Un échange (sportif) avec une anthropologue « radicale »

Chris Knight 

J’avais déjà eu l’oc­ca­sion de me frot­ter (pas de trop près il est vrai) il y a quelques temps aux zéla­teurs poli­tiques de l’an­thro­po­logue Chris Knight et de son Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group. En quelques mots, la théorie de Knight, que j’évoque en la cri­ti­quant dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif, énonce que le bas­cule­ment vers la cul­ture, le lan­gage et la pen­sée sym­bol­ique a eu lieu à l’aube du Paléolithique supérieur. Le pas décisif a été franchi par l’ac­tion des femmes qui, ayant syn­chro­nisé leurs cycles men­stru­els et util­isé l’ocre rouge afin de tromper col­lec­tive­ment les hommes sur leur péri­ode de fécon­dité, ont obligé ceux-ci à leur apporter le fruit de leur chas­se dans un échange « viande con­tre sexe ».

J’é­tais resté pour le moins dubi­tatif devant le car­ac­tère large­ment spécu­latif d’une telle recon­sti­tu­tion, et je l’avais écrit dans mon bouquin. Cela m’avait valu un cer­tain dédain de la part des par­ti­sans poli­tiques de Knight ; un groupe se récla­mant du marx­isme (pour appel­er un chat un chat, il s’agis­sait du CCI, qui com­prend le groupe français Révo­lu­tion Inter­na­tionale) avait en effet pris fait et cause pour ses thès­es. La cri­tique qui en résul­ta fut donc surtout pour son rédac­teur l’oc­ca­sion de n’en pas par­ler, et de répéter que Knight avait rai­son sur toute la ligne, ce que je rel­e­vais dans ce bil­let.
Mais tout cela n’é­tait que l’apéri­tif. Le plat de résis­tance est arrivé récem­ment, suite à un con­tact avec un édi­teur anglo­phone en vue de la tra­duc­tion et de la pub­li­ca­tion de mon livre. Comme cela se pro­duit par­fois, cet édi­teur a demandé à trois spé­cial­istes de rédi­ger un rap­port sur ma propo­si­tion de livre. Les deux pre­miers, écrits par des gens qui avaient lu mon bouquin, furent élo­gieux et recom­mandèrent sa pub­li­ca­tion sans réserves. Le troisième, écrit m’a-t-on dit par une anthro­po­logue de langue anglaise (man­i­feste­ment mem­bre du Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group), n’a en revanche pas eu de mots assez durs pour con­damn­er mon tra­vail et s’op­pos­er à sa paru­tion… – avec suc­cès, il faut l’avouer, puisque après quelques péripéties sup­plé­men­taires, on m’a infor­mé que le livre était refusé.
Comme à la demande de l’édi­teur, j’avais rédigé une réponse à cette anthro­po­logue, et comme celle-ci m’avait demandé pas mal de tra­vail, je me suis dit que pub­li­er « l’échange » avait au moins l’in­térêt de met­tre les argu­ments de cha­cun sur la place publique. Voici donc ma tra­duc­tion du rap­port n°3, suiv­ie de ma réponse (j’é­pargn­erai à tous les dix pages de la propo­si­tion ini­tiale, qui résu­ment mon Com­mu­nisme prim­i­tif). Atten­tion, c’est assez long, et il faut une cer­taine dose de courage – ou de désœu­vre­ment – pour aller au bout.

Rapport sur la proposition de livre de Christophe Darmangeat,
Des lances et des bâtons : la division sexuelle du travail aux origines de la domination masculine (titre provisoire)

