Des dégâts chez les Mae Enga (1)

Si j’é­tais resté quelque peu per­plexe après mes lec­tures à pro­pos des Dani de Nou­velle-Guinée, l’ex­posé magis­tral de M. Megitt sur les Mae Enga m’a lais­sé une tout autre impres­sion. Son livre, paru en 1974, con­stitue en effet un tableau méthodique et d’une clarté rarement prise en défaut. Au demeu­rant, il s’ag­it d’une des très rares ethno­gra­phies qui place la guerre au cen­tre de ses préoc­cu­pa­tions et qui étudie une société sous ce prisme. Un des aspects les plus appré­cia­bles est que l’au­teur ne se con­tente ni de général­ités, ni du réc­it de cas sup­posés sig­ni­fi­cat­ifs : sur plusieurs ques­tions, il a con­sti­tué d’au­then­tiques bases de don­nées et four­nit des tableau chiffrés qui vien­nent à l’ap­pui de ses affir­ma­tions. On ressort de cette fort enrichissante lec­ture avec le sen­ti­ment d’avoir acquis quelques cer­ti­tudes, sans que leur aient été sac­ri­fiées les néces­saires nuances et excep­tions.

Étant don­né la longueur de ce compte-ren­du et le nom­bre de points intéres­sants qu’il faut relever dans le livre, cet arti­cle sera pub­lié en plusieurs par­ties.

Tout au long des pre­miers chapitres, Meg­gitt ne cesse d’y revenir : à par­tir d’une base com­mune, la guerre Mae Enga se décline selon des modal­ités dont la vio­lence tolérée s’ac­croît avec la dis­tance sociale entre les unités en con­flit : on retrou­ve là ce que j’ai appelé le « principe de mod­u­la­tion » de la vio­lence, qui sem­ble être une des con­stantes les plus remar­quables dans les sociétés non éta­tiques. Cepen­dant, le prob­lème est ici com­plex­i­fié, d’une part par la flu­id­ité entre les dif­férentes formes, d’autre part par l’é­cart entre la morale et la norme affichées et la « realpoli­tik » effec­tive­ment menée par les unités sociales.

Il faut ici ouvrir une brève par­en­thèse pour présen­ter la société Mae Enga en quelques mots. Ces cul­ti­va­teurs et éleveurs de porcs for­ment à l’ère pré­colo­niale une pop­u­la­tion rel­a­tive­ment nom­breuse (env­i­ron 30 000 per­son­nes). Cette société non-éta­tique s’or­gan­ise par l’im­bri­ca­tion de groupes fondés sur la par­en­té : au niveau le plus large, se trou­vent des phra­tries, un groupe dont l’ap­par­te­nance se compte en ligne mas­cu­line, et dont la fon­da­tion est cen­sée remon­tée à un ancêtre descen­du du ciel. Sauf erreur de ma part, Meg­git ne pré­cise pas le nom­bre de ces phra­tries, mais on peut infér­er des autres infor­ma­tions fournies qu’elles sont de l’or­dre d’une dizaine.

Les phra­tries rassem­blent à leur tour un cer­tain nom­bre de clans, eux aus­si patril­inéaires, qui sont à la fois nom­més et local­isés, et qui défend­ent jalouse­ment des ter­ri­toires qui s’é­ten­dent sur 2,5 à 5 km². Sur cette sur­face vivent en moyenne 350 indi­vidus (aux hommes adultes et à leurs enfants, mem­bres du clan, s’a­joutent leurs épous­es, venues de clans extérieurs). Chaque phra­trie compte de 4 à 20 clans, avec une moyenne de 7 ou 8. La sub­di­vi­sion se pour­suit avec les sous-clans (chaque clan en compte en général qua­tre, avec une fourchette de 2 à 8), puis des patrilig­nages (en moyenne 2, le nom­bre allant de 1 à 5) puis des familles dont un quart sont polyg­y­nes. Tout cela peut être résumé dans le tableau suiv­ant :

Unité Nom­bre dans l’u­nité supérieure Effec­tif moyen
famille ? ?
patrilig­nage 2 (1 à 5) 45
sous-clan 4 (2 à 8) 90
clan 7,5 (4 à 20) 350 (de 200 à 1000, soit de 60 à 300+ com­bat­tants)
phra­trie 11 ou 12 ? ≈ 2 500
Mae Enga 30 000

Meg­gitt dis­tingue trois niveaux de con­flits, que je présente ici par ordre crois­sant de vio­lence.

