Des chasseurs-cueilleurs « complexes » en Australie ?

« Kaawirn Kuu­nawarn (Cygne sif­fleur), chef des Kir­ra Wuurong »
Illus­tra­tion du livre de James Daw­son.

Toute sci­ence avance en remet­tant en cause ses cer­ti­tudes acquis­es, et les exem­ples ne man­quent pas d’idées un temps tenues pour étranges, voire franche­ment saugrenues (car heur­tant les vérités admis­es) qui finale­ment, ont accédé au statut de nou­velle vérité (pro­vi­soire ?). L’an­thro­polo­gie n’échappe pas à cette règle et a con­nu cette sit­u­a­tion plus d’une fois – et ce, d’au­tant plus à ses débuts, alors que de nou­veaux matéri­aux venaient bous­culer des lois élaborées à par­tir d’ex­em­ples encore frag­men­taires. De nos jours, de telles décou­vertes sont très rares, ne serait-ce qu’en rai­son de la dis­pari­tion des sociétés qui sont l’ob­jet de cette dis­ci­pline (de ce point de vue l’archéolo­gie est moins mal lotie), et des obser­va­tions comme celles de David Jabin sont des événe­ments assez remar­quables. Il arrive néan­moins que, sur la base de nou­veaux matéri­aux, d’un réex­a­m­en des don­nées exis­tantes, ou les deux à la fois, un chercheur pro­pose une révi­sion plus ou moins éton­nante des idées admis­es.

Depuis sa coloni­sa­tion par les Bri­tan­niques il y a deux siè­cles, l’an­thro­polo­gie a tou­jours tenu le con­ti­nent aus­tralien comme une zone exclu­sive­ment peu­plée de chas­seurs-cueilleurs économique­ment égal­i­taires. Sur bien des points, certes, qu’il s’agisse de l’éventuelle présence de « chefs », de l’ig­no­rance sup­posée de la pater­nité, de la sit­u­a­tion des femmes ou du rap­port entre les groupes de par­en­té et la struc­tura­tion ter­ri­to­ri­ale, les débats ont par­fois fait rage (voir le livre de L. Hiatt, Argu­ments about Abo­rig­ines pour quelques-uns de ces thèmes). Mais sur la ques­tion fon­da­men­tale de savoir si l’ensem­ble des sociétés se rat­tachaient aux chas­seurs-cueilleurs non dif­féren­ciés par la richesse, l’ac­cord sem­ble longtemps avoir été unanime.

Agriculture, stockage et inégalités de richesse en Australie ?

