Quand les Jivaros font bouillir les têtes… des anthropologues

Une tsantsa, tête réduite jivaro

Les Jivaros sont bien con­nu pour leur cou­tume con­sis­tant à réduire les têtes de leurs enne­mis. Mais ce peu­ple de l’ouest ama­zonien, qui vit sur les con­tre­forts de la Cordil­lière des Andes, pos­sède bien d’autres traits dignes d’in­térêt, en par­ti­c­uli­er vis-à-vis du vaste ques­tion­nement sur la manière dont les sociétés humaines ont con­nu une tran­si­tion vers la richesse et les iné­gal­ités matérielles.

Les infor­ma­tions sur lesquelles je m’ap­puie dans ce bil­let provi­en­nent de l’ethno­gra­phie que leur a con­sacrée Michael Harn­er, qui les a étudiés dans les années 1950, et dont il faut soulign­er la qual­ité. M. Harn­er décrit des faits soci­aux d’une manière aus­si sim­ple qu vivante ; il évite tout vocab­u­laire tech­nique et pire, les développe­ments abscons ou pédants qui parsè­ment trop sou­vent les ouvrages d’an­thro­polo­gie. Là, rien de tout cela : le lecteur est face à une descrip­tion vivante, et a tou­jours le sen­ti­ment que l’au­teur four­nit lui la matière pre­mière pour adhér­er, ou réfuter, les raison­nements qu’il pro­pose. Et comme un bon­heur n’ar­rive jamais seul, le livre (fait rare), est disponible en français et en col­lec­tion de poche.

Au moment où il les étudie, M. Harn­er pré­cise que les con­tacts directs des Jivaros avec les Blancs étaient restés presque inex­is­tants. En revanche, un flux rel­a­tive­ment impor­tant de marchan­dis­es (en par­ti­c­uli­er les machettes à lame de fer et les fusils) leur par­ve­nait régulière­ment, par autres tribus inter­posées, qui avait man­i­feste­ment com­mencé à trans­former en pro­fondeur leurs rap­ports soci­aux.

La marche à la richesse

Si l’on con­fronte les élé­ments four­nis par M. Harn­er avec la clas­si­fi­ca­tion des sociétés pro­posée par Alain Tes­tart, les Jivaros occu­pent une place ambiguë.


D’une part, par bien des aspects, ils con­tin­u­ent d’ap­partenir au monde I, celui des sociétés sans richesse : leur économie ne repose pas sur le stock­age de nour­ri­t­ure – les Jivaros cul­tivent du man­ioc sur abat­tis-brûlis, un tuber­cule qu’ils récoltent au fur et à mesure de leur con­som­ma­tion. Les presta­tions mat­ri­mo­ni­ales (ce qu’un indi­vidu mas­culin doit fournir à sa belle-famille pour gag­n­er le droit de se mari­er) ne com­por­tent nor­male­ment pas de paiements : leur forme usuelle, comme dans toute la région, est celle dite du « ser­vice pour la fiancée », c’est-à-dire que le futur gen­dre doit résider plusieurs années chez ses beaux-par­ents et tra­vailler pour leur compte. Bien évidem­ment, cette rela­tion pos­sède une dimen­sion de dom­i­na­tion et d’ex­ploita­tion ; le beau-père tend tout naturelle­ment à faire dur­er cette péri­ode le plus longtemps pos­si­ble, et à se mon­tr­er aus­si exigeant qu’il peut l’être envers le pré­ten­dant. Mais les iné­gal­ités économiques que cette sit­u­a­tion engen­drent restent rel­a­tive­ment con­finées, ne serait-ce que parce qu’une bonne par­tie des gen­dres devien­dront eux-mêmes, avec l’âge, des beaux-pères. 

En revanche, par cer­tains côtés, on voit claire­ment la richesse point­er le bout de son nez. Ain­si :

« Le pré­ten­dant peut par­fois être dis­pen­sé de ce temps de rési­dence matrilo­cale [dans la famille de sa future femme] s’il offre à son beau-père un fusil en com­pen­sa­tion. » (p. 91).

Une jeune mar­iée de la Côte Nord-Ouest,
pho­tographiée par E. Cur­tis en 1910.
Sa robe est con­sti­tuée de den­tal­li­um, une des formes
priv­ilégiée de la richesse dans cette région.
 
