Léon Trotsky, sur la guerre et la « lutte pour la vie »

« La lutte pour la vie »
(bronze d’E. Drouot) 

Un ami (qu’il en soit remer­cié !) me sig­nale un texte de Léon Trot­sky, écrit en pleine guerre civile, dans lequel celui-ci réag­it à un arti­cle pub­lié dans une revue mil­i­taire sovié­tique. Son grand intérêt est qu’il y dis­cute de ques­tions générales, en par­ti­c­uli­er celle du niveau de speci­ficité auquel il faut raison­ner si l’on veut com­pren­dre quelque chose aux phénomènes. Peut-on les rassem­bler dans des caté­gories qui dépassent les dif­férents types soci­aux, voire les dif­férentes espèces ? Ce ques­tion­nement, qui est par ailleurs au cœur du dernier livre de Bernard Lahire, Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines, sur lequel j’au­rai prob­a­ble­ment l’oc­ca­sion de revenir, ne pos­sède, me sem­ble-t-il, pas de réponse a pri­ori. Plus exacte­ment, il est évi­dent qu’il est pos­si­ble de forg­er des caté­gories à tous les degrés de général­ité ; un exem­ple qui me vient en tête, et qui dépasse même le monde vivant, et celui de la com­plex­ité. Bien des auteurs ont ain­si soutenu l’idée que la matière tendait à s’or­gan­is­er de manière de plus en plus com­plexe avec le temps, et ce qu’elle soit vivante ou non. L’évo­lu­tion qui a con­duit le mag­ma de par­tic­ules post-Big Bang à l’assem­blage d’atomes com­por­tant de plus en plus de pro­tons, puis aux molécules (éventuelle­ment géantes) peut ain­si être rap­prochée de celle qui a vu la vie faire émerg­er, aux côtés des uni­cel­lu­laires du pré­cam­brien, des êtres de plus en plus dif­féren­ciés.

Une pre­mière réflex­ion sur ces ques­tions aus­si pas­sion­nantes que dif­fi­ciles est que la dis­cus­sion se déroule à deux niveaux. Se pose tout d’abord la légitim­ité de la démarche com­para­tiste sur l’échelle la plus large pos­si­ble afin de rechercher tant les con­stantes que les vari­a­tions. Il me sem­ble qu’un tel pro­gramme de recherche n’est non seule­ment pas crit­i­ca­ble, mais que c’est le seul qui puisse mérit­er le nom de tra­vail sci­en­tifique. Se pose ensuite la ques­tion des résul­tats obtenus grâce à cette méth­ode. Là, je ne crois pas qu’il existe de réponse val­able pour toutes les dis­ci­plines et toutes les ques­tions. Le plus prob­a­ble est que c’est juste­ment en procé­dant à ce com­para­tisme sys­té­ma­tique que l’on pour­ra met­tre en lumière les niveaux per­ti­nents de raison­nement, voir quel découpage fait ressor­tir des pro­priétés intéres­santes, et quel autre ne pro­duit que des général­ités un peu creuses ou triv­iales.

Tel est donc l’en­jeu du texte qui suit, qui abor­de cette réflex­ion à pro­pos du thème plus pré­cis de la guerre. Mal­gré des infor­ma­tions anthro­pologiques par­fois dis­cuta­bles, sché­ma­tiques, voire franche­ment dépassées (sur le can­ni­bal­isme ou l’esclavage), ou le choix très con­testable de définir la guerre comme un phénomène éta­tique, il soulève des ques­tions qui n’ont pas pris une ride, à com­mencer (ou à finir !) par celle par laque­lle il se con­clut.

