Justice et guerre chez les Maenge de Nouvelle-Bretagne

Je n’ou­blie pas la dis­cus­sion engagée avec Jürg Hel­bling à pro­pos de la guerre et du feud, à laque­lle se sont invités quelques fidèles de ce blog – une réponse de Jürg vient d’ailleurs de me par­venir. Mais avant de pour­suiv­re ce débat, je fais un détour par la Mélanésie : dans mon périple mon­di­al des guer­res et des procé­dures judi­ci­aires, j’ai en effet croisé la route des Maenge, doc­u­men­tés par Michel Panoff dans les années 1970.

Cet anthro­po­logue nous a en effet lais­sé plusieurs arti­cles très infor­mat­ifs à pro­pos de ce peu­ple mélanésien de vil­la­geois cul­ti­va­teurs instal­lé sur la côte sud de la Nou­velle-Bre­tagne – une île située au nord-est de la Nou­velle-Guinée. Panoff s’est en par­ti­c­uli­er intéressé à deux des thèmes qui me sont chers, à savoir la richesse et le com­plexe jus­tice /​guerre, au tra­vers notam­ment de trois textes dont on trou­vera les références à la fin de ce bil­let. Je reviendrai peut-être prochaine­ment sur le pre­mier thème ; out­re les nom­breux et très intéres­sants détails qu’il donne, M. Panoff con­traste la mod­estie des tré­sors des Maenge et les sommes com­par­a­tive­ment faramineuses accu­mulées par un autre peu­ple de la région, les Tolai, qu’il qual­i­fie dans une boutade de « cap­i­tal­istes ». Une étude com­par­a­tive pour mieux com­pren­dre ces dif­férences serait sans doute fort instruc­tive.

Pour en venir à la vio­lence organ­isée, Panoff détaille les trois procé­dures qui en con­stituent sem­ble-t-il le coeur chez ce peu­ple :

Le « combat à l’intérieur du village » (yaling enga maga lona)

Il est organ­isé lorsqu’un meurtre a été com­mis au sein d’un vil­lage et que l’au­teur de l’homi­cide assume publique­ment la respon­s­abil­ité de son geste. On dis­tribue sur la place de danse les armes entre­posées dans la mai­son des hommes à tous les hommes valides, et ils se répar­tis­sent en deux camps – l’un est cen­sé venger le mort, l’autre défend la cause du meur­tri­er.

Le com­bat dure jusqu’à ce qu’une femme unanime­ment respec­tée des vil­la­geois, épouse du « père du vil­lage » ou doyenne de l’un des sous-clans, l’in­ter­rompe en ver­sant rit­uelle­ment de l’eau claire sur un bran­don enflam­mé et en prononçant les paroles sacra­mentelles de la réc­on­cil­i­a­tion. Ensuite, la paix est rétablie.

La fin du com­bat peut inter­venir avant qu’il y ait mort d’homme, mais aus­si après que quelques com­bat­tants ont été tués. Dans ce cas, leurs groupes respec­tifs seront dûment indem­nisés par le paiement d’un wergeld (con­sis­tant en un page, anneau tail­lé dans la coquille d’un béni­ti­er, et qui représente chez ce peu­ple la richesse par excel­lence).

La lutte secrète

Il s’ag­it d’une attaque sur­prise, générale­ment effec­tuée à l’aube, et où on lutte au corps-à-corps, l’arme de prédilec­tion étant le casse-tête. Les effec­tifs en jeu sont générale­ment réduits : une demi-douzaine d’in­di­vidus en moyenne, même si les troupes comptent par­fois jusqu’à 25 ou 30 hommes.

Il s’ag­it d’une forme fréquente, dont cer­taines vari­antes méri­tent d’être notées. Ain­si, ce n’é­taient pas tou­jours les par­ents de la vic­time elles-mêmes qui pre­naient les armes. On avait par­fois recours à un cham­pi­on, mem­bre d’un groupe proche, voire à un tueur à gages – dans ces deux cas, l’exé­cu­tant était rémunéré.

Cette forme cor­re­spond aus­si bien à des sit­u­a­tions où il s’ag­it de tuer un indi­vidu — y com­pris dans le cas d’une peine de mort pronon­cée pour inces­te – que de mas­sacr­er tout une col­lec­tiv­ité.

