Échange d’équivalents, échange de non équivalents

Je pro­longe dans ce bil­let la réflex­ion entre­prise sur les modes de trans­fert, suite à ma récente note de lec­ture sur la Soci­olo­gie de l’échange prim­i­tif selon Mar­shall Sahlins. Une des prin­ci­pales erreurs de ce dernier, me sem­ble-t-il, est en effet d’avoir voulu embrass­er dans une même clas­si­fi­ca­tion, et entre autre choses, la forme juridique du trans­fert et son con­tenu économique (en ter­mes d’équiv­a­lence ou non de la con­trepar­tie). Mais si les deux approches doivent être, au con­traire, soigneuse­ment dis­tin­guées, on ne doit pas moins se pos­er le prob­lème de les artic­uler. Pour le dire plus net­te­ment, la ques­tion que pose ce bil­let est de savoir si une approche en ter­mes d’équiv­a­lence, ou de non-équiv­a­lence, des mou­ve­ments récipro­ques de biens est cohérente, ou com­pat­i­ble, avec l’ap­proche dévelop­pée par Alain Tes­tart, et pour­suiv­ie par François Athané, en ter­mes d’exi­gi­bil­ité des trans­ferts et de leur éventuelle con­trepar­tie. Ma réponse est oui, et je voudrais mon­tr­er de quelle manière dans les lignes qui suiv­ent.

Quelques rappels

Pour aller très vite – le lecteur désireux d’avoir des expli­ca­tions moins suc­cinctes pour­ra se reporter à ce bil­let – A. Tes­tart pro­po­sait une clas­si­fi­ca­tion ter­naire des trans­ferts de biens :

  • le don, où le trans­fert n’est pas juridique­ment exi­gi­ble, et où il n’est pas con­di­tion­né par l’ex­is­tence d’une con­trepar­tie.
  • l’échange, où le trans­fert est juridique­ment exi­gi­ble dans la mesure où il est con­di­tion­né (et où il con­di­tionne) le verse­ment d’une con­trepar­tie.
  • le « trans­fert du troisième type », ou « t3t », trans­fert juridique­ment exi­gi­ble et non con­di­tion­né à une con­trepar­tie.

À cette tri­par­ti­tion, F. Athané ajoutait à juste titre une caté­gorie sup­plé­men­taire : celle des trans­ferts exigés, mais non exi­gi­bles : les trans­ferts illégitimes (vols, pil­lages, etc.), trans­ferts du qua­trième type, ou « t4t ».

Sur ce blog (et, plus longue­ment, dans un arti­cle en cours de soumis­sion à une revue académique), j’ai ten­té de dévelop­per ces analy­ses dans trois direc­tions.

  1. Le croise­ment des critères d’exi­gi­bil­ité con­cer­nant le trans­fert et sa con­trepar­tie pro­duisent nor­male­ment non trois, mais qua­tre caté­gories : il existe ain­si des trans­ferts exi­gi­bles et liés à une con­trepar­tie qui l’est aus­si. Ces trans­ferts relèvent de l’échange oblig­a­toire, une caté­gorie iden­ti­fiée par A. Tes­tart mais, chez lui, non dis­tin­guée de l’échange libre. Or, cette dis­tinc­tion per­met d’équili­br­er l’ap­proche et aboutit à une répar­ti­tion formelle plus sat­is­faisante.
  2. Les trans­ferts illégitimes peu­vent, eux aus­si, être répar­tis en qua­tre caté­gories, qui font écho à celles dégagées à pro­pos des trans­ferts légitimes. On trou­vera ain­si le don illégitime (le cadeau que fait un voleur à sa petite amie en lui offrant le pro­duit de son larcin), l’échange illégitime (l’achat de stupé­fi­ants), l’échange pou­vant être oblig­a­toire (un « par­rain » arbi­trant un con­flit entre deux lieu­tenants en ordon­nant à l’un de céder une activ­ité lucra­tive à l’autre con­tre dédom­mage­ment) et, enfin, le t4t « pur » (la pré­da­tion illé­gale).
  3. Surtout, il est impor­tant d’ex­plor­er les formes inter­mé­di­aires entre les formes pri­maires, car une telle explo­ration est riche d’en­seigne­ments – les phénomènes soci­aux ne se lim­i­tent pas aux formes pures dégagées dans un pre­mier temps par l’analyse. En lim­i­tant cette recherche aux trans­ferts légitimes (de loin les plus nom­breux) et aux formes con­tiguës (celles qui ne dif­fèrent que par la valeur d’un seul des deux critères), on iden­ti­fie qua­tre zones inter­mé­di­aires, ou hybrides : entre don et échange libre, entre échange libre et échange oblig­a­toire, entre échange oblig­a­toire et t3t et entre t3t et don. Le car­ac­tère inter­mé­di­aire de ces formes peut relever soit de l’indéter­mi­na­tion (il y a un flou sur le statut juridique d’un des élé­ments du trans­fert) soit de la com­bi­nai­son (il n’ex­iste aucun flou, mais le trans­fert com­bine dif­férents flux qui relèvent cha­cun d’une des deux formes).

