Chveik chez les Aborigènes

On con­naît les célèbres Aven­tures du brave sol­dat Chveik, écrites par Jaroslav Hašek ; sur un ton oscil­lant sans cesse entre la farce et la tragédie, elles ridi­culisent avec une effi­cac­ité red­outable l’ar­mée et la société aus­tro-hon­grois­es durant la guerre de 1914–1918. Ce que l’on sait moins (en tout cas, per­son­nelle­ment, je ne l’ai décou­vert que très récem­ment, c’est que ce même auteur, de con­vic­tions anar­chistes, s’é­tait engagé au ser­vice du régime issu de la Révo­lu­tion russe, pour lequel il exerça les fonc­tions de com­mis­saire poli­tique. Il tira de cette expéri­ence ses Aven­tures dans l’Ar­mée rouge, un témoignage dans le même esprit sur les absur­dités et les dérives bureau­cra­tiques dont la sit­u­a­tion n’é­tait pas avare.
Si je par­le de Hašek, c’est parce qu’un petit bijou porté à ma con­nais­sance il y a quelques semaines par l’a­mi Jean-Marc Pétil­lon m’y a fait penser (avec toute la sub­jec­tiv­ité d’un tel rap­proche­ment). Il s’ag­it d’une nou­velle extraite du recueil de Ken­neth Cook, L’ivresse du kan­gourou et autres his­toires du bush, qui brode sur le mode bur­lesque autour d’une matière de départ réal­iste.
Que nous apprend cette nou­velle sur les sociétés aborigènes du temps jadis ? Peut-être davan­tage que ce que le ton décalé le laisse croire au pre­mier abord…

Des souris et des taupes

— C’est drôle que tu me par­les de Gnal­ta. Fig­ure-toi que c’est là que mon grand-père a rem­porté la bataille de Din­go Rock, grâce à son excel­lente con­nais­sance des souris et des tau­pes, me dit Bill.
Bill, un Aborigène que sa famille et sa tribu appelaient Bil­ing­garakoola, était un Pit­in­ji sur qui je tombais chaque fois que j’étais au bord du lac Eyre. Bill – per­son­ne hors de sa tribu n’est capa­ble de pronon­cer son vrai nom et, entre amis, il répond au nom de Bill – pas­sait la moitié de son temps à errer près des lits des ruis­seaux qui se jet­tent dans le lac, ou il médi­tait sur le sens de la vie, quand il n’é­tait pas inter­rompu par des Blancs per­dus à qui il don­nait des con­seils. Comme je me suis per­du dans cette région plus sou­vent que tout autre voyageur, j’ai ren­con­tré Bill plus sou­vent que la moyenne.
Je cher­chais seule­ment à rejoin­dre Gnal­ta, un lieu situe à l’ex­trême nord-ouest de la Nou­velle-Galles du Sud car on m’avait dit qu’il y avait des choses intéres­santes à y voir. Mais quand on tombe sur Bill, on n’a pas le choix : on doit l’é­couter racon­ter un épisode loin­tain de l’his­toire aborigène. Qu’on ait ou non envie de l’en­ten­dre. Bill ne vous indi­quera votre chemin qu’après vous avoir racon­té son his­toire. Comme vous ne pou­vez qu’être paumé pour tomber sur lui à cet endroit, il béné­fi­cie tou­jours d’une audi­ence « cap­tivée ».
Bill est très vieux et très gros. Il a une grande barbe et des pieds énormes avec des ongles longs et tor­dus.
Il se sert davan­tage de ses pieds que de ses mains pour ponctuer son réc­it. Cette habi­tude est assez décon­cer­tante au début, car vous vous sur­prenez à fix­er ses pieds pen­dant qu’il vous par­le. Quand il veut accentuer un point essen­tiel, il remue le gros orteil du pied droit. Comme son orteil ressem­ble à un morceau de gran­ite noir dif­forme avec une faux en guise d’on­gle, le point essen­tiel est accen­tué. Pour exprimer le dan­ger, il remue tous les orteils des deux pieds. Ils ressem­blent alors à un con­tin­gent de sol­dats nubi­ens coif­fés de hauts casques jaunes (les ongles de Bill sont très jaunes). Quand tous les orteils se tor­tillent à l’u­nis­son, ils évo­quent des guer­ri­ers nubi­ens casqués, pris de panique. Le sim­ple frétille­ment d’un des énormes orteils de Bill peut véhiculer plus de mépris que tout ce qui m’a été don­né de voir depuis les yeux d’un chameau que j’avais essayé de mon­ter dans le grand désert de sable.