La lutte ouverte (karakaranganà)

Elle se déroule sur un champ de bataille fixé à l’a­van­cen opposant de part et d’autre une trentaine de com­bat­tants armés de lances et de boucli­er. Elle s’en­gageait générale­ment après que des émis­saires avaient accom­pli une démarche solen­nelle équiv­alant à une déc­la­ra­tion de guerre. De même, elle se ter­mi­nait par une céré­monie de paix qui réu­nis­sait les bel­ligérants, en présence des mem­bres de groupes restés neu­tres, une fois que morts et blessés avaient été dénom­brés dans les deux camps, que le prob­lème des com­pen­sa­tions avait été réglé et des cadeaux de nour­ri­t­ure échangés.

Une telle procé­dure sem­ble avoir été rel­a­tive­ment rare, et n’in­ter­venir qu’à inter­valle de plusieurs années.

Quelques commentaires

Ce qui est décrit ici rejoint très prob­a­ble­ment, et avec une remar­quable prox­im­ité, cer­taines des formes que j’avais iden­ti­fiées à pro­pos de l’Aus­tralie.

Le com­bat dans le vil­lage cor­re­spond indis­cutable­ment à ce qu’ap­pelais une bataille régulée, et qui n’est autre qu’un duel col­lec­tif régulé. La vari­ante locale est que le degré de létal­ité ne dépend pas, comme en Aus­tralie, des rela­tions entre les groupes en présence ou des tra­di­tions locales, mais qu’elle est, pour ain­si dire, lais­sée à l’ap­pré­ci­a­tion de l’ar­bi­tre. Un point a pri­ori éton­nant est qu’on choi­sisse une procé­dure symétrique, où le groupe qui défend la cause d’un coupable avéré est armé sur le même pied que celui de la vic­time. L’ex­pli­ca­tion tient prob­a­ble­ment au fait que le meurtre dans le vil­lage sem­ble inter­venir prin­ci­pale­ment, sinon exclu­sive­ment, con­tre un sor­ci­er red­outé ou le pré­ten­dant d’une femme promise au meur­tri­er. La forme symétrique cor­re­spond alors au fait que du point de vue de la col­lec­tiv­ité, les torts sont partagés. Que se pas­sait-il lorsque le meurtre n’avait aucune jus­ti­fi­ca­tion, et que la cul­pa­bil­ité était alors uni­latérale ? Le texte ne le dit pas. En tout cas, tout comme en Aus­tralie cette forme régulée inter­vient bel et bien lorsque cer­tains élé­ments plaident en faveur d’une mod­éra­tion du règle­ment : d’une part, le con­flit oppose des unités sociale­ment proches (des sous-groupes d’un même vil­lage), d’autre part le coupable a fait l’aveu pub­lic de son acte.

La bataille ouverte, elle, évoque en tout point le gain­gar de la Terre d’Arn­hem, où des clans minés par une querelle qui s’en­ven­i­mait décidaient de s’af­fron­ter en quelque sorte une bonne fois pour toutes. Bien évidem­ment, la bataille ne met­tant pas fin aux caus­es pro­fondes de con­flit, elle ne pou­vait les étein­dre que tem­po­raire­ment. Le gain­gar se car­ac­téri­sait par son très haut niveau de létal­ité ; Warn­er, l’eth­no­logue qui le doc­u­mente, évoque une quin­zaine de morts à chaque affron­te­ment. Mal­heureuse­ment, le texte de M. Panoff reste muet ce ce point, et on peut seule­ment pré­sumer que, dans le cas des Maenge, les batailles ouvertes lui étaient égale­ment com­pa­ra­bles sur ce point.

Reste la bataille fer­mée qui, dans la descrip­tion livrée par Panoff, paraît être util­isée tant pour une mise à mort indi­vidu­elle (qu’il s’agisse d’une peine de mort pro­pre­ment dite ou d’un assas­si­nat de com­pen­sa­tion) que dans une per­spec­tive plus col­lec­tive. L’au­teur ne four­nit mal­heureuse­ment aucun élé­ment sus­cep­ti­ble d’é­clair­er les fac­teurs qui entraî­naient les affron­te­ments vers l’escalade. Il ne four­nit d’ailleurs aucune occur­rence spé­ci­fique de meurtre de com­pen­sa­tion : tous les exem­ples qu’il détaille se rap­por­tent à des con­flits directe­ment col­lec­tifs, comme cet épisode sur­venu vers 1910, au cours duquel les Manusi de six vil­lages lancèrent :

une expe­di­tion sur Lopo, con­tre les Maenge de la côte, qu’ils accu­saient de faire des plaisan­ter­ies offen­santes au sujet de leur nudité et, plus par­ti­c­ulière­ment, de leurs anus. Comme il était d’usage, la troupe Mamusi envahit le vil­lage à l’aube, et tuèrent la plu­part des habi­tants de Lopo en quelques min­utes.