Alain Tes­tart n’a pas exploré ces formes inter­mé­di­aires de manière sys­té­ma­tique. Toute­fois, dans son livre Cri­tique du don (2007) comme dans le très bel arti­cle « Échange marc­hand, échange non marc­hand », il a mené l’analyse d’une forme inter­mé­di­aire par­ti­c­ulière : celle de l’échange non marc­hand – c’est-à-dire, d’un échange dans lequel les liens per­son­nels des coéchangistes sont une con­di­tion préal­able et néces­saire à l’échange. Il con­clu­ait que l’échange non marc­hand tenait, à un degré ou à un autre, du don (et que c’est cette ambigüité qui explique en par­tie l’er­reur remon­tant à M. Mauss, selon laque­lle les sociétés prim­i­tives ignor­eraient, au fond, la dif­férence entre don et échange).

Échange d’équivalents, échange de non-équivalents

J’en viens à la ques­tion de la valeur des dif­férents bien impliqués dans les trans­ferts ; à savoir, dans quelle mesure cette ques­tion est liée aux précé­dentes, et dans quelle mesure elle en est indépen­dante (M. Sahlins choi­sis­sait la pre­mière option, mais d’une manière, croyons-nous, non sat­is­faisante).

Pre­mier point : la ques­tion de l’équiv­a­lence, ou de la non-équiv­a­lence, des trans­ferts, ne peut avoir d’im­pli­ca­tion que pour l’échange. Les autres trans­ferts (don, t3t), ne sont pas, par déf­i­ni­tion, con­di­tion­nés par une con­trepar­tie. Par con­séquent, que cette con­trepar­tie existe ou non, celle-ci ne déter­mine pas la nature du trans­fert. Elle peut chang­er son con­tenu soci­ologique – un don sim­ple n’a pas la même sig­ni­fi­ca­tion que celui effec­tué en vue d’un con­tre-don équiv­a­lent, et a for­tiori supérieur – il n’empêche, quel que soit le cas de fig­ure, il s’ag­it tou­jours d’un don, et il ne peut, par déf­i­ni­tion, s’a­gir de rien d’autre. Il en va de même pour le t3t.

Reste donc l’échange, et unique­ment lui. Or, si un échange implique deux trans­ferts invers­es et dont cha­cun est la con­di­tion de l’autre, rien n’oblige ces trans­ferts à être équiv­a­lents. L’idée que je voudrais illus­tr­er est que plus on s’éloigne de l’équiv­a­lence, plus l’échange tend vers une forme hybride (avec le don ou le t3t).

Prenons le cas d’une mai­son ven­due à un prix bien inférieur à sa valeur. Il ne peut y avoir que deux raisons à cela :

  • Le vendeur a volon­taire­ment décidé de pra­ti­quer un « prix d’a­mi », dans l’im­mense majorité des cas parce qu’il con­nais­sait l’a­cheteur (je passe sur l’hy­pothèse un peu plus com­plexe du mon­tage fis­cal). En pareil cas, on a claire­ment affaire à la com­bi­nai­son d’un échange (celui qui reçoit la mai­son doit légale­ment pay­er, et celui qui reçoit l’ar­gent doit légale­ment fournir la mai­son) et d’un don. Tout se passe donc comme si la trans­ac­tion était la fusion de deux actes : un achat-vente au prix du marché, et la resti­tu­tion d’une par­tie du prix à l’a­cheteur – les deux actes étant indis­sol­uble­ment liés l’un à l’autre.
  • Le vendeur pra­tique ce rabais parce qu’il y est con­traint par la force, ou parce qu’il a été trompé sur la valeur de son bien. Pour les mêmes raisons que précédem­ment, on se trou­ve là aus­si devant une forme hybride ; mais, cette fois, l’hy­bri­da­tion de l’échange s’ef­fectue soit avec le t3t (si la con­trainte est légale, par exem­ple dans le cas d’un prix décrété par l’État lors d’une expro­pri­a­tion), soit du t4t (s’il y a tromperie ou con­trainte illégitime).