Ce livre veut traiter des orig­ines de la dom­i­na­tion mas­cu­line dans les sociétés humaines et pré­tend que celle-ci devrait être située dès l’o­rig­ine des choses – bien que la péri­odi­s­a­tion demeure en fait très vague. Le sujet est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant et impor­tant. En fait, il est trop impor­tant pour être abor­dé sur une base idéologique plutôt que sci­en­tifique. Mal­heureuse­ment, l’au­teur con­naît mal la lit­téra­ture actuelle sur l’évo­lu­tion qui a une inci­dence sur son pro­pos. Pour cette rai­son, son argu­men­ta­tion est viciée et peu fondée, et la propo­si­tion de livre sem­ble curieuse­ment démod­ée. Dans l’ensem­ble, je ne recom­mande pas la pub­li­ca­tion sous sa forme actuelle.
Mon domaine d’ex­per­tise est l’évo­lu­tion humaine, l’o­rig­ine des humains mod­ernes et la cul­ture sym­bol­ique en Afrique, ain­si que l’ethno­gra­phie du genre et du rit­uel par­mi les chas­seurs-cueilleurs d’Afrique. Dans ces domaines, la propo­si­tion de livre sem­ble en réal­ité très dépassée. L’un des prob­lèmes immé­di­ats qu’elle pose est que l’au­teur sem­ble n’avoir aucune con­nais­sance de la lit­téra­ture trai­tant de l’évo­lu­tion, dans une per­spec­tive dar­wini­enne ; il ne paraît pas être au courant des décou­vertes archéologiques récentes pour le Paléolithique moyen en Afrique. Il sem­ble par­ler d’un « paléolithique » homogène et indif­féren­cié, sans faire référence aux dif­férentes espèces d’homo, aux mod­i­fi­ca­tions du biotope, où aux enjeux énergé­tiques de l’évo­lu­tion du cerveau humain. S’il exam­ine les orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et les rap­ports de genre, ce sont des fac­teurs cri­tiques qu’il ne men­tionne nulle part.
Les « deux points de vue » sur l’o­rig­ine de la dom­i­na­tion qu’il met en scène ressem­blent à des épou­van­tails. On nous donne le choix entre un « matri­ar­cat prim­i­tif » de style XIXe (com­prenant à la fois le paléolithique et le néolithique d’a­vant les class­es et les Etats), et une théorie du « patri­ar­cat » où les femmes ont tou­jours été con­trôlées par les hommes. N’ex­iste-t-il pas d’autres pos­si­bil­ités plus com­plex­es ?
En fait, en ce qui con­cerne les rap­ports de genre, les anthro­po­logues et archéo­logues pro­fes­sion­nels con­tem­po­rains dis­tingueraient entre dif­férents stades du paléolithique et du néolithique. Le fait que l’émer­gence des humains mod­ernes à gros cerveaux s’est effec­tuée sur une base de rap­ports de genre rel­a­tive­ment égal­i­taires a été défendu entre autres par Melvin Kon­ner 2015, Hrdy 2009 ou Knight 1991. Mais pour cha­cun de ces auteurs, l’a­gri­cul­ture et l’él­e­vage (au néolithique) ont sapé le statut des femmes. L’ethno­gra­phie des chas­seurs-cueilleurs nomades d’Afrique, qui représen­tent les ana­logues les plus per­ti­nents pour l’évo­lu­tion de Homo sapi­ens en Afrique, sont autant d’indices forts en faveur d’une autonomie et d’un statut élevés pour les femmes chez les groupes de chas­seurs-cueilleurs, com­parés aux groupes de cul­ti­va­teurs. Par­mi les autres auteurs qui voient un bas­cule­ment entre paléolithique et le néolithique, avec une perte de l’é­gal­i­tarisme typ­ique des chas­seurs-cueilleurs, on trou­ve Christo­pher Boehm ou l’ex­cel­lent spé­cial­iste de psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste Andy White, ain­si que son col­lègue David Erdal, bien que ces auteurs se préoc­cu­pent moins du genre.
L’ap­proche du livre me paraît idéologique plutôt que sci­en­tifique, cher­chant à actu­alis­er Engels tout en igno­rant la lit­téra­ture sci­en­tifique qu’En­gels lui-même, s’il vivait encore, s’at­tacherait sans nul doute à traiter. En par­ti­c­uli­er, per­son­ne ne peut écrire aujour­d’hui sur le thème de l’évo­lu­tion humaine sans faire du livre de Sarah Blaf­fer Hrdy Moth­ers and oth­ers (2009) la pierre de touche de son raison­nement. Hrdy, l’an­thro­po­logue dar­wini­enne qui fait mon­di­ale­ment autorité, affirme que notre « émo­tiv­ité mod­erne », c’est-à-dire notre capac­ité à lire mutuelle­ment dans nos esprits et partager pen­sées et inten­tions, est apparue lorsqu’aux fac­ultés cog­ni­tives des grands singes s’est com­biné un sché­ma d’é­d­u­ca­tion coopéra­tive des enfants. Tan­dis que chez les grands singes, les mères devaient effectuer tout le tra­vail seules et ne pou­vaient avoir con­fi­ance en per­son­ne pour s’oc­cu­per du bébé, les mères homo avaient tou­jours quelqu’un pour les aider, à com­mencer par les proches par­entes (grand- mère mater­nelle, sœurs, files aînées), et en inclu­ant aus­si les hommes au besoin. Les campe­ments con­tem­po­rains de chas­seurs-cueilleurs sont effec­tive­ment des machines conçues pour s’oc­cu­per de manière coopéra­tive des enfants, où les mères ont le choix des aides pour s’oc­cu­per de leur bébé. Il y a tout lieu de penser qu’il en allait de même chez les pre­miers Homo sapi­ens mod­ernes, il y a 200 000 ans.
Le point cen­tral de la thèse de Hrdy qui touche aux rap­ports de genre est que les coali­tions de par­entes ont été cen­trales dans l’or­gan­i­sa­tion sociale et l’évo­lu­tion psy­chologique des hominidés ; et que le résul­tat de ce sys­tème au bout de deux mil­lions d’évo­lu­tion des Homo fut un niveau extra­or­di­naire de social­i­sa­tion et de coopéra­tion com­paré aux grands singes. Si le type de dom­i­na­tion mas­cu­line et de con­trôle qu’on observe chez les chim­panzés et les gorilles s’é­tait pro­longée dans le genre homo, en par­ti­c­uli­er dans les espèces de ce genre dotée d’un gros cerveau (telles que homo hei­del­ber­gen­sis, néan­der­tal et sapi­ens), les mères ne seraient pas par­v­enues à élever une progéni­ture avec un cerveau aus­si gros.
La preuve la plus matérielle dans l’his­toire de l’évo­lu­tion humaine est la très grande taille de notre cerveau (trois fois celle des chim­panzés, un développe­ment extra­or­di­naire­ment rapi­de). Ce cerveau est très gour­mand en énergie ce sont les mères qui devaient pro­cur­er cette énergie à leur progéni­ture. Ceux qui y sont par­venus (et qui sont devenus nos ancêtres) sont ceux qui ont fait en sorte que les autres, en par­ti­c­uli­er les hommes, leur vien­nent en aide. C’est là le fonde­ment matériel de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Les hommes, par­mi les chas­seurs-cueilleurs humains, tra­vail­lent pour leur progéni­ture et con­courent à la repro­duc­tion des femmes avec une pro­duc­tion à haute énergie (voir par ex. Frank Mar­lowe 2001, 2010). Du point de vue des autres grand singes, chez qui les mâles ne font rien d’autre que se bat­tre pour l’ac­cès aux femelles, les hommes chez les chas­seurs-cueilleurs sont « exploités » par les femmes pour le compte de leur progéni­ture. Sans cette insti­tu­tion du ser­vice pour la fiancée, l’e­spèce humaine mod­erne à grand cerveau ne serait pas là. Si l’on com­pare à la sit­u­a­tion des mères chez les grands singes, où les mâles sont le « sexe fainéant », il est tout à fait impos­si­ble de con­sid­ér­er les femmes des chas­seurs-cueilleurs comme opprimées, du fait qu’elles font tra­vailler les hommes pour elles et leurs enfants. Dans les sociétés de classe, en général, on ne pré­tend pas que les cadres sont opprimés parce que les tra­vailleurs accom­plis­sent tout les tâch­es physique­ment pénible ! Ain­si que Megan Biese­le (1993) le rap­porte pour les chas­seurs-cueilleurs Ju/‘hoan : « Les femmes aiment la viande ». Faire en sorte que les hommes ail­lent en chercher et la ramè­nent à la mai­son est un énorme avan­tage évo­lu­tif par rap­port aux grands singes. De ce point de vue, je trou­ve dif­fi­cile de com­pren­dre la manière dont l’au­teur représente la divi­sion sex­uelle du tra­vail orig­inelle.
Le ser­vice pour la fiancée typ­ique des chas­seurs-cueilleurs – dans lequel l’ac­cès sex­uel pour les hommes dépend de ses per­for­mances économiques – fonc­tion­na et fonc­tionne de pair avec un niveau élevé d’é­gal­i­tarisme des gen­res, là où le gros gibier abonde. Lorsqu’il s’éteint et se raré­fie, c’est une mau­vaise chose pour la capac­ité des femmes à main­tenir des coali­tions ser­rées et pour leur capac­ité à « exploiter » les hommes. Au lieu de cela, il est prob­a­ble que les hommes com­menceront à prof­iter de la sit­u­a­tion et à pos­séder plus d’une femme. Aupar­a­vant, il était dif­fi­cile pour les chas­seurs de pro­cur­er de la nour­ri­t­ure à plus d’une femme. Les femmes sont trop exigeantes. Ce que les BaYa­ka de l’Afrique cen­trale expri­ment, lorsque leurs femmes chantent dans leurs rit­uels « Une femme, un pénis », pour man­i­fester leur résis­tance à toute ten­ta­tive mas­cu­line vers la polyg­y­nie. Un tra­vail récent de Cathryn Townsend sur les Baka du Camer­oun a mon­tré com­ment les rap­ports de genre sont les pre­miers à chang­er, per­me­t­tant la nais­sance des iné­gal­ités par­mi des chas­seurs-col­lec­tifs jadis égal­i­taires, alors que les hommes com­men­cent à accu­muler de la richesse dans les économies moné­taires. Le partage typ­ique des chas­seurs-cueilleurs est alors com­pro­mis ; l’au­tonomie des femmes est sapée par la séden­tar­ité ; les hommes com­men­cent à accu­muler le prix de la fiancée, et avec cela se développe une idéolo­gie du con­trôle des femmes qui n’ex­is­tait pas aupar­a­vant.
Le prob­lème avec l’échan­til­lon ethno­graphique de l’au­teur est qu’il devrait se restrein­dre plus soigneuse­ment à de réels chas­seurs-cueilleurs pour exam­in­er la ques­tion des orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et des rap­ports de genre. Dans un chapitre inti­t­ulé « Vingt-qua­tre mil­lé­naires de la vie des femmes » – qui devrait par con­séquent nous ramen­er au paléolithique supérieur européen ou au paléolithique tardif africain – le texte se réfère à des cul­ti­va­teurs (Iro­quois, Papous, Ama­zonie). L’an­ci­en­neté de la cul­ture sym­bol­ique des humains mod­ernes dépasse les 100 000 ans, poten­tielle­ment 200 000, avec les humains mod­ernes qui sont sor­tis d’Afrique il y a env­i­ron 50 à 60 000 ans. Tout ceci s’est pro­duit tan­dis que nos ancêtres chas­saient et col­lec­taient. Mélanger cela à des groupes de cul­ti­va­teurs est prob­lé­ma­tique, et ne nous per­met pas de dis­tinguer les dif­férentes sortes d’é­conomies de chas­se-cueil­lette (y com­pris la dis­tinc­tion faite par Wood­burn en 1982 et 2005 entre groupes à retour immé­di­at ou dif­féré). L’au­teur lui-même observe qu’il existe des dif­férences sig­ni­fica­tives dans les rap­ports de genre entre les chas­seurs-cueilleurs africains à retour immé­di­at, et ceux des hautes lat­i­tudes, des cli­mats froids de l’Arc­tique ou de l’Amérique du sud. Les cul­tures aborigènes d’Aus­tralie four­nissent un point de com­para­i­son très intéres­sant avec les cul­tures africaines, com­para­i­son qui devrait être analysée avec davan­tage de soin (Wood­burn 2005). Il existe une vari­abil­ité con­sid­érable sur le con­ti­nent aus­tralien, mais ce que l’on peut dire est que ces groupes con­nais­saient une rareté mar­quée des ressources – dans l’his­toire récente, ils n’avaient pas de gros gibier com­paré aux Africains – par con­séquent on perçoit la ten­dance à l’in­ver­sion avec l’ex­ploita­tion économique et l’ap­pro­pri­a­tion rituelle/​politique de la sol­i­dar­ité fémi­nine par les hommes. Knight (1991), le prin­ci­pal anthro­po­logue marx­iste tra­vail­lant sur les orig­ines de l’homme, a démon­tré les car­ac­tères sym­bol­iques du com­plexe du Ser­pent Arc-en-ciel aborigène en ter­mes de mise en place de l’op­pres­sion des femmes. Je recom­mande à l’au­teur de lire cela.
Ain­si que je l’ai déjà dit, les chas­seurs-cueilleurs africains, qui con­tin­u­ent jusqu’au­jour­d’hui à chas­s­er le gros gibier en cer­tains endroits, four­nissent la meilleure analo­gie avec la divi­sion sex­uelle du tra­vail qui rég­nait aux orig­ines des humains mod­ernes. Mais les chas­seurs-cueilleurs des dif­férents con­ti­nents nous don­nent une per­spec­tive com­par­a­tive sur la manière dont les rap­ports de genre ont évolué dans des cir­con­stances dif­férentes. Les sociétés africaines à retour immé­di­at, qui sont les plus représen­ta­tives des débuts de l’évo­lu­tion d’Ho­mo sapi­ens, sont pré­cisé­ment celles qui mon­trent le plus grand équili­bre des pou­voirs entre les sex­es. L’au­teur a rai­son de dire qu’il ne s’ag­it pas d’une égal­ité des sex­es au sens cap­i­tal­iste mod­erne, où les deux sex­es sont “égale­ment” traités en tant que tra­vailleurs, et l’on con­sid­ère le fait de traiter les sex­es dif­férem­ment comme une dis­crim­i­na­tion. Les chas­seurs-cueilleurs africains con­sid­èrent effec­tive­ment les pou­voirs féminins et mas­culins comme dif­férents, ou séparés, bien qu’in­ter­dépen­dants au plus haut point. Mais, et c’est impor­tant, cela n’im­plique pas de hiérar­chie. La notion de Lea­cock de « séparés mais égaux » se trou­ve ici bien véri­fiée. Chaque genre défend vigoureuse­ment ses prérog­a­tives, sou­vent lors de rit­uels secrets (Finnegan 2013). Et la sol­i­dar­ité de genre dans chaque groupe ren­force la ten­dance à la sol­i­dar­ité dans le groupe opposé. C’est là que se trou­ve la base prob­a­ble pour l’évo­lu­tion du lan­gage humain, de l’art, du rit­uel et du sym­bol­isme en général, sans par­ler de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. L’ethno­gra­phie récente des peu­ples des forêts d’Afrique (Baya­ka) milite forte­ment en faveur des idées d’Alain Tes­tart sur l’idéolo­gie du sang — en par­ti­c­uli­er le matériel de Jerome Lewis (2008) sur l’eki­la. Ce sont égale­ment des élé­ments très forts en faveur de la thèse de Knight sur la sol­i­dar­ité de la « grève du sexe ».
L’autre aspect de l’ar­gu­men­ta­tion de l’au­teur qui doit être con­testé est sa notion d’un « com­plexe mil­i­taro-indus­triel » par­mi les chas­suers-cueilleurs africains (ou leur/​notre ancêtre mod­erne). Par­mi ces chas­seurs-cueilleurs, les hommes qui ten­taient de faire usage de leurs armes de manière vio­lente con­tre des femmes ou d’autres hommes étaient rapi­de­ment mis au pas (bons rap­ports de Christo­pher Boehm d’après Richard Lee, et cf. Wood­burn sur les armes létales). Tan­dis que des groupes de cul­ti­va­teurs (en Nou­velle-Guinée ou en Amérique du Sud par exem­ple) peu­vent exhiber des mécan­ismes guer­ri­ers récur­rents avec des occa­sions pour cer­tains hommes d’aug­menter leur poids social en accu­mu­lant des richess­es et du suc­cès repro­duc­tifs via la guerre, cela n’est tout sim­ple­ment pas car­ac­téris­tique des chas­seurs-cueilleurs africains. C’est une grave défor­ma­tion. Tout homme qui ten­terait une stratégie de type « big man », en par­ti­c­uli­er en usant de vio­lence, serait sex­uelle­ment rejeté. Le viol n’est pas admis ; les femmes chez les chas­seurs-cueilleurs africains con­ser­vent autant d’au­tonomie, de con­trôle sur leur sex­u­al­ité et leur repro­duc­tion, qu’ailleurs. Les femmes se défendraient et appelleraient leur par­en­té à l’aide, en par­ti­c­uli­er leurs par­entes, en sol­i­dar­ité con­tre des men­aces de vio­lence mas­cu­line. La meilleure lit­téra­ture récente sur ce point vient de Lewis (2002, 2014), Finnegan (2013) et Kisliuk (1998) entre autres (voir aus­si Pow­er 2015). Les ten­dances des mâles à con­trôler par la vio­lence la sex­u­al­ité fémi­nine — qui existe sans aucun doute et a été une pos­si­bil­ité stratégique dans l’évo­lu­tion humaine — n’a pas rem­porté la vic­toire dans l’émer­gence de notre espèce. La prin­ci­pale preuve en est notre vol­ume cérébral extra­or­di­naire­ment gros, notre capac­ité à par­ler, et notre sys­tème d’é­d­u­ca­tion coopératif (Hrdy, 2009). En un mot, rien de cela n’a évolué dans le monde ain­si que l’au­teur l’en­vis­age.

