Encore et toujours, à la poursuite de la définition de la richesse

Suite à d’in­tens­es échanges avec les amis Momo et BB, qui se sont déroulés par mail – les lim­i­ta­tions tech­niques des com­men­taires de Blog­ger ne les ren­dent pas très prop­ices à de longues dis­cus­sions ser­rées – je suis amené repré­cis­er cer­taines de mes réflex­ions et, pour d’autres, à les mod­i­fi­er. J’en­tre­prends donc ici un point pro­vi­soire, à la manière d’une note d’é­tape.

Une reformulation en neuf points

  1. Il faut dis­tinguer la ressource de la richesse. La pre­mière est un con­cept générique, la sec­onde un con­cept social, lim­ité aux seules sociétés humaines. Une richesse est donc une ressource qui s’in­sère dans des rap­ports soci­aux déter­minés, qu’il s’ag­it de pré­cis­er. 
  2. La déf­i­ni­tion recher­chée est celle de la richesse, non celle des sociétés dans lesquelles la richesse joue un rôle qui mar­que les rap­ports soci­aux de son empreinte. Il faut procéder par ordre, et traiter les deux ques­tions suc­ces­sive­ment. 
  3. La car­ac­téris­tique la plus fon­da­men­tale de la richesse n’est pas d’être trans­férable, ain­si que je l’écrivais avec trop d’im­pré­ci­sion, mais d’être con­vert­ible en biens. De nom­breux biens et droits per­son­nels sont trans­férables, ne serait-ce que par le don ou l’héritage, sans con­stituer pour autant des richess­es. 
  4. La car­ac­tère échange­able des biens et des droits qui con­stituent la richesse fonde leur valeur économique (ou « valeur d’échange ») : cette valeur exprime les rap­ports quan­ti­tat­ifs dans lesquels l’échange est sus­cep­ti­ble de s’ef­fectuer dans une société don­née.
  5. En plus de l’idée de valeur, la richesse com­porte celle de réserve de valeur. La richesse peut être mise de côté, con­servée et accu­mulée, afin d’être dépen­sée en masse ou pour faire face aux imprévus. C’est ce dou­ble car­ac­tère de con­vert­ibil­ité et de dura­bil­ité qui donne à la richesse sa sou­p­lesse et qui lui con­fère sa puis­sance dans les rela­tions sociales.
  6. Du point de vue de la nature des élé­ments en jeu, la dis­tinc­tion per­ti­nente ne se situe pas entre biens matériels et immatériels mais, con­for­mé­ment à la tra­di­tion juridique, entre les biens (matériels et immatériels) d’un côté, et les droits sur les per­son­nes de l’autre ; autrement dit, entre droits réels et droits per­son­nels
  7. Déf­i­ni­tion mod­i­fiée : la richesse est con­sti­tuée des biens sus­cep­ti­bles d’être échangés ou four­nis comme paiements oblig­a­toires, ain­si que des droits per­son­nels pou­vant être échangés con­tre des biens.
  8. Des droits per­son­nels pou­vant être échangés con­tre d’autres droits ou cédés en tant que paiement oblig­a­toire, mais ne pou­vant pas être échangés con­tre des biens, n’en­trent pas dans le périmètre de la richesse.
  9. De même qu’un bien quel­conque, un droit per­son­nel (celui, par exem­ple, d’un père sur sa fille, ou d’un mari sur son épouse) ne peut donc être qual­i­fié de richesse ou de non richesse indépen­dam­ment du con­texte social dans lequel il s’in­scrit. Un droit con­stitue une richesse si et seule­ment si ils peut être échangé con­tre des biens.