Cette lacune de la doc­u­men­ta­tion n’aide pas le lecteur à ten­ter de résoudre l’énigme soulevée par l’au­teur, selon lequel « il est très dif­fi­cile, voire impos­si­ble de dis­tinguer chez les Maenge entre guerre et vendet­ta sur le plan con­ceptuel. » (p. 92) Sans doute une par­tie de la dif­fi­culté provient-elle du fait que les actes de guerre, chez ce peu­ple, étaient exclu­sive­ment motivés par la vengeance. C’est un fait d’au­tant plus remar­quable que la richesse jouait un rôle essen­tiel dans les rela­tions sociales : l’in­tu­ition sug­gère que les vols de tré­sors (page et autres biens) auraient dû représen­ter un but de guerre, au moins à titre de sous-pro­duit. Ce n’est man­i­feste­ment pas le cas, et comme j’ai déjà remar­qué ce décalage chez d’autres peu­ples, cela sug­gère que les buts de guerre auraient en quelque sorte « résisté » à l’émer­gence de la richesse ; autrement dit, que la présence de la richesse dans les rap­ports soci­aux con­stitue une con­di­tion néces­saire, mais non suff­isante, de sa présence comme but de guerre. Reste à iden­ti­fi­er les vari­ables explica­tives, si d’aven­ture elles exis­tent…

Références

  • Panoff Michel, 1969, « Inter-trib­al rela­tions of the Maenge peo­ple », New Guinea Research Bul­letin, n°30
  • Panoff Michel, 1980, « Objets pré­cieux et moyens de paiement chez les Maenge de Nou­velle-Bre­tagne », L’Homme, tome 20, n°2, p. 5–37.
  • Panoff Michel, 1985, « La vio­lence et la dette chez les Maenge de Nou­velle-Bre­tagne », Jour­nal de la Société des océanistes, n°80,
    tome 41, p. 87–100

6 commentaires

  1. A pro­pos des Maenge :
    Le “com­bat à l’in­térieur du vil­lage” ressem­ble fichtrement à une procé­dure de type “ordalie”,
    auquel cas la “matri­arche” serait là pour inter­préter le ver­dict des puis­sances sur­na­turelles (de quel droit agi­rait-elle sinon, dans ce type de con­fig­u­ra­tion socio-juridi­co-poli­tique ?). Non pas sur la cul­pa­bil­ité du meur­tri­er, celui-ci ayant recon­nu son acte, mais sur la légitim­ité des points de vue défendues par les deux par­ties (le meurtre doit-il ou non être con­sid­éré comme une faute ?). J’ai bien vu que Michel Panoff attribuait à l’une des par­ties la volon­té de “venger le mort”, mais la procé­dure employée me laisse per­plexe quant à cette inter­pré­ta­tion et celle vers laque­lle elle ori­ente tout naturelle­ment, à savoir son classe­ment dans la caté­gorie “vendet­ta”. Si les par­ents du défunt acceptent la procé­dure (plutôt que de choisir eux-mêmes, ce qui est quand même plus sûr, la manière de se venger) c’est qu’ils parta­gent l’in­cer­ti­tude com­mune sur la légitim­ité du meurtre.

    On regret­tera au pas­sage que Panoff ne pré­cise pas : 1, ce qui déclenche l’ar­rêt du com­bat (quand l’une des par­ties à pris de dessus ?) ; 2, si l’in­dem­nité pour les morts est à pay­er pour l’ensem­ble des vic­times ou seule­ment pour celles qui appar­ti­en­nent au groupe “vain­queur”; 3, qui doit la pay­er (le groupe “vain­cu”, pour l’ensem­ble des vic­times ? les “lead­ers” de cha­cun des groupes dédom­mageant, comme à la guerre, les proches des alliés qui les ont suiv­is dans l’af­faire ?, …).