1. Entre sous-clans d’un même clan

Parce que les hommes d’un même clan sont con­sid­érés comme des « frères » (dans un sens large), leurs con­flits doivent rester con­tenus dans des lim­ites étroites. Lorsque de tels con­flits écla­tent, ils ne doivent pas occa­sion­ner de blessures graves et encore moins de morts. Les armes létales telles que les haches, les lances ou les flèch­es sont donc pro­scrites, et on se bat unique­ment avec des armes par des­ti­na­tion qu’on trou­ve à portée de main. La pra­tique s’ac­corde cepen­dant sou­vent mal avec la théorie : il est facile de s’emparer de bâtons à fouir ou de poteaux com­posant les bar­rières et d’in­fliger des dégâts con­sid­érables, qui entraî­nent par­fois le décès des vic­times.

Un affron­te­ment au sein d’un clan n’est pas con­sid­éré par les Mae eux-mêmes comme une authen­tique guerre, tant que cha­cun en respecte les lim­ites générales – en par­ti­c­uli­er, ne pas utilis­er d’armes létales et ne pas brûler les maisons de l’ad­ver­saire. Selon Meg­gitt, il arrive toute­fois que les hos­til­ités pren­nent col­lec­tive­ment un tour plus vio­lent : un tel bas­cule­ment se pro­duit selon lui unique­ment lorsque que les déséquili­bres démo­graphiques font qu’un sous-clan manque de ter­res tan­dis que d’autres en ont en excès. La sol­i­dar­ité de clan est ain­si sus­cep­ti­ble de s’ef­frit­er sous l’ef­fet des dis­sens­sions internes, et les dif­férentes frac­tions peu­vent finir par se com­porter entre elles comme elles l’au­raient fait vis-à-vis de clans extérieurs. Une telle escalade, et un tel change­ment qual­i­tatif de la nature du con­flit, survient le plus sou­vent suite à une provo­ca­tion qui, nor­male­ment, n’est cen­sée inter­venir que vis-à-vis d’un autre clan, telle que le vol et l’a­battage d’un porc, le défrichage et l’oc­cu­pa­tion d’une par­celle de terre ou le viol d’une femme. Tout comme une guerre entre clans, un tel con­flit fait de semaines d’escamourch­es, de raids et de con­tre-raids, peut débouch­er soit sur la défaite d’un adver­saire et son expul­sion de sa terre, soit par une paix sur la base d’un nom­bre sen­si­ble­ment égal de morts.

Même si l’af­fron­te­ment dégénère, il est toute­fois cen­sé se con­former à divers­es lim­ites. Ain­si, les com­bat­tants ne sauraient achev­er les adver­saires blessés, ou démem­br­er les cadavres de ceux qui ont été tués. De même, ils ne doivent pas s’en pren­dre à leurs femmes et à leurs enfants, en par­ti­c­uli­er en met­tant le feu aux maisons qu’elles occu­pent. L’in­cendie des maisons des hommes, la destruc­tion des jardins, des arbres ou des porcs sont sinon pro­scrits, du moins mis en œuvre avec parci­monie. Là encore, souligne Meg­gitt, la pra­tique se con­forme dif­fi­cile­ment à cet idéal, et dans le feu de l’ac­tion, ou suite à la perte d’un proche, il n’est pas rare que ces lim­ites soient franchies.

2. Entre clans d’une même phratrie

Selon Meg­gitt, c’est dans cette sit­u­a­tion qu’on con­state la plus forte dis­cor­dance entre la norme théorique et la réal­ité, c’est-à-dire entre les oblig­a­tions cen­sées découler de la « fra­ter­nité » des clans (dont celles de se prêter assis­tance en cas de guerre, lors des céré­monies de trans­ferts de richesse, et glob­ale­ment, d’en­tretenir des rela­tions cor­diales) et le car­ac­tère sou­vent con­tra­dic­toire de leurs intérêts fonciers. Le ter­ri­toire d’un clan jouxte en effet couram­ment celui de qua­tre ou cinq autres, dont au moins deux appar­tien­dront à sa pro­pre phra­trie : il y a donc de fortes chances que des dif­férends fonciers opposent des clans cen­sé­ment « frater­nels ».

En cas de con­flit armé, il est enten­du que l’at­taque est cen­sée se dérouler de jour, et après en avoir aver­ti la cible. Pour ce faire, on se regroupe près de la fron­tière, en chan­tant et en cri­ant des insultes – l’ad­ver­saire fait de même, ce qui donne aux deux camps le temps de rassem­bler leurs forces.