Proposition supplémentaire : la semi-richesse

Un bien qui fait l’ob­jet d’un échange reste tou­jours iden­tique à lui-même : seule sa pro­priété se voit mod­i­fiée par la trans­ac­tion. En revanche cer­tains droits, en changeant de tit­u­laire, sont sus­cep­ti­bles de chang­er de nature. On pense, par exem­ple, à celui d’un père sur sa fille qui pour­ra, dans cer­taines sociétés, être cédé con­tre un « prix de la fiancée » ; mais le nou­veau tit­u­laire (le mari) ne pour­ra pas for­cé­ment à son tour exiger un prix pour la ces­sion de son épouse. En pareil cas, tout se passe donc comme si, à la dif­férence d’un échange nor­mal qui met en jeu deux élé­ments qui sont à la fois achetés et ven­dus, on se trou­vait en présence d’un dou­ble mou­ve­ment uni­di­rec­tion­nel : un droit qui est ven­du mais non acheté, et un autre droit, dif­férent du pre­mier, qui est pour sa part acheté mais non ven­du. Dans l’ex­em­ple précé­dent : le droit pater­nel est ven­du mais non acheté, tan­dis que le droit du mari est acheté mais non ven­du.
Dans la mesure où la con­vert­ibil­ité en biens de tels droits n’est assurée que dans un seul sens, je pro­pose de les qual­i­fi­er de semi-richess­es. J’avoue bien hum­ble­ment, en l’é­tat actuel des choses, ne pas savoir si cette caté­gorie procède d’un pur souci formel, ou si elle pos­sède une réelle portée ana­ly­tique.

Trois points complémentaires

1 : les services

La notion de ser­vice a tra­di­tion­nelle­ment posé bien des prob­lèmes à la sci­ence économique, en par­ti­c­uli­er du point de vue de la créa­tion de la valeur. La théorie de Marx elle-même (ou, plus exacte­ment, ceux qui ont essayé de la com­pren­dre et de la peaufin­er) s’est con­fron­tée à ce prob­lème, en par­ti­c­uli­er au tra­vers du débat sur le tra­vail pro­duc­tif et impro­duc­tif : des opin­ions très divers­es, et sou­vent franche­ment opposées, ont été défendues au nom d’un même référen­tiel. Sur ce point, les lecteurs intéressés pour­ront se référ­er au sec­ond essai de mon Prof­it déchiffré, dans lequel j’es­saye de démêler l’éche­veau. Mais la ques­tion des ser­vices est égale­ment cru­ciale pour l’an­thro­polo­gie sociale, dans la mesure où ceux-ci pos­sè­dent une impor­tance rel­a­tive d’au­tant plus grande que dans les sociétés qu’elle étudie que la pro­duc­tion matérielle y est faible.
Au fonde­ment des dif­fi­cultés que posent les ser­vices, il y a le fait que ceux-ci parta­gent avec les biens à la fois de fortes sim­i­lar­ités et de tout aus­si fortes dif­férences.
Les sim­i­lar­ités con­cer­nent les rela­tions économiques dans lesquelles ils sont impliqués : les trans­ac­tions sur les ser­vices respectent les trois formes fon­da­men­tales qui régis­sent les trans­ferts de biens. Le ser­vice peut faire l’ob­jet d’un don : c’est celui qu’on rend à un ami ou à un par­ent, pour l’aider à démé­nag­er ou à organ­is­er une fête. Le ser­vice peut être échangé : c’est dans cette caté­gorie que tombent les « ser­vices marchands » qui entrent dans le périmètre de la sci­ence économique et de la compt­abil­ité nationale. Enfin, le ser­vice peut être exigé dans le cadre d’une oblig­a­tion sociale : tel était le cas du ser­vice mil­i­taire.
Mais tout en faisant l’ob­jet des mêmes trans­ac­tions que les biens, les ser­vices ne sont pas des biens. Ils se car­ac­térisent est en effet par le fait que leur con­som­ma­tion se con­fond avec leur pro­duc­tion. À la dif­férence d’un bien, le ser­vice n’a donc pas d’ex­is­tence pro­pre, indépen­dante de celui qui le rend. Ils ne se matéri­alisent pas dans un object dis­tinct du pro­duc­teur et qui peut être durable­ment con­servé. Le ser­vice, en quelque sorte, s’é­vanouit au fur et à mesure qu’il est ren­du. Au sens strict, les ser­vices ne font pas l’ob­jet de droits de pro­priété : si l’on veut s’ex­primer avec pré­ci­sion, ils font l’ob­jet de trans­ac­tions, pas de trans­ferts.
N’é­tant ni des biens, ni des droits, les ser­vices ne sont donc pas des richess­es. Ils ne sont même pas des semi-richess­es. S’ils parta­gent avec elles la capac­ité de pou­voir être achetés ou ven­dus tout en s’é­vanouis­sant au cours de la trans­ac­tion, pour autant, ils ne pos­sè­dent pas le car­ac­tère de dura­bil­ité qui leur per­me­t­trait de jouer le rôle de réserve de valeur.