— C’est facile d’aller à Gnal­ta, mais ça dépend com­ment tu te déplaces, me dit-il quand je lui demandai le chemin. Tu tra­vers­es le lac, tu sors au coin nord-est, puis tu prends la direc­tion nord-nord-est sur quelques cen­taines de kilo­mètres, jusqu’à ce que tu voies Din­go Rock, que tu recon­naî­tras facile­ment puisque, comme son nom l’indique, le rocher ressem­ble à un din­go. Une fois là-bas, t’es en plein cœur du pays gnal­ta. Tu te déplaces com­ment ?
Je lui mon­trai d’un geste mon 4 x 4 Land Cruis­er.
— Tu vas y rester si tu pass­es par là avec ce truc.
— Quel chemin dois-je pren­dre, alors ?
— C’est drôle que tu me par­les de Gnal­ta. Fig­ure-toi que c’est là que mon grand-père a rem­porté la bataille de Din­go Rock, grâce à son excel­lente con­nais­sance des souris et des tau­pes.
— Hein ?
Bill me regar­da avec sat­is­fac­tion, con­scient d’avoir retenu mon atten­tion, et il ten­dit tous ses orteils vers le bas, ce qui voulait dire : « Ferme-la et écoute-moi. » C’est ce que je fis.
— Tu vois, si les Gnal­ta en avaient su plus long sur les souris et les tau­pes, ils n’au­raient jamais per­du la bataille de Din­go Rock.
— Ah bon ?
— Les Gnal­ta étaient en froid avec les Pit­in­ji à cause des bandi­coots [sorte de rat mar­su­pi­al]
— Pourquoi les bandi­coots ?
— Pour plein de raisons, me dit Bill, mais c’est une autre his­toire. Une soudaine effer­ves­cence de ses orteils m’aver­tit poli­ment de ne plus l’in­ter­rompre.
— On avait affron­té les Gnal­ta plusieurs fois au sujet des bandi­coots et ils avaient tou­jours gag­né. Mais tout ça se pas­sait bien avant ton temps, au siè­cle dernier. Bill passe com­muné­ment pour avoir cent cinquante ans, et c’est sans doute vrai.
— Mon peu­ple avait l’habi­tude aus­si triste que notoire de s’en­gager dans de nom­breuses batailles et d’en gag­n­er très peu. C’est parce que les Pit­in­ji sont très petits et pas très costauds. Ce qui explique aus­si pourquoi nous avions plus besoin des bandi­coots que les Gnal­ta.
Je mourais d’en­vie d’en savoir plus sur les bandi­coots, mais Bill avait les yeux mi-clos et s’ex­pri­mait dans un bour­don­nement, comme s’il était seul. Je savais d’ex­péri­ence qu’il allait me par­ler de la bataille de Din­go Rock et de rien d’autre.
— Après une dizaine de défaites, mon grand-père, qui bien sûr était le chef des Pit­in­ji, a décidé que l’heure d’une guerre tac­tique était arrivée. Il n’aimait pas avoir recours aux strat­a­gèmes, car pour lui, une bataille doit être rem­portée ou per­due par des guer­ri­ers qui s’af­fron­tent physique­ment. Mais comme cette méth­ode nous fai­sait tou­jours per­dre, mon grand-père a fini par se rabat­tre sur la guerre tac­tique.
« La guerre avec les Gnal­ta durait depuis si longtemps que tout le monde en avait assez. Tant des nôtres avaient été tabassés qu’il ne nous restait plus que douze hommes en état de se bat­tre, dont moi et mon grand-père. À cent vingt ans, ce dernier n’é­tait plus un guer­ri­er de la pre­mière fraîcheur. Quant à moi, à l’âge de huit ans, je n’é­tais pas encore au som­met de mon art. Ce qui nous lais­sait seule­ment dix com­bat­tants. »
Bill redres­sa ses dix orteils qui prirent l’al­lure de guer­ri­ers.