Une copie de la « feuille de lau­ri­er » solutréenne Vol­gu 27
27 cm de long et seule­ment 8 mm en sa plus forte épais­seur

Il en va de même en ce qui con­cerne les dom­mages cor­porels, tra­di­tion­nelle­ment le sec­ond grand type de cir­con­stances impli­quant com­pen­sa­tions et paiements. Là aus­si, la tra­di­tion­nelle vendet­ta tend à reculer devant l’ar­rivée des paiements en biens (le wergeld) :

« Si un laps de temps con­sid­érable s’est écoulé depuis l’offense sans que des repré­sailles soient inter­v­enues, la par­tie coupable pour­ra, après quelques années, envoy­er en com­pen­sa­tion à la par­tie lésée un fusil pour en finir avec l’affaire. Si la par­tie lésée, c’est-à-dire essen­tielle­ment le mâle le plus âgé dans la famille de pro­créa­tion de l’assassiné accepte cette offrande, il doit alors s’assurer lui-même que ses par­ents con­sid­èrent ain­si qu’il n’y a plus de lit­ige. Il prévient les autres par­ents du mort que s’ils ten­tent de tuer celui qui a fait l’offrande pour l’ancienne offense, ils auront aus­si à le com­bat­tre lui, béné­fi­ci­aire du don. » (p. 190)

Le dernier mot est mal­heureux : il ne s’ag­it évidem­ment pas d’un don, mais d’un paiement, effec­tué afin d’étein­dre une dette. Le sens de la cou­tume ne fait toute­fois aucun doute.

Il est tout à fait remar­quable que, selon une règle presque uni­verselle, ce soit le même bien – le fusil – qui serve de moyen de paiement à la fois dans le cas du mariage et dans celui du wergeld. Il est en revanche moins banal que cette mon­naie prim­i­tive soit un moyen de pro­duc­tion. Ma pre­mière impres­sion est que sans être excep­tion­nel (je pense par exem­ple à la région de la Wah­gi, en Nou­velle-Guinée, où les paiements s’ef­fectuent avec les haches en aci­er apportées par les occi­den­taux), cette sit­u­a­tion n’est tout de même pas très fréquente.

Sou­vent, la mon­naie prim­i­tive est un objet inutile (plus exacte­ment, un objet qui n’a d’autre util­ité qu’esthé­tique ou sociale : mar­quer la beauté… et la richesse). Cette forme de mon­naie nous est la plus famil­ière, car notre pro­pre civil­i­sa­tion util­i­sait les métaux pré­cieux. Bien des peu­ples à tra­vers le monde utilisent ain­si des coquil­lages (porce­laines ou den­tal­li­um), qui pos­sè­dent tout comme l’or et l’ar­gent l’a­van­tage de con­cen­tr­er beau­coup de valeur en un faible vol­ume et de bien résis­ter à l’épreuve du temps ; c’est le cas dans des régions aus­si divers­es que l’Amérique du Nord, l’Afrique de l’Ouest ou la Papousie. Je pense aus­si aux plumes de pivert des Indi­ens Tolowa de Cal­i­fornie.

Mais il arrive aus­si que la mon­naie prim­i­tive un bien utile, soit de con­som­ma­tion (le porc en Nou­velle-Guinée), soit de pro­duc­tion (la hache de pierre polie, tou­jours en Nou­velle-Guinée). En pareil cas, lorsqu’il s’ag­it d’un bien fab­riqué par l’être humain, on perçoit néan­moins une ten­dance pronon­cée, dans cer­tains lieux, à dif­férenci­er ceux qui servi­ront à un usage plutôt qu’à un autre. Ain­si, dans bien des zones de la Nou­velle-Guinée, les haches qui ser­vent à abat­tre des arbres sont très dif­férentes de celles qui fonc­tion­neront comme mon­naie : les sec­on­des auront des lames plus longues, au point éventuel d’être totale­ment impro­pres à frap­per quoi que ce soit sans se bris­er. De très belles études, comme celle des Pétre­quin en Iri­an Jaya, ont pu inven­to­ri­er les dif­férentes formes de haches, et met­tre en évi­dence ces dif­férences entre objets util­i­taires et objets de paiements.