Or, de manière assez inat­ten­due, cette propo­si­tion a été dou­ble­ment attaquée ces dernières années. La pre­mière salve, lancée par Ger­rit­sen, est venue affirmer que cer­taines tribus maîtri­saient en réal­ité les tech­niques agri­coles, un fait qui avait été dis­simulé par les préjugés des Occi­den­taux. Cette théorie n’a guère con­va­in­cu : l’im­mense majorité des spé­cial­istes ont jugé les élé­ments qui l’ap­puyaient soit très dou­teux, soit sur­in­ter­prétés – il est vrai que dans cer­tains endroits, les Aborigènes se livraient à cer­taines pra­tiques des­tinées à favoris­er la crois­sance, ou la repousse, des espèces qui leur étaient utiles (en par­ti­c­uli­er par des mis­es à feu des ter­ri­toires, qui sup­po­saient une bonne con­nais­sance de leur écolo­gie et une ges­tion sociale de ces pra­tiques), mais on ne peut, sans tor­dre le sens des mots, qual­i­fi­er ce type de tech­niques d’a­gri­coles.
La sec­onde ligne d’at­taque, elle, a ren­con­tré un suc­cès beau­coup plus ample ; elle con­siste à affirmer que, dans cer­taines régions, les chas­seurs-cueilleurs aus­traliens n’é­taient pas « sim­ples », comme on l’avait dit jusque là, mais « com­plex­es ». Les zones con­cernées se situent avant tout dans le sud-est du con­ti­nent, dans le bassin des riv­ières Dar­ling et Mur­ray, mais cette idée est aus­si par­fois évo­quée à pro­pose de tribus de la Terre d’Arn­hem, au nord du pays. Pour autant que je puisse en juger, cette opin­ion s’ap­puie sur des élé­ments assez dif­fus, mais con­nus de longue date, et elle a con­nu une résur­gence plus pré­cise avec les travaux de Heather Built, dont je voudrais dire quelques mots dans ce bil­let.
Les élé­ments dif­fus sont ceux qui mon­trent que cer­taines tribus, dans des envi­ron­nements favor­ables, avaient dévelop­pé des modes de vie qui les éloignaient notable­ment de l’im­age tra­di­tion­nelle des Aborigènes exclu­sive­ment nomades et aux réal­i­sa­tions matérielles lim­itées au min­i­mum. Dans les prin­ci­paux bassins flu­vi­aux, les pop­u­la­tions avaient notam­ment édi­fié des pièges à pois­sons, des­tinés à canalis­er les migra­tions des anguilles et à per­me­t­tre une pêche par­ti­c­ulière­ment pro­duc­tive. L’am­pleur de ces réal­i­sa­tions peut sur­pren­dre : le haut fonc­tion­naire George Robin­son, explo­rant l’Ouest du Vic­to­ria en 1841, décrivait ain­si :
dans les marais, de nom­breuses tranchées (…) d’une dimen­sion con­sid­érable. Une ligne con­tin­ue mesurait 450 mètres de long, 70 cm de large et de 45 à 60 cm de pro­fondeur. Ces tranchées cou­vraient une zone d’au moins 4 hectares, et avaient dû exiger une grande dépense de tra­vail de la part des Aborigènes » (Robin­son, 1844).
Non loin de là, à Toolon­do, un ouvrage sim­i­laire décou­vert en 1962 com­por­tait au total 1 200 m de tranchées, dont la prin­ci­pale mesurait encore plus de 3,5 m de large, pour une pro­fondeur moyenne de
75 cm (Mas­so­la, 1962).
Recon­sti­tu­tion d’une hutte de pierre Gun­ditj­mara
À cela s’a­joutent des élé­ments con­cer­nant la séden­tar­ité ; dans de nom­breux endroits, y com­pris jusqu’au Queens­land, on a retrou­vé les soubasse­ments de huttes en pierre qui indiquent des occu­pa­tions plus ou moins pérennes, mais qui en tout cas tranchent sur l’im­age tra­di­tion­nelle du miam, cette hutte pré­caire qui sem­blait être la règle uni­verselle sur ce con­ti­nent.
Tous ces élé­ments appor­tent de sérieuses nuances au stéréo­type des Aborigènes tech­nique­ment et économique­ment dému­nis, et poussés par la pré­car­ité à une errance per­pétuelle. Ils invi­tent à recon­sid­ér­er avec soin les don­nées ethno­graphiques et archéologiques afin de par­venir à une image plus pré­cise et adéquate de leurs sociétés. Bien sou­vent, cepen­dant, un pas sup­plé­men­taire est franchi et ces élé­ments sont con­sid­érés comme des raisons suff­isantes pour par­ler de chas­seurs-cueilleurs « com­plex­es ». Or, c’est là où le bât blesse.
Pour com­mencer, je crois que per­son­ne n’a jamais défi­ni avec pré­ci­sion ce qui dis­tin­guait des chas­seurs-cueilleurs « com­plex­es » de chas­seurs-cueilleurs « sim­ples ». Le terme a été forgé par le néo-évo­lu­tion­nisme améri­cain, qui se rendait bien compte que cer­taines sociétés, telles celles de la Côte Nord-ouest, tout en igno­rant l’a­gri­cul­ture, étaient tout à la fois séden­taires, dens­es, et sociale­ment dif­féren­ciées entre rich­es et pau­vres – quand elles ne comp­taient pas égale­ment des esclaves. Ces sociétés représen­taient donc un cail­lou dans la chaus­sure de la « Révo­lu­tion néolithique », qui théori­sait l’idée que c’est l’a­gri­cul­ture (et elle seule) qui avait amené les iné­gal­ités de richesse. Mais si, à l’o­rig­ine, l’ad­jec­tif « com­plexe » désig­nait, de fait, avant tout cette dif­féren­ci­a­tion sociale selon la richesse présente chez cer­tains chas­seurs (ou pêcheurs) cueilleurs, on voit qu’il était par­ti­c­ulière­ment mal choisi, et qu’il ouvrait la porte à toutes les dérives : après tout, à peu près n’im­porte quelle société est « com­plexe » d’une manière ou d’une autre, et les plus dému­nis des Aborigènes aus­traliens pos­sè­dent un sys­tème de par­en­té et des doc­trines religieuses d’un raf­fine­ment extrêmes.