Lec­tures recom­mandées :

  • Biese­le, M. 1993 Women Like Meat. Bloom­ing­ton : Indi­ana UP.
  • Boehm, C. 2001 Hier­ar­chy in the For­est. The Evo­lu­tion of Egal­i­tar­i­an Behav­ior. Cam­bridge, MA : Har­vard Uni­ver­si­ty Press.
  • Finnegan, M. 2013 The Pol­i­tics of Eros : rit­u­al dia­logue and egal­i­tar­i­an­ism in three Cen­tral African hunter-gath­er­er soci­eties. Jour­nal of the Roy­al Anthro­po­log­i­cal Insti­tute (N. S.) 19 : 697–715.
  • Hrdy, S. 2009. Moth­ers and oth­ers. The evo­lu­tion­ary ori­gins of mutu­al under­stand­ing. Har­vard : Belk­nap Press.
  • Kisliuk, M. 1998. Seize the Dance New York : Oxford UP.
  • Knight, C. 1995 [1991] Blood Rela­tions. Men­stru­a­tion and the ori­gins of cul­ture. Lon­don and New Haven : Yale UP
  • Kon­ner, M. 2015. Women After All : Sex, Evo­lu­tion, and the End of Male Suprema­cy. New York : W. W. Nor­ton.
  • Lewis, J. 2002 Women and Men’s Mokon­di Mas­sana of Ejen­gi and Ngoku in For­est Hunter-Gath­er­ers and their World Unpub­lished PhD, Univ of Lon­don
  • Lewis, J. 2008. Eki­la : blood, bod­ies, and egal­i­tar­i­an soci­eties. Jour­nal of the Roy­al Anthro­po­log­i­cal Insti­tute (N. S.) 14 : 297–315.
  • Lewis, J. 2014. Egal­i­tar­i­an social orga­ni­za­tion : The case of the Mbend­jele BaYa­ka. In B. S. Hewlett (ed.) Hunter-gath­er­ers of the Con­go Basin. Cul­tures, his­to­ries and biol­o­gy of African Pyg­mies. New Brunswick and Lon­don : Trans­ac­tion Pub­lish­ers
  • Mar­lowe, F. 2001 Male con­tri­bu­tion to diet and female repro­duc­tive suc­cess among for­agers. Cur­rent Anthro­pol­o­gy 42 : 755–60
  • Mar­lowe, F. 2010. The Hadza hunter-gath­er­ers of Tan­za­nia. Berke­ley, CA : Univ of Cal­i­for­nia Press.
  • Pow­er, C. 2015. Hadza Gen­der Rit­u­als – Epeme and Maitoko – Con­sid­ered as Coun­ter­parts. Hunter Gath­er­er Research 1 : 333–358. doi:10.3828/hgr.2015.18, pp.219–243.
  • Townsend, C. 2016. The emer­gence of inequal­i­ty in a for­mer hunter-gath­er­er soci­ety : A Baka case study. Unpub­lished Ph.D, Univ of Lon­don.
  • Whiten, A. and D. Erdal 2012. The human socio-cog­ni­tive niche and its evo­lu­tion­ary ori­gins. Phil. Trans. R. Soc. B 367 : 2119–2129
  • Wood­burn, J. 1982 Egal­i­tar­i­an soci­eties. Man 17 : 431–451.
  • Wood­burn, J. 2005. Egal­i­tar­i­an soci­eties revis­it­ed. In Wid­lok, T. & Tadesse, W. G. (eds) Prop­er­ty and Equal­i­ty (vol 1). New York ; Oxford : Berghahn Press:18–31.