Science militaire et littérature : parler pour ne rien dire

Tout en pub­liant bon nom­bre d’u­tiles arti­cles spé­ci­aux, la revue Affaires mil­i­taires ne réus­sit pas à trou­ver son équili­bre intel­lectuel. Rien d’é­ton­nant à cela. Des événe­ments qui n’avaient pas été prévus par les col­lab­o­ra­teurs d’Affaires mil­i­taires se sont déroulés dans le monde entier et en par­ti­c­uli­er dans notre pro­pre pays. Tout d’abord, ces col­lab­o­ra­teurs furent nom­breux à penser qu’au­cun sché­ma n’é­tant applic­a­ble à ces événe­ments, tout était incom­préhen­si­ble ; par con­séquent, il valait mieux refuser tout critère d’ap­pré­ci­a­tion et atten­dre patiem­ment de voir quelle serait l’is­sue de ce boule­verse­ment. Mais au fur et à mesure de l’é­coule­ment du temps, cer­taines car­ac­téris­tiques de l’or­dre com­mencèrent à poindre de cet immense chaos que les col­lab­o­ra­teurs d’Affaires mil­i­taires n’avaient absol­u­ment pas prévus. L’in­tel­li­gence humaine est générale­ment pas­sive et assez paresseuse ; elle saisit plus facile­ment ce
qu’elle con­naît et qui n’ex­ige pas de réflex­ions sup­plé­men­taires.

C’est ce qui se passe actuelle­ment. S’é­tant tout d’abord con­va­in­cus que leurs con­nais­sances n’é­taient pas rejetées et recon­nais­sant ensuite dans la nou­velle organ­i­sa­tion des traits qui leur étaient fam­i­liers, maints spé­cial­istes mil­i­taires se dépêchèrent d’en con­clure qu’il n’y avait rien de nou­veau sous le soleil et que par con­séquent, les anci­ennes struc­tures pou­vaient encore très bien servir avec suc­cès. Mais il y a plus. Après avoir con­clu que finale­ment, dans le domaine mil­i­taire aus­si, tout fini­rait par retomber aux anciens usages, ils reprirent courage et décidèrent d’at­ten­dre benoîte­ment la restau­ra­tion. À cette enseigne, quelques col­lab­o­ra­teurs d’Affaires mil­i­taires s’empressèrent de remet­tre sur le tapis leurs con­cep­tions générales forte­ment pous­siéreuses — notam­ment à pro­pos de la place de la guerre et
de l’ar­mée dans l’his­toire de l’évo­lu­tion humaine. De toute évi­dence, ils se pren­nent pour des « spé­cial­istes » dans ce domaine aus­si. Erreur fatale ! Un bon artilleur ou un inten­dant est loin d’être tou­jours appelé à jouer les his­to­riens philosophes.

À tra­vers deux ou trois exem­ples, en voici la preuve. Dans son numéro 15–16, les Affaires mil­i­taires pub­lient en bonne place un arti­cle du citoyen F. Her­schel­man : « La guerre sera-t-elle pos­si­ble à l’avenir ? » À com­mencer par le titre, tout est faux dans cet arti­cle. Quant au fond, l’au­teur se demande si les
guer­res sont inévita­bles à l’avenir et arrive à la con­clu­sion qu’elles le seront. Comme cha­cun sait, il existe une abon­dante lit­téra­ture à ce sujet. Aujour­d’hui, la ques­tion est passée du domaine lit­téraire à celui du com­bat inten­sif, prenant ouverte­ment dans tous les pays l’aspect d’une guerre civile. En Russie, le pou­voir est aux mains d’un par­ti poli­tique dont le pro­gramme définit avec pré­ci­sion et net­teté les car­ac­téris­tiques sociales et his­toriques des guer­res passées ou actuelles, et qui pré­cise avec autant de clarté que d’ex­ac­ti­tude les con­di­tions dans lesquelles les guer­res devien­dront non seule­ment inutiles, mais aus­si impos­si­bles. Per­son­ne ne demande au citoyen Her­schel­man d’adopter le point de vue com­mu­niste. Mais quand un spé­cial­iste mil­i­taire entre­prend une analyse de la guerre dans une revue russe offi­cieuse – en 1919, pas en 1914 ! – il sem­ble qu’on serait en droit d’ex­iger que led­it spé­cial­iste con­naisse au moins les rudi­ments du pro­gramme qui est la doc­trine offi­cielle du régime et sur lequel repose toute notre poli­tique intérieure et inter­na­tionale. Il n’y fait même pas allu­sion. Comme il est de tra­di­tion, l’au­teur com­mence par le com­mence­ment, c’est-à-dire qu’il démarre sur un pos­tu­lat de la pire banal­ité, tiré de la scholas­tique impuis­sance his­torique de Leer et stip­u­lant que « la lutte est l’a­panage de tout ce qui vit ».