Celles-ci sont néan­moins par­fois déséquili­brées, et ce d’au­tant plus que les clans les plus puis­sants sont aus­si ceux qui sont sus­cep­ti­bles de pos­séder le plus d’al­liés. On retrou­ve en fait à ce niveau ce qu’on écrivait précédem­ment : si l’on cherche à tuer, on n’est cen­sé vis­er que les com­bat­tants, ne pas achev­er les blessés ou démém­br­er les morts. Toutes ces lim­i­ta­tions se heur­tent néan­moins à l’idée qu’après tout, et si l’on ose dire, il est de bonne guerre d’at­ta­quer de nuit où à l’aube afin d’in­fliger le max­i­mum de dégâts, en par­ti­c­uli­er en incen­di­ant les maisons afin de faire périr leurs occu­pants humains et porcins. Une autre lim­i­ta­tion con­cerne la mai­son des hommes adverse, qu’il reste morale­ment répréhen­si­ble d’en­dom­mager, de même que les arbres entourant leurs aires céré­monielles – ceux-ci sont cen­sés appartenir aux ancêtres que parta­gent les assail­lants.

En théorie au moins, les phas­es de com­bat armés inter­venant au sein d’une phra­trie sont cen­sées être plus brèves. Après avoir pénétré le ter­ri­toire adverse, y avoir procédé à quelques destruc­tions et avoir tué ou blessé quelques hommes, les vain­queurs sont cen­sés se sat­is­faire de cette vic­toire, se retir­er sur leur pro­pre ter­ri­toire et ouvrir les négo­ci­a­tions de paix (et de com­pen­sa­tions). Ces dis­cus­sions doivent vider la querelle et per­me­t­tre de restau­r­er la bonne entente entre les clans con­cernés. Dans cer­tains cas, les hos­til­ités sont d’une telle vio­lence que les vain­cus sont chas­sés de leur terre. Une telle issue, s’agis­sant de com­bats entre clans d’une même phra­trie, reste toute­fois rel­a­tive­ment rare.

La con­tra­dic­tion, et la ten­sion, entre la struc­tura­tion, à dif­férent niveaux, en unités large­ment indépen­dantes et la néces­sité pour ces unités de préserv­er de bonnes rela­tions avec leurs unités « sœurs » est par­faite­ment exprimée dans ce pas­sage :

Idéale­ment, les Mae con­sid­èrent donc la guerre au sein de la phra­trie de la même façon qu’ils la con­sid­èrent au sein du clan, c’est-à-dire comme une activ­ité qui devrait être soumise à cer­taines lim­i­ta­tions qui expri­ment, même faible­ment, les oblig­a­tions morales des hommes envers leurs « frères » agna­tiques. Cepen­dant, ils recon­nais­sent égale­ment que chaque clan est soucieux, dans la mesure du pos­si­ble, de main­tenir son autonomie et de pour­suiv­re ses pro­pres objec­tifs, de sorte que les con­flits graves entre clans frater­nels sont encore plus sus­cep­ti­bles que les con­flits intr­a­claniques de ne pas pou­voir être réglés à l’ami­able. C’est par­ti­c­ulière­ment vrai lorsqu’ils por­tent sur les ter­res. (30–31)

3. Entre clans de phratries différentes

Pour ce qui dif­féren­cie, au moins en principe, ces guer­res de celles qui opposent des clans « frères » de la même phra­trie, Meg­gitt dresse la liste suiv­ante (p. 37) :

  1. l’u­til­i­sa­tion de la sur­prise lors des attaques, avec l’ob­jec­tif d’obtenir une vic­toire totale per­me­t­tant la depos­ses­sion ter­ri­to­ri­ale du vain­cu
  2. la max­imi­sa­tion délibérée des destruc­tions de biens (lieux de culte, maisons, ter­rains céré­moniels, arbres, récoltes, porcs) afin de démoralis­er l’en­ne­mi
  3. l’ab­sence de prise en compte des liens de par­en­té de nature à réfrén­er la vio­lence, ou à pro­mou­voir les démarch­es de paci­fi­ca­tion
  4. le refus occa­sion­nel de recon­naître un statut de non-com­bat­tant
  5. la muti­la­tion des cadavres enne­mis
  6. pos­si­ble­ment, la durée plus longue des con­fronta­tions

Un cas particulier : les « grands combats »

Il arrive que l’af­fron­te­ment oppose l’ensem­ble des clans d’une phra­trie à l’ensem­ble des clans d’une autre, autrement dit, qu’il mette aux pris­es deux phra­tries en tant que telles. De tels affron­te­ments sont pour l’essen­tiel des « démon­stra­tions », « plan­i­fiées à l’a­vance ». De plus, « ces con­cours sont très sim­i­laires à des tournois, régis par des con­ven­tions qui min­imisent le nom­bre de vic­times eu égard au grand nom­bre de guer­ri­ers impliqués » (17).