2. Richesse et signes de richesse

Ain­si qu’Alain Tes­tart l’avait juste­ment souligné, dans cer­taines con­fig­u­ra­tions au moins, la richesse tend, dès sa nais­sance, à être val­orisée, exhibée aux yeux de tous, bref, à être un objet d’os­ten­ta­tion. Ce n’est certes pas le cas dans toutes les sociétés, et il serait d’ailleurs indis­pens­able de pouss­er l’en­quête pour com­pren­dre les raisons qui font qu’à cer­tains endroits, on a la richesse dis­crète, tan­dis que dans d’autres, on en fait éta­lage, d’une manière qui se voit validée sociale­ment par des hon­neurs ou des fonc­tions poli­tiques. Quoi qu’il en soit, là où existe la richesse, ten­dent à exis­ter égale­ment des signes de richesse, dont cer­tains sont des con­ven­tions sociales.
Dans notre pro­pre société où s’agis­sant des biens, à peu près tout s’achète et tout se vend, les signes de richesse sont néces­saire­ment eux-mêmes des richess­es. Tout ce qui a été acheté peut-être reven­du ; une piscine en or mas­sif, un yacht long de dizaines de mètres , une auto­mo­bile de col­lec­tion, man­i­fes­tent leur coût élevé aux yeux de tout, tout en incor­po­rant une valeur marchande qui peut être recon­ver­tie en argent. Mais dans les sociétés prim­i­tives, il peut arriv­er que la chaîne des échanges soit en quelque sorte inter­rompue et qu’elle finisse dans une impasse. Je pense par exem­ple à ces mégalithes par lesquels cer­taines sociétés célébraient l’ac­ces­sion d’un riche au grade ultime (ci-con­tre, la célèbre pho­togra­phie d’une telle céré­monie dans l’île de Nias, au début du XXe siè­cle). En pareil cas, le mégalithe (que l’ensem­ble du vil­lage allait ériger devant la mai­son du per­son­nage con­cerné) expri­mait la richesse – il n’ex­pri­mait même que cela, ne pos­sé­dant par ailleurs aucun car­ac­tère poli­tique ou religieux. Pour­tant, il n’é­tait pas lui-même une richesse. Il avait une valeur dans le sens où il avait néces­sité des dépens­es très élevées – c’est évidem­ment la rai­son qui en fai­sait un témoignage de richesse ; mais une fois extrait, trans­porté et dressé, le mégalithe ne pou­vait servir à aucune trans­ac­tion : il ne pou­vait être ni reven­du, ni cédé en paiement d’une oblig­a­tion. En l’éd­i­fi­ant, le riche avait, d’une cer­taine manière, con­ver­ti sa richesse économique non en une autre richesse économique, mais en pres­tige social, de la même manière que s’il l’avait détru­ite pure­ment et sim­ple­ment – un procédé auquel recouraient d’autres « plouto­craties osten­ta­toires », pour repren­dre la car­ac­téri­sa­tion pro­posée par A. Tes­tart.
Seule une enquête minu­tieuse pour­rait per­me­t­tre d’i­den­ti­fi­er si une telle sit­u­a­tion était excep­tion­nelle, ou si elle se ren­con­trait égale­ment sous d’autres lat­i­tude – voire si, pourquoi pas, elle représen­terait une caté­gorie banale dans les sociétés pré-éta­tiques de ce type. Quoi qu’il en soit, l’ex­em­ple de Nias suf­fit à mon­tr­er que la caté­gorie des signes (ou des mar­ques) de richesse n’est pas par principe incluse dans celle des richess­es.