Fondé sur l’in­ter­pré­ta­tion la plus large, voire illim­itée, du mot « lutte », cet apho­risme sup­prime en toute sim­plic­ité l’ensem­ble de l’his­toire humaine en la dis­solvant sans résidu dans la biolo­gie. Lorsque sans jouer sur les mots nous par­lons de guerre, nous sous-enten­dons un affron­te­ment sys­té­ma­tique de groupes humains organ­isés par l’É­tat et qui utilisent les moyens tech­niques dont ils dis­posent au nom de buts fixés par le pou­voir poli­tique qui les représente. Il est absol­u­ment évi­dent que rien de sem­blable n’ex­iste en dehors de la société humaine. Si la lutte est pro­pre à tout ce qui vit, la guerre en revanche est un phénomène pure­ment his­torique et humain. Celui qui ne s’en rend pas compte est encore très loin du
seuil même de la ques­tion.

Jadis, les hommes se mangeaient entre eux. Dans cer­tains pays, le can­ni­bal­isme s’est encore con­servé jusqu’à nos jours. Il est vrai que les Achan­tis ne pub­lient pas de revues mil­i­taires, mais s’ils le fai­saient, leurs théoriciens mil­i­taires écriraient vraisem­blable­ment : « Espér­er que les gens renon­cent au can­ni­bal­isme est vain, puisque la lutte est l’a­panage de tout ce qui vit. » Avec la per­mis­sion du citoyen Her­schel­man, nous pour­rions répli­quer au savant anthro­pophage qu’il ne s’ag­it pas pour l’in­stant de la lutte en général, mais de l’une de ses formes sin­gulières, qui s’ex­prime en l’oc­cur­rence par l’homme à
l’af­fût de son sem­blable. Man­i­feste­ment, le can­ni­bal­isme n’a pas dis­paru sous l’ef­fet de la per­sua­sion, mais à la suite des mod­i­fi­ca­tions de l’or­dre social : en effet, lorsqu’il se révéla plus avan­tageux de trans­former les pris­on­niers en esclaves, l’an­thro­pophagie (can­ni­bal­isme) dis­parut. Et la lutte ? La lutte, eh bien, elle demeu­ra. Cepen­dant, pour le moment nous ne par­lons pas de lutte, mais de can­ni­bal­isme.

Jadis, le mâle se bat­tait avec un autre mâle pour une femelle. Les fiancés antiques « enl­e­vaient la fille de l’eau ». Comme le citoyen Her­schel­man le sait sans doute, ce moyen n’a plus cours de nos jours, bien que la lutte soit l’a­panage de tout ce qui vit. Les règle­ments de comptes dans les bois ou les cav­ernes ont été rem­placés plus tard par des tournois de cheva­lerie en présence des dames. Cepen­dant, tournois et duels appar­ti­en­nent aujour­d’hui au passé ou se sont dans l’ensem­ble trans­for­més en vul­gaire écho de mas­ca­rade des anciens heurts sanglants. Pour com­pren­dre ce proces­sus, il faut suiv­re de près l’évo­lu­tion de l’é­conomie, les rela­tions entre hommes et femmes, les mod­i­fi­ca­tions fon­da­men­tales inter­v­enues dans la vie famil­iale et trib­ale courante, l’ap­pari­tion et l’évo­lu­tion des class­es, le con­di­tion­nement his­torique des opin­ions et des préjugés des cheva­liers et de la noblesse, le rôle du duel en tant qu’élé­ment de l’idéolo­gie de classe, la dis­pari­tion du fonde­ment social des class­es priv­ilégiées, la trans­for­ma­tion du duel en une sur­vivance inutile, etc. Sur la base d’un apho­risme vide de sens – la lutte est l’a­panage de tout ce qui vit – dans ce domaine comme dans tous les autres, on ne peut pas aller bien loin.