Répé­tons-le donc : un échange qui n’est pas un échange d’équiv­a­lents, tout en restant un échange, tend à être aus­si un autre type de trans­fert (un don, ou un trans­fert con­traint) artic­ulé sur lui – ce qu’on peut appel­er un trans­fert com­posé.

Reste la dif­fi­cile ques­tion de savoir ce qu’est l’équiv­a­lence, et si elle existe dans toutes les sociétés. Nous vivons dans un monde où l’on dit à tort que « tout s’achète et tout se vend » (il y a tout de même cer­taines choses qu’il est illé­gal d’a­cheter ou de ven­dre) mais où, en revanche, tout ce qui se vend pos­sède une valeur marchande. Autrement dit, tout ce qui s’échange est com­men­su­rable, et c’est l’ar­gent qui joue (entre autres) ce rôle de mesure uni­verselle des valeurs. On peut donc, au moins en pre­mière approche, déter­min­er si un échange a mis en œuvre des trans­ferts équiv­a­lents ou non – il va de soi qu’il n’ex­iste pas de lim­ite nette et formelle entre une « bonne affaire » et une arnaque pure et sim­ple, et que la pra­tique quo­ti­di­enne des « affaires », c’est-à-dire de ce qui est cen­sé être un échange d’équiv­a­lents, tire sans cesse du côté du t4t. Le droit bour­geois, au demeu­rant, se grat­te la tête de manière dubi­ta­tive en ten­tant de déter­min­er où passe la lim­ite entre le dolus malus, qui est la tromperie sus­cep­ti­ble de faire annuler un con­trat et le dolus bonus, à savoir le bon­i­ment du marc­hand, qu’il recon­naît comme légitime. Je me sou­viens encore d’un déli­cieux enseignant juriste qui ponc­tu­ait ses cours d’une maxime qui sem­blait le rem­plir d’aise : « après tout, le droit n’est pas fait pour pro­téger les imbé­ciles. » Tou­jours est-il que dans le quo­ti­di­en cap­i­tal­iste, seule l’é­gale rapac­ité des deux par­ties en présence, et le règne de la con­cur­rence général­isée, garan­tit que les ter­mes de l’échange ne s’éloignent pas trop de l’équiv­a­lence.

« Les chefs de Tikopia accueil­lant les officiers de l’As­tro­labe » – V.Adam (1833)
L’an­thro­po­logue Ray­mond Firth écrit à pro­pos de cette île : « Pour tout Tikopi­en,
un canoë est plus estimé qu’un bol de bois, une nat­te de pan­danus davan­tage
qu’une bande de tis­su d’écorce. Cepen­dant, ils ne sont jamais échangés les uns
con­tre les autres, et il n’existe aucune manière d’exprimer la “valeur” du canoë
en ter­mes de tant de bols, ou celle de la nat­te de pan­danus en ter­mes de tant
de ban­des de tis­sus d’écorce. (…) Il est impos­si­ble (…) d’exprimer la valeur
d’un har­pon en ter­mes de quan­tité de nour­ri­t­ure, car un tel échange n’a
jamais lieu et serait con­sid­éré par les Tikopi­ens comme une aber­ra­tion. »

Quoi qu’il en soit, dans des sociétés où le marché n’ex­iste pas, où les échanges sont irréguliers, où les ter­mes n’en sont pas fixés par la pra­tique ou la cou­tume, voire où dif­férentes caté­gories de biens ne sont pas cen­sées s’échang­er les unes con­tre les autres (voir illus­tra­tion ci-con­tre), la déter­mi­na­tion de ce qu’est un échange d’équiv­a­lents et donc, un échange pur, par oppo­si­tion à un échange-don ou un échange-t4t, peut s’avér­er un vrai casse-tête. Il me sem­ble qu’il y a là, en plus du critère de l’indéter­mi­na­tion juridique exam­iné par A. Tes­tart, une porte d’en­trée sup­plé­men­taire sur le car­ac­tère hybride de l’échange non marc­hand.