    Je ne sais pas quel est ton point de vue, mais j’hésit­erais pour ma part à qual­i­fi­er de vendet­ta une procé­dure rit­u­al­isée décidée par la col­lec­tiv­ité (et dont le déclencheur pri­maire n’est pas le désir de vengeance de la par­tie qui pour­rait s’es­timer lésée, mais la volon­té com­mune de savoir si une vengeance se jus­ti­fie, et donc si l’acte du meur­tri­er peut être con­sid­éré comme une offense).

    Chris­t­ian Jeunesse

    1. Bon­jour Chris­t­ian

      Je pense qu’il y a plusieurs malen­ten­dus.

      Pour com­mencer, ni Panoff ni moi-même ne par­lons de « vendet­ta » à pro­pos du « com­bat à l’in­térieur du vil­lage ». Une vendet­ta (ou un feud) peut se définir comme une suc­ces­sion d’as­sas­si­nats des­tinés à chaque fois à com­penser un ou plusieurs assas­si­nats précé­dents, con­sid­érés comme illégitimes. Ici, il n’y a rien de tel : l’évène­ment est unique, met au pris­es deux groupes face à face, et peut se ter­min­er sans qu’il y ait mort d’homme.

      Quant à par­ler d’ordalie, là aus­si, il y a deux sens pos­si­bles. A pro­pre­ment par­ler, c’est le « juge­ment de Dieu », une épreuve cen­sée déter­min­er la cul­pa­bil­ité de l’ac­cusé. Absol­u­ment rien de tel ici. Au sens plus large, appliqué à l’Aus­tralie, c’est une manière par­ti­c­ulière d’in­fliger un châ­ti­ment cor­porel (éventuelle­ment une peine de mort), dans laque­lle le désigné coupable affronte une troupe de vengeurs sans autre arme que défen­sive. Là encore, rien ne cor­re­spond.

      Je le répète, le « com­bat à l’in­térieur du vil­lage » décrit par Panoff cor­re­spond presque trait pour trait à la forme aus­trali­enne que j’ai appelée « bataille régulée », et qui est un duel col­lec­tif. Et nous avons la réponse à la ques­tion 1 : le com­bat s’ar­rête lorsque la femme chargée de cette fonc­tion le décide.

      Là où il y a un para­doxe, c’est qu’en Aus­tralie, cette forme cor­re­spond nor­male­ment à une sit­u­a­tion où les torts sont sinon partagés, du moins dis­putés (quand une par­tie est claire­ment coupable, on la sanc­tionne, et donc pas à armes égales !). Mais ain­si que je le dis­ais, ce para­doxe se lève sans doute du fait que les exem­ples don­nés cor­re­spon­dent à un meurtre en quelque sorte avec cir­con­stances atténu­antes : le meur­tri­er a tué quelqu’un qui était dans son tort.

      Quant aux ques­tions 2 et 3 que tu soulèves, je pense qu’on peut devin­er les répons­es avec ce que Panoff écrit par ailleurs : toute mort est com­pen­sée, et les page qui ser­vent au wergeld ne peu­vent être que la pro­priété col­lec­tive du sous-clan local. Donc, en toute logique, à l’is­sue du com­bat, chaque sous-clan d’un de ceux qui aura tué un adver­saire indem­nis­era le sous-clan de celui-ci.

      Ami­tiés

    2. L’article de Panoff est décidé­ment très déroutant.

      1, com­ment con­cili­er le fait que l’un des groupes qui s’opposent « est cen­sé venger le mort » et
      — a, que « la fin du com­bat peut inter­venir avant qu’il y ait mort d’homme » ;
      — b, que « le com­bat à l’intérieur du vil­lage » est un « com­bat loy­al » (Panoff, 94), avec la con­séquence logique qu’il peut tourn­er au béné­fice du sous-clan qui sou­tient le meur­tri­er.
      Je main­tiens donc que l’interprétation la plus raisonnable est celle de la div­ina­tion (ordalie) appliquée à un meurtre dont la jus­ti­fi­ca­tion fait débat (et qui ne réclame donc pas oblig­a­toire­ment une vengeance). Le prob­lème est donc bien, comme tu le pré­cis­es fort bien dans ta réponse à mon pre­mier bil­let, que « quand une par­tie est claire­ment coupable, on la sanc­tionne, et donc pas à armes égales ! ». Mon hypothèse per­met par ailleurs de ren­dre compte du fait que le com­bat peut se ter­min­er sans qu’il y ait mort d’homme : il s’agit pri­or­i­taire­ment de recueil­lir des signes, de voir de quel côté penche la bal­ance, pas de tuer des adver­saires ; les signes atten­dus peu­vent être suff­isam­ment explicites avant qu’un des bel­ligérants ne décède.