Réponse au comité d’édi­tion

La sci­ence n’est pas un long fleuve tran­quille, et la sci­ence de l’homme l’est sans doute moins que tout autre. Il n’est donc pas rare qu’un même texte sus­cite des appré­ci­a­tions diver­gentes. Ma propo­si­tion de livre réus­sit néan­moins à bat­tre tous les records de ce point du vue. Si deux des trois rap­por­teurs en recom­man­dent la pub­li­ca­tion sans réserve, louant chaude­ment « la clarté ana­ly­tique des argu­ments et la référence con­stante aux faits » (rap­por­teur 1), ou qual­i­fi­ant le livre de « con­tri­bu­tion sci­en­tifique rigoureuse et inno­vante » (rap­por­teur 2), le troisième rap­por­teur n’a pas de mot assez durs pour dis­qual­i­fi­er ce qui n’est à ses yeux qu’un tra­vail sans valeur. Ce dernier rap­por­teur, m’informe-t-on, se dis­tingue des deux précé­dents par le fait qu’il s’agit d’une anthro­po­logue pro­fes­sion­nelle, et que sa langue mater­nelle est l’anglais. À cela, il con­viendrait d’ajouter que c’est la seule des trois à n’avoir pas lu le livre orig­i­nal. Cela ne la rend pas plus pru­dente pour autant et, en bien des occa­sions, on peut égale­ment douter qu’elle ait lu le texte de ma propo­si­tion – autrement, en tout cas, qu’avec des lunettes sérieuse­ment défor­mantes.

Quelques choses que j’ignore…

Le pre­mier reproche – je devrais sans doute par­ler plutôt de péché orig­inel – qui m’est adressé est de « [mal con­naître] la lit­téra­ture actuelle sur l’évo­lu­tion qui a une inci­dence sur son pro­pos ». Je n’aurais ain­si, sem­ble-t-il, « n’avoir aucune con­nais­sance de la lit­téra­ture trai­tant de l’évo­lu­tion, dans une per­spec­tive dar­wini­enne » De même, je « ne paraî[s] pas être au courant des décou­vertes archéologiques récentes pour le Paléolithique moyen en Afrique. [Je] sem­ble par­ler d’un « paléolithique » homogène et indif­féren­cié, sans faire référence aux dif­férentes espèces d’ho­mo, aux mod­i­fi­ca­tions du biotope, où aux enjeux énergé­tiques de l’évo­lu­tion du cerveau humain. Si [j’] exam­ine les orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et les rap­ports de genre, ce sont des fac­teurs cri­tiques [que je] ne men­tionne nulle part. »
Mes sup­posées lacunes ren­voient prin­ci­pale­ment aux travaux de Sarah Baf­fer Hrdy, ain­si qu’au livre fon­da­teur de Chris Knight (1991) et aux recherch­es de son Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group qui en ont découlé – la rédac­trice du rap­port fait man­i­feste­ment par­tie de cette mou­vance et en défend toutes les thès­es.
J’avoue bien hum­ble­ment que, jusqu’à ce que je reçoive ce rap­port, je n’avais pas lu les pub­li­ca­tions de Hrdy (même si son nom ne m’était pas étranger). Je suis donc allé con­sul­ter le livre men­tion­né par le rap­port. Je n’ai pu que le par­courir, et n’ai pas eu le temps d’en faire une lec­ture détail­lée. Mais j’ai tout de même pu remar­quer que si per­ti­nent son con­tenu puisse-t-il être (je n’ai guère d’opinion sur ce point, la majeure par­tie sor­tant de mes domaines de com­pé­tence), il ne traite absol­u­ment pas du même sujet que mon pro­pre livre. Hrdy écrit dans Moth­ers and Oth­ers que celui-ci « traite de l’émer­gence d’un mode spé­ci­fique d’é­d­u­ca­tion des enfants, con­nu comme ‘l’é­d­u­ca­tion coopéra­tive’, et ses impli­ca­tions psy­chologiques pour les singes dans la lignée con­duisant à homo sapi­ens. » (p. 30) Elle ajoute : « Ce livre est une ten­ta­tive pour recon­stru­ire des événe­ments très anciens, détail­lant l’émer­gence des humains mod­ernes du point de vue émo­tion­nel, dans un pas à pas dar­winien. » (p. 32). On est assez loin, con­venons-en, des rap­ports de sexe dans les sociétés con­tem­po­raines (au sens large de ce terme). La ques­tion de la divi­sion sex­uelle du tra­vail, qui est au cen­tre de mon ques­tion­nement, n’apparaît même pas dans l’index de Moth­ers and Oth­ers.
En ce qui con­cerne C. Knight, j’ai du mal à voir com­ment on peut sérieuse­ment m’accuser de l’ignorer, alors même que ma propo­si­tion de livre men­tionne, dans son chapitre 6 (pub­li­ca­tions sur le sujet), son livre de 1991/​1995. J’y pré­cise même que celui-ci, « mal­gré sa nature haute­ment spécu­la­tive, et en par­tie par manque d’al­ter­na­tives, con­tin­ue de représen­ter une référence pour une frac­tion notable des marx­istes. Mon livre mon­tre pourquoi ce cadre inter­pré­tatif n’est pas con­va­in­quant, et four­nit une per­spec­tive plus plau­si­ble. » Dans mon livre, la cri­tique des thès­es de Knight, brève mais à mon sens déci­sive, occupe la total­ité de la page 218 (je me réfère à la sec­onde édi­tion, de 2012).
Voilà donc pour l’ignorance. Mais, sur le fond, la ques­tion est de savoir ce que des raison­nements sur l’évolution dar­wini­enne, l’émergence de la cul­ture, du lan­gage ou des représen­ta­tions sym­bol­iques, peu­vent nous appren­dre sur l’origine de la dom­i­na­tion mas­cu­line, qui puisse être val­able­ment bran­di pour dis­qual­i­fi­er une recherche sur pièces, c’est-à-dire à par­tir des sociétés exis­tantes et observ­ables. J’y reviendrai.

Qui déforme quoi ?