La con­clu­sion de ce long (et indi­geste ?) bil­let est que, tout au moins là où il a du sens, le car­ac­tère d’équiv­a­lence, ou de non-équiv­a­lence, de l’échange, s’a­juste de manière adéquate, quoique non immé­di­ate, avec le critère juridique. À con­di­tion qu’il s’agisse bel et bien d’un échange (et non de la coïn­ci­dence d’un don et d’un con­tre-don), l’équiv­a­lence est cor­réla­tive du car­ac­tère pur du trans­fert, la non-équiv­a­lence de son car­ac­tère hybride (il faut alors explor­er les cir­con­stances pour savoir si cette hybri­da­tion relève du don, du t3t ou du t4t). On est assez loin de la prob­lé­ma­tique en terme d’échelle graduée dévelop­pée par M. Sahlins mais on se rap­proche, me sem­ble-t-il, d’une car­togra­phie rigoureuse des phénomènes de trans­fert.

Qu’il me soit per­mis de con­clure cette prose aride par une navrante sail­lie drôla­tique. Les lignes qui précè­dent ont en effet établi sans l’om­bre d’un doute que lorsqu’un échange est digne d’un don, il n’y a pas néces­saire­ment quelque chose qui cloche.

Ouf, il était temps que cela se ter­mine.

2 commentaires

  1. Cher Christophe,

    Ton texte sur l’échange d’équiv­a­lents ou de non-équiv­a­lents est d’une grande clarté. Les posi­tions que tu défends sont nettes, l’ensem­ble est très con­va­in­cant.

    Tu apportes vrai­ment des élé­ments décisifs à ce que Tes­tart puis moi avons ten­té de faire, et tes analy­ses mérit­eraient un exa­m­en appro­fon­di. Je me lim­it­erai ici à un seul point.

    Tu mon­tres qu’en cas de non-équiv­a­lence entre les deux presta­tions de l’échange, l’échange tend à être “com­posé”, ou hybridé : il tend vers le don (rabais du fait de l’in­ter­con­nais­sance des échangistes, préal­able­ment à l’échange) ou vers le T4T (escro­querie, tromperie). Je par­le en ce sens de trans­ferts “hybrides”, dans mon livre.

    Le point que j’a­jouterais volon­tiers à ton analyse, c’est qu’alors la non-équiv­a­lence est signe, symp­tôme du fait que l’échange tend vers le don ou le T4T. (Je crois aus­si qu’il peut y avoir des cas d’échange où la non-équiv­a­lence sug­gère une évo­lu­tion vers le T3T : on peut penser à une sit­u­a­tion de mono­pole d’un ser­vice quel­conque, où le paiement du ser­vice tend à devenir taxe.)

    La non-équiv­a­lence est donc signe, symp­tôme, et non pas critère ou principe d’un change­ment de la struc­tura­tion juridique (je dirais : déon­tique) du trans­fert en ques­tion. Et c’est en explo­rant, dis-tu, autre chose que la non-équiv­a­lence elle-même, mais plutôt le con­texte où elle s’inscrit, que l’on peut savoir vers quoi elle fait signe (une escro­querie, ou bien un don).

    On peut souscrire à tes analy­ses tout en con­sid­érant que la struc­tura­tion juridique (ou déon­tique) des trans­ferts demeure autonome par rap­port à la ques­tion de la valeur, et donc de l’équiv­a­lence ou de la non équiv­a­lence, des con­tenus des trans­ferts.

    Et la ques­tion est alors de savoir quel est le statut de l’ar­tic­u­la­tion entre les deux approches. Tu emploies à ce pro­pos les notions de cohérence et de com­pat­i­bil­ité. Je ne suis pas sûr qu’elles suff­isent.

    La ques­tion me sem­ble déli­cate. Si la non-équiv­a­lence peut effec­tive­ment être retenue comme une caté­gorie per­ti­nente dans une clas­si­fi­ca­tion des faits économiques – mais cela n’est peut-être pas assuré : après tout, on peut con­sid­ér­er qu’on passe par degrés, sans solu­tion de con­ti­nu­ité, de l’équivalence à la non-équiv­a­lence – alors les caté­gories des deux tax­i­nomies se croisent. Car les faits rassem­blés dans la seule caté­gorie de la “non-équiv­a­lence” dans une tax­i­nomie peu­vent relever de plusieurs caté­gories dif­férentes dans l’autre tax­i­nomie. Et nous pour­rions alors ren­con­tr­er des dif­fi­cultés si nous voulions pré­cis­er en quoi il y a com­pat­i­bil­ité, ou cohérence, entre les deux, puisqu’alors il n’y aura pas de cor­re­spon­dance terme à terme de l’une à l’autre.

