Être premier (réponse à un courrier)

L’un des com­men­taires à mon bil­let « Être pre­mier » est assez long, et m’a été adressé par mail. Avec l’ac­cord d’Irène, sa rédac­trice, je le repro­duis ici en ten­tant d’y répon­dre de mon mieux.

Bon, tu as dit que tu voulais des com­men­taires, donc voici ce que m’a inspiré la lec­ture du bil­let…

Je pré­cise tout de même que je n’y con­nais rien à tout cela, mais je ne vois pas en quoi ça m’empêcherait d’avoir un avis ! 😉

Et que somme toute, et spon­tané­ment par­lant je me sens assez proche du rel­a­tivisme évo­lu­tion­naire, d’ailleurs ça m’a beau­coup intéressée de
lire ta présen­ta­tion de Lévi-Strauss, car j’ai retrou­vé plein de choses que j’avais déjà essayé pénible­ment de for­muler mais en y arrivant
net­te­ment mois bien. Et je pense que bien­tôt, quand j’au­rai le temps, j’i­rai lire du Lévi-Strauss, aus­si pour voir si ta retran­scrip­tion est
vrai­ment fidèle…

  1. Tu dis que les
    sociétés sans État précè­dent les sociétés avec État. OK mais est-ce que
    pour autant toute société qui n’a pas encore d’État est vouée à avoir un État un jour ? C’est la ques­tion de la cri­tique de l’évo­lu­tion­nisme :
    dans quelle mesure peut-on dire qu’un n’y a qu’un chemin que suiv­ent
    toutes les sociétés, mais qu’elles le par­courent plus ou moins
    rapi­de­ment ? Et quand bien même on con­state que sur cer­tains aspects de
    la vie sociale il y a eu un seul chemin (mais là encore je ne suis pas
    assez calée pour don­ner un exem­ple con­cret) est-ce que par­ler
    d’évolution/​de développe­ment ne masque pas cer­taines autres réal­ités,
    ques­tions et répons­es ? C’est-à-dire que si l’on con­sid­ère que le
    développe­ment des sociétés humaines est le résul­tat de quelque chose
    d’inévitable, est-ce qu’on ne s’empêche pas de se deman­der pourquoi il y
    a uni­for­mité sur une ques­tion ? En gros est-ce que parce que ça c’est
    pro­duit partout c’é­tait pour autant inévitable (tu dis toi même que
    cer­taines ont été élim­inées ou oblig­ées de pass­er à l’État) ? Est-ce que
    ce n’est pas le tra­vail des sci­ences sociales et his­toriques de revenir
    sur les con­di­tions de pos­si­bil­ité des trans­for­ma­tions sociales, et
    pourquoi cer­taines trans­for­ma­tions se sont imposées au détri­ment
    d’autres ?
  2. Levi Strauss (là encore je ne con­nais
    pas assez pour être sûre de ce que je dis) dit-il vrai­ment que ce sont
    des critères dif­férents mais con­scients pour chaque société qui
    per­me­t­tent de dif­férenci­er la mul­ti­tude de voies pos­si­bles vers le
    “pro­grès”? On n’a pas besoin d’aller aus­si loin en tous cas : on peut se
    con­tenter de dire que le pro­grès tech­nique per­met une clas­si­fi­ca­tion
    évo­lu­tion­niste, mais qu’une clas­si­fi­ca­tion selon les formes de par­en­té
    ou selon n’im­porte quel autre critère don­nerait une autre théorie
    évo­lu­tion­niste ou ce ne sont pas les mêmes sociétés qui sont pre­mières
    et dernières (!?).
    Mais l’in­con­vénient de cette posi­tion est
    qu’elle ne colle pas avec la per­spec­tive marx­iste (et de l’is­lam si je
    com­prends bien ce que tu dis de Lévy-Strauss…) de “sol­i­dar­ité de
    toutes les formes de vie humaine”…
  3. Finale­ment, tu
    intro­duis l’ensem­ble en dis­ant que la notion de peu­ple est dif­fi­cile à
    définir, et d’ailleurs tu ne pro­pos­es pas de déf­i­ni­tion, mais tu
    remo­bilis­es le con­cept dans ta pre­mière “remar­que” : si tu veux avoir
    une pos­ture selon laque­lle ethnies/​peuples ne sont pas impactés par
    clas­si­fi­ca­tion évo­lu­tion­nistes des sociétés, il faut définir peu­ple par
    oppo­si­tion à société, sinon c’est unique­ment une pirou­ette.
  4. Sur ta 1ère cri­tique : les vête­ments sont-ils un critère de classe­ment ?
    Je pense que tout le monde est d’ac­cord (mais peut être que je rêve)
    pour dire que les traits car­ac­téris­tiques et impor­tants des sociétés
    sont ceux de savoir s’il existe ou non des iné­gal­ités et donc les
    struc­tures de la société sont celles sus­cep­ti­bles de génér­er des
    iné­gal­ités (d’où : pro­duc­tion, répar­ti­tion, famille, etc). Et là aus­si,
    je me demande si ce n’est pas un peu une pirou­ette de dire que Lévi-Strauss a gom­mé la dif­férence entre struc­tures et car­ac­tères
    sec­ondaires ? Je sus­pecte que tu lui fass­es dire plus que ce qu’il ne
    dit… mais comme je n’y con­nais rien et que je n’ai pas le temps de
    chercher des preuves là tout de suite, je ne peux faire que sus­pecter…
    En tout cas à titre per­son­nel, je suis d’ac­cord qu’il faut
    traiter la ques­tion sci­en­tifique­ment et avoir une théorie sociale qui
    classe en fonc­tion des struc­tures, mais je dirai que même avec
    cette théorie on peut avoir une posi­tion qui se rap­proche du rel­a­tivisme
    évo­lu­tion­naire, c’est-à-dire qu’il faut quand même élargir ce que l’on
    définit par struc­ture (il n’y a pas que les forces pro­duc­tives) et que
    si l’on prend en compte d’autres formes de struc­tures man­i­feste­ment on
    peut avoir d’autres sys­tème de clas­si­fi­ca­tion de l’évo­lu­tion… qui
    impliquent un moin­dre socio­cen­trisme.

