est aujourd’hui inca­pable d’en don­ner une expli­ca­tion glob­ale. Il n’est d’ailleurs pas cer­tain que l’on puisse vrai­ment reli­er le com­plexe asi­a­tique de la chas­se aux têtes aux cas améri­cains. Même Tes­tart s’est cassé le nez sur le sujet. Alors, une idée com­mune de per­pé­tu­a­tion, why not (en pas­sant tu écris que ça ne sert pas à se ren­forcer sociale­ment, ça c’est totale­ment faux), mais ça reste une hypothèse, et donc insuff­isant pour aller class­er d’emblée les buts de con­flits dans la même case dans les deux cas, ce qui est un a pri­ori.
      – Pour les cheveux, je me réfère à l’article de Tes­tart sur les objets sacrés dans L’Homme, qui mon­tre que les cheveux en Aus­tralie ne sont pas si éloignés que ça des sub­stances vitales effi­cientes. Or, c’est la belle-mère qui four­nit son gen­dre en cheveux, dans le cadre d’un « rap­port de dépen­dance réciproque » (ce n’est pas moi qui le dis), au moins chez les Aran­da. Alors, d’accord, ce ne sont pas des cap­tifs, mais je n’ai jamais dit ça non plus : tu écrivais juste « on a l’impression que quand on attribue une ver­tu à une matière organique humaine, cela implique presque tou­jours la mise à mort », et je le don­nais comme un con­tre-exem­ple.

      Comme on est un peu blo­qués, je pro­pose qu’on laisse tout ça décan­ter. Mais j’espère qu’il y aura d’autres inter­ven­tions sur ce bil­let, his­toire d’avoir d’autres avis, qui iront peut-être encore dans d’autres direc­tions.

      To be con­tin­ued, comme tu dis…

    9. Je ne sais pas si la nuit porte con­seil, mais très vite fait, sur deux points :
      – je suis tout prêt à recon­naître que cette liste n’est pas sat­u­rante, et j’en suis le pre­mier embêté. Et oui, il faudrait y inclure d’une manière ou d’une autre (entre autres ?) les con­flits type dji­had et guer­res de reli­gion.
      – je me demande si un des nœuds du prob­lème n’est pas la pos­si­bil­ité d’adopter, au sein des con­flits d’ac­qui­si­tion, une dou­ble approche :
      a) selon la nature de ce qui est acquis (humain, objet matériel meu­ble, ter­ri­toire…)
      b) selon l’u­til­i­sa­tion sociale qui en est faite
      Dans mon arbre de clas­si­fi­ca­tion, j’ai util­isé a) puis b), mais on pour­rait égale­ment faire l’in­verse, ou refuser de choisir et organ­is­er tout cela non en arbre, mais en tableau. Je pense qu’on lèverait ain­si l’hy­pothèque sur ressources /​richess­es qui nous tra­casse depuis le début.
      À suiv­re

    10. La dou­ble entrée nature/​utilisation est une piste qui mérite d’être explorée. De mon côté, j’ai jeté en vrac sur mon grand tableau blanc tous les motifs de bas­ton qui me venaient à l’e­sprit et je com­plèterai au fur et à mesure. Ensuite, j’at­tendrai la divine inspi­ra­tion pour essay­er de sor­tir quelque chose du vrac…

    11. La clas­si­fi­ca­tion sophis­tiquée des raisons de la guerre et les argu­ments sub­tils de Christophe, ain­si que le débat entre lui et Bruno, me lais­sent avec un léger ver­tige et dans la per­plex­ité. Je doute forte­ment que l’on puisse un jour trou­ver un ter­rain d’en­tente dans cette dis­cus­sion sur les raisons de la guerre. Je n’abor­derai pas ici les dif­férents argu­ments, car nos opin­ions sont sans doute trop diver­gentes. Je voudrais sim­ple­ment apporter une per­spec­tive légère­ment dif­férente et faire com­pren­dre mes réserves.

      1) Toute énuméra­tion des raisons de la guerre me sem­ble tou­jours un peu arbi­traire. C’est pourquoi je pense qu’elle con­stitue une base trop faible pour clas­si­fi­er les con­flits. Il n’est pas rare que les motifs de guerre soient con­fon­dus avec les résul­tats ou les effets sec­ondaires d’une guerre (réussie) (en cas d’annexion de ter­res, de vol de femmes, des trophées, etc.). De plus, les motifs de guerre peu­vent chang­er au cours d’une guerre et les acteurs impliqués don­nent des raisons dif­férentes pour une guerre (Koch 1974).