— Mais ils étaient telle­ment minables qu’à la fin les Gnal­ta n’en­voy­aient qu’un seul de leurs hommes con­tre nous. Il s’ap­pelait Bula­b­ul. Il était grand et très costaud, et savait manier la lance, le woomera [propulseur] et le casse-tête comme pas un. Lors de la bataille des Cook­ing Plains, qui a eu lieu juste avant celle de Din­go Rock, Bula­b­ul avait dégom­mé tout le monde en cinq min­utes : il était resté au beau milieu de la plaine et il avait déboulon­né deux de nos hommes, d’un seul coup de boomerang lancé à une cen­taine de mètres. Puis, avec son woomera, il avait pro­jeté des lances et blessé trois autres guer­ri­ers avant qu’on n’ait pu arriv­er jusqu’à lui. Quand le reste l’avait rejoint, il leur avait tapé sur la tête avec sa mas­sue et avait con­clu la bataille.
Les orteils de Bill étaient tous repliés comme des guer­ri­ers ter­rassés.
— Est-ce que vous avez pris part à la bataille, toi et ton grand-père ?
— Oui, mais nous nous tenions un peu en retrait parce que mon grand-père voulait étudi­er le com­bat pour pou­voir éla­bor­er une stratégie.
J’avais per­son­nelle­ment le sen­ti­ment que la stratégie la mieux appro­priée aurait été de capit­uler avant le com­mence­ment de la bataille.
— Dis-moi, Bill, pourquoi vous bat­tiez-vous ? lui demandai-je en espérant par cette ruse en savoir plus sur les bandi­coots.
— Ça durait depuis telle­ment de temps que plus per­son­ne n’en savait rien. Sans doute une his­toire de femmes. Les Gnal­ta n’ar­rê­taient pas de nous en vol­er. Les Pit­in­ji sont très mignonnes et les Gnal­ta ne sont qu’une bande de bêtes lubriques. Le prob­lème, c’est que chaque fois qu’on récupérait nos femmes, elles s’en­fuyaient immé­di­ate­ment parce qu’elles préféraient nos enne­mis ; donc l’un dans l’autre, on était sou­vent en guerre con­tre eux à cause des femmes.
Il prit quelques min­utes pour exam­in­er ses orteils inertes et pour repren­dre le fil de son his­toire.
— Mon grand-père est allé réfléchir dans le désert deux ou trois jours tan­dis que le reste des guer­ri­ers essayait de se remet­tre. C’é­tait pas facile, parce qu’ils étaient trop faibles pour chas­s­er et il restait si peu de femmes pit­in­ji que même les hommes avaient dû aller cueil­lir des racines.
« Mais mon grand-père est revenu et il nous a tous réu­nis pour nous annon­cer qu’il avait un plan. Mon grand-père était un homme mag­nifique, même à l’âge de cent vingt ans. Il avait une longue barbe blanche qu’il por­tait rejetée par-dessus l’é­paule droite et ses cheveux encore noirs lui descendaient presque jusqu’à la taille. Il était très large d’é­paules et il avait des mus­cles comme des racines d’eu­ca­lyp­tus. « Il aurait fait un superbe guer­ri­er, sauf qu’il ne voy­ait pas grand-chose et qu’il était très mal­adroit. Il n’ar­rê­tait pas de se cogn­er partout et de trébuch­er. C’est d’ailleurs pour ça qu’il avait con­duit notre peu­ple dans le désert pour y vivre. Il avait moins de chance de se cogn­er et de tomber.
« Il devait donc surtout sa répu­ta­tion de guer­ri­er à ses tal­ents de tac­ti­cien. En fait, on ne se rap­pelait qu’une seule bataille où il s’é­tait bat­tu physique­ment : il aurait sûre­ment été très impres­sion­nant, mais il s’é­tait assom­mé sur une pierre en trébuchant avant le début des hos­til­ités. »
Les orteils de Bill étaient pen­sive­ment crispés.