Les tribus et les clans slaves se bat­taient entre eux. Du temps du féo­dal­isme, les prin­ci­pautés se bat­taient entre elles. Les tribus alle­man­des fai­saient de même, tout comme les prin­ci­pautés féo­dales de la future France unifiée. Les luttes sanglantes entre féo­daux, les guer­res opposant entre elles les provinces ou les villes aux armées de cheva­liers étaient à l’or­dre du jour non pas parce que « la lutte est l’a­panage de tout ce qui vit », mais parce qu’elles étaient déter­minées par cer­taines rela­tions sociales de l’époque, et elles dis­parurent en même temps que ces dernières. Les motifs qui pous­saient les Moscovites à se bat­tre con­tre les habi­tants de Kiev, les Prussiens con­tre les Sax­ons, les Nor­mands con­tre les Bour­guignons étaient à l’époque aus­si pro­fonds et rigoureux que les caus­es qui se trou­vaient à l’o­rig­ine de la dernière guerre entre Alle­mands et Anglais. Par con­séquent, une fois encore, il ne s’ag­it pas d’une sim­ple loi de la nature en tant que telle, mais de lois spé­ci­fiques définis­sant l’évo­lu­tion de la société humaine. Sans même nous éloign­er du domaine le plus général des con­sid­éra­tions his­toriques,
per­me­t­tez-moi de pos­er une ques­tion : si l’homme a dépassé le stade de la guerre entre la Bour­gogne et la Nor­mandie, la Saxe et la Prusse, entre les prin­ci­pautés de Kiev et de Moscou, pourquoi ne dépasserait-il pas le stade des affron­te­ments entre l’An­gleterre et l’Alle­magne, la Russie et le Japon ? De toute évi­dence, la lutte dans le sens le plus large du mot demeur­era ; toute­fois, la guerre – qui n’est qu’une forme par­ti­c­ulière de cette lutte – n’est apparue qu’à l’époque où l’homme com­mença à bâtir sa société et à utilis­er des armes. Cette forme sin­gulière de lutte – la guerre – a suivi le cours des mod­i­fi­ca­tions de la société humaine et, dans cer­taines cir­con­stances his­toriques, elle peut com­plète­ment dis­paraître.

Dans leur mor­celle­ment, les guer­res féo­dales étaient essen­tielle­ment dues à l’isole­ment de l’é­conomie moyenâgeuse. Chaque région con­sid­érait sa voi­sine comme un monde replié sur lui-même duquel on pou­vait tir­er prof­it. Dans leurs nids d’aigle, les cheva­liers obser­vaient d’un œil rapace l’en­richisse­ment des villes qui se dévelop­paient. L’évo­lu­tion ultérieure a unifié les provinces et les régions en un tout. À la suite d’une lutte interne et externe impi­toy­able, la France unifiée, l’I­tal­ie unifiée et l’Alle­magne unifiée se dévelop­pèrent sur cette nou­velle base économique. L’u­nité économique ayant ain­si trans­for­mé de grands pays en un organ­isme économique unique, les guer­res dev­in­rent impos­si­bles dans les lim­ites de cette nou­velle for­ma­tion his­torique élargie : la nation et l’É­tat.

Cepen­dant, l’évo­lu­tion des rela­tions économiques n’en res­ta pas là. L’in­dus­trie avait depuis longtemps dépassé son cadre nation­al et avait lié le monde entier par les chaînes de l’in­ter­dépen­dance. Ce n’est pas seule­ment la Bour­gogne ou la Nor­mandie, la Saxe ou la Prusse, Moscou ou Kiev, mais la France, l’Alle­magne et la Russie qui ont cessé depuis longtemps d’être des mon­des se suff­isant à eux-mêmes pour devenir des par­ties dépen­dantes de l’é­conomie mon­di­ale. Nous ne le sen­tons que trop bien aujour­d’hui, en péri­ode de blo­cus mil­i­taire, quand nous ne recevons plus les pro­duits indus­triels alle­mands ou anglais qui nous sont indis­pens­ables. D’autre part, les ouvri­ers alle­mands ou anglais ressen­tent eux aus­si cette rup­ture mécanique d’un tout économique, puisqu’ils ne reçoivent plus ni le blé du Don, ni le beurre sibérien.