      2, la notion de wergeld ne me sem­ble pas appro­priée pour décrire les paiements qui suiv­ent le com­bat ; le wergeld est l’alternative à la vengeance privée et est ver­sé en cas de meurtre ; or les mis­es à mort lors d’un « com­bat loy­al » ne peu­vent pas être assim­ilées à des meurtres. Ces paiements me sem­blent relever plutôt des « paiements de guerre », une caté­gorie de paiements com­plète­ment occultée par Tes­tart dans le chapitre « A quoi sert la richesse dans les sociétés prim­i­tives » des « Elé­ments de clas­si­fi­ca­tion » dans lequel il évoque 1, le prix de la fiancée ou la dot 2, le wergeld 3, les « amendes » (dont aucune des modal­ités citées n’est là pour com­penser une mise à mort) (p. 28–31) (en pas­sant : à côté des paiements de guerre, il oublie aus­si les richess­es sou­vent con­sid­érables investies dans les « pig fes­ti­vals », les funérailles, la recon­struc­tion des maisons d’origine, la con­struc­tion des mégalithes, etc…, mais c’est une autre his­toire). Comme l’ont par­faite­ment mon­tré les travaux sur la Mélanésie, les « war com­pen­sa­tions » génèrent infin­i­ment plus de cir­cu­la­tion de biens que le wergeld dont, soit dit en pas­sant, Tes­tart recon­naît lui-même qu’il s’agit d’une procé­dure rare dans les sociétés prim­i­tives (même réf. p. 31). Même si les apparences sont trompeuses (cer­tains pour­raient penser qu’étymologiquement la notion de wergeld est en rap­port avec la guerre – wer/​war -, ce qui est inex­act), le wergeld n’a rien à voir avec la guerre.
      D’un autre côté, les paiements de guerre ne se lim­i­tent pas à com­penser les pertes humaines, puisqu’ils sont là aus­si, au moins en Mélanésie, pour répar­er toutes sortes de dom­mages matériels.

      3, si on se livre au jeu des rap­proche­ments tout en restant dans l’aire mélanési­enne, ce qu’il y a de plus proche du « com­bat à l’intérieur du vil­lage », ce sont ces batailles « rangées » où s’affrontent, sans aucunes sub­til­ités tac­tiques, deux groupes de guer­ri­ers qui s’avancent alter­na­tive­ment vers la ligne adverse pour envoy­er un peu au hasard des traits (lances ou flèch­es), avant de se retir­er pré­cipi­ta­m­ment. Des guer­ri­ers expéri­men­tés, rom­pus aux attaques noc­turnes de vil­lages et aux embus­cades, s’y exposent curieuse­ment sans grande pré­cau­tion aux effets du hasard (notre point de vue eth­no­cen­trique) ou aux décrets du monde sur­na­turel (le point de vue des sociétés prim­i­tives) (les duels entre « cham­pi­ons » pour­raient selon moi relever de la même logique « ludique »). Il est intéres­sant, au pas­sage, de not­er que dans les groupes à big men (ceux des grands sys­tèmes d’échange céré­moniel de type te ou moka), la par­tic­i­pa­tion à ces com­bats (les équiv­a­lents de ta « bataille régulée » ?) ne pro­cure aucun pres­tige. Les big men n’y pren­nent d’ailleurs pas part, se con­tentant de suiv­re de loin la tour­nure des évène­ments.

