5 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Greg Tomsoleil

    Bon­soir Christophe.
    Je voudrais com­mencer par un aspect ou général ou fon­da­men­tal, en tout cas philosophique.
    Je réagis un peu comme Gor­di­en, tit­il­lé en tout cas par les mêmes aspects de ton livre. Je te cite : « Tout au plus affirmerai-je de manière extrême­ment prob­a­ble l’infériorité de la femme dans cer­taines sociétés du paléolithique, et l’inexistence de sociétés où les femmes auraient dirigé les hommes. » Alors qu’il existe des sociétés où les hommes ont dirigé les femmes.
    Quelle rai­son peut-il rester de penser qu’une société humaine peut voir le jour où la divi­sion sex­uelle ne se posera plus en ter­mes de rôles soci­aux iné­gaux ? L’hy­pothèse (certes matéri­al­iste, mais) dialec­tique était que l’é­gal­ité prim­i­tive avait été détru­ite par l’ap­pari­tion des rap­ports de classe et rever­rait le jour lorsque les­dits rap­ports de class­es seraient dépassés sur la base de la cul­ture et de l’abon­dance (néga­tion de la néga­tion). Si le stade égal­i­taire n’ex­iste pas au début, quelle rai­son de l’imag­in­er au terme ? Philosophique­ment, cela ramène le marx­isme au rang des social­ismes utopiques : on trou­ve juste l’é­gal­ité entre hommes et femmes et donc on en fait l’ob­jec­tif des révo­lu­tions humaines. Mais le matéri­al­isme dialec­tique voulait se dis­tinguer des utopies.
    Cor­réla­tive­ment, d’où viendrait que la divi­sion sex­uelle (asso­ciant tou­jours hommes et armes létales, par exem­ple) cesserait d’être au fonde­ment de la société future ? Son impor­tance sym­bol­ique ne sem­ble pas pou­voir être con­testée ni dépassée.
    Bien enten­du, je ne t’op­pose pas ici un raison­nement. C’est plutôt un début de ques­tion sur le cadre de la dis­cus­sion et sur l’hy­pothèse dans laque­lle nous nous plaçons, le matéri­al­isme his­torique.
    Est-ce un point de départ suff­isant pour toi ?
    Greg

  2. Bon­jour Greg !

    Mon petit doigt me dit que nous sommes par­tis pour des longs et pas­sion­nés échanges… Voici donc une pre­mière réponse, qui prend tes remar­ques dans l’or­dre où tu les as écrites.

    « Quelle rai­son peut-il rester de penser qu’une société humaine peut voir le jour où la divi­sion sex­uelle ne se posera plus en ter­mes de rôles soci­aux iné­gaux ? »

    Aucune… Mais je n’écris nulle part une chose pareille ! Toute divi­sion sex­uelle du tra­vail crée une sit­u­a­tion où les rôles soci­aux tenus par les sex­es sont dif­férents. Ce qui ouvre la pos­si­bil­ité que ces rôles soient, de sur­croît, iné­gaux (sans compter qu’il est par­fois extrême­ment dif­fi­cile d’ap­préci­er l’é­gal­ité, ou l’équité, de rôles qual­i­ta­tive­ment dif­férents). Voilà pourquoi, par­mi les sociétés prim­i­tives, on trou­ve un éven­tail très var­ié de sit­u­a­tions, depuis celles où les femmes, tout en étant con­finées dans une sphère pro­pre, parais­sent faire peu ou prou jeu égal avec la sphère pro­pre des hommes (Bush­men, Iro­quois, Nga­da…) jusqu’à celles où cette sphère pro­pre les place claire­ment en sit­u­a­tion de sub­or­di­na­tion (Aus­tralie, Inu­it).
    Mais pré­cisé­ment, tout mon raison­nement con­siste à mon­tr­er que l’hu­man­ité a jusqu’i­ci été pris­on­nière de cette divi­sion sex­uelle du tra­vail et de ses con­séquences, et que la société de l’avenir sera mar­quée par sa dis­pari­tion. Il ne s’agit donc pas de l’instauration d’une divi­sion sex­uelle du tra­vail « juste », ce qui serait effec­tive­ment pure utopie, mais de la fin de toute con­sid­éra­tion de sexe pour déter­min­er les rôles soci­aux occupés par les hommes et par les femmes

  3. …« Si le stade égal­i­taire n’ex­iste pas au début, quelle rai­son de l’imag­in­er au terme ? »

    Je crois qu’il y a là une erreur de per­spec­tive très courante, mais néan­moins pro­fonde. Le fait qu’un état social don­né (égal­ité des sex­es, égal­ité économique, ou tout autre chose du genre) ait existé dans le passé, en lui-même ne prou­ve absol­u­ment rien quant à la pos­si­bil­ité que cet état puisse se repro­duire à l’avenir. Tout au plus mon­tre-t-il qu’il s’agit d’une pos­si­bil­ité pour les sociétés (et les cervelles) humaines ; c’est, si l’on veut, un argu­ment con­tre tous ceux qui généralisent indû­ment l’état de choses actuel en en attribuant la néces­sité à on ne sait quelle « nature humaine ». Donc, à moi aus­si, comme à bien d’autres com­mu­nistes, il m’arrive d’expliquer (à juste titre) que les sociétés de chas­se et de cueil­lette mon­trent que l’humanité peut s’organiser autrement que sur la base de l’inégalité économique et la hiérar­chie poli­tique.