Bref
voilà ce que m’ a inspiré la lec­ture de ce petit bil­let, désolée c’est
un peu long, mais ne te sens pas obligé de répon­dre. En tous cas
j’at­tends avec impa­tience le livre com­plet !

à +

Je com­mencerai par le plus facile, à savoir par la fin : tu n’as pas à t’ex­cuser d’avoir de nom­breuses remar­ques – au con­traire. Je réponds non parce que j’y suis obligé, mais parce que c’est par la dis­cus­sion qu’on éprou­ve et qu’on appro­fon­dit des idées ; enfin, pour le livre, hélas (?), je me sens encore très loin du compte.

Point 1 : il touche, me sem­ble-t-il, à la ques­tion cru­ciale de savoir s’il faut raison­ner à l’échelle de chaque société ou à l’échelle glob­ale. A l’échelle de chaque société, en effet, on trou­ve à peu près toutes les sit­u­a­tions : des sociétés qui passent à l’État (avec des exem­ples his­torique­ment doc­u­men­tés, comme Sha­ka Zulu, Gengis Khan ou Mahomet) ; des sociétés qui restent sans État et, pour cer­taines, sans mou­ve­ment appar­ent dans cette direc­tion (le cas le plus con­nu étant celui de l’A­ma­zonie, avec un pré­ten­du « refus » de l’État théorisé par P. Clas­tres) ; et, même si c’est net­te­ment plus rare, des sociétés où l’É­tat dis­paraît (le haut Moyen-Âge occi­den­tal). Ain­si, à ce niveau indi­vidu­el, on observe dif­férents mou­ve­ments, mais dont aucun ne sem­ble devoir être priv­ilégié. Pour­tant, au niveau glob­al, la ten­dance évo­lu­tive est frap­pante : jusqu’à il y a 5000 ans env­i­ron, il n’avait jamais existé aucune société éta­tique sur la planète. Aujour­d’hui, il n’ex­iste virtuelle­ment plus aucune société non éta­tique. Il existe donc bel et bien une ten­dance générale qui n’empêche pas des tra­jec­toires indi­vidu­elles var­iées. Et si l’on peut s’in­ter­roger sur les raisons des vari­a­tions des tra­jec­toires indi­vidu­elles, il ne faut jamais que l’ar­bre cache la forêt et qu’on oublie de s’in­ter­roger sur les raisons de l’évo­lu­tion générale. Pour le dire autrement, non seule­ment je pense que con­stater l’évo­lu­tion générale n’empêche pas de se pos­er des ques­tions sur les modal­ités de cette évo­lu­tion, mais je crois que con­traire que c’est le préal­able incon­tourn­able pour se pos­er les bonnes ques­tions.