      Chris­t­ian Jeunesse

    3. Bon­jour Chris­t­ian

      1. Je ne suis guère con­va­in­cu par cette idée d’ordalie. Pour com­mencer, parce qu’elle implique de pos­tuler l’ex­is­tence d’une dimen­sion que Panoff n’au­rait pas notée, alors qu’elle est cen­sée être de pre­mière impor­tance – au con­traire, il pré­cise que c’est un com­bat pour la vengeance. Ensuite, parce que l’utilisation du duel pour déter­min­er la cul­pa­bil­ité par des voies sur­na­turelles est loin d’être une règle générale. La page wikipedia sur l’ordalie explique très bien que dans la grande majorité des cas, l’ordalie est uni­latérale – on soumet l’accusé à une épreuve. Il n’y a guère que notre moyen-âge occi­den­tal qui, durant une courte péri­ode, ait con­sid­éré l’ordalie bilatérale – le duel – comme un juge­ment de Dieu. Je crois que dans le cas Maenge, ce que nous savons suf­fit à expli­quer ce qui se passe sans cette hypothèse sup­plé­men­taire : il y a des torts partagés entre un meur­tri­er et sa vic­time qui se sig­nalait par un com­porte­ment déviant et répréhen­si­ble. On sol­de les poten­tiels con­flits de loy­auté en per­me­t­tant aux deux camps de s’affronter, et en arbi­trant sur la durée du com­bat – sans doute pro­por­tion­née à l’état de ressen­ti­ment entre les par­ties en présence. Le fait qu’il puisse ne pas y avoir de morts cor­re­spond à l’application locale du principe de mod­éra­tion que j’ai iden­ti­fié en Aus­tralie, et qui s’exerce entre groupes amis (et a for­tiori, au sein d’un groupe). Enfin, on com­pense pour les morts parce que sauf erreur, dans toute la Nou­velle-Guinée, quelles que soit les cir­con­stances, celui qui a provo­qué une mort vio­lente doit la com­penser.

      2. Sur le wergeld : au niveau le plus général, il me sem­ble que le fond de l’affaire est que dans une société don­née, une vie humaine soit réputée équiv­a­lente à un ensem­ble de biens matériels, et que par con­séquent, la dette née de la perte de cette vie puisse être sol­dée par le trans­fert de ces biens. Cette déf­i­ni­tion générale se décline en sit­u­a­tions par­ti­c­ulières, selon que le trans­fert inter­vient entre enne­mis, afin d’éteindre un feud ou de con­clure une paix après une guerre, ou qu’il inter­vi­enne entre amis, le chef de l’expédition ou celui qui a été à l’initiative du con­flit, dédom­mageant ain­si ses alliés de leurs pertes. Le cas Maenge pro­pose une option sup­plé­men­taire : le paiement qui inter­vient après un com­bat régulé. Si toutes ces vari­antes méri­tent évidem­ment d’être dis­tin­guées, elles se ramè­nent encore une fois à un même principe fon­da­men­tal général (après, que le terme de wergeld soit appro­prié pour désign­er ce principe ou, au con­traire, l’une de ses vari­antes spé­ci­fiques, j’avoue ne pas m’être posé la ques­tion…). Enfin, que le principe de répa­ra­tion pour met­tre un terme à une guerre s’applique non seule­ment aux vic­times humaines, mais aus­si aux dom­mages matériels, cela mon­tre la cohérence des con­cep­tions néo-guinéennes, mais cela dépasse la ques­tion du « prix du sang ».

      3. Sur les batailles en ligne néo-guinéennes, je ne sais pas à quel exem­ple pré­cis tu fais allu­sion. Je suis en train de lire sur le sujet en ce moment, et je décou­vre que cer­taines idées très com­muné­ment admis­es sont vigoureuse­ment con­testées… J’aborderai en tout cas le célèbre exem­ple des Dani dans un prochain bil­l­let.

      Ami­tiés

    4. Bon­jour Christophe

      1, Ordalie /​div­ina­tion
      L’ordalie est effec­tive­ment un terme trop con­noté que, comme tu le sug­gères, il vaut mieux l’éviter. Je n’en dirais pas autant de la notion de div­ina­tion (dont l’ordalie n’est au fond qu’une vari­ante), omniprésente dans les sociétés « prim­i­tives », mais dont l’importance n’est pas tou­jours recon­nue à sa juste valeur. Le prob­lème posé par le fait que ce que tu appelles, à la suite de Panoff, un « com­bat pour la vengeance » puisse être rem­porté par les par­ti­sans du meur­tri­er reste pour moi insol­u­ble.

      2, Com­pen­sa­tion pour les vic­times.
      Tu souligne que « dans toute la Nou­velle-Guinée, quelles que soit les cir­con­stances, celui qui a provo­qué une mort vio­lente doit la com­penser ». Je ne serais pas aus­si caté­gorique. Quand 1, la guerre con­duit à détru­ire un vil­lage et à tuer tout ou par­tie de ses habi­tants (les autres prenant sou­vent la route de l’exil) et que 2, ces derniers appar­ti­en­nent à un groupe éloigné (avec lequel on n’échange pas régulière­ment des biens et des femme), je ne pense pas qu’il puisse y avoir com­pen­sa­tion pour les morts, et cela pour deux raisons :
      — Il ne peut pas y avoir de com­pen­sa­tion « interne » (payée à ses alliés par l’initiateur d’un épisode guer­ri­er), puisque nul n’a ini­tié quoi que ce soit dans le groupe des agressés.
      — La com­pen­sa­tion en faveur des enne­mis est loin d’être sys­té­ma­tique en Nou­velle-Guinée. Elle exprime une volon­té de réc­on­cil­i­a­tion, de retis­sage des liens dis­ten­dus par la guerre ((en relançant un cycle d’échanges), entre des groupes proches. Cette volon­té est absente dans les guer­res les plus vio­lentes, où les agresseurs sont mus par la volon­té d’exterminer ou de ban­nir le groupe rival.