Les fonde­ments de l’é­conomie sont devenus mon­di­aux. La per­cep­tion des béné­fices — c’est-à-dire le droit d’écrémer l’é­conomie mon­di­ale — n’en est pas moins demeurée aux mains des class­es bour­geois­es de cer­taines nations. S’il faut donc chercher les racines des guer­res actuelles dans la « nature », ce n’est pas dans la nature biologique ni même dans la nature humaine en général qu’on doit les quérir, mais dans la « nature » sociale de la bour­geoisie qui naquit, puis se dévelop­pa en tant que classe exploitante, usurpatrice, dirigeante, prof­i­teuse et ravageuse, en con­traig­nant les mass­es laborieuses à guer­roy­er au nom de ses objec­tifs.

Étroite­ment liée en un tout, l’é­conomie mon­di­ale crée des sources inouïes d’en­richisse­ment et de puis­sance. La bour­geoisie de chaque nation voudrait être la seule à béné­fici­er de ces sources, désor­gan­isant par la même occa­sion l’é­conomie mon­di­ale, comme le firent les féo­daux à l’époque de tran­si­tion vers un nou­veau régime.

Une classe des­tinée à semer tou­jours davan­tage de désor­dre dans l’é­conomie ne peut se main­tenir longtemps au pou­voir. C’est pourquoi la bour­geoisie elle-même se sent con­trainte de chercher une issue en créant « la Société des Nations ». L’idée de Wil­son est de révis­er l’é­conomie mon­di­ale unifiée en créant une espèce de société de brig­andage par actions, afin que les prof­its soient répar­tis entre les cap­i­tal­istes de tous les pays sans qu’ils se bat­tent entre eux. Man­i­feste­ment, Wil­son entend garder la majorité des actions pour ses pro­pres bour­siers de New York ou de Chica­go, ce dont ne veu­lent pas enten­dre par­ler les ban­dits de Lon­dres, Paris, Tokyo et autres.

C’est dans cet affron­te­ment des appétits bour­geois que gît la dif­fi­culté des gou­verne­ments bour­geois de trou­ver une solu­tion au prob­lème de la « Société des Nations ». On peut néan­moins assur­er qu’après l’ex­péri­ence de la guerre actuelle, les milieux cap­i­tal­istes des pays les plus impor­tants auraient créé les con­di­tions d’une exploita­tion plus ou moins cen­tral­isée et unifiée du monde entier sans recourir à la guerre, de la même façon que la bour­geoisie avait liq­uidé les guer­res féo­dales dans les lim­ites du ter­ri­toire nation­al. La bour­geoisie aurait pu men­er cette nou­velle tâche à bien si la classe ouvrière ne s’é­tait pas retournée con­tre elle, tout comme en son temps elle-même s’é­tait opposée aux forces féo­dales. La guerre civile qui s’est ter­minée en Russie par la vic­toire du pro­lé­tari­at aura une fin sem­blable dans tous les autres pays ; cette guerre mène à la con­clu­sion suiv­ante : le pro­lé­tari­at prend en mains la solu­tion du prob­lème qui se pose aujour­d’hui à l’hu­man­ité — prob­lème de vie ou de mort, à savoir la trans­for­ma­tion de toute la sur­face ter­restre, de ses richess­es naturelles et de tout ce qui a été créé par le tra­vail de l’homme en une économie mon­di­ale, mieux sys­té­ma­tisée en fonc­tion d’une seule et même pen­sée, et où la répar­ti­tion des biens se fait comme dans une grande coopéra­tive.