En atten­dant, la sec­onde faute que je suis sup­posé avoir com­mise, si grave qu’elle appa­raît en car­ac­tères gras dans le rap­port, est d’avoir grave­ment défor­mé la réal­ité des sociétés de chas­seurs-cueilleurs africains : « Tan­dis que des groupes de cul­ti­va­teurs (en Nou­velle-Guinée ou en Amérique du Sud par exem­ple) peu­vent exhiber des mécan­ismes guer­ri­ers récur­rents avec des occa­sions pour cer­tains hommes d’aug­menter leur poids social en accu­mu­lant des richess­es et du suc­cès repro­duc­tifs via la guerre, cela n’est tout sim­ple­ment pas car­ac­téris­tique des chas­seurs-cueilleurs africains. C’est une grave défor­ma­tion. »
La seule « grave défor­ma­tion », en l’occurrence, est celle que ce pas­sage donne de mon pro­pos. Qu’on me mon­tre une seule ligne de mon texte où je défends, ou même sug­gère, pareille bêtise ! Ma propo­si­tion de livre affirme par exem­ple que : « En ce qui con­cerne les chas­seurs-cueilleurs, les cas aus­traliens, inu­its et selk­nam sont dis­cutés en détail – le degré de dom­i­na­tion mas­cu­line y con­traste forte­ment avec celui qui règne chez des peu­ples tels que les San (Bush­men), les Andamanais ou les pygémes Mbu­ti (…) Par­mi ces sociétés, le spec­tre des rela­tions de pou­voir entre les sex­es s’é­tend d’un cer­tain équili­bre jusqu’à une dom­i­na­tion mas­cu­line affir­mée et organ­isée ».
« Un cer­tain équili­bre » : voilà donc com­ment je car­ac­térise les rap­ports de pou­voir entre les sex­es chez les San et les Mbu­ti (aux­quels j’aurais fort bien pu ajouter les Hadza). Et me voilà aus­sitôt accusé d’avoir vu dans ces sociétés des « mécan­ismes guer­ri­ers récur­rents » et une course mas­cu­line à la richesse. Quant au « spec­tre des rela­tions de pou­voir entre les sex­es », il mon­tre ce que vaut l’accusation selon laque­lle je n’envisagerais comme seules alter­na­tives que le matri­ar­cat ou « une théorie du « patri­ar­cat » où les femmes ont tou­jours été con­trôlées par les hommes. », sans imag­in­er qu’il puisse exis­ter « d’autres pos­si­bil­ités plus com­plex­es ».
L’idée même que les hommes, dans ces sociétés comme dans les autres, jouiraient du mono­pole des armes et de la chas­se – ce que, par une métaphore un peu provo­ca­trice, j’ai appelé le “com­plexe mil­i­taro-indus­triel” préhis­torique – est elle aus­si jugée impro­pre pour les chas­seurs-cueilleurs d’Afrique. En effet, par­mi les chas­seurs-cueilleurs africains, « les hommes qui ten­taient de faire usage de leurs armes de manière vio­lente con­tre des femmes ou d’autres hommes étaient rapi­de­ment mis au pas. »
Mais jouir du mono­pole d’une chose et pou­voir l’utiliser sans lim­ites sont deux choses bien dif­férentes. En m’attribuant la sec­onde thèse, ma rap­por­teuse pour­fend à bon compte une idée que je n’ai pas for­mulée, sans dire un mot de celle que j’avance réelle­ment. Pour dire les choses autrement : oui, ou non, les hommes Hadza, Mbu­ti ou San jouis­sent-ils, comme tous les hommes de toutes ces sociétés, d’un mono­pole (ou d’une large supré­matie) sur les domaines des armes, de la chas­se et, par con­séquent, de la poli­tique ? Oui ou non, ce mono­pole (ou cette supré­matie) fonde-t-elle leur pro­pre sphère de pou­voir, à laque­lle celle des femmes fait con­tre­poids ?
Et soit dit en pas­sant, en ce qui con­cerne les San, il n’est qu’à lire une biogra­phie telle que Nisa, une vie de femme (Shostak, 1981) pour con­stater que si la dom­i­na­tion mas­cu­line n’atteint pas, et il s’en faut de beau­coup, les niveaux qui sont les siens ailleurs, elle est loin d’être totale­ment absente. Quant au paci­fisme sup­posé des rap­ports entre hommes, on en perçoit les lim­ites dans la cou­tume con­sis­tant, pour un homme incon­nu qui arrive en vue d’un campe­ment, à pos­er osten­si­ble­ment son arc avant de s’en approcher. Nisa elle-même, à pro­pos de l’adultère, con­fi­ait que dans l’ancien temps : « Il y a tou­jours eu à ce pro­pos des bagar­res où l’on tirait des flèch­es empoi­son­nées et où des gens étaient tués. » (p. 345)

Quand les faits ont du mal à entrer dans le modèle

La démon­stra­tion eth­nologique qu’avance ma rap­por­trice, et qui est cen­sée dis­qual­i­fi­er la mienne, est entière­ment fondée sur le raison­nement suiv­ant : il existe certes, par­mi les chas­seurs-cueilleurs, des cas où la dom­i­na­tion mas­cu­line est avérée. Mais :
  1. Ces cas traduisent une sit­u­a­tion postérieure à la sit­u­a­tion orig­inelle, qui trou­ve sa con­ti­nu­ité chez les groupes de chas­seurs-cueilleurs africains
  2. Ils s’expliquent par la raré­fac­tion du gibier, un envi­ron­nement plus dif­fi­cile pous­sant à la polyg­y­nie et au ren­force­ment du pou­voir mas­culin.
Mal­gré plusieurs années con­sacrées à étudi­er cette ques­tion, je dois avouer que c’est la pre­mière fois que je ren­con­tre ces deux argu­ments, et ils me parais­sent aus­si peu fondés l’un que l’autre.
Sur quelle base, sinon naïve­ment géo­graphique, devrait-on tenir les San, les Mbu­ti ou les Hadza pour plus représen­tat­ifs des sapi­ens d’il y a 50 000 ans que les Inu­its, les Selk­Nam ou les Aborigènes ? Le seul point com­mun évo­qué, celui de la chas­se au gros gibier, ne tient pas : la plu­part des peu­ples en ques­tion chas­sent eux aus­si le gros gibier. Et si l’on con­sid­ère le niveau tech­nique, une vari­able qu’un marx­iste ne devrait pas nég­liger, alors les Aus­traliens, qui igno­raient l’arc et n’avaient que des chiens à demi-domes­tiques, sont de bien meilleurs can­di­dats au titre de « fos­sile vivant » que les chas­seurs-cueilleurs africains. En fait, ce type de raison­nement soulève un impor­tant prob­lème de méth­ode : nous pou­vons d’autant moins attribuer le titre de « fos­sile vivant » à cer­tains plutôt qu’à d’autres que n’avons aucune con­nais­sance directe des rap­ports qui rég­naient entre les sex­es il y a 50 000 ans. Nous pou­vons échafaud­er des hypothès­es à par­tir de l’archéologie, et des indices ténus qu’elle met à notre dis­po­si­tion. Nous pou­vons par exem­ple, ain­si que le font les mem­bres du Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group, inter­préter l’ocre comme un moyen pour les femmes de tromper col­lec­tive­ment les hommes sur leurs péri­odes de men­stru­a­tion et leur impos­er ain­si un cer­tain com­porte­ment, coupant court à toute dom­i­na­tion mas­cu­line ; la vérité est que si élaboré soit-il, le raison­nement reste large­ment hypothé­tique et qu’il ne repose que sur une série d’inférences frag­iles.
Quant à avancer que la dom­i­na­tion mas­cu­line et la polyg­y­nie, chez les chas­seurs-cueilleurs, seraient des phénomènes tardifs liés à la raré­fac­tion des ressources, elle me sem­ble con­tredire aus­si frontale­ment la logique que les faits ethno­graphiques. On ne voit pas pourquoi il serait plus facile pour les hommes de nour­rir plusieurs femmes dans un envi­ron­nement dif­fi­cile que dans une sit­u­a­tion d’abondance – l’intuition sug­gère exacte­ment l’inverse. En Aus­tralie, par exem­ple, les femmes étaient beau­coup moins mal loties dans cer­taines tribus du Désert de l’Ouest que dans les rich­es envi­ron­nements côtiers du Cap York, du Queens­land ou du Vic­to­ria. En tout état de cause, per­son­ne n’a jamais pu faire appa­raître une cor­réla­tion nette entre les con­di­tions envi­ron­nemen­tales et les rap­ports entre les sex­es chez les chas­seurs-cueilleurs. Ce raison­nement n’apparaît donc que comme une con­struc­tion ad hoc pour con­cili­er des spécu­la­tions con­cer­nant les chas­seurs-cueilleurs d’il y a 50 000 ans avec les obser­va­tions bien réelles sur les chas­seurs-cueilleurs mod­ernes.