— Si je te dis tout ça, c’est pour que tu com­prennes que nous étions très sur­pris quand il nous a exposé son plan : il avait décidé d’af­fron­ter Bula­b­ul en com­bat sin­guli­er pour en finir une fois pour toutes avec la guerre.
« Franche­ment, on a tous pen­sé qu’il était devenu un peu mou du cha­peau, mais il était inutile de dis­cuter avec lui car, en plus d’être très têtu, il était sourd comme un pot et n’en­tendait rien de ce qu’on lui dis­ait.
« Toi, m’a dit grand-père en me mon­trant du doigt, va voir les Gnal­ta et dis-leur que je veux affron­ter Bula­b­ul en com­bat sin­guli­er dans qua­torze jours, à l’aube. Et ma seule con­di­tion, c’est que nous nous bat­tions dans la faille de Din­go Rock ! »
Bill mar­qua une pause et me regar­da.
— Nous étions per­plex­es, vois-tu, parce que la faille de Din­go Rock est une espèce de grotte avec un sol en sable et que l’en­trée minus­cule en est la seule issue. Un homme seule­ment en ressor­ti­rait. Et si mon grand-père y entrait avec Bula­b­ul, nous ne don­nions pas cher de sa peau.
« Toute­fois, comme je te l’ai expliqué, il était inutile de dis­cuter. Alors je suis par­ti lancer le défi à Bula­b­ul.
« Je l’ai trou­vé au coin du feu, en train de manger du wal­la­by, que lui ser­vaient deux pris­on­nières pit­in­ji. C’é­tait un grand guer­ri­er : il avait des cuiss­es comme des euca­lyp­tus de riv­ière et des épaules comme d’énormes rochers. Il n’avait pas de barbe, une mâchoire proémi­nente et féroce, et quand il a par­lé, j’ai remar­qué qu’il avait des dents de croc­o­dile. C’é­tait un homme red­outable.
« Quand je lui ai présen­té le défi de mon grand-père, il a telle­ment rigolé qu’il s’est étran­glé avec un morceau de wal­la­by et que les pris­on­nières pit­in­ji ont dû lui taper dans le dos cinq bonnes min­utes avant qu’il ne puisse me répon­dre. Puis il m’a déclaré, en sub­stance : “Dis à ce vieux couil­lon que je me bat­trai avec lui où et quand il veut. Mais je pense qu’il a per­du la tête.”
« En quit­tant le camp des Gnal­ta, j’ai dis­crète­ment demandé aux pris­on­nières pit­in­ji qui s’oc­cu­paient de Bula­b­ul si elles voulaient que je les sec­oure. “Non mer­ci”, m’ont-elles répon­du en chœur.
« De retour au camp pit­in­ji, j’ai répété à mon grand-père ce qu’avait dit Bula­b­ul. Il ne s’est pas offusqué puisqu’il ne m’en­tendait pas et il a tout de même com­pris que le défi avait été relevé.
« “Bien, a‑t-il dit, main­tenant je veux que vous alliez dans le désert. Ramenez-moi toutes les souris et les tau­pes que vous pour­rez attrap­er. Met­tez-les dans des filets et ne les nour­ris­sez surtout pas. Revenez ici le soir du treiz­ième jour et si vous n’avez pas réus­si à pren­dre au moins deux cents tau­pes et cinquante souris, je vous casse les orteils.” »
J’é­tais com­plète­ment per­du.
— Des souris et des tau­pes, Bill ?
— C’est comme ça que vous les appelez, pré­cisa-t-il en ajoutant d’un ton légère­ment pédant : la taupe mar­su­pi­ale, que nous appelons not­tol­lop, était très com­mune dans ce désert. C’est un petit ani­mal tout à fait mignon, au long pelage doré, qui fouille dans la terre à la recherche de larves. Il tra­vaille dur et dépense toute son énergie à creuser des tun­nels.
— Et les souris ?
Bill reprit son ton pédant.
— Dans le temps, il y avait tout un tas d’e­spèces de souris mar­su­pi­ales – on les appelle mus­das –, mais celles que mon grand-père voulait étaient de petites créa­tures car­ni­vores très féro­ces, que nous appelons des muslethals. L’his­toire est donc plus facile à racon­ter si je me con­tente de par­ler de souris et de tau­pes.