On ne dis­pose mal­heureuse­ment pas, à ma con­nais­sance, d’une théorie générale qui per­me­t­trait de com­pren­dre pourquoi dans cer­tains cas les sociétés éla­borent des objets spé­ci­fiques afin de s’en servir come mon­naie et pourquoi, dans d’autres, elles emploient des objets util­i­taires. Une telle théorie serait éminem­ment pré­cieuse pour iden­ti­fi­er, ou écarter, avec un peu plus de prob­a­bil­ité, la présence de paiements et de richesse dans des cas dou­teux, comme celui du Solutréen et ses splen­dides et frag­iles feuilles de lau­ri­er ou, dans l’autre sens, celui du Rubané et de ses her­minettes apparem­ment com­munes (pour une dis­cus­sion de ce dernier point, cf. cet arti­cle d’Alain Tes­tart).

Kakram et chamanes

Qui, dans la société jivaro, béné­fi­cie de cette richesse émer­gente ? M. Harn­er dépeint deux grandes caté­gories de per­son­nages sail­lants : d’une part les kakram, les hommes puis­sants, guer­ri­ers farouch­es ayant com­mis beau­coup d’as­sas­si­nats pour la vendet­ta ou la chas­se aux têtes ; d’autre part les chamanes, maîtres des con­nais­sances ésotériques.

De manière frap­pante, être kakram ne procu­rait aucune espèce d’a­van­tage économique. Tout au con­traire, peut-on même dire, puisque de retour d’une expédi­tion couron­née de suc­cès, le chas­seur de têtes devait organ­is­er une grande céré­monie fes­tive, au cours de laque­lle il four­nis­sait nour­ri­t­ure et bois­son pour six jours à plus d’une cen­taine de per­son­nes. La moti­va­tion de la chas­se aux têtes, out­re sa dimen­sion religieuse, était donc exclu­sive­ment poli­tique et sociale :

« Il s’agit surtout d’acquérir du pres­tige, des amis et de la recon­nais­sance, en se faisant recon­naître comme un guer­ri­er accom­pli, et en offrant une hos­pi­tal­ité généreuse, au cours de la fête, au plus grand nom­bre pos­si­ble de voisins. » (p. 210) 

De tels liens ouvraient la pos­si­bil­ité, théorique et non con­traig­nante, de deman­der ultérieure­ment une assis­tance mil­i­taire en retour, ce qui était absol­u­ment vital dans une société déchirée en per­ma­nence par des con­flits internes, et où le taux d’in­sécu­rité et d’homi­cide atteignait des som­mets.

Le chamane jivaro Chup Piruch Uwishin

Du côté des chamanes, en revanche, le tableau était tout autre. L’ac­tiv­ité chamanique toute entière était mar­quée du sceau des achats, des ventes et du béné­fice, autrement dit de la richesse. Cela com­mençait en amont, par la méth­ode d’ob­ten­tion des pou­voirs chamaniques :

« Un chaman obtient ses pou­voirs de malé­dic­tion ou de guéri­son par le seul moyen de l’achat. Pour devenir chaman, un homme doit fournir à un prati­cien déjà établi un don con­sid­érable qui doit avoir une valeur réelle selon les critères indigènes. » (p. 132) 

Il s’agis­sait d’une rela­tion non égal­i­taire, qui fonc­tion­nait de chamane supérieur à inférieur. Cette hiérar­chie de chamanes con­dui­sait à l’existence d’un réseau de cir­cu­la­tion per­ma­nente de biens matériels, dont l’aboutissement se situ­ait chez les Cane­los, réputés pos­séder la magie la plus puis­sante. Mais si l’on était prêt à acheter des pou­voirs sur­na­turels, c’est parce que ceux-ci se recon­ver­tis­saient ensuite en richesse :

« les chamans sont invari­able­ment les per­son­nes les plus rich­es en biens matériels et ils admet­tent avec can­deur qu’ils
four­nissent leurs ser­vices essen­tielle­ment pour obtenir des biens. Pour leurs cures ou leurs malé­fices, ils s’at­ten­dent à être payés en objets de grande valeur (…) Le guéris­seur refuse sou­vent de ren­dre vis­ite à un patient éloigné s’il n’a pas été payé d’a­vance ; et même dans ce
cas, il peut deman­der un sup­plé­ment d’hono­raires si la cure exige plus d’une nuit de soins. » (p. 131)