    Mais tous nos raison­nements n’obéis­sent pas à un tel sché­ma. En tant que marx­istes, nous sommes con­va­in­cus, par exem­ple, de la future dis­pari­tion des croy­ances religieuses (quelles qu’elles soient). Celles-ci ont pour­tant existé dans toutes les sociétés passées, sans excep­tion. Inverse­ment, nous pen­sons que la société de l’avenir uni­fiera dans un même ensem­ble l’humanité sur toute la planète, met­tant fin aux con­flits qui ont tou­jours opposé les groupes humains… qui étaient d’au­tant plus nom­breux — et sans doute guère moins hos­tiles les uns aux autres — qu’on remonte loin dans le passé.

    Donc, ce qui per­met d’affirmer qu’une per­spec­tive d’avenir n’est pas une utopie, ce n’est pas en soi qu’elle ait déjà existé (même sous une forme dif­férente) dans le passé. C’est qu’elle s’in­scrive dans le mou­ve­ment réel de l’humanité, et plus pré­cisé­ment, de la société actuelle.

    Or, et c’est l’argument que j’essaye de dévelop­per en par­ti­c­uli­er dans les pages 287–295 et dans la con­clu­sion du bouquin, la dis­pari­tion de la divi­sion sex­uelle du tra­vail est inscrite dans les gènes de l’économie cap­i­tal­iste, de la forme de marchan­dise qu’elle a don­né au tra­vail et aux pro­duits du tra­vail. C’est cette évo­lu­tion qui est le fonde­ment du raison­nement matéri­al­iste per­me­t­tant d’envisager la fin future de toute oppres­sion des femmes ; et son pre­mier résul­tat pal­pa­ble est d’avoir pour la pre­mière fois per­mis de pos­er la ques­tion de l’égalité des sex­es.

    Et si l’on veut trou­ver dans cette longue évo­lu­tion un mou­ve­ment ter­naire à la Hegel, je crois qu’on peut juste­ment met­tre au cen­tre de celui-ci la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Son appari­tion a mar­qué la sor­tie de l’humanité du règne ani­mal, tout en ouvrant la pos­si­bil­ité de la dom­i­na­tion d’un sexe sur un autre. Sa dis­pari­tion sera la « néga­tion de la néga­tion », non le retour à l’animalité mais le pas­sage à un stade supérieur, celui où sociale­ment, les gens ne seront plus des hommes ou des femmes, mais tout sim­ple­ment des êtres humains.

  4. Cher Christophe,
    D’abord par­don d’avoir tant tardé, mais d’autres travaux monop­o­lisent mon petit cerveau. Ensuite mer­ci de ta réponse.
    Sur le fond : en tant que marx­iste, non, je ne suis con­va­in­cu de rien a pri­ori. Pourquoi le serais-je de la dis­pari­tion de la pen­sée religieuse, si comme toi je peux écrire : “Celles-ci ont pour­tant existé dans toutes les sociétés passées, sans excep­tion”.
    J’ai eu ce débat avec un libraire qui avait invité une spé­cial­iste de l’art par­ié­tal, une de celles qui ont recher­ché pen­dant vingt ans les tech­niques des pein­tres de Las­caux et les ont repro­duites pour créer Las­caux 2. Selon elle et le (fort bon) libraire de la place Daumes­nil, les pein­tures de Las­caux ne pou­vaient être que l’oeu­vre de chamanes. Je suis sor­ti très fâché.
    Pour moi, il n’y a aucune néces­sité que tous les hommes préhis­toriques aient cru en une quel­conque divinité. Je me range dans le camp d’une his­to­ri­enne du XVIe siè­cle nom­mée Annie Bre­ton qui avait à coeur de faire vis­iter toutes les cav­ernes et cathé­drales souter­raines d’An­jou pour en mon­tr­er le car­ac­tère athée et même lib­er­taire. Ceci pour le point de départ.
    Quant à l’ob­jec­tif futur : pri­mo, il ne vaut rien s’il relève de la croy­ance, du moins pas plus que les souhaits des social­istes utopiques ; deuxio, le mou­ve­ment du cap­i­tal­isme peut aus­si bien être décrit par nous que par Fukuya­ma (je pense que tu con­nais ce philosophe et homme d’E­tat améri­cain auteur de la “Fin de l’his­toire ou le dernier homme”) , si ne nous dis­tingue pas la néces­sité d’un mou­ve­ment dialec­tique vers la société sans classe.
    Pour ton dernier para­graphe, c’est joli, mais je le prends pour une pirou­ette. Ou du moins cela déplace toute la prob­lé­ma­tique des matéri­al­istes dialec­tiques. Jusque là, cette sor­tie de l’an­i­mal­ité que tu évo­ques était mar­quée par l’u­til­i­sa­tion des out­ils. Dans le terme “tout sim­ple­ment des êtres humains”, j’en­tends un con­tenu moral que je suis loin de te reprocher, qui me va droit au coeur au con­traire et qui con­firme toutes les raisons que j’ai de t’ap­préci­er, mais qui me sem­ble ter­ri­ble­ment idéal­iste, au sens philosophique. Car, si toutes les sociétés con­nues ont été religieuses et ont placé les femmes en retrait par rap­port aux hommes, rien ne dit qu’être humain n’est pas respecter cette manière d’être.
    J’at­tends ta réponse avec impa­tience (philosophique­ment) mais sans impa­tience (tem­porelle­ment), car je suis sûr que tu as autant de sujets de préoc­cu­pa­tion que moi. Mon ami­tié.
    Greg