— Je vois. D’ac­cord, Bill. Mer­ci.
— Je suis allé dans le désert. Les autres guer­ri­ers me suiv­aient en traî­nant la pat­te et nous avons passé les treize jours suiv­ants à attrap­er des souris et des tau­pes. On les gar­dait dans nos sacs et, même en en mangeant quelques-unes en route, on n’a eu aucun prob­lème à en ramen­er encore plus que ce qu’avait exigé grand-père.
— Ça a bon goût ? ne pus-je m’empêcher de deman­der.
— Per­son­nelle­ment, me répon­dit Bill, j’adore la taupe gril­lée, mais il faut la faire cuire avec beau­coup de four­mis à miel. Les souris, en revanche, c’est comme les cailles… Pas ter­ri­ble, plein d’os.
« Mais bon, pour­suiv­it-il en agi­tant son gros orteil en guise d’aver­tisse­ment, ça n’a rien à voir avec notre his­toire.
— Excuse-moi, Bill.
— Bien. Nous sommes revenus au camp avec des sacs de souris et de tau­pes furieuses. Furieuses car elles étaient affamées. Mon grand-père les inspec­ta et se déclara sat­is­fait. “Et main­tenant, nous dit-il, prenez toutes les tau­pes et lâchez-les dans la faille de Din­go Rock.”
« Ayant passé une quin­zaine de jours à attrap­er ces sales bêtes, nous n’é­tions pas enchan­tés à l’idée de les laiss­er fil­er dans Din­go Rock. Mais on ne dis­cu­tait pas avec grand-père et nous lui avons obéi. J’imag­ine qu’on a dû relâch­er deux ou trois cents tau­pes dans la faille, qui n’é­tait guère plus grande qu’un salon dans une mai­son de taille moyenne. C’é­tait un spec­ta­cle intéres­sant. Le sable a ressem­blé un instant à un tapis vivant de tau­pes dorées et agitées ; l’in­stant suiv­ant, elles avaient toutes dis­paru.
« Elles avaient faim, naturelle­ment, et elles se sont enter­rées comme une flaque d’eau qui s’in­fil­tre dans le désert, en creu­sant fréné­tique­ment leurs petits tun­nels à la recherche de larves. Et comme il n’y avait aucune larve dans cette faille, les petites affamées ont con­tin­ué à creuser.
« Nous avons hoché la tête en songeant à la folie de l’en­tre­prise, puis nous sommes ren­trés au campe­ment. Je suis arrivé le pre­mier et je me suis aperçu que grand-père avait mis toutes les femmes qui nous restaient au tra­vail : elles con­fec­tion­naient un grand filet aux mailles fines.
« Quand les autres guer­ri­ers sont ren­trés en boi­tant et en trébuchant, l’au­rore approchait et il était temps de par­tir à la bataille de Din­go Rock. « Tout le monde râlait, mais grand-père n’en­tendait rien. Il nous a fait vider toutes les souris de nos sacs dans le grand filet pré­paré par les femmes.
« Puis il l’a jeté par-dessus son épaule, s’est empêtré dedans, et les souris affamées ont réus­si à le mordiller avant qu’il ne puisse se libér­er. Bref, il a fini par par­tir pour Din­go Rock – une superbe sil­hou­ette dans le ciel du jour nais­sant avec un sac de souris mar­su­pi­ales qui couinaient et piail­laient. »
Bill mar­qua une pause pour per­me­t­tre à son orteil pen­sif de s’agiter sans sig­ni­fi­ca­tion par­ti­c­ulière.
— Quoi qu’il en soit, il est par­ti à grands pas vers le lieu de la bataille et il n’est tombé que deux fois en chemin.
« Je l’ai rat­trapé, mais les autres guer­ri­ers, qui étaient exténués, étaient loin der­rière. Les femmes dor­maient toutes, après avoir passé la nuit à fab­ri­quer le grand filet. C’est pour ça que j’ai été le seul à voir, de mes yeux, la bataille de Din­go Rock.
« Bula­b­ul attendait mon grand-père à l’en­trée de la faille. Il por­tait un petit casse-tête et avait l’air de s’en­nuy­er ferme. Aucun mem­bre de sa tribu ne l’avait accom­pa­g­né ; l’af­fron­te­ment n’avait pas pas­sion­né les foules, chez les Gnal­ta.