Après avoir con­va­in­cu les autres clans de leur phra­trie de s’ad­join­dre à eux, les clans qui sont à l’ini­tia­tive du com­bat provo­quent l’ad­ver­saire, que l’on invite à se retrou­ver en un lieu con­venu. Les vieux, les femmes et les enfants se tien­nent à l’é­cart ; ils obser­vent le champ de bataille, mais ne par­ticipent pas, fut-ce pour sec­ourir les blessés ou appro­vi­sion­ner les com­bat­tants en muni­tions. Les hos­til­ités com­men­cent par un échange d’in­sultes et de mimes provo­ca­teurs. Ensuite, les plus com­bat­ifs défient la par­tie adverse, jusqu’à ce qu’un volon­taire se déclare et engage un duel. On com­mence à se bat­tre à dis­tance, puis on pour­suit au corps-à-corps. L’is­sue est rarement fatale, les com­bat­tants ne cher­chant pas à tuer. On s’ar­rête lorsqu’il y a un blessé ou que les muni­tions sont épuisés.

Les cham­pi­ons se con­grat­u­lent, s’embrassent, et échanges des déco­ra­tions qui peu­vent inclure des plumes, des coquil­lages, et les mortelles haches de pierre qu’ils trans­portent mais qui ne doivent pas être util­isées dans de telles cir­con­stances ; ils rejoignent ensuite leur pro­pre camp.

Aux duels indi­vidu­els suc­cède un affron­te­ment col­lec­tif qui, lui, se déroule nor­male­ment exclu­sive­ment aux armes de jet. En restant en mou­ve­ment et en esquiv­ant, on tire à la flèche, tout en ten­tant de préserv­er une ligne rel­a­tive­ment homogène. L’ob­jec­tif est de par­venir à pren­dre l’ad­ver­saire par le flanc, mais cette manoeu­vre est d’au­tant plus dif­fi­cile à exé­cuter que les forces sont équili­brées et qu’au­cun des camps ne pos­sède de franche supéri­or­ité sur l’autre. Cer­tains com­bat­tants par­ti­c­ulière­ment téméraires s’ef­for­cent par­fois de se fau­fil­er à l’ar­rière de l’en­ne­mi afin de le pren­dre à revers. Sou­vvent repérés par les spec­ta­teurs qui don­nent l’alarme, ils peu­vent pay­er de leur vie leur ten­ta­tive qui est con­sid­érée comme illicite, en muti­lant de sur­croît leur cadavre. Un tel acte a néan­moins toutes les chances de provo­quer une escalade et une réplique de la part des adver­saires.

Quant un homme tombe, l’en­ne­mi est cen­sé ne pas empêch­er ses cama­rades de le tir­er hors du champ de bataille — bien qu’ils aient le droit d’en prof­iter pour vis­er tous ceux qui le font sans se pro­téger suff­isam­ment. La plu­part des blessés légers, une fois soignés, repren­nent le com­bat.

Celui-ci dure générale­ment une journée entière : l’équili­bre des forces et la tac­tique de com­bat empêchent un adver­saire de pren­dre net­te­ment le dessus. La pluie de l’après-midi et l’ob­scu­rité sig­nent la fin du com­bat. Quand ils jugent que les choses ont assez duré, les lead­ers de chaque camp décrè­tent la ces­sa­tion des hos­til­ités – et refroidis­sent les ardeurs des jeunes qui veu­lent les pro­longer –, non sans au besoin s’être livré à quelques duels, sur le mod­èle de ceux qui les avaient ouvertes.

Les Big Men font alors un dis­cours, énumérant les morts de la journée.

Dans ces décla­ma­tions, des­tinées aus­si bien aux adver­saires qu’à leurs pro­pres troupes, ils jetaient les bases des futurs échanges de richess­es entre les deux camps. Cha­cun se dépêche alors de ren­tr­er chez soi, sat­is­fait d’avoir vengé son hon­neur et défendu le pres­tige de son clan.