    Voilà ce que j’avais à dire dans l’im­mé­di­at. Mer­ci beau­coup pour ce texte, en tout cas !

    François Athané

    1. Bon­jour François

      Un grand mer­ci pour ta con­tri­bu­tion, qui m’oblige à recon­sid­ér­er une par­tie de ce que j’écrivais précédem­ment – c’est la prin­ci­pale rai­son pour laque­lle j’ai tardé à te répon­dre.

      Com­mençons par le plus sim­ple, c’est-à-dire par la fin : en effet, je crois qu’en s’éloignant de l’échange d’équivalents, on glisse insen­si­ble­ment de l’échange « pur » à des formes hybrides. Qu’on s’achemine vers le don ou vers le trans­fert con­traint, il serait vain de vouloir situer pré­cisé­ment le lieu de bas­cule­ment, comme je ten­tais de l’expliquer dans mon bil­let.

      J’en viens main­tenant au cœur du prob­lème – en tout cas, tel que je le com­prends. J’écrivais que l’échange de non équiv­a­lents, dans le cas d’une vente à prix d’ami, est une com­bi­nai­son de don et d’échange. Or, ce n’est pas tout à fait exact ; en tout cas, cette com­bi­nai­son pos­sède des traits par­ti­c­uliers.

      Dans l’article que j’ai écrit pour L’Homme (qui sera bien­tôt pub­lié, et que tu as lu), j’étudie ce qui me paraît être les deux prin­ci­pales formes inter­mé­di­aires de trans­fert : l’indétermination (le flou juridique sur l’obligation) et la com­bi­nai­son (le fait que l’obligation juridique ne pèse pas sur tous les élé­ments du trans­fert au même titre). Et je donne plusieurs exem­ples de l’un comme de l’autre.

      Mais dans le cas de la vente « à prix d’ami », en réal­ité, la com­bi­nai­son d’échange et de don est tout autre. Car, du point de vue juridique (celui qui, seul, pré­side à la clas­si­fi­ca­tion), l’acte est un échange pur. On ne peut même pas dire qu’il s’agirait de la super­po­si­tion d’une vente « nor­male » et d’un don : en ce cas, s’il y avait défaut de paiement, le vendeur pour­rait exiger le verse­ment d’une somme supérieure. La vente à prix d’ami, et c’est ce qui m’avait totale­ment échap­pé lorsque j’avais écrit mon bil­let, n’est une com­bi­nai­son d’échange et de don que dans la mesure où elle est un échange de droit (et de fait), et un don de fait. Si hybri­da­tion il y a, ce n’est qu’une hybri­da­tion entre le fait et le droit, et non entre dif­férents cas de droit, comme celles que j’avais étudiées jusque-là.

      Le cas où le bas prix est obtenu sous la con­trainte procède de la même logique ; mais au lieu que l’élément de fait qui se com­bine à l’échange de droit soit un don, c’est une extor­sion fondée sur la tromperie ou la force illégitimes. Ce qui m’a induit en erreur est que cette tromperie, ou ce don, ont été clas­si­fiés par tes soins comme « trans­ferts illégitimes » (en par­ti­c­uli­er t4t) et que je t’ai suivi sur ce ter­rain. Je ne le regrette pas ; mais il m’apparaît aujourd’hui plus claire­ment que les trans­ferts illégitimes (et la sous-clas­si­fi­ca­tion que j’ai pro­posé d’en faire dans mon arti­cle pour L’Homme) sont eux-mêmes des trans­ferts de fait – plus exacte­ment, ils sont des trans­ferts de droit aux yeux de la com­mu­nauté qui les effectue, mais ce sont des trans­ferts de fait aux yeux de la com­mu­nauté supérieure, dont le droit fait référence.

      Pour résumer, je pro­pose donc d’établir que l’échange de non-équiv­a­lents artic­ule tou­jours le droit et le fait. Du côté du droit, il se situe tout entier, et sans ambiguïté, du côté de l’échange. Du côté du fait, il tend à com­bin­er l’échange (dans une mesure pro­por­tion­nelle au degré de non-équiv­a­lence) soit au don, soit au t4t.

      Qui dit mieux ?

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