J’a­joute qu’en réfléchissant à tout cela, je me demande si une bonne par­tie du sem­piter­nel débat entre évo­lu­tion unil­inéaire et évo­lu­tion mul­ti­l­inéaire n’est pas tout sim­ple­ment lié au niveau de détail des caté­gories avec lesquelles on opère. Plus ces caté­gories sont larges (comme dans la clas­si­fi­ca­tion binaire éta­tique /​non éta­tique), plus l’évo­lu­tion appa­raît unil­inéaire. Plus elles sont pré­cis­es, plus l’évo­lu­tion sem­ble emprunter des chemins divers (à l’ex­trême, on trou­ve le par­tic­u­lar­isme absolu, où aucune société ne peut être assim­ilée à une autre).

Point 2 : Le fait qu’un classe­ment dépende du critère retenu est une évi­dence. La thèse de Lévi-Strauss, ce que j’ap­pelle le rel­a­tivisme évo­lu­tion­naire, est qu’il n’ex­iste pas de critère (ou de classe­ment) plus légitime qu’un autre. Mon objec­tion à cette propo­si­tion n’est pas qu’elle con­tre­dise le marx­isme (je ne com­prends pas l’al­lu­sion à l’is­lam) mais qu’elle empêche de com­pren­dre la réal­ité de l’évo­lu­tion sociale (ce que per­met le marx­isme ; mais mon objec­tion fait appel à la réal­ité, pas à un argu­ment d’au­torité). La con­science que peut avoir chaque société de sa pro­pre place de l’évo­lu­tion n’est certes pas indépen­dante de tout cela, mais c’est un point sec­ondaire : la réal­ité de l’évo­lu­tion sociale, comme de tout phénomène objec­tif, est ce qu’elle est indépen­dam­ment de l’idée, juste ou fausse, que les êtres humains peu­vent se faire sur elle.

Point 3 : Je ne suis pas sûr de bien te com­pren­dre. Lorsque je cri­tique le con­cept d’eth­no­cen­trisme, c’est pour dire que ceux qui l’emploient met­tent sur le ter­rain de l’eth­nie, ou du peu­ple, des ques­tions qui relèvent unique­ment des rap­ports soci­aux. À cette occa­sion, je ne rap­pelle certes pas qu’un peu­ple, c’est très dif­fi­cile à définir, mais j’au­rais pu le faire sans que cela pénalise mon argu­ment. Donc, pour le répéter en d’autres ter­mes, dire que dans l’évo­lu­tion sociale, la société Maya représente un stade supérieur par rap­port à la société Inu­it, et la société cap­i­tal­iste un stade supérieur par rap­port à la société Maya, ce n’est pas for­muler une propo­si­tion sur les Inu­its, sur les Mayas, sur les Japon­ais ou les Français en tant que peu­ple, et ce, indépen­dam­ment de la pos­si­bil­ité de définir cor­recte­ment Inu­its, Mayas, Japon­ais et Français. Dans une autre ver­sion : dire que le cap­i­tal­isme est supérieur au féo­dal­isme n’est pas une propo­si­tion sur les peu­ples français ou japon­ais, et doit donc nous épargn­er la dis­cus­sion (a pri­ori sco­las­tique) de savoir si les Français ou les Japon­ais du XXe siè­cles doivent être con­sid­érés comme le même peu­ple que les Français ou les Japon­ais du XIIe siè­cle.