      2. Bruno (2020, 2021) affirme que les guer­res n’ont pas de raisons poli­tiques ou économiques. Cet a pri­ori est sur­prenant et me sem­ble peu com­préhen­si­ble. Selon Bruno, les guer­res sont menées : pre­mière­ment, pour se venger, deux­ième­ment, pour s’ap­pro­prier des “sub­stances vitales effi­cientes” et troisième­ment, pour défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire.
      Mais : l’ap­pro­pri­a­tion et la défense d’un ter­ri­toire ne sont-elles pas des raisons économiques de guerre ? Pourquoi exclure a pri­ori les raisons poli­tiques ? Pourquoi ne men­tionne-t-on pas non plus les con­flits liés aux femmes, que Christophe a iden­ti­fié comme l’un des motifs de guerre chez les Aborigènes aus­traliens ?

      3) Otter­bein s’est égale­ment beau­coup intéressé aux raisons de la guerre et sem­ble en atten­dre autant que Christophe. Mais les raisons les plus sou­vent citées dans le tableau d’Ot­ter­bein (1989 : 146, 148) dans les “non­state soci­eties” sont le pil­lage (plun­der) et la vengeance (revenge and defense) avec 75% cha­cun, puis les trophées (tro­phies and hon­ors) avec 44% et l’ap­pro­pri­a­tion de la terre avec 19% seule­ment.

      4) On pour­rait objecter que cette étude sta­tis­tique et com­par­a­tive d’Ot­ter­bein est un peu trop générale. Cepen­dent, même si l’on se tourne vers des sociétés indi­vidu­elles et que l’on y cherche les raisons des guer­res, on n’ob­tient pas une image plus homogène, bien au con­traire. Le tableau (Kee­ley 1996 : 201) mon­tre que dans cha­cune des six sociétés trib­ales des hautes ter­res de Nou­velle-Guinée, les pro­por­tions rel­a­tives des motifs de guerre vari­ent forte­ment, bien qu’il s’agisse de sociétés du même type.

      La fréquence rel­a­tive de cer­tains motifs de guerre dans les six sociétés ne varie que très peu : les con­flits pour les porcs entre 16% et 30% et l’homi­cide entre 15% et 30%, sauf chez les Huli (63%). Les con­flits con­cer­nant la pos­ses­sion de terre et les femmes vari­ent en revanche assez forte­ment : la terre entre 0% (Eka­gi-me) et 58% (Mai Enga) et les femmes entre 3% (Mai Enga) et 53% (Yali). Même les sociétés ayant des den­sités de pop­u­la­tion de 150 p/​sqkm dif­fèrent forte­ment à cet égard : chez les Mai Enga : terre 58% et femmes 3%, chez les Ila­ga Dani : terre 6% et femmes 40% et chez les Eka­gi-me : terre 0% et femmes 42%.

      Au vu des don­nées du tableau de Kee­ley, quelles con­clu­sions peut-on tir­er pour la clas­si­fi­ca­tion des con­flits ? Qu’ap­prend-on — en par­tant des raisons de la guerre — sur la guerre dans ces sociétés ?

  2. La clas­si­fi­ca­tion sophis­tiquée des raisons de la guerre et les argu­ments sub­tils de Christophe, ain­si que le débat entre lui et Bruno, me lais­sent avec un léger ver­tige et dans la per­plex­ité. Je doute forte­ment que l’on puisse un jour trou­ver un ter­rain d’en­tente dans cette dis­cus­sion sur les raisons de la guerre. Je n’abor­derai pas ici les dif­férents argu­ments, car nos opin­ions sont sans doute trop diver­gentes. Je voudrais sim­ple­ment apporter une per­spec­tive légère­ment dif­férente et faire com­pren­dre mes réserves.

    1) Toute énuméra­tion des raisons de la guerre me sem­ble tou­jours un peu arbi­traire. C’est pourquoi je pense qu’elle con­stitue une base trop faible pour clas­si­fi­er les con­flits. Il n’est pas rare que les motifs de guerre soient con­fon­dus avec les résul­tats ou les effets sec­ondaires d’une guerre (réussie) (en cas d’annexion de ter­res, de vol de femmes, des trophées, etc.). De plus, les motifs de guerre peu­vent chang­er au cours d’une guerre et les acteurs impliqués don­nent des raisons dif­férentes pour une guerre (Koch 1974).

    2. Bruno (2020, 2021) affirme que les guer­res n’ont pas de raisons poli­tiques ou économiques. Cet a pri­ori est sur­prenant et me sem­ble peu com­préhen­si­ble. Selon Bruno, les guer­res sont menées : pre­mière­ment, pour se venger, deux­ième­ment, pour s’ap­pro­prier des “sub­stances vitales effi­cientes” et troisième­ment, pour défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire.
    Mais : l’ap­pro­pri­a­tion et la défense d’un ter­ri­toire ne sont-elles pas des raisons économiques de guerre ? Pourquoi exclure a pri­ori les raisons poli­tiques ? Pourquoi ne men­tionne-t-on pas non plus les con­flits liés aux femmes, que Christophe a iden­ti­fié comme l’un des motifs de guerre chez les Aborigènes aus­traliens ?