Je reviendrai dans un sec­ond temps sur les céré­monies qui suiv­ent, et qui sont cen­trées sur les trans­ferts de biens qui per­me­t­tront d’in­dem­nis­er les vic­times et de con­clure la paix. En atten­dant, on ne peut qu’être frap­pé par la ressem­blance entre ce type de com­bats et ce que j’ai appelé pour les Aborigènes les batailles régulées, et qui ne sont rien d’autre que des duels col­lec­tifs. Tout comme dans le cas aus­tralien, on con­state l’ab­sence de sur­prise, la mod­éra­tion de la vio­lence, et jusqu’à l’in­tri­ca­tion du com­bat col­lec­tif avec les duels indi­vidu­els. Les deux dif­férences prin­ci­pales sont peut-être d’une part, la propen­sion de ces com­bats à dérap­er vers la létal­ité (la descrip­tion que donne Meg­gitt laisse enten­dre une atti­tude ambigue des pro­tag­o­nistes), et l’ab­sence de fes­tiv­ités col­lec­tives célébrant ensuite les bonnes rela­tions retrou­vées – à moins que les céré­monies d’in­dem­ni­sa­tions ne jouent le même rôle, sous une forme beau­coup moins fes­tive.

Quoi qu’il en soit, on ne saurait soulign­er le con­traste entre ces com­bats et ceux qui relèvent de la guerre authen­tique mieux que Meg­gitt lui-même :

Les grands com­bats entre phra­tries con­trastent de façon frap­pante avec la guerre bru­tale pour la pos­ses­sion de la terre qui survient entre clans, et par­ti­c­ulière­ment entre clans de phra­tries dif­férentes. Alors que cette dernière est une expres­sion de la Realpoli­tik, où presque toute action est accept­able si elle per­met de dépos­séder effi­cace­ment l’en­ne­mi, le grand com­bat est davan­tage un événe­ment social dans lequel les par­tic­i­pants sont liés par des con­traintes générale­ment recon­nues. J’ai déjà indiqué cer­taines d’en­tre elles : les règles qui stip­u­lent que les attaques ne con­cer­nent pas les non-com­bat­tants, que les com­bats doivent met­tre aux pris­es des égaux et qu’ils doivent rester con­finés à une aire délim­itée. En out­re, les guer­ri­ers ne doivent pas brûler les maisons ni endom­mager les jardins et les arbres de valeur situés à prox­im­ité du champ de bataille. Enfin, et c’est peut-être là l’aspect le plus frap­pant d’un grand com­bat, même si l’une des forces en présence est si mal­menée qu’elle doit se retir­er, les vain­queurs ne peu­vent en retir­er que la gloire et le sen­ti­ment d’avoir affaib­li des enne­mis poten­tiels. Ils n’ont pas le droit de trans­former la retraite en déroute, d’en­vahir et d’oc­cu­per le ter­ri­toire des per­dants. (…) Un grand com­bat de Mae est donc, à bien des égards, con­forme aux sou­venirs qu’il laisse aux par­tic­i­pants – une bonne séance de sport agréable­ment pimen­tée par le dan­ger, une splen­dide journée de diver­tisse­ment pour tous, au cours de laque­lle les hommes (surtout les jeunes) peu­vent faire mon­tre de leur habileté et gag­n­er leurs galons de guer­ri­ers. Tout cela est vrai, mais nous ne devons pas oubli­er, dans le con­fort de nos fau­teuils, que les hommes meurent dans la douleur au cours de ces grands com­bats. (p. 20–21)

Une remar­que pour ter­min­er sur ce point : il y a entre les « grands com­bats » des Mae et le gain­gar des Murn­gin de la Terre d’Arn­hem, en Aus­tralie, une forme éton­nante de symétrie, comme si on appli­quait les mêmes principes dans les deux cas, mais en les inver­sant. Le gain­gar, sur lequel je me suis attardé en détail dans mon livre, est en effet une « bataille pour met­tre fin aux batailles ». C’est l’or­gan­i­sa­tion d’un affron­te­ment par­ti­c­ulière­ment meur­tri­er entre deux clans en con­flit, ces clans étant de la même moitié (c’est-à-dire, approx­i­ma­tive­ment, de la même phra­trie). Le « grand com­bat », lui, est l’or­gan­i­sa­tion d’un affron­te­ment rel­a­tive­ment mod­éré entre deux groupes sociale­ment dis­tants. Ain­si, dans un cas, on s’au­torise à régler de manière anor­male­ment vio­lente un dif­férend entre deux unités cen­sées cul­tiv­er de bonnes rela­tions ; dans l’autre, on tente de régler de manière anor­male­ment peu vio­lente un dif­férend entre deux unités cen­sées être hos­tiles. Les modal­ités du « grand com­bat », si elles en dif­fèrent un peu, ressem­blent d’ailleurs par bien des aspects à celles cen­sés régir les com­bats sur­venant entre clans de la même phra­trie.