Point 4 : Je crois vrai­ment que l’idée de Lévi-Strauss, même s’il ne la for­mule pas de cette manière, est qu’il n’y a pas de traits plus fon­da­men­taux que d’autres, qu’ils touchent ou non à l’ex­is­tence des iné­gal­ités. Sinon, cela voudrait juste­ment dire que tous les critères de classe­ment ne se valent pas.
Quant à l’idée que les forces pro­duc­tives ne sont pas une struc­ture, je suis absol­u­ment d’ac­cord avec cela. Elles sont, dis­ons, un effet (et une cause) des dif­férentes struc­tures. Mais com­pren­dre que l’his­toire de l’hu­man­ité a comme piv­ot la crois­sance d’une quan­tité (les forces pro­duc­tives) n’empêche nulle­ment (au con­traire) d’i­den­ti­fi­er les dif­férentes formes qual­i­ta­tives d’or­gan­i­sa­tion qui se sont suc­cédé, et de com­pren­dre le pourquoi et le com­ment de cette suc­ces­sion.

En fait, le socio­cen­trisme (plus exacte­ment, le fait de con­sid­ér­er sa pro­pre société comme la forme la plus avancée des formes exis­tantes) n’est un prob­lème que s’il mène à com­pren­dre de tra­vers la réal­ité. Au con­traire, s’il lui cor­re­spond, il n’est pas un prob­lème, mais une néces­sité. Pour pren­dre une analo­gie qui vaut ce qu’elle vaut, s’il a fal­lu rejeter la théorie qui fai­sait de la Terre le cen­tre du sys­tème solaire, c’est parce que cette théorie ne cor­re­spond pas aux faits, et non en soi parce que nous habitons sur la Terre.

Je ter­min­erai par un petit para­doxe poli­tique que je soumets à ta sagac­ité. Par­mi ceux que l’ap­proche de Lévi-Strauss accusera de met­tre sur un piédestal leur pro­pre société, il y a les marx­istes… dont le pro­gramme con­siste juste­ment à abat­tre la société en ques­tion. En revanche, Lévi-Strauss ou ceux qui s’en récla­ment, tout en expli­quant que la société cap­i­tal­iste ne doit en aucun cas être con­sid­érée comme supérieure à d’autres, n’ont jamais eu à son égard d’an­i­mosité par­ti­c­ulière. Alors, au fond, qui est respecteux de quoi dans cette affaire ?

Prochaine étape (si tout va bien) : le rel­a­tivisme évo­lu­tion­naire en biolo­gie.

4 commentaires

  1. C’est amu­sant, parce que de l’oeu­vre de Levi-Strauss, que je con­nais somme toute assez mal, je n’ai pas du tout retenu les points sur lesquels tu te focalis­es. Par exem­ple, la lec­ture de Tristes Tropiques que j’ai faite il y a une ving­taine d’an­nées (donc il ne m’en reste plus grand-chose) ne m’a pas lais­sé l’im­pres­sion qu’il était par­ti­c­ulière­ment anti-marx­iste, ou qu’il reprochait par­ti­c­ulière­ment aux marx­istes leur eth­no­cen­trisme. J’avais plutôt l’im­pres­sion qu’il recon­nais­sait à Marx l’idée d’avoir essayé de révéler cer­taines struc­tures de la société qui ne sont pas explicites et surtout pas présen­tées comme telles, et qu’il le voit comme un des grands philosophes de l’hu­man­ité (par­mi d’autres).