Le citoyen Her­schel­man n’a sans doute aucune idée de tout cela. Il a décou­vert un quel­conque opus­cule d’un cer­tain pro­fesseur Danievs­ki, inti­t­ulé Le sys­tème de l’équili­bre poli­tique, du légitimisme et des com­mence­ments de la nation, et, en s’ap­puyant sur quelques con­clu­sions rachi­tiques du juriste offi­ciel, en con­clut à l’inéluctabil­ité des guer­res jusqu’à l’achève­ment des siè­cles. Dans les colonnes de la revue de l’Ar­mée Rouge ouvrière et paysanne – en mai 1919 ! – l’édi­to­r­i­al expose grave­ment que le début de… la légitim­ité ne préserve pas de la guerre ! La légitim­ité, c’est la recon­nais­sance de l’im­mua­bil­ité de toute la saloperie monar­chiste, de class­es et de castes qui s’est accu­mulée sur cette terre. Chercher à prou­ver que la recon­nais­sance des droits éter­nels du pou­voir des Hohen­zollern ou des Romanov, ou encore des usuri­ers parisiens, ne préserve pas des guer­res, cela sig­ni­fie sim­ple­ment par­ler pour ne rien dire. C’est aus­si val­able pour la théorie du soi-dis­ant « équili­bre poli­tique ». Per­son­ne n’a mieux démon­tré la faus­seté et l’i­nanité de cette théorie que le marx­isme (com­mu­nisme). La tricherie diplo­ma­tique de « l’équilibre » n’é­tait que la façade d’une com­péti­tion dia­bolique des engins mil­i­taires d’une part et de l’autre – des aspi­ra­tions de l’An­gleterre à affaib­lir la France et l’Alle­magne, de l’Alle­magne à affaib­lir la France, etc.

Deux loco­mo­tives ont été lancées l’une con­tre l’autre sur la même voie, voilà la sig­ni­fi­ca­tion de la théorie du monde armé par « l’équili­bre européen », une théorie dont les marx­istes ont démon­tré la faus­seté bien avant qu’elle ne s’écroulât dans le sang et la boue. Seuls les songe-creux petits-bour­geois et les char­la­tans bour­geois peu­vent par­ler du principe nation­al comme fonde­ment de la paix éter­nelle. Lorsque le développe­ment de l’in­dus­trie exigea la trans­for­ma­tion de la province en une unité nationale beau­coup plus vaste, les guer­res furent menées sous la ban­nière nationale. Les guer­res con­tem­po­raines ne sup­posent pas le principe nation­al. Il ne s’ag­it déjà plus des guer­res civiles. Koltchak vend la Sibérie à l’Amérique, Dénikine est prêt à inféoder les trois quarts du peu­ple russe à l’An­gleterre et à la France pourvu qu’on le laisse con­tin­uer de piller à son aise le dernier quart. Le principe nation­al ne joue même plus de rôle dans les guer­res inter­na­tionales. L’An­gleterre et la France se parta­gent les colonies alle­man­des, et écartè­lent l’Asie. L’Amérique fourre son nez dans les affaires européennes, tan­dis que l’I­tal­ie s’ad­juge des Slaves. À moitié étouf­fée, la Ser­bie trou­ve encore le moyen d’é­tran­gler les Bul­gares.
Dans le meilleur des cas, le principe nation­al n’est qu’un pré­texte. Il s’ag­it en fait de sou­veraineté mon­di­ale, c’est-à-dire de la dom­i­na­tion économique du monde entier. Après une cri­tique super­fi­cielle de la légitim­ité, de la théorie de l’équili­bre poli­tique et du principe nation­al, le citoyen Her­schel­man ne men­tionne même pas le prob­lème de l’is­sue de la guerre. Et pour­tant, cette issue se décide actuelle­ment sur le ter­rain. Après avoir chas­sé la bour­geoisie du gou­ver­nail nation­al et pris les rênes du pou­voir, la classe ouvrière pré­pare la créa­tion de la République fédéra­tive sovié­tique européenne et mon­di­ale qui reposera sur une économie mon­di­ale unifiée.