Pour­tant, comme dans la plu­part des sociétés sans richesse, des cou­tumes lim­i­taient con­sid­érable­ment la pos­si­bil­ité qu’un indi­vidu accu­mule une quan­tité sig­ni­fica­tive de biens. Il rég­nait ce qu’un anthro­po­logue avait appelé le partage sol­lic­ité (demand shar­ing) :

« Chez les Jivaros, nul ne saurait refuser un don qui a été
demandé sans per­dre la face : il n’est par con­séquent pas
facile d’a­mass­er une grande quan­tité d’ob­jets. Les non-chamans
s’im­por­tunent sans cesse les uns les autres pour des cadeaux :
ils empêchent ain­si l’ac­cu­mu­la­tion de richess­es chez l’un ou l’autre
d’en­tre eux. » (p. 131)

Oui, mais voilà :

« les chamans échap­pent à cette
exi­gence et on ne leur demande presque jamais rien, par crainte
de la colère des sor­ciers et de la mau­vaise volon­té des
guéris­seurs. C’est ain­si que, seuls, les chamans peu­vent accu­muler
des quan­tités impor­tantes de biens. » (p. 131)

Les chamanes obte­naient des avan­tages sous d’autres formes : ils se mari­aient par­fois sans faire le ser­vice ni pay­er le prix de la fiancée. Et lors de vis­ites, ils rece­vaient fréquem­ment des cadeaux, même sans avoir prodigué de soins et sans rien deman­der.

M. Harn­er note que ce développe­ment du chaman­isme et des iné­gal­ités de richesse qui lui sont liées est une con­séquence récente de l’ar­rivée des machettes et des fusils, qui ont à la fois accru le niveau de pro­duc­tiv­ité – et donc, le temps de loisir, et com­mencé à trans­former les rap­ports soci­aux.

Deux beaux lièvres pour finir

Ce début de dif­féren­ci­a­tion sociale mérite qu’on s’y attarde au moins à deux titres.

Le pre­mier est que, dans un raison­nement marx­iste tra­di­tion­nel, les voies qu’il emprunte ont de quoi sur­pren­dre. Les rich­es jivaros n’ont en effet aucun droit par­ti­c­uli­er sur des moyens de pro­duc­tion ; la terre est abon­dante et, comme il est de règle dans les sociétés sans richesse, elle appar­tient à celui qui la défriche et qui la tra­vaille – le mode de cul­ture en abat­tis-brûlis oblige de toutes façons à des déplace­ments réguliers. Ils n’ont même pas le mono­pole d’une ressource réelle rare que serait une source, une car­rière, une voie com­mer­ciale ou les femmes (par des posi­tions par­ti­c­ulières dans le sys­tème de par­en­té). La richesse n’a pas non plus d’o­rig­ine poli­tique ou guer­rière : on ne pille que des têtes, par­fois des femmes, mais encore une fois, pour les raisons déjà explosées, les kakram ne jouis­sent d’au­cun avan­tage matériel.

Non, chez les Jivaros, les déten­teurs de la richesse sont ceux qui pos­sè­dent des con­nais­sances ésotériques, c’est-à-dire qui déti­en­nent un mono­pole (bien réel) sur des ressources imag­i­naires. Mais ces ressources imag­i­naires se con­ver­tis­sent en ressources son­nantes et trébuchantes, s’il est per­mis de par­ler ain­si à pro­pos de fusils, de nour­ri­t­ure et de bière. Sans faire la moin­dre con­ces­sion à l’idéal­isme et sans voir dans les fac­teurs idéels ou religieux une force trop agis­sante, il y a là, je crois de quoi méditer pour qui veut expli­quer sci­en­tifique­ment l’évo­lu­tion sociale.

Le sec­ond point de réflex­ion touche au fait que la société jivaro développe la richesse sans pour autant pra­ti­quer le stock­age ali­men­taire. Pour qui est fam­i­li­er (et par­ti­san) des thès­es d’Alain Tes­tart, cel con­stitue une énigme de taille. Les Jivaros sem­blent ain­si être au stock­age ce que la Côte Nord-ouest a été à l’a­gri­cul­ture : une excep­tion qui oblige à se pos­er le prob­lème d’une refor­mu­la­tion de la règle. Alain Tes­tart avait bril­lam­ment mon­tré que si les iné­gal­ités s’é­taient dévelop­pées chez des chas­seurs-cueilleurs séden­taires et stockeurs, c’est donc que la vari­able-clé de l’iné­gal­ité n’é­tait pas l’a­gri­cul­ture, ain­si qu’on le dis­ait générale­ment, mais le stock­age à large échelle (son argu­ment était com­plété par l’af­fir­ma­tion symétrique selon laque­lle là où l’a­gri­cul­ture ne génère pas de stocks, comme en Ama­zonie, elle ne pro­duit pas non plus d’iné­gal­ités de richesse).