    Du coup, je viens de lire ou relire “Race et his­toire”, que tu cites, et j’ai beau me grat­ter la tête, sa posi­tion sur l’évo­lu­tion des sociétés m’ap­pa­raît un peu con­fuse. D’un côté, il sem­ble nier, comme tu le dis, le fait que cer­tains critères soient plus impor­tants que d’autres pour mesur­er l’évo­lu­tion (Ch. 6, his­toire sta­tion­naire et his­toire cumu­la­tive) et il sem­ble affirmer que tout cela dépend forte­ment de la cul­ture de l’ob­ser­va­teur, mais d’un autre côté, dans le reste du texte (Ch. 7 à 10), il dis­cute tout de même de “pro­grès” ou de “types de pro­grès” et com­ment les divers­es sociétés inter­agis­sent et “pro­gressent” d’un point de vue cul­turel par une alter­nance entre dif­féren­ci­a­tion et échanges. Il par­le “d’his­toire cumu­la­tive”, en dis­cu­tant de la manière dont cela se cumule avec une analo­gie avec les joueurs à des jeux de hasard.
    Il ter­mine égale­ment par attribuer aux insti­tu­tions inter­na­tionales le rôle de “sauver le fait de la diver­sité” et “non le con­tenu his­torique que chaque époque lui a don­né et qu’au­cune ne saurait per­pétuer au-delà d’elle-même”.
    Bref, il sem­ble faire ren­tr­er par la fenêtre ce qu’il a fait sor­tir par la porte : une sorte de classe­ment tem­porel des formes de sociétés, ain­si qu’une manière objec­tive et même quan­ti­ta­tive de mesur­er l’évo­lu­tion, sinon on ne voit pas bien à quelle aune il mesure son cumul his­torique.

    1. Hel­lo

      Je reprends du même coup mon Race et his­toire, et je n’y vois pas tout-à-fait le même chem­ine­ment que toi. Le chapitre 5 sem­ble accorder une base objec­tive à l’idée de pro­grès : en plus de nous, les Amériques pré­colom­bi­ennes ont sem­ble-t-il con­nu une avancée incon­testable depuis que l’homme y a posé le pied il y a 15 000 ans. Mais dans le chapitre 6, cette per­spec­tive est sinon réduite à néant, du moins grande­ment rel­a­tivisée : c’est parce que nous jugeons les autres sociétés à l’aune de nos pro­pres critères que nous voyons du pro­grès en Amérique. Mais ces critères ne sont qu’une pos­si­bil­ité par­mi d’autres – et toutes les cita­tions rel­a­tivistes que je pro­dui­sais dans mon bil­let sont tirées de ce chapitre. Le chapitre 7 dis­cute de la supré­matie de fait de la civil­i­sa­tion occi­den­tale, en des ter­mes qui après avoir sem­blé con­céder qu’elle était due à son avancée tech­nique, noient le pois­son en con­statant que les avancées tech­niques ont aus­si été le fait d’autres formes sociales. Le chapitre 8 intro­duit la ques­tion des prob­a­bil­ités, qu’il mélange à la fois à celle de l’i­den­ti­fi­ca­tion du pro­grès à une eth­nie don­née, et à celle de l’ob­jec­tiv­ité de ce pro­grès ; il se con­clut par la réaf­fir­ma­tion du rel­a­tivisme, en écrivant que « le pro­grès n’est jamais que le max­i­mum de pro­grès dans un sens prédéter­miné par le goût de cha­cun. ». Le chapitre 9 souligne le rôle des échanges cul­turels, d’une manière que je crois assez naïve. Au pas­sage, on y lit « l’ab­sur­dité qu’il y a à déclar­er une cul­ture supérieure à une autre », affir­ma­tion qui peut pos­séder plusieurs sens (rien n’est plus mal défi­ni que « cul­ture »), mais qui sert imman­quable­ment à com­bat­tre toute idée de ten­dance évo­lu­tion­naire générale et de pro­grès. Le chapitre 10 con­clut enfin sur la néces­sité con­tra­dic­toire d’in­ten­si­fi­er les con­tacts tout en préser­vant la diver­sité cul­turelle.

      Bref, je ne crois pas qu’on puisse accusé C.Lévi-Strauss d’in­con­séquence. Son texte me paraît au con­traire tout-à-fait cohérent.