Le cas des Gunditjmara

Local­i­sa­tion des Gun­ditj­mara
Il faut donc saluer, de ce point de vue, la démarche de Heather Built qui, il y a quelques années, a décidé de démon­tr­er que les tribus du sud-ouest du Vic­to­ria con­nues sous le nom de Gun­ditj­mara étaient « com­plex­es » au plein sens du terme, c’est-à-dire qu’elles étaient non seule­ment séden­taires et stockeuses, mais qu’elles avaient pro­duit des iné­gal­ités de richesse entre leurs mem­bres – que les choses soient claires : je pense que les élé­ments apportés pour soutenir cette thèse ne sont pas probants, et qu’ils sont util­isés de manière biaisée. Mais la thèse elle-même, au moins, ne joue pas sur les mots. Les thès­es de Builth ne sont pas à pro­pre­ment par­ler inédites : le grand archéo­logue aus­tralien Louran­dos avait déjà défendu des posi­tions très sim­i­laires ; mais les fouilles de Builth ont apporté, sem­ble-t-il, cer­tains élé­ments nou­veaux, qui leur ont redonné quelque crédit. Encore une pré­ci­sion : H. Built a dévelop­pé son argu­men­ta­tion dans sa thèse de doc­tor­at, soutenue en 2002, à laque­lle je n’ai pas eu accès. Je ne peux donc con­naître le détail de son argu­men­ta­tion ; pour celle-ci, je me repose entière­ment sur son arti­cle paru en 2006 1 – et, plus exacte­ment, sur les notes que j’ai pris­es à son pro­pos, le texte n’é­tant nulle part disponible en ligne.
Pour soutenir, à la suite de Louran­dos, que les Gun­ditj­mara étaient « socioé­conomique­ment com­plex­es », que leur société con­nais­sait une « hiérar­chie strat­i­fiée », un « con­trôle des ressources et un sur­plus matériel », Builth mobilise deux grandes caté­gories d’ar­gu­ments.

L’archéolo­gie et le stock­age

La pre­mière, d’or­dre archéologique, est cen­sée établir l’ex­is­tence, en plus des canaux à anguilles déjà men­tion­nés, d’un impor­tant stock­age. Je n’ai pas les com­pé­tences pour juger en expert les indices invo­qués. Si j’ai bien com­pris, il s’ag­it pour com­mencer de blocs de basalte, qui for­ment des murs pou­vant aller jusqu’à un mètre de haut, dis­posés en C ou U. Ces murs seraient ceux d’habitats ou de dis­posi­tifs de stock­age. Par ailleurs, on a retrou­vé des arbres creusés qui con­ti­en­nent des traces de fumées d’anguilles, dont les traces bio­molécu­laires indi­queraient qu’elles ne résul­teraient pas d’une sim­ple cuis­son, mais d’un traite­ment de con­ser­va­tion. C’est sur ces élé­ments que Builth affirme que ces sociétés étaient pleine­ment séden­taires, et que leur appro­vi­sion­nement repo­sait sur la con­ser­va­tion de la pêche saison­nières des anguilles.
Avant d’abor­der les con­séquences sociales sup­posées de ces traits tech­ni­co-économiques, je pense néces­saire de soulign­er à quel point ces pre­mières con­clu­sions me sem­blent frag­iles, pour au moins trois raisons.
  1. l’in­ter­pré­ta­tion des struc­tures de basalte comme des dis­posi­tifs de stock­age (inter­pré­ta­tion que d’autres archéo­logues sem­blent con­tester) me paraît ne repos­er sur aucun élé­ment tan­gi­ble ; en par­ti­c­uli­er, on n’a rien retrou­vé à l’in­térieur de ces struc­tures qui pour­rait per­me­t­tre une telle affir­ma­tion.
  2. si le fumage des anguilles, pour sa part, sem­ble attesté, cela n’au­torise pas pour autant à con­clure à un stock­age (et encore moins à un stock­age mas­sif). Wikipedia nous apprend que le fumage joue un rôle mineur dans la con­ser­va­tion de la chair, et prin­ci­pale­ment en milieu humide — ce qui n’est pas le cas, tant s’en faut, de cette zone. De plus, il faut alors que la chaîne du froid soit ensuite assurée, con­di­tion évidem­ment impos­si­ble à réalis­er en Aus­tralie aborigène.
  3. le stock­age, jusqu’à une cer­taine échelle, n’est non seule­ment pas incom­pat­i­ble avec le nomadisme, mais il peut même en être une con­di­tion. Je suis tombé pas plus tard qu’hi­er sur un très intéres­sant arti­cle 2 qui réca­pit­ule les pra­tiques de stock­age d’a­vant-con­tact des peu­ples qui vivaient dans l’actuel Labrador – pour l’essen­tiel, des Inu­its et les Innus, égale­ment appelés Naskapi-Mon­tag­nais. Or, ces peu­ples, tous mobiles, con­ser­vaient de la viande et du pois­sons, soit sous forme de petites quan­tités très énergé­tiques qu’ils emme­naient avec eux (à l’in­star du pem­mi­can des Indi­ens de l’ensem­ble du nord du con­ti­nent), soit sous forme de stocks plus impor­tants déposés dans des caches, le long de leur routes migra­toires – l’ar­ti­cle évoque un témoignages faisant état d’une struc­ture d’en­v­i­ron 15 mètres de côté, où était entre­posée la viande d’une cen­taine de cari­bous ! Et, tou­jours selon ces sources, ces réserves pou­vaient par­fois appro­vi­sion­ner les groupes durant plusieurs semaines.
Il s’en faut donc de beau­coup pour que la pêche saison­nière de l’an­guille et son fumage (mais en quelle pro­por­tion ?) per­me­tte de con­clure à une séden­tar­ité per­ma­nente. Beau­coup plus vraisem­blable­ment, les Gounditj­mara pra­ti­quaient une forme de « nomadisme à point fixe », selon l’heureuse for­mule de Tim Ingold, où le piv­ot était le lieu de pêche aux anguilles et ses instal­la­tions pérennes. Le stock­age éventuel des anguilles (ou, plus exacte­ment, leur con­ser­va­tion si leur chair fumée n’é­tait pas entre­posée, mais emportée lors des déplace­ments), ne jouait pas un rôle suff­isant pour faire bas­culer cette société du côté de la « com­plex­ité » des séden­taires purs.