« Bula­b­ul a toisé mon grand-père. “Es-tu si pressé de mourir que tu n’as même pas apporté d’arme ?” lui a‑t-il demandé.
« Mon grand-père a posé le sac de souris par terre. “Voici mon arme”, a‑t-il dit. Les souris fai­saient un bou­can de tous les dia­bles et se débat­taient avec une telle féroc­ité que le filet se bour­sou­flait et se tor­tillait comme un être vivant.
« Bula­b­ul a jeté un coup d’œil sur le sac, sans faire de com­men­taire. Il n’y avait pas de règle établie pour les com­bats et Bula­b­ul s’est sans doute dit que si mon grand-père voulait lui lancer des souris à la fig­ure, c’é­tait son droit. “Bon, a‑t-il dit, on com­mence quand ?” “Main­tenant, a répon­du mon aïeul. Tu entres dans la faille, j’ar­rive et ça va être ta fête !”
« Bula­b­ul a grogné, souri en mon­trant ses dents de croc­o­dile, puis il est entré dans la faille.
« J’ai tout de suite enten­du un cri d’an­goisse, le bruit sourd d’une chute, puis tout un tas de gros mots aborigènes.
« Mon grand-père a passé la tête dans la faille et j’ai regardé entre ses jambes. J’ai vu un tour­bil­lon de pous­sière autour d’un trou pro­fond : Bula­b­ul était tombé à la ren­verse, tout au fond, et il jurait comme un char­reti­er.
« Les tau­pes, ren­dues folles par la faim, avaient creusé des dizaines de tun­nels et le sol était devenu aus­si frag­ile qu’un ray­on de miel en sable. Dès que Bula­b­ul avait posé le pied à la sur­face, tout s’é­tait effon­dré et il avait dégringolé de près de trois mètres : exacte­ment ce qu’avait prévu mon grand-père.
« Bula­b­ul s’est dif­fi­cile­ment remis sur pied et a essayé de sor­tir du trou, mais les parois étaient tout aus­si criblées de tun­nels et cédaient chaque fois qu’il ten­tait de les escalad­er. Des tau­pes furieuses n’ar­rê­taient pas de point­er leurs têtes et de pouss­er les petits cris qu’elles poussent quand elles sont en pétard.
« Puis mon grand-père a fait une chose atroce. Il a vidé le filet de souris mar­su­pi­ales faméliques dans la cav­ité, par-dessus Bula­b­ul.
« Elles se sont jetées sur lui comme des tigres minia­tures, plus de deux cents bêtes crevant de faim, sans la moin­dre crainte pour leur vie.
« Bula­b­ul les frap­pait à coups de casse-tête et les écra­sait avec les pieds. Il a réus­si à en tuer quelques-unes, mais il a bien­tôt coulé au fond du trou sous une masse four­mil­lante de souris qui grat­taient, couinaient et mor­daient.
« Mon grand-père m’a fait reculer. “Viens, mon garçon, m’a-t-il dit, atten­dons le reste de la tribu. Je crois que ma stratégie a bien marché.”
« Quand nos guer­ri­ers sont arrivés, clopin-clopant, je leur ai racon­té ce qui s’é­tait passé et nous sommes tous allés jeter un coup d’œil pru­dent dans la faille.
« Le squelette entière­ment net­toyé de Bula­b­ul gisait au fond du trou, à côté de son casse-tête et de tout un tas de souris repues, qui roupil­laient.
« Nous sommes donc tous ren­trés au camp. Les pau­vres guer­ri­ers étaient com­plète­ment épuisés et ont fail­li ne pas y arriv­er. Ils étaient tous à qua­tre pattes sur la fin et nous étions stupé­faits de con­stater qu’une dizaine de guer­ri­ers gnal­ta les avait rejoints.
« Avant qu’ils aient pu se ren­dre comme le voulait la cou­tume, leur chef a pris la parole : “Nous recon­nais­sons votre vic­toire à la bataille de Din­go Rock, a‑t-il déclaré. Nous pen­sons que vos méth­odes sont irrégulières, mais nous n’ar­rivons pas à trou­ver une objec­tion val­able. Nous souhaitons donc déclar­er la fin de la guerre.”