      3, la ques­tion du wergeld
      Il me sem­ble que ce prob­lème de vocab­u­laire mérite davan­tage d’attention. La notion de wergeld fig­ure par­mi celles qui, du point de vue juridique, sont les plus claire­ment délim­itées. Sor­tir de ces lim­ites pour engob­er y com­pris le « dédom­mage­ment pour les alliés décédés », qui n’est payé ni par celui ou ceux qui ont provo­qué directe­ment le décès, ni par les mem­bres du groupe auquel ils appar­ti­en­nent, mais par les proches de la vic­time, ne peux donc que génér­er de la con­fu­sion. Bon courage si tu souhaites défendre auprès d’un his­to­rien du droit l’hypothèse de l’existence d’une vari­ante de wergeld dans laque­lle l’indemnité est payée par un par­ent ou un ami de la vic­time….

      4, deux références sur la ques­tion des batailles en ligne :

      FEIL D.K., 1987, The evo­lu­tion of High­land Papua New Guinea soci­eties, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, Cam­bridge, 313 p.

      SILLITOE P. (1979) Give and take. Exchange in Wola soci­ety, Aus­tralian Nation­al Uni­ver­si­ty Press, Can­ber­ra & Lon­don, 316 p.

      Chris­t­ian Jeunesse

    5. Hel­lo Chris­t­ian

      Sur le pre­mier point, je main­tiens que rien ne nous oblige à voir du div­ina­toire là où l’ethno­gra­phie n’en par­le pas. Et ce règle­ment qui t’é­tonne cor­re­spond au con­traire très bien aux duels aus­traliens, qu’ils soient indi­vidu­els ou col­lec­tifs : lorsqu’il y a un dif­férend avec des torts partagés (ou même, un sim­ple sen­ti­ment de ran­cune mutuelle), le duel est le moyen de vider la querelle, au point qu’on se moque par­fois du résul­tat. Il y a même des cas aus­traliens où on com­mence par une sanc­tion uni­latérale, et on pro­longe par un duel, his­toire de sceller en quelque sorte la réc­on­cil­i­a­tion : le fait de se taper dessus dans un cadre régulé est cen­sé étein­dre celui de se taper dessus hors de cadre. Et tout cela cor­re­spond par­faite­ment à la descrip­tion don­née par Panoff, celle de crimes com­mis vis-à-vis de gens qui posaient eux-mêmes prob­lème.

      En revanche, pour ce qui est des deux autres points, je dois recon­naître que tu as rai­son. J’ai suivi Tes­tart sur le fait que la com­pen­sa­tion était sys­té­ma­tique, mais en effet, il y a des cas de destruc­ton com­plète de l’en­ne­mi, qui ne laisse pas place à une telle cou­tume (je viens de dégot­er un très beau témoignage à ce sujet sur un peu­ple proche des Chim­bu, dont je ferai sans doute un bil­let un de ces jours).

      Quant au wergeld, j’ad­mets que je ne m’é­tais jamais posé la ques­tion, mais que le terme devrait en effet prob­a­ble­ment être restreint à la com­pen­sa­tion payée par le coupable pour indem­nis­er les vic­time et étein­dre une vengeance. Reste que la cou­tume con­sis­tant à indem­nis­er ses alliés est attestée en plusieurs endroits (Nou­velle-Guinée, comme ici, mais aus­si les Iro­quois, par exem­ple). Il faudrait donc trou­ver un vocab­u­laire adéquat pour désign­er ce principe d’équiv­a­lence entre vie humaine et biens matériels, dont le wergeld est une des man­i­fes­ta­tions (mais pas la seule).

      Ami­tiés (et mer­ci pour les références, je ne me sou­ve­nais pas que Feil par­lait de ces aspects).

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