Pour finir, un résumé et une épine dans le pied

La norme Enga dis­tingue trois niveaux d’u­til­i­sa­tion col­lec­tive de la vio­lence, selon une gra­da­tion liée à l’éloigne­ment social (ce qui con­stitue un motif très récur­rent dans les sociétés sans État), plus un dis­posi­tif par­ti­c­uli­er (le « grand com­bat »), qui occupe une place par­ti­c­ulière dans cette gra­da­tion. Les trois niveaux cor­re­spon­dent glob­ale­ment à 1. un con­flit cen­sé rester non létal, 2. un con­flit à la létal­ité lim­itée (pas d’at­taque sur­prise, pas d’écrase­ment de l’ad­ver­saire), 3. un con­flit sans lim­ites. Leur repérage dans la réal­ité se heurte à une dou­ble dif­fi­culté. La pre­mière est la ten­dance apparem­ment pronon­cée à l’escalade – on passe sem­ble-t-il assez facile­ment de la forme 1 à la 2 et de la 2 à 3. La deux­ième dif­fi­culté, liée à la précé­dente, tient à l’é­cart entre la morale offi­cielle et la pra­tique ; si deux unités sociales « frater­nelles » sont cen­sées mon­tr­er de la retenue dans l’emploi de la vio­lence, tel n’est pas tou­jours le cas dans la réal­ité.

Reste néan­moins une enigme de taille, que les expli­ca­tions de Meg­gitt ne parvi­en­nent pas à dis­siper. À par­tir de sa base de don­nées, qui recense 84 événe­ments, il présente page 109 les chiffres des vic­times en fonc­tion des unités sociales en con­flit. Et là, sur­prise, le nom­bre moyen de morts s’avère très sem­blable d’un cas à l’autre : 3,8 pour les com­bats entre clans de phra­tries dif­férentes, 3 pour les com­bats entre clans d’une même phra­trie… et même 4,1 pour les com­bats entre sous-clans ! Il n’est pas évi­dent de com­pren­dre les raisons de ces chiffres a pri­ori par­faite­ment con­tra­dic­toires avec l’ex­posé. Un pre­mier élé­ment est que l’ensem­ble des con­flits, quels qu’ils soient, font man­i­feste­ment peu de vic­times : 0, 1 ou 2. C’est seule­ment dans cer­tains cas que ce nom­bre s’élève, par­fois de manière très nette. Ain­si, un con­flit entre sous-clans, a lui seul, a fait 16 morts, un chiffre con­sid­érable étant don­né les rela­tions cen­sées pré­val­oir entre ces unités ; comme le nom­bre des con­flits de cette caté­gorie est très réduit, c’est cet unique événe­ment qui fait grimper la moyenne. Il y a donc peut-être un effet de loupe dans cette affaire. Quoi qu’il en soit, il est cepen­dant frap­pant que tout ce qui est dit par ailleurs de la mod­u­la­tion de la vio­lence se retrou­ve si peu dans les faits – à la dif­férence de ce que je trou­vais dans le cas Aus­tralien qui, de ce point de vue, était au con­traire extrême­ment net.

S’il est toute­fois un aspect sur lequel la mod­u­la­tion sem­ble s’ex­primer très claire­ment, ce n’est pas celui du nom­bre des vic­times des con­flits, mais celui de leur fréquence. Les chiffres don­nés par Meg­gitt font en effet état de 55 affron­te­ments entre phra­tries (dont 2 « grands com­bats »), con­tre 22 entre clans d’une même phra­trie et seule­ment 7 internes à des clans.

Je reviendrai dans un prochain bil­let sur plusieurs dimen­sions que je n’ai pas abor­dées ici, qu’il s’agisse de l’ar­tic­u­la­tion de ce qui précède avec le feud, des motifs des con­flits ou du rôle de la richesse dans leur règle­ment.

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