      Au pas­sage, je ne suis pas non plus spé­cial­iste de cete auteur, loin d’en faut. J’ai moi aus­si lu Tristes tropiques il y a longtemps, bien avant de m’in­téress­er sérieuse­ment à l’an­thro­polo­gie sociale. Je ne me sou­viens de presque rien, et quand j’ai voulu le repren­dre, le style fleuri old-school m’a rapi­de­ment découragé. Si je dis­cute de Race et his­toire, c’est parce qu’il me paraît fournir un con­den­sé très claire­ment écrit des prin­ci­paux argu­ments rel­a­tivistes.

  2. Pour 1° et ta réponse Christophe, mais en Ama­zonie est-ce que ce ne serait pas la géo­gra­phie qui serait défa­vor­able ? L’é­clate­ment de petites tribus en de mul­ti­ples local­i­sa­tions sur un ter­ri­toire gigan­tesque ne favorise pas la créa­tion d’un état qui ne me sem­ble pos­si­ble que par des regroupe­ments mas­sifs ? La tribu n’est t‑elle pas une forme d’é­tat où les ques­tions sociales sont pris­es en charge à cette échelle par exem­ple ? Bon je suis un inculte recon­nu dans ces matières. J’ai une dis­cus­sion l’autre jour avec un col­lègue qui me dis­ait que la civil­i­sa­tion c’é­tait néces­saire­ment (je résume) la ville, la grande ville puis la méga­pole. Pour ma part, je pense qu’il y a dif­férentes voies pos­si­bles et que la méga­pole n’est cer­taine­ment pas la seule façon d’obtenir du pro­grès, ni le pro­grès tech­nique d’ailleurs (est-ce qu’on ne le con­stat­erait pas aujour­d’hui ?).
    Pour 2°, est-il sérieux de con­sid­ér­er que des sociétés soient pre­mières ? sec­onde ? ou meilleures, etc ? Per­son­nelle­ment, j’en doute fort. Je sais que le rel­a­tivisme en la matière est dan­gereux, mais bon mon intu­ition m’oblige à rel­a­tivis­er ce genre de choses. Les cul­tures, les sociétés ne peu­vent être hiérar­chisées, mais peu­vent être com­parées dans leur com­plex­ité. Est-ce que je me trompe ?

    Il faut encore que je réfléchisse à tout ça, c’est bien com­pliqué pour moi, mais très intéres­sant.

    1. Bon­jour DjiBee

      En ce qui con­cerne le 1°, il faut dis­tinguer les raisons pour lesquelles telles sociétés ont con­nu telle tra­jec­toire évo­lu­tion­naire, et les pro­priétés de ces tra­jec­toires elles-mêmes. Savoir si l’on, peut dire, par exem­ple, que les sociétés sans class­es sont prim­i­tives par rap­port aux sociétés de class­es est une autre ques­tion que celle de savoir pourquoi les class­es appa­rais­sent. Au pas­sage, je ne sais pas si l’ex­is­tence de villes peut être con­sid­éré au sens strict comme une struc­ture sociale ; mais il est cer­tain que les villes, dans l’his­toire humaine, sont cor­rélées de très près aux class­es et aux États.

      Cela nous amène au point 2 : je pense qu’il est extrême­ment sérieux d’en­vis­ager qu’on puisse par­ler de sociétés pre­mières, sec­on­des, etc. car c’est toute la lec­ture que l’on fait de l’évo­lu­tion sociale qui en dépend. Et il y a, je crois, une très forte charge poli­tique à accepter, par exem­ple, la notion de pro­grès, ou à la rejeter. C’est cette dis­cus­sion sur le sens et la déf­i­ni­tion de la prim­i­tiv­ité que j’es­saye de men­er dans cette série de bil­lets. La dis­cus­sion est effec­tive­ment dif­fi­cile, car elle se téle­scope avec celle du juge­ment moral et poli­tique ; mais je crois qu’on, ne peut sérieuse­ment pas l’é­vac­uer (et que lorsqu’on l’é­vac­ue, c’est for­cé­ment pour de mau­vais­es raisons).

      Pour ter­min­er, je ne sais pas si cela vous con­sol­era, mais pour moi aus­si, c’est à la fois très intéres­sant et encore bigre­ment com­pliqué.

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