Le trou noir de l’origine de la division sexuelle du travail

Après avoir expliqué que tout s’est noué autour du coût de la mater­nité, et du néces­saire appro­vi­sion­nement des mères par les mâles, le texte affirme : « Ceux qui y sont par­venus (et qui sont devenus nos ancêtres) sont ceux qui ont fait en sorte que les autres, en par­ti­c­uli­er les hommes, leur vien­nent en aide. C’est là le fonde­ment matériel de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. ». Tel est le cœur de la thèse de la théorie de la « grève du sexe ». Or, et c’est le point que je rel­e­vais déjà dans mon livre, il n’existe aucun lien de néces­sité causale entre l’investissement ali­men­taire pater­nel auprès des mères et l’existence de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Autrement dit, même en admet­tant que la thèse de Knight soit inté­grale­ment juste (ce que je ne crois pas), elle expli­querait l’obligation pour les hommes d’apporter le fruit de leur tra­vail aux femmes, mais elle reste totale­ment silen­cieuse sur la spé­cial­i­sa­tion de chaque sexe dans un type d’activité spé­ci­fique. Elle ne dit pas pourquoi seuls les hommes chas­sent le gros gibier. Elle ne dit pas pourquoi les femmes sont empêchées, par des règles sociales, de manip­uler (voire d’approcher) des armes létales. Elle ne dit pas, par exten­sion, pourquoi hommes et femmes, séparés dans l’acte de pro­duc­tion, le sont aus­si dans maints domaines de la vie quo­ti­di­enne, en par­ti­c­uli­er dans la vie religieuse – l’existence de céré­monies secrètes réservées aux seuls hommes est un des traits les plus fréquents des sociétés de chas­seurs-cueilleurs… y com­pris en Afrique.
Il paraît certes dif­fi­cile d’imaginer que la divi­sion sex­uelle du tra­vail existe sans que les sex­es met­tent en com­mun, d’une manière ou d’une autre, les pro­duits de leur tra­vail : chaque sexe ne jouirait dans ce cas que d’une moitié des pro­duits disponibles, et l’on voit mal quel béné­fice com­penserait les incon­vénients évi­dents de ce sys­tème pour la survie du groupe. Mais récipro­que­ment, la mise en com­mun des pro­duits ne sup­pose nulle­ment que ces pro­duits se dif­féren­cient selon les sex­es : on peut très bien met­tre en com­mun des pro­duits qui auraient été indif­férem­ment acquis par les hommes et par les femmes. « Les femmes aiment la viande », répète ma rap­por­trice après Biese­le. Sans aucun doute. Mais alors, pourquoi ne vont-elles pas l’acquérir elles-mêmes ? Pourquoi, subis­sent-elles à ce sujet une série d’interdits dans toutes les sociétés ? Voilà la ques­tion qu’il faut pos­er si l’on veut espér­er com­pren­dre la divi­sion sex­uelle du tra­vail ; or cette ques­tion, K. Knight ne la pose jamais, pour la sim­ple rai­son qu’il sup­pose cette divi­sion don­née au départ de son raison­nement.
Pour ma part, et je l’avoue fort hum­ble­ment à chaque fois que je m’exprime sur ce sujet, je n’ai pas trou­vé la pierre philosophale qui m’aurait per­mis de devin­er, au nez et à la barbe de tous les paléoan­thro­po­logues qui avouent leur igno­rance, quand et pourquoi la divi­sion sex­uelle du tra­vail est apparue. J’aborde cette ques­tion, parce que je ne peux l’éviter. Mais, à la dif­férence de ma rap­por­teuse, je préfère un bon doute à une mau­vaise cer­ti­tude. Or, il faut le répéter avec insis­tance, sur ce sujet on ne peut aujourd’hui – et pour longtemps encore, sans doute, étant don­né la dif­fi­culté à en repér­er les traces dans le matériel archéologique ancien – que faire des hypothès­es. Cer­taines sont sans doute plus crédi­bles que d’autres. Mais elles restent des hypothès­es, qui se déploient sans aucune pos­si­bil­ité d’être con­fir­mées ou infir­mées.
La démarche que je suis dans ce livre con­siste à par­tir non d’une recon­struc­tion a pos­te­ri­ori de sociétés dis­parues depuis des dizaines de mil­lé­naires, sur lesquelles notre marge d’incertitude, pour ne pas dire notre igno­rance noire, est con­sid­érable, mais de l’observation de sociétés vivantes. Une obser­va­tion par la force des choses par­tielle, mais directe : celle que nous pro­pose l’ethnologie. C’est à par­tir de ces obser­va­tions que je recherche les vari­antes et les régu­lar­ités. Ce sont elles qui me con­duisent à remar­quer que la dom­i­na­tion mas­cu­line, con­traire­ment à ce qu’a affir­mé la tra­di­tion marx­iste depuis Engels, est com­pat­i­ble avec des économies de chas­seurs-cueilleurs à « retour immé­di­at ». Ce sont elles aus­si qui me con­duisent à situer le lieu cen­tral du prob­lème dans les modal­ités de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Et c’est ain­si que j’en viens, de manière sec­ondaire, à m’interroger sur l’ancienneté de cette dernière, dis­cu­tant de manière cri­tique les dif­férentes hypothès­es (dont celle de Knight), con­clu­ant qu’on a sur ce sujet bien davan­tage de ques­tions que de répons­es, et ten­tant d’esquisser la direc­tion dans laque­lle celles-ci pour­ront peut-être être améliorées. Si je reste vague sur son anci­en­neté, c’est tout sim­ple­ment parce qu’au-delà d’une cer­taine date, l’archéologie ne dit plus rien, et qu’il n’existe aucun moyen de récolter des infor­ma­tions ailleurs que dans des boules de cristal.
Écrire, par con­séquent, que j’aurais écrit de manière insat­is­faisante « sur le thème de l’évo­lu­tion humaine » c’est pass­er totale­ment à côté de ma prob­lé­ma­tique, ou la biais­er au point de la ren­dre mécon­naiss­able. Et cela manque d’autant moins d’ironie que les raison­nements et les élé­ments archéologiques cen­sés con­stituer des « fac­teurs cri­tiques » pour la com­préhen­sion des orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail n’ont, à ce jour, pro­duit aucune réponse à une ques­tion que tous les spé­cial­istes sérieux con­sid­èrent comme non résolue.
Il m’est impos­si­ble, sans ral­longer ce texte au-delà du raisonnable, de relever chaque point qui mérit­erait dis­cus­sion. J’en point­erai un seul : le reproche qui m’est fait (p. 3) de class­er des cul­ti­va­teurs au Paléolithique. Faut-il vrai­ment que j’aie à pré­cis­er que « vingt-qua­tre mil­lé­naires » n’est pas la même chose que « il y a vingt-qua­tre mil­lé­naires », et que je suis capa­ble de situer sans trop me tromper la date des dif­férents foy­ers agri­coles ? Là encore, il s’agit pour ma rap­por­trice de me dis­qual­i­fi­er par tous les moyens ; et si je ne com­mets pas d’erreurs suff­isam­ment gross­es à son goût, qu’importe, elle m’en prête généreuse­ment.