« Un de nos rares guer­ri­ers encore capa­bles de par­ler a hurlé : “Et nos femmes et les bandi­coots, alors ?”
« “Juste­ment, on voulait vous en par­ler, a répon­du le chef gnal­ta. On a essayé de ramen­er vos femmes pour vous les ren­dre, mais elles ont refusé de venir. Et on est prêts à négoci­er au sujet des bandi­coots.”
« “Ça nous con­vient !” ont répon­du en chœur les Pit­in­ji. »
Bill dres­sa tous ses orteils, puis les plia en leur don­nant un aspect de propulseur de lance.
— Et voilà, c’est ain­si que nous avons fait la paix avec les Gnal­ta et elle dure depuis. Je me pen­chai en avant dés­espéré­ment.
— Mais, Bill, et les bandi­coots dans tout ça ?
— Ah ça, c’est une autre his­toire, répon­dit-il en s’en­dor­mant.
Et en se réveil­lant, il voulut seule­ment me dire la route à pren­dre pour aller à Gnal­ta – « Tu vas jusqu’à Bro­ken Hill, tu montes à Titoobur­ra, puis c’est à gauche » – et à l’emplacement de la faille de Din­go Rock, que j’avais très envie d’aller voir. J’y suis allé et je l’ai effec­tive­ment trou­vée. Le squelette de Bula­b­ul y est tou­jours. Tout comme son casse-tête, les squelettes de quelques souris mar­su­pi­ales et ce qui ressem­ble fort à des squelettes de tau­pes. J’ai pris des pho­tos de la faille et des os, et je suis prêt à les mon­tr­er à toute organ­i­sa­tion respectable qui en fera la demande.

5 commentaires

  1. Très beau style, c’est effec­tive­ment un bijou.

    Con­ci­sion, humour, réc­its enchas­sés à trois niveaux : la ren­con­tre avec Bill, son réc­it de la bataille, le “com­men­taire” de ses doigts de pied …

    C’est ce que les his­to­riens appelleraient une belle source sec­ondaire, mais déli­cate à manip­uler.

    Com­ment éval­uer son “réal­isme”, étant don­né que cela reste sans con­teste une fic­tion ? Tu as cer­taine­ment quelque piste, mais laque­lle ?

  2. En fait, je me suis sans doute mal exprimé, mais je ne pré­tends pas éval­uer le degré de réal­isme de cette his­toire pré­cise. C’est plus qu’une fic­tion : c’est une farce, avec des élé­ments claire­ment irréal­istes (et c’est cela qui la rend drôle). Mais il me sem­ble que la trame de fond, à savoir une hos­til­ité insti­tuée entre deux groupes, établie en par­ti­c­uli­er à pro­pos des rapts de femmes, et se traduisant péri­odique­ment par des affron­te­ments col­lec­tifs pou­vant faire de sérieux dégâts, est tout à fait représen­ta­tive de la réal­ité des sociétés Aborigènes (pré­colo­niales).

    Un tel état de fait, à lui seul, mon­tre ce que valent les con­sid­éra­tions générales selon lesquelles les chas­seurs-cueilleurs ignorent par déf­i­ni­tion la guerre, que chez eux les affron­te­ments ne sont jamais col­lec­tifs, et autres fadais­es telles que j’ai encore pu en enten­dre dans un récent reportage télévisé (et le plus éner­vant, c’est que ce sont des archéo­logues pro­fes­sion­nels qui par­laient).

  3. Je crois que mon pas­sage préféré, c’est la red­di­tion finale des Gnal­ta : on pense que vous avez triché, mais on n’ar­rive pas à l’ex­primer de façon val­able, donc on laisse tomber. On aurait voulu vous ren­dre vos femmes, mais elles ne veu­lent pas. Et pour le reste, tout se négo­cie. Ce mélange de for­mal­isme juridique (une objec­tion ne vaut que si elle est argu­men­tée dans les formes) et de prag­ma­tisme pur me sem­ble lui aus­si très réal­iste !

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