3. Richesse et sources de richesse 

Si les signes de richesse représen­tent en quelque sorte le point d’aboutisse­ment du cycle de la richesse, on peut égale­ment s’in­ter­roger sur ses éventuels points de départ, autrement dit, sur les sources de richesse. Là encore, la per­spec­tive inspirée par notre société con­tem­po­raine, non seule­ment marchande, mais de sur­croît cap­i­tal­iste, peut fauss­er notre vision des choses. Chez nous, en effet, les sources de richesse qui sont, dans la trilo­gie clas­sique de l’é­conomie poli­tique, la terre, le cap­i­tal et le tra­vail, sont elles-mêmes des richess­es. Pour le dire autrement, soit les fac­teurs de pro­duc­tion sont libre­ment disponibles (l’air que l’on respire, le soleil qui apporte l’én­ergie, etc.), soit on peut les acquérir par l’échange.
Mais là encore, rien n’oblige à penser qu’il doit néces­saire­ment en être ain­si. L’ex­em­ple le plus évi­dent est celui de la terre, dont on sait que dans nom­bre de sociétés pré-éta­tiques mar­quées par la richesse, elle est réputée inal­ién­able par la vente. Dans ce cas, la terre est source de richesse (car ses pro­duits pour­ront être ven­dus ou ver­sés en paiement d’une oblig­a­tion) mais elle n’est pas elle-même une richesse. Il en va de même des droits sur les épous­es là où n’ex­iste pas le prix de la fiancée, mais où le mari détien­dra une par­tie de la pro­duc­tion de ses femmes, qu’il pour­ra reven­dre. Quant aux ser­vices, que l’on a ren­con­trés plus haut, si l’on veut s’ex­primer avec pré­ci­sion, ils ne sont pas en eux-mêmes une source de richesse ; mais l’ap­ti­tude à les fournir, elle, doit être con­sid­érée comme telle.
Si ce qui précède résiste à l’analyse, la prochaine étape con­siste à s’in­ter­roger sur le critère à adopter pour dis­crim­in­er les sociétés selon que cette richesse, partout présente, y est sociale­ment sig­ni­fica­tive ou non. Ce sera l’ob­jet d’un prochain texte… ou de plusieurs !

2 commentaires

  1. Les ser­vices sont du tra­vail tout comme les biens qui sont du tra­vail cristallisé. Je ne pense pas que le tra­vail soit une richesse cepen­dant, plutôt la force de tra­vail en est une, non ?

    1. J’ai un peu de mal à savoir ce que vous voulez exacte­ment me dire…
      Que les ser­vices soient du tra­vail, et que les biens soient du tra­vail cristallisé, nous sommes d’ac­cord (à con­di­tion d’ex­clure des biens les droits sur les per­son­nes, mais je crois que ce n’est pas la ques­tion ici). Cela est vrai dans toutes les sociétés. La ques­tion que je pose, et que j’es­saye de résoudre dans ce bil­let est la suiv­ante : dans quelles rela­tions sociales un bien est-il AUSSI une richesse ? (Dans un ordre d’idées un peu dif­férent, c’est un peu la même chose que se deman­der dans quel con­texte social un moyen de pro­duc­tion devient AUSSI un cap­i­tal).
      Que le tra­vail ne soit pas une richesse, tout le monde (en tout cas moi) est bien d’ac­cord là- dessus — sauf si le tra­vail prend la forme d’un ser­vice sus­cep­ti­ble d’être échangé con­tre des biens. Mais à ce moment-là, il est beau­coup plus clair de dire que la richesse, c’est le ser­vice et non le tra­vail dont il est fait.
      Quant à la force de tra­vail, c’est encore autre chose. Là encore, la “capac­ité à fournir un effort” existe dans toute société, et n’est donc en tant que telle ni une richesse, ni une source de richesse. C’est seule­ment dans cer­tains con­textes soci­aux qu’elle le devient.
      Tout cela fonc­tionne bien, mais il faut être très rigoureux dans l’u­til­i­sa­tion des mots, sinon on a vite fait de mélanger tout avec n’im­porte quoi…

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