Je me demande si les Jivaros n’oblig­ent pas à affin­er encore le pro­pos en mon­trant que ce qui est déter­mi­nant n’est pas en soi le stock­age, mais l’ex­is­tence de biens à la fois durables et trans­férables – peut-être faut-il ajouter à cette con­di­tion le fait que ces biens jouent un rôle économique majeur, en tant que biens de con­som­ma­tion ou de pro­duc­tion. L’ex­is­tence de tels biens pousse la société à les tenir comme équiv­a­lents à de longues péri­odes de tra­vail, et ils peu­vent s’im­pos­er comme un moyen de paiement en lieu et place du ser­vice pour la fiancée, des presta­tions viagères (dans le cas de cer­taines tribus aus­trali­ennes) ou de la loi du tal­ion. C’é­tait déjà mon intu­ition quand j’ai rédigé ma Con­ver­sa­tion (je l’écrivais p. 83), mais je crois que les Jivaros four­nissent un bel exem­ple de biens durables sans stock­age ali­men­taire impor­tant et d’un développe­ment con­comi­tant de la richesse. Mal­heureuse­ment, dans l’autre sens, on ne pour­ra par déf­i­ni­tion pas trou­ver d’ex­em­ple de stock­age sans qu’il existe de biens durables ; la thèse ne peut donc être étayée par sa con­tra­posée.

À suiv­re… éventuelle­ment avec l’é­clairage fourni par les com­men­taires d’in­ter­nautes avisés.

7 commentaires

  1. Plusieurs remar­ques en vrac :

    1) Finale­ment, est-ce que tu n’en reviens pas un peu à l’hy­pothèse avancée par Tes­tart dans son arti­cle posthume du BSPF (http://www.prehistoire.org/offres/doc_inline_src/515/BSPF_2014_4_p593-602_Testart.pdf) : la pro­duc­tion de cer­tains biens matériels “pres­tigieux” (Tes­tart évo­quait les vête­ments, objets ornés…) a pu servir de point de bas­cule­ment entre les presta­tions en ser­vice et les presta­tions en biens ?

    2) Il me sem­ble qu’un prob­lème de ton hypothèse est que “des biens à la fois durables et trans­férables, jouant un rôle économique majeur”, ça existe dans toutes les sociétés de chas­seurs-cueilleurs : il s’ag­it a min­i­ma des armes de chas­se. Pourquoi ne voit-on donc pas partout des bridewealth et des wergelds sous forme de propulseurs, arcs, sagaies, etc ?

    3) Dans le cas jivaro, il me sem­ble qu’un point est cru­cial : si j’ai bien suivi, les biens déter­mi­nants dans ce sys­tème de richesse émer­gent sont les fusils et les machettes, c’est-à-dire des biens obtenus indi­recte­ment auprès des Européens et dont les Jivaros ne maîtrisent pas la fab­ri­ca­tion. Je me demande si le mécan­isme aurait pu fonc­tion­ner dans le cas con­traire : si chaque Jivaro avait pu se fab­ri­quer son fusil et sa machette, ces biens auraient-ils acquis le statut de pro­to-richesse ? En d’autres ter­mes : le mécan­isme social décrit ici est-il trans­pos­able ailleurs, ou bien est-il réservé aux sit­u­a­tions très par­ti­c­ulières dans lesquelles un groupe entre en con­tact avec des objets qui en vien­nent à jouer chez lui un rôle économique majeur alors qu’ils sont hors de portée de son pro­pre sys­tème tech­nique — objets qui acquièrent alors une forte valeur d’échange du fait qu’ils ne peu­vent être obtenus /​que/​par échange ?

    4) Une remar­que de portée anthro­pologique plus générale : le cas du chamane jivaro mon­tre bien que, dans cette société comme dans toutes les autres, c’est ceux qui nous vendent du vent qui se font pay­er le plus cher…

    1. Hel­lo Jean-Marc

      Mer­ci pour ces remar­ques, qui vont m’oblig­er à pré­cis­er un peu là où j’en suis de mes réflex­ions.