La guerre a été et demeur­era une forme armée de l’ex­ploita­tion ou de la lutte con­tre l’ex­ploita­tion. La dom­i­na­tion fédéra­tive du pro­lé­tari­at en tant que tran­si­tion vers une Com­mune mon­di­ale sig­ni­fie la sup­pres­sion de l’ex­ploita­tion de l’homme par l’homme et donc la liq­ui­da­tion des affron­te­ments armés. La guerre dis­paraî­tra comme le can­ni­bal­isme. La lutte, elle, con­tin­uera, mais ce sera la lutte col­lec­tive de l’hu­man­ité con­tre les forces enne­mies de la nature.

10 juil­let 1919, Voronej-Kolodez­naîa
Les Affaires mil­i­taires n° 23–24

14 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Emmanuel Florac

    Mer­ci pour cet arti­cle. Con­cer­nant Lahire, il est inter­viewé sur Médi­a­part : https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/020923/bernard-lahire-le-rapport-parent-enfant-est-une-matrice-de-la-domination-omnipresente-dans-les‑s

    Tou­jours amu­sant et triste à la fois de voir le désar­roi du jour­nal­iste gauchiste, à la fois idéal­iste et con­struc­tiviste :

    > Q : Com­ment repér­er des con­stantes sociales dans l’organisation des sociétés humaines sans que cela ne pro­duise une forme de déter­min­isme acca­blant, que ce soit dans la repro­duc­tion du pou­voir ou de la dom­i­na­tion mas­cu­line ? Peut-on con­serv­er une per­spec­tive éman­ci­patrice avec de telles lois fon­da­men­tales ?
    >
    >Ce qui est acca­blant, c’est de con­stater que la dom­i­na­tion mas­cu­line est plurim­il­lé­naire, que les con­flits inter­groupes ou intereth­niques n’ont cessé de ryth­mer la vie des sociétés humaines, que des rap­ports de dom­i­na­tion ont struc­turé toutes les sociétés humaines con­nues, etc., sans pou­voir com­pren­dre les raisons pro­fondes de ces faits. De ce point de vue, la réponse con­struc­tiviste apportée par les sci­ences sociales con­tem­po­raines à ces ques­tions reste par­tielle et peu sat­is­faisante. Car si tout était une affaire de cul­ture, pourquoi la réal­ité ne serait pas plus diverse qu’elle ne l’est ?
    >
    >Sans con­nais­sance de la réal­ité et des principes qui la gou­ver­nent, il n’y a pas d’émancipation pos­si­ble. Car seule la con­nais­sance per­met d’envisager les moyens cul­turels de con­tre­car­rer ces forces. Ce n’est pas en niant les lois de la physique que nous sommes par­venus à vol­er, à aller dans l’espace, à com­mu­ni­quer à dis­tance, à inven­ter l’électricité, etc.

    Bon sang je vais devoir acheter ce bouquin, mal­gré qu’il me sem­ble se van­ter un peu vite d’être précurseur 🙂

  2. “La lutte, elle, con­tin­uera, mais ce sera la lutte col­lec­tive de l’hu­man­ité con­tre les forces enne­mies de la nature”.
    Voilà l’idée qui con­clut ce texte.
    Est-ce bien à elle que vous pen­siez en affir­mant qu’elle n’avait “pas pris une ride” ?

    1. On aimerait savoir ce que recou­vrent les mots “forces”, “enne­mies” et “nature” pour Trot­sky, et pour toi ! Pour savoir quel est le “niveau de spé­ci­ficité auquel il faut raison­ner” ! Ami­cale­ment.