  5. Salut Greg

    Heureux de te revoir (même virtuelle­ment) après ce long silence.

    En ce qui con­cerne la dis­cus­sion sur les croy­ances religieuses, leur dis­pari­tion future ne m’inspire effec­tive­ment guère plus de doute que leur car­ac­tère uni­versel dans les sociétés pré­cap­i­tal­istes. Je ne sais pas s’il y avait beau­coup d’athées en Anjou au XVIe siè­cle — j’en doute un peu, même si j’imagine que cer­tains avait à cœur d’avoir d’autres croy­ances que celles du pou­voir. Mais à ma con­nais­sance, on n’a jamais trou­vé un seul cas de société prim­i­tive, ni même d’individu dans ces sociétés, qui ne pos­sé­dait pas de croy­ances religieuses (celles-ci pou­vaient être très dif­férentes d’un cas à l’autre).

    En ce qui con­cerne l’art par­ié­tal, l’interprétation « chamanique » est effec­tive­ment à la mode depuis quelques années. J’ai été assez con­va­in­cu par les argu­ments d’A. Tes­tart con­tre cette inter­pré­ta­tion (beau­coup moins par celle qu’il pro­po­sait, mais c’est encore une autre affaire). Je crois que le pre­mier prob­lème, c’est qu’on n’a aucune véri­ta­ble preuve que cet art était religieux, tout au plus des pré­somp­tions. Et en plus, il y a d’autres reli­gions prim­i­tives que le chaman­isme. Après avoir écouté les uns et les autres, j’ai acquis l’assez ferme opin­ion que sur l’art par­ié­tal, mieux vaut ne pas avoir d’opin­ion ferme.

    Enfin, le dernier para­graphe de mon précé­dent mes­sage — qui résume, en fait, un des axes essen­tiels du bouquin — se veut tout sauf une pirou­ette.

    Quitte à me répéter, la société cap­i­tal­iste est la seule dans laque­lle est revendiquée l’égalité des sex­es. Jamais un tel idéal n’a été exprimé dans aucune société précé­dente. Je crois qu’on ne peut expli­quer cela que par les boule­verse­ments qu’a intro­duit le cap­i­tal­isme dans la sphère de la pro­duc­tion matérielle. La marchan­dise a intro­duit pour la pre­mière fois l’anony­mat du sexe de son pro­duc­teur. Et voilà pourquoi la per­spec­tive que les sex­es per­dent leurs rôles soci­aux spé­ci­fiques n’est pas une sim­ple lubie d’idéaliste, mais la con­séquence logique des trans­for­ma­tions intro­duites par le mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste de pro­duc­tion — et qui ont déjà eu quelques sérieuses réper­cus­sions dans les con­sciences.

    Par ailleurs, je per­siste : la divi­sion sex­uelle du tra­vail mar­que tout autant, et peut-être davan­tage, la sor­tie de l’animalité que l’outil — ce n’est pas moi qui le dis, mais une cer­tain nom­bre d’éminents spé­cial­istes !

    Pour ter­min­er, un détail impor­tant. Lorsque tu écris que « si toutes les sociétés con­nues ont été religieuses et ont placé les femmes en retrait par rap­port aux hommes, rien ne dit qu’être humain n’est pas respecter cette manière d’être. » Non seule­ment cette manière de raison­ner me paraît biaisée, mais nulle part, je n’ai écrit que « toutes les sociétés con­nues ont placé les femmes en retrait par rap­port aux hommes ». Le bouquin cite même plusieurs exem­ples de sociétés où, ni objec­tive­ment, ni dans les con­sciences, un sexe n’est « en retrait » par rap­port à l’autre.

    Au plaisir de pour­suiv­re l’échange !

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