      1) J’ai relu, du coup, le texte de Tes­tart. Quand il évoque les biens pres­tigieux, il par­le de la forme que prend le prix de la fiancée, pas des raisons qui le font appa­raître (sur celles-ci, il reste finale­ment muet dans ce court texte, et c’est une des prin­ci­pales cri­tiques que je lui adres­sais dans le bil­let que j’avais rédigé à son pro­pos. Donc, à par­tir des jivaros, j’es­sayais de réfléchir sur les caus­es qui font émerg­er le prix de la fiancée. Ce qui nous amène à la ques­tion suiv­ante…

      2) Je crois qu’­ef­fec­tive­ment c’est un point essen­tiel qui peut dis­qual­i­fi­er mon hypothèse. Je te retourne donc la ques­tion : n’y a‑t-il pas une ques­tion de degrés ? Même s’il faut du temps pour fab­ri­quer une arme (en pierre ?), celle-ci pos­sède-t-elle la dura­bil­ité d’un objet comme la machette (ou le stock de pois­sons) ? Représente-t-elle, surtout, une quan­tité de tra­vail du même ordre ?

      3) On est bien d’ac­cord, chez les Jivaro, les biens décisifs du point de vue du prix de la fiancée vien­nent de l’ex­térieur. Mais mon inter­ro­ga­tion est : pourquoi ces biens-là pos­sè­dent-ils cet effet-là ? Pourquoi entraî­nent-ils un pas­sage au bridewealth et au wergeld ? Si on sait répon­dre à cela, on aura un élé­ment de clé pour com­pren­dre pourquoi des évo­lu­tions internes ont entraîné les mêmes con­nais­sances. Je peux me tromper, mais je crois bien que Tes­tart n’a jamais véri­ta­ble­ment cher­ché à répon­dre à la ques­tion de savoir pourquoi le stock­age avait eu les effets qu’on lui con­naît (il y a quelques lignes là-dessus dans Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés, mais qui ne con­clu­ent guère).

      4) Là on a un vrai désac­cord. Les plus rich­es, chez nous, ne sont pas ceux qui vendent le vent, mais ceux qui pos­sè­dent les moulins… 😉

    2. 1) Je ne crois pas que Tes­tart reste si muet que ça sur les raisons d’ap­pari­tion du prix de la fiancée. Comme il l’écrit lui-même : “nous avons tiré argu­ment (…) de l’intérêt (ou des moti­va­tions) des acteurs : le gen­dre et le beau-père”. Je pense que c’est un point impor­tant des expli­ca­tions “à la Tes­tart” : il con­sid­ère que, dans une société don­née, les acteurs vont avoir ten­dance à agir selon les règles sociales en fonc­tion de leur intérêt (ici, dans le cas du gen­dre : se libér­er de ses oblig­a­tions vis-à-vis du beau-père ; dans le cas du beau-père : tir­er un max­i­mum du gen­dre), et que ces straté­gies sociales peu­vent, à terme, con­tribuer à trans­former les règles en vigueur. Dans ton bil­let, tu appelles ça “des motifs psy­chologiques”, mais c’est plus que ça : c’est de la stratégie sociale, et à mon sens c’est général­is­able.

      2) OK pour dire qu’il y a une ques­tion de degrés, et que, pour qu’un bien puisse devenir un jour un bien “de valeur”, il faut qu’il représente une grande quan­tité de tra­vail — soit parce qu’il est très élaboré (long à fab­ri­quer, deman­dant un niveau de com­pé­tence élevé, etc), soit parce qu’il est très rare (et qu’il a donc été dif­fi­cile à obtenir, qu’il a peut-être fal­lu don­ner beau­coup de choses en échange pour l’avoir, etc). Con­di­tion néces­saire mais pas suff­isante ?!

      3) Pas mieux.