    2. Bah, je dirais tout sim­ple­ment que si elle veut vivre du mieux pos­si­ble, l’hu­man­ité doit faire face à un cer­tain nom­bre de con­traintes : trou­ver de l’én­ergie, s’al­i­menter, pour­voir à divers besoins matériels… pour de pas par­ler des pandémies con­tre lesquelles il faut trou­ver des parades ou des rémèdes. Rien de bien sur­prenant, en fait ! Et la phrase de con­clu­sion a quelque chose d’un tru­isme : si les prob­lèmes sont devenus mon­di­aux, il fau­dra les résoudre à l’échelle mon­di­ale — ce dont une human­ité déchirée entre états nationaux et class­es sociales antag­o­nistes est bien inca­pable.

    3. Ça je suis d’ac­cord… Mais c’est un peu bot­ter en touche ! Je pen­sais plus à l’usage des mots “forces”, “enne­mies” et “nature” en eux-mêmes. “les forces enne­mies de la nature”, voilà quand même une for­mule très poly­sémique qu’on ne lit plus depuis un moment et qui prend une saveur un peu provo­ca­trice à notre époque je trou­ve, et qu’il serait donc intéres­sant de dis­cuter !

    4. Je ne vois pas vrai­ment à quoi vous faites allu­sion. Que cette manière de s’ex­primer ne soit pas dans l’air du temps, j’en suis bien d’ac­cord, mais en quoi serait-elle prob­lé­ma­tique ? (ques­tion d’au­tant plus sincère que vous dites vous-même être d’ac­cord avec le petit com­men­taire que j’en pro­pose).

    5. Je suis d’ac­cord avec le con­tenu de votre com­men­taire. Ce qui me pose ques­tion, c’est le choix de l’ex­pres­sion de Trot­sky. Si je lis quelque part, “les forces amies de la nature”, j’ai ten­dance à vite sus­pecter un allumé new-age ou un Bap­tiste Mori­zot… du coup “les forces enne­mies de la nature”, c’est guère mieux ! Il y a dans cette expres­sion une dimen­sion de per­son­nal­i­sa­tion mys­tique qui me sem­ble assez glis­sante ! Tout le monde ne con­naît pas les idées de Trot­sky. On est évidem­ment très loin de la sci­ence, c’est pour ça que je demandais à quel est le “niveau de spé­ci­ficité auquel il faut raison­ner” ! En espérant avoir été plus clair…

    6. Peut-être que je passe (en toute bonne foi) à côté du prob­lème, mais j’ai vrai­ment ten­dance à voir là davan­tage une ques­tion de for­mu­la­tion (voire de tra­duc­tion) qu’une vraie diver­gence de fond. J’imag­ine que ce qui fait ques­tion à vos yeux est le terme « enne­mies » et non celui de force (la « force de grav­ité » est un con­cept banal de la mécanique new­toni­enne).
      Rem­plaçons donc « enne­mies » par « con­traires » ou « défa­vor­ables ». Cela ne lève-t-il pas l’am­bi­gu­i­té que vous percevez ?

    7. Je vous pro­pose l’expérience suiv­ante : écrire un livre qui s’appellerait “L’alliance avec les forces amies de la nature” (ou com­ment lut­ter con­tre les forces enne­mies)… je suis prêt à pari­er que le livre serait placé à côté d’un autre où l’auteur dis­cuterait avec un fleuve, ou bien appellerait les arbres à man­i­fester. Est-ce que c’est plus sai­sis­sant comme ça ? Pour l’usage du mot force, dans le cas de la mécanique, la déf­i­ni­tion est disponible, les forces de la nature, je ne sais pas ce que c’est !

    8. Franche­ment, j’ai le sen­ti­ment que vous sur­in­ter­prétez (et que dans la nature, vous cherchez la petite bête !). Si j’écris à la fin d’un compte-ren­du (et non comme un titre de livre) que tel peu­ple vivait dans une nature (ou un envi­ron­nement) hos­tile, vous m’i­den­ti­fiez illi­co comme une var­iété d’a­n­imiste ?
      Et on peut peut-être s’en tenir là, parce qu’on a du mal sinon à se com­pren­dre, en tout cas à se con­va­in­cre…

  3. Mer­ci pour le partage très intérés­sant ! (Curieux de voir vos reflexions/​remarques/​critiques autour du livre de Lahir)

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