Le statut scientifique de la sex-strike theory (« théorie de la grève du sexe »)

Je ne peux ter­min­er sans éclair­er un peu le point de vue duquel me con­damne ma rap­por­trice.
Celle-ci présente le « sex-strike mod­el » comme un acquis de la sci­ence, qui devrait être con­sid­éré du même œil que la théorie de la rel­a­tiv­ité générale ou celle de la sélec­tion naturelle. Fon­da­men­tale­ment, c’est parce que je refuse de souscrire à ce mod­èle, à sa méth­ode comme à ses impli­ca­tions, que mon tra­vail est voué aux gémonies.
La réal­ité de l’opinion dans les milieux de l’anthropologie et de la préhis­toire devrait pour­tant inciter les mem­bres du Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group à un peu plus de mod­estie. Lorsque j’ai écrit mon livre, puis à nou­veau suite à ce rap­port, j’ai con­sacré de nom­breuses heures à rechercher de quelle manière le scé­nario pro­posé par Knight avait été accueil­li par les chercheurs des dis­ci­plines con­cernées.
En ce qui con­cerne les milieux sci­en­tifiques fran­coph­o­nes, le bilan est rapi­de : je n’ai pas pu trou­ver une seule recen­sion de Blood rela­tions, ni un seul arti­cle qui dis­cute ou reprenne le con­tenu des travaux de Chris Knight. Le seul anthro­po­logue, à ma con­nais­sance, qui fasse excep­tion est Pas­cal Picq ; encore con­cède-t-il bien volon­tiers que la théorie de Knight n’est rien de plus qu’une hypothèse (2009 : 179). Alors, de deux choses l’une. Soit ce silence presque absolu révèle les graves lacunes de la recherche préhis­torique française, sclérosée et autiste – depuis presque 25 ans ! – à une avancée sci­en­tifique majeure. Soit il sig­ni­fie plutôt, et bien plus prob­a­ble­ment, que le « sex-strike mod­el », comme bien d’autres sur la préhis­toire loin­taine, est une hypothèse telle qu’il en fleu­rit en per­ma­nence dans les milieux de la recherche et qui, en l’état actuel des con­nais­sances, n’est peut-être pas moins vraisem­blable que d’autres, mais en tout cas pas davan­tage.
Dans le monde anglo-sax­on, les travaux de Knight, de Pow­ell et des autres mem­bres du Rad­i­cal Anthro­pol­o­gy Group ont certes été plus remar­qués. Ce fut par­fois pour le meilleur, car plusieurs chercheurs les ont favor­able­ment com­men­té. Il s’en faut de beau­coup néan­moins pour qu’ils aient fait l’unanimité et que le scé­nario qu’ils pro­posent soit devenu cette vérité sci­en­tifique incon­testée pour laque­lle on voudrait le faire pass­er.
Un pré­faci­er de C. Knight rap­porte ain­si que « Le pre­mier exam­i­na­teur extérieur a avoir été nom­mé pour éval­uer la thèse de doc­tor­at de Knight déclara que ‘cette thèse devrait être brûlée, et on devrait inter­dire à son auteur héré­tique de pub­li­er à l’avenir tout tra­vail sci­en­tifique. » (White­head, 2008:227). Ce qui est présen­té ici comme le signe d’un con­ser­vatisme obtus de la part de cet exam­in­er peut tout aus­si bien se com­pren­dre comme la réac­tion d’un sci­en­tifique soucieux de pru­dence et de preuves. Les cri­tiques ultérieures, quel que soit leur ton et leurs argu­ments pré­cis, con­ver­gent toutes en effet sur le car­ac­tère spécu­latif du « sex-strike mod­el ». De Blood rela­tions, Joan Gero, Pro­fesseur asso­ciée du départe­ment d’an­thro­polo­gie de l’Université de Wash­ing­ton et fig­ure mon­di­ale­ment con­nue de l’archéolo­gie du genre, écrivait que : « ni les faits que rassem­ble Knight, ni les théories qu’il cite ne four­nissent d’indices probants ou ne per­me­t­tent de déduire la ‘cul­ture orig­inelle’ – l’é­tat naturel de l’être humain – que Knight souhaite com­pren­dre. (…) Le scé­nario [est] improb­a­ble et non démon­tré » (1998 : 11). À pro­pos d’articles de C. Knight et de C. Pow­er édités dans un livre col­lec­tif édités par leurs soins (1999), Adri­enne Zihlman, pro­fesseur d’an­thro­polo­gie à l’U­ni­ver­sité de San­ta Cruz, jugeait qu’ils « [sont] extrême­ment généraux, con­stru­it sur des hypothès­es dou­teuses, ou pro­posent des expli­ca­tions trop étroites pour résoudre les phénomènes com­plex­es qu’ils espèrent éclair­er » (2001:538). Alice Kehoe, pro­fesseur d’an­thro­polo­gie à l’u­ni­ver­sité Mar­quette , com­men­tant un arti­cle de C. Pow­er et L. Aiel­lo (1997), écrivait que ces auteurs « acceptent le mod­èle grave­ment erroné de Knight et – péché suprême pour des chercheurs – ne citent pas des travaux actuels recon­nus sur la men­stru­a­tion humaine qui con­tre­dis­ent son argu­men­ta­tion. (…) Plus grave que l’ab­sence de cita­tion de travaux majeurs per­ti­nents, il y a l’hy­pothèse elle-même, qui pos­tule un com­porte­ment qui n’est ni attesté dans l’ethno­gra­phie, ni détectable en aucune manière dans les don­nées archéologiques ou paléoan­thro­pologiques. » (2000:303–304). À d’autres arti­cles de C. Knight et C. Pow­er (1996), Mar­tin Wob­st réagis­sait en remar­quant que « La testa­bil­ité promise sem­ble un peu idéal­isée. », tan­dis qu’un autre rap­por­teur, Alan Bils­bor­ough, les qual­i­fi­ait de « franche­ment spécu­la­tive » (1997 :308). Alan Barnard, enfin, un chercheur pour­tant loin d’être hos­tile aux idées de C. Knight, admet­tait au détour d’une phrase que « le prob­lème est que si [la théorie de Knight] est ingénieuse, elle est invéri­fi­able » (2000 : 44).
Un point, en par­ti­c­uli­er, jette une sérieuse hypothèque sur l’ensemble du scé­nario. Celui-ci sup­pose en effet que la cul­ture est née, à l’aube du Paléolithique supérieur, à la suite d’une syn­chro­ni­sa­tion par les femmes de leur cycle men­stru­el. Or, cette capac­ité de syn­chro­ni­sa­tion, maintes fois affir­mée depuis les travaux pio­nniers de McClin­tock (1971), n’a jamais pu être mise en évi­dence depuis lors d’études à la méthodolo­gie plus stricte (voir par exem­ple Yang and Schank 2006). Une pub­li­ca­tion récente rap­pelle que : « On sup­pose sou­vent que la syn­chro­ni­sa­tion men­stru­elle est un fait bien doc­u­men­té de la biolo­gie fémi­nine mais, en réal­ité, il existe éton­nam­ment peu d’indices incon­testa­bles (s’il en existe) à l’ap­pui d’un mécan­isme qui syn­chro­nis­erait les cycles men­stru­els féminins. La syn­chro­ni­sa­tion appar­ente sem­ble plutôt devoir être attribuée aux lois de la prob­a­bil­ité, qui s’ex­er­cent sur des cycles men­stru­els d’une durée lim­itée et vari­able. » (Har­ris and Vitzthum,
2013:238). L’un des rares faits qui parais­saient assurés dans la chaîne des causal­ités du sex-strike mod­el rejoint ain­si la longue liste des élé­ments hypothétiques.Au pas­sage, Har­ris et Vitzhum pour­suiv­ent en pré­cisant explicite­ment que même si la syn­chro­ni­sa­tion men­stru­elle était un phénomène avéré, ses effets ne seraient pas ceux que pense Knight.
Com­prenons-nous bien. Il n’est pas en soi illégitime de défendre une opin­ion minori­taire, ou encore large­ment spécu­la­tive. Après tout, un cer­tain nom­bre d’avancées ont com­mencé ain­si. La rigueur et l’honnêteté sci­en­tifique exi­gent, en revanche, qu’une hypothèse frag­ile soit présen­tée comme telle. Elle exige encore davan­tage qu’en son nom, toute opin­ion diver­gente ne soit pas ban­nie avant même d’avoir pu être présen­tée au pub­lic. Je ne sais s’il existe un mot pour décrire une telle atti­tude en matière sci­en­tifique, mais en poli­tique, elle ne pour­rait être qual­i­fiée que de sec­tarisme borné. Et lorsque le rap­port affirme, par deux fois, que mon tra­vail est « idéologique plutôt que sci­en­tifique », j’ai la faib­lesse de penser que l’auteur de ce com­pli­ment le mérite bien davan­tage que moi.