      4) Ah mais je n’ai pas par­lé des “plus rich­es”, j’ai par­lé de ceux qui “se font pay­er le plus cher”. Ceux qui pos­sè­dent les moulins ne se font pay­er par per­son­ne : ils se ser­vent directe­ment dans la caisse, ce qui est plus effi­cace à défaut d’être élé­gant…

  2. Bon­jour,
    a) Tes­tart dis­tin­guait claire­ment les points qu’il tenait pour acquis et ceux pour lesquels il ne pou­vait émet­tre que des hypothès­es ; il tenait ain­si la ques­tion du pas­sage du ser­vice de la fiancée au prix de la fiancée pour une ques­tion non résolue ; com­ment et pourquoi le pas­sage d’un ser­vice (asso­cié à une dépen­dance) à un bien (mon­naie) pou­vait avoir lieu — ce qui sup­pose bien plus qu’une sim­ple “manip­u­la­tion”, un change­ment de “par­a­digme” comme on dit aujour­d’hui ? Qu’est-ce qui per­met de penser que ce pas­sage se pro­duit tou­jours pour la même rai­son et qu’il n’est pas (par­fois) con­jonc­turel ? Je me pose la ques­tion de savoir s’il ne s’ag­it pas d’un de ces cas tran­si­toires pour lesquels ce qui exis­tait avant n’est plus vrai et ce qui exis­tera plus tard ne l’est pas encore. Les sociétés de tran­si­tion posent tou­jours des prob­lèmes… et cela est vrai en Ama­zonie comme en Europe !!
    b) Le cas des Jivaros peut-il per­me­t­tre la remise en ques­tion de la thèse générale de Tes­tart sur les chas­seurs-cueilleurs non stockeurs ? L’in­com­pat­i­bil­ité de ces sociétés avec la richesse est, avec cet exem­ple, remise en ques­tion … mais je ne sais pas si les hypothès­es de base de Tes­tart sont bien véri­fiées. En effet, les Jivaros sont des chas­seurs-cueilleurs-hor­tic­ul­teurs, mais ce sont aus­si des groupes qui ont été en con­tact (loin­tain ?) avec les Blancs. Or on sait que cela mod­i­fie pro­fondé­ment la struc­ture sociale de tous les groupes prim­i­tifs qui sont dans le même cas. Le groupe des Indi­ens de la Côte Nord-ouest est cer­taine­ment le mieux con­nu et on peut très dif­fi­cile­ment tir­er des enseigne­ments généraux des pot­latchs destruc­teurs d’im­menses biens tels qu’ils ont eu lieu après le con­tact. Sait-on quelle était la struc­ture sociale de ces Indi­ens avant toute ren­con­tre avec la civil­i­sa­tion des Blancs ? Ce que mon­tre le livre de Harn­er c’est l’ef­fet du con­tact sur des groupes prim­i­tifs. Ceci étant c’est un prob­lème tout à fait général de l’eth­nolo­gie et cela con­cerne aus­si le con­tact avec tout autre groupe tech­nique­ment plus avancé et pas seule­ment celui avec les Blancs.
    c) “M. Harn­er note que ce développe­ment du chaman­isme et des iné­gal­ités de richesse qui lui sont liées est une con­séquence récente de l’ar­rivée des machettes et des fusils, qui ont à la fois accru le niveau de pro­duc­tiv­ité – et donc, le temps de loisir, et com­mencé à trans­former les rap­ports soci­aux.”
    Je note que le même prob­lème s’est posé, par exem­ple, en Nou­velle-Guinée (voir par exem­ple, Sal­is­bury From Stone to steel), avec les mêmes con­séquences sur la pro­duc­tiv­ité et l’ac­croisse­ment des affron­te­ments et des guer­res… mais sans que des chamanes s’en­richissent. La richesse est présente aus­si dans les sociétés de la Côte Nord-ouest sans que les chamanes y tien­nent le haut du pavé. Autre société, mêmes con­séquences générales, autres con­séquences par­ti­c­ulières.
    (…/​…)