    3) Otter­bein s’est égale­ment beau­coup intéressé aux raisons de la guerre et sem­ble en atten­dre autant que Christophe. Mais les raisons les plus sou­vent citées dans le tableau d’Ot­ter­bein (1989 : 146, 148) dans les “non­state soci­eties” sont le pil­lage (plun­der) et la vengeance (revenge and defense) avec 75% cha­cun, puis les trophées (tro­phies and hon­ors) avec 44% et l’ap­pro­pri­a­tion de la terre avec 19% seule­ment.

    4) On pour­rait objecter que cette étude sta­tis­tique et com­par­a­tive d’Ot­ter­bein est un peu trop générale. Cepen­dent, même si l’on se tourne vers des sociétés indi­vidu­elles et que l’on y cherche les raisons des guer­res, on n’ob­tient pas une image plus homogène, bien au con­traire. Le tableau (Kee­ley 1996 : 201) mon­tre que dans cha­cune des six sociétés trib­ales des hautes ter­res de Nou­velle-Guinée, les pro­por­tions rel­a­tives des motifs de guerre vari­ent forte­ment, bien qu’il s’agisse de sociétés du même type.

    La fréquence rel­a­tive de cer­tains motifs de guerre dans les six sociétés ne varie que très peu : les con­flits pour les porcs entre 16% et 30% et l’homi­cide entre 15% et 30%, sauf chez les Huli (63%). Les con­flits con­cer­nant la pos­ses­sion de terre et les femmes vari­ent en revanche assez forte­ment : la terre entre 0% (Eka­gi-me) et 58% (Mai Enga) et les femmes entre 3% (Mai Enga) et 53% (Yali). Même les sociétés ayant des den­sités de pop­u­la­tion de 150 p/​sqkm dif­fèrent forte­ment à cet égard : chez les Mai Enga : terre 58% et femmes 3%, chez les Ila­ga Dani : terre 6% et femmes 40% et chez les Eka­gi-me : terre 0% et femmes 42%.

    Au vu des don­nées du tableau de Kee­ley, quelles con­clu­sions peut-on tir­er pour la clas­si­fi­ca­tion des con­flits ? Qu’ap­prend-on — en par­tant des raisons de la guerre — sur la guerre dans ces sociétés ?

  3. Avatar de Inconnu
    jacques Simon

    Quelques ques­tions que je me pose :
    Où place t‑on les autosac­ri­fices sanglants des nobles et des prêtres aztèques, qui n’im­pliquent pas de mort (en dehors des anémies et des infec­tions induites acci­den­telle­ment) pour exacte­ment le même but que les sac­ri­fices humains de pris­on­niers ou de volon­taires (si,si, il y en avait…), à savoir faire en sorte que le soleil con­tin­ue de se lever chaque matin ?
    Dif­féren­ciez-vous les BUTS et les MOTIFS des con­flits ? Un but est pour moi un objec­tif préal­able de résul­tats, sans préjuger des autres résul­tats pou­vant éventuelle­ment arriv­er, un motif est la rai­son pre­mière du déclenche­ment des hos­til­ités, faide, faute rit­uelle, etc… Ou bien est-ce inex­tri­ca­ble­ment lié ?
    D’après ce que j’ai com­pris, la richesse serait rel­a­tive (indépen­dam­ment de la quan­tité de biens accu­mulés) dans le monde 1,et très lim­itée à ce que l’on peut emmen­er avec soi pour chaque indi­vidu. Mais à l’échelle d’une unité famil­iale ‚clanique ou trib­ale, est-ce qu’un ter­ri­toire par­cou­ru et exploité pour ses ressources ne pour­rait pas être con­sid­éré comme plus riche qu’un autre ? (Et donc jalousé/​convoité par un voisin?) Con­tre cela, les groupes humains nomades se con­tentent générale­ment de n’ex­ploiter que ce dont ils ont besoin.Mais si la dif­férence est trop fla­grante ?
    Quid de la den­sité de pop­u­la­tion ( Jürg Hel­bling y fait d’ailleurs une allu­sion)? On s’at­tendrait à ce que la den­sité croisse avec le temps et le développe­ment des tech­niques (quelles quelles soient, de chas­se ‚de pêche ou de pro­duc­tion agri­cole) , et avec elle les pos­si­bil­ités de con­flits. Est-ce mesuré ?
    Chas­se aux têtes : qui chas­se ? je veux dire, quelle classe d’âge, quelle frac­tion (ou pas ) de la pop­u­la­tion ? Un jeune guer­ri­er qui a besoin de faire ses preuves pour obtenir une épouse, Un homme mûr qui veut accroître son pres­tige et son statut, ou pour le bien de la com­mu­nauté, ou un besoin rituel,etc…? Peut-on dans ce cas les con­fon­dre dans une même caté­gorie ?
    Enfin, si Jürg Hel­bling écrit directe­ment en français, cha­peau bas !

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