En conclusion

Ce qui sépare le troisième rap­port des deux pre­miers n’est pas la dis­ci­pline pro­fes­sion­nelle des auteurs, et encore moins leur langue mater­nelle – la vérité sci­en­tifique ne saurait chang­er de nature en tra­ver­sant la Manche. La vraie car­ac­téris­tique de ce troisième rap­port est d’avoir été rédigé par quelqu’un qui, en plus de ne pas avoir lu mon livre, n’a pas lu, ou pas voulu lire, ce qu’explique le Book pro­pos­al, défor­mant tout ce qui s’écarte de sa grille d’analyse ou l’écartant d’un revers de main un peu méprisant.
Je ter­min­erai en citant la recen­sion du livre rédigée par Agnès Fine, une pro­fesseure en Anthro­polo­gie qui se rat­tache au courant struc­tural­iste ; sur le fonds du pro­pos, elle émet plusieurs cri­tiques, cohérentes avec la dif­férence de nos points de vue. Elle con­clue toute­fois – et je lui laisse le mot de la fin : « Il reste que la lec­ture de ce livre est agréable et stim­u­lante, en rai­son de la clarté avec laque­lle l’auteur expose les acquis de l’anthropologie, de la rigueur de son argu­men­ta­tion et de son hon­nêteté intel­lectuelle. » (2015)

Références

  • Dun­bar R., Knight C., Pow­er C. (eds), 1999, The Evo­lu­tion of Cul­ture : An Inter­dis­ci­pli­nary View. New Brunswick : Rut­ger Uni­ver­si­ty Press.
  • Pow­er C., Aiel­lo L., 1997, “Female Pro­to-sym­bol­ic Strate­gies” in Women in Human Evo­lu­tion, Lori D. Hager (ed). Lon­don : Rout­ledge.
  • Zihlman A., 2001, review of The Evo­lu­tion of Cul­ture : An Inter­dis­ci­pli­nary View, Dun­bar R., Knight C., Pow­er C. (eds), Amer­i­can Jour­nal of Archae­ol­o­gy, Vol. 105, No. 3, p. 538.
  • Kehoe A. B., 2000, review of Women in Human Evo­lu­tion, Lori D. Hager (ed), Signs, Vol. 26, No. 1, pp. 301–304.
  • White­head C., 2008, “The Human Rev­o­lu­tion ; Edi­to­r­i­al Intro­duc­tion to ‘Hon­est Fakes and Lan­guage Ori­gins’ by Chris Knight”, Jour­nal of Con­scious­ness Stud­ies, 15, No. 10–11, pp. 226–35.
  • Barnard Alan., 2000, His­to­ry and the­o­ry in anthro­pol­o­gy. Cam­bridge : Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press
  • Bils­bor­ough A., 1997, review of The Archae­ol­o­gy of Human Ances­try : Pow­er, Sex and Tra­di­tion, J. Steele and S. Shen­nan (des.), Archae­o­log­i­cal Jour­nal, 154:1, 306–308.
  • Fine A., 2015, review of C. Dar­mangeat, Le com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était, Clio, n°42.
  • McClin­tock M. K., 1971, “Men­stru­al syn­chrony and sup­pres­sion”, Nature 229 (5282), p. 244–5.

7 commentaires

  1. Cher Christophe, Je en con­nais­sais pas Chris Knight et sa clique. Je suis effarée. Pour rebondir sur la ques­tion du matri­ar­cat prim­i­tif, qui a eu beau­coup de suc­cès dans l’archéolo­gie post-proces­suel avec les travaux de M. Gimbu­tas, et qui en a tou­jours, mais plutôt dans le milieu anglo-sax­on, (mais je soupçonne égale­ment dans la recherche en Préhis­toire des Balka­ns), son posi­tion­nement intel­lectuel a large­ment été cri­tiqué en France. Je crois que plus per­son­ne ne lis aujour­d’hui les travaux de M. Gimbu­tas (qui sont par ailleurs de travaux de syn­thèse con­séquents et impor­tants), sans en faire la sous-lec­ture qui est l’en­gage­ment fémin­iste.
    Par ailleurs, je suis ébahie par l’asser­tion ” le bas­cule­ment vers la cul­ture, le lan­gage et la pen­sée sym­bol­ique a eu lieu à l’aube du Paléolithique supérieur”. Mais alors que penser des recherch­es sur les modes funéraires des néan­der­tal­iens, qui mon­trent de plus en plus l’ex­is­tence de rit­uels des­tinés au défunts ? Faire émerg­er le lan­gage, la cul­ture et la pen­sée sym­bol­ique à l’aube du Paléo sup.… je sais pas, ça me paraît peu envis­age­able lorsque l’on prend en con­sid­éra­tion les tech­niques de taille du lithique pour le paléo moyen …
    Bref, j’e­spère qu“on aura l’oc­ca­sion de lire votre livre bien­tôt !!!

  2. Oui, je suis bien d’ac­cord que la posi­tion de C.Knight est assez effarante – d’au­tant plus, comme c’est le cas ici, quand elle pré­tend (avec suc­cès, hélas) empêch­er toute voix dis­cor­dante de s’ex­primer. L’asser­tion qui vous choque est ma pro­pre for­mu­la­tion des thès­es de Knight, que je ne crois pas trahir. Mais pour en avoir le coeur net, vous pou­vez vous référ­er à cet arti­cle, qui résume ses prin­ci­pales thès­es : http://radicalanthropologygroup.org/sites/default/files/pdf/pub_knight_power_watts_big.pdf

    Quoi qu’il en soit, vous n’êtes privée de rien, car le livre dont il est ques­tion existe déjà en français : c’est le Com­mu­nisme prim­i­tif…. La dis­cus­sion por­tait sur une tra­duc­tion anglaise.

  3. Mer­ci pour le lien , heureuse de savoir que nous ne sommes donc privés de rien. Vous lire est tou­jours pas­sion­nant, et votre blog un lieu de dis­cus­sion (voir de chamail­leries) que j’ap­pré­cie énor­mé­ment !

    1. Vous n’êtes qu’une vile flat­teuse (mais je sup­porte cela très bien). Si le coeur vous en dit et si vous êtes plus ou moins parisi­enne, n’hésitez pas à me con­tac­ter par mail ; je suis tou­jours deman­deur d’in­ter­locu­teurs pour pos­er mes ques­tions et échang­er…

  4. “quand et pourquoi la divi­sion sex­uelle du tra­vail est apparue.” Est-ce que cette ques­tion est dif­férente de celle de savoir quand le tra­vail est apparu ? Le tra­vail est apparu avec l’Homme ? Si oui, l’idée d’une “appari­tion” de la divi­sion sex­uelle du tra­vail laisse à penser que chez les ani­maux précé­dent immé­di­ate­ment l’Homme, il n’y avait pas de divi­sion des tâch­es, c’est à dire que les grands singes qui ont précédé l’Homme et qui avaient un cerveau de plus en plus grand, cha­cun s’oc­cu­pait de tout de manière indif­féren­ciée.

    1. Le tra­vail et sa divi­sion sex­uée (ou sex­uelle), ce n’est pas la même chose. La dis­cus­sion de l’ap­par­tion du tra­vail me sem­ble assez large­ment rhé­torique ; selon la déf­i­ni­tion qu’on choisit, on peut aisé­ment dire que les ani­maux, eux aus­si, tra­vail­lent, ou restrein­dre le tra­vail à l’hu­man­ité, voire à cer­taine sociétés seule­ment. Et autant dis­cuter de la déf­i­ni­tion est intéres­sant, autant il faut bien avoir con­science qu’on (ne) dis­cute (que) de cela. La divi­sion sex­uée, en revanche, c’est claire­ment un phénomène objec­tif, qui n’ex­iste sous cette forme et à ce point que dans l’e­spèce humaine. Et le rob­lème, c’est qu’elle n’ex­iste donc pas de manière mar­quée chez nous actuels cousins pri­mates, mais qu’on n’a pas la moin­dre idée du stade de l’évo­lu­tion au cours duquel elle est apparue.

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