  3. d) Je n’ai aucune idée con­cer­nant le pou­voir des chamanes mais je con­state la prég­nance de la richesse dans la société jivaro ; dans ces con­di­tions, l’étab­lisse­ment d’une mon­naie est beau­coup moins étrange (on retrou­ve ici le vieux prob­lème de l’œuf — la mon­naie — et de la poule — la richesse) ; qu’elle prenne la forme d’un objet néces­saire­ment rare, durable et entouré d’un pres­tige impor­tant dans une société guer­rière ne me sem­ble pas stupé­fi­ant. La ques­tion de savoir ce qui fait qu’un objet sert de mon­naie est certes une ques­tion intéres­sante mais je ne suis pas sûr qu’on peut y répon­dre dans tous les cas ; on peut sim­ple­ment énon­cer quelques unes des qual­ités que doivent pos­séder ces objets pour être des mon­naies dites de pres­tige (qui ser­vent dans le wergeld, le prix de la fiancée et cer­taines amendes), en par­ti­c­uli­er pou­voir être durables, pres­tigieuses (et cela dépend de la société), et avoir prob­a­ble­ment bien d’autres qual­ités : ici ce seront des fusils, des canons por­tu­gais, des gong chi­nois, là d’énormes blocs de pierre tail­lés qua­si­ment intrans­porta­bles, ailleurs des bar­res de sel, etc.
    A pro­pos du “pres­tige” d’un bien : l’idée de l’ ”esprit” d’une société inter­ve­nait assez sou­vent chez Tes­tart, et elle n’é­tait pas expliquée mais pou­vait (peut-)-elle l’être ?
    e) Quant aux plus rich­es, cela dépend aus­si de la civil­i­sa­tion et de l’his­toire. Chez les Jivaros, ce sont les chamanes qui ont la posi­tion sociale dom­i­nante. A une autre époque et en d’autres lieux, c’é­taient les plus forts, ceux qui pos­sé­daient les moulins… à eau !

  4. Hel­lo

    Là, c’est dif­fi­cile de répon­dre à la fois à Jean-Marc et à Mau­rice. La forme du blog /​com­men­taires n’est pas l’idéale pour une dis­cus­sion à plusieurs. Je vais faire de mon mieux :

    a) Tes­tart explore effec­tive­ment les moti­va­tions /​straté­gies des acteurs. Il explore égale­ment les formes matérielles par lesquelles le ser­vice peut se trans­former en bridewealth. Mais le point que je veux soulign­er, c’est qu’on sait que cette trans­for­ma­tion s’ef­fectue (dans le cas nor­mal) cor­réla­tive­ment au pas­sage au stock­age ali­men­taire. Et, je ne crois pas que Tes­tart ait jamais cher­ché à inté­gr­er cela dans les raison­nements sur les moti­va­tions /​straté­gies. Dit autrement : pourquoi les acteurs trou­vent-ils avan­tageux de pass­er au bridewealth lorsque la société se met à stock­er ? Et cor­réla­tive­ment, pourquoi n’est-ce pas le cas en absence de stock­age ? C’est sur ce point que, je crois, l’ex­em­ple Jivaro peut être utile : de manière un peu para­doxale, en mon­trant com­ment un bien extérieur provoque le pas­sage à la richesse, il mon­tre peut-être ce qui, dans le stock­age, provoque ce pas­sage.

    b) Je ne crois pas que les Jivaros remet­tent vrai­ment les idées de Tes­tart en cause ; je m’en ser­vais plutôt pour explor­er un aspect qu’il avait, je crois, nég­ligé (cf point précé­dent)

    c) Oui, Mau­rice, entière­ment d’ac­cord avec toi : la manière dont les dif­férentes sociétés réagis­sent sem­blable­ment et/​ou dif­férem­ment à un même choc extérieur doit pou­voir nous appren­dre pas mal de choses sur leur struc­ture et leur dynamique. Et pan, encore un boulot sur le tapis.…

    d) Je soulig­nais sim­ple­ment l’op­po­si­tion entre biens utiles /​biens inutiles. Il me sem­ble que le choix d’u­tilis­er comme mon­naie des biens utiles est assez rare (et cette rareté, sauf erreur, est soulignée par Tes­tart). Je ne sais pas s’il y aurait quelque chose à tir­er de la ques­tion “pourquoi cer­taines sociétés ont fait ce choix et d’autres non”, mais je m’in­ter­roge, doc­teur, je m’in­ter­roge.

    Quant aux moulins et aux vendeurs de vent, je recon­nais que Jean-Marc mar­que point. Mais quand même, c’est pas vrai­ment du jeu.

  5. Com­men­taire ellip­tique mais essen­tiel : je con­tin­ue à réfléchir sur cette ques­tion du pas­sage aux paiements et, en me relisant, je me rends compte que j’ai mélangé deux choses totale­ment dif­férentes. A savoir d’une part, la dura­bil­ité du bien fab­riqué, d’autre part, le fait que sa fab­ri­ca­tion exige une impor­tante quan­tité de tra­vail. Le deux­ième point joue, je crois, un rôle essen­tiel dans la tran­si­tion, alors que le pre­mier n’en joue aucun.

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