L’eth­nolo­gie et les iné­gal­ités

C’est là qu’in­ter­vient, en effet, la sec­onde série d’indices men­tion­nés par Builth : les témoignages ethno­graphiques, qui indi­queraient de manière fiable que cette société était hiérar­chisée et dif­féren­ciée selon la richesse. Ces témoignages, sauf erreur, se lim­i­tent à deux sources. La pre­mière est le mis­sion­naire Stäh­le, dont le rap­port de quelques pages est pub­lié en appen­dice dans l’ou­vrage de Fison et Howitt, Kami­laroi and Kur­nai (1880). Celui-ci écrit notam­ment :
Dans la tribu, la fonc­tion de chef était hérédi­taire. Quand le chef mour­rait, son fils lui suc­cé­dait ou, à défaut, son par­ent mas­culin le plus proche. Telle était la loi de la tribu avant que les Blancs n’ar­rivent dans la région. Le chef avait le pou­voir de proclamer la guerre et, lorsqu’il le fai­sait, tous les hommes de la tribu avaient le devoir de le suiv­re. Il tran­chait toutes les querelles et dis­putes au sein de la tribu. Quand il avait enten­du les deux par­ties, et qu’il avait don­né sa déci­sion, per­son­ne ne la con­tes­tait jamais. À la guerre, tout le butin lui était amené, et il le divi­sait entre ses hommes, s’é­tant réservé la meilleure part. Les hommes de la tribu étaient dans l’oblig­a­tion de lui fournir de la nour­ri­t­ure et de lui faire toutes sortes de présents, tels que des peaux de kan­gourou et d’o­pos­sum, des tom­a­haks de pierre, des couteaux de silex, etc. (p. 277)
La sec­onde source est James Daw­son et son livre de 1881, Aus­tralian Abo­rig­ines, où il décrit notam­ment les fameux chefs :
Toute tribu a son chef, qui est con­sid­éré comme un père, et dont l’au­torité est absolue. Il con­sulte les meilleurs hommes de la tribu, mais lorsqu’il annonce sa déci­sion, ils n’osent le con­tredire ni lui désobéir. On témoigne un grand respect pour les chefs et leur famille. Ils peu­vent exiger des ser­vices de la part de tout mem­bre de la tribu. Jusqu’à six jeunes hommes céli­bataires lui sont attachés, et pour sa femmes, huit jeunes femmes non mar­iées ; et, comme leurs enfants sont d’un rang supérieur aux gens du com­mun, eux aus­si ont des servi­teurs. Per­son­ne ne s’adresse aux chefs ou à leur épouse sans qu’ils leur aient adressé la parole, et seule­ment par leur titre, jamais par leur nom – ou alors, afin de leur man­quer de respect. La nour­ri­t­ure et l’eau, quand elles sont ramenées au camp, leur sont offertes en pre­mier, ain­si que les pailles pour que chaque mem­bre de la famille puisse boire. Si un vête­ment, une peau d’o­pos­sum ou une arme leur plaît, on doit les leur don­ner sans un mur­mure. (…) Lorsqu’il part à la chas­se, lui et ses amis sont accom­pa­g­nés de plusieurs hommes qui por­tent leur gibier et les pro­tè­gent des enne­mis. (p. 5)
Daw­son con­firme par ailleurs la trans­mis­sion hérédi­taire de la fonc­tion, don­nant quelques détails sup­plé­men­taires sur la procé­dure en affir­mant que la nom­i­na­tion du fils aîné (ou, le cas échéant, d’un autre fils ou d’un régent) se fait par le vote des chefs des dif­férentes tribus (en réal­ité, très cer­taine­ment, des dif­férents clans de la tribu).
Il faut remar­quer que les descrip­tions de Daw­son et Stäh­le, pub­liées en l’e­space de quelques années, con­tre­di­s­aient de deux manières les vérités com­muné­ment admis­es à pro­pos des sociétés aborigènes. D’une part, elles affir­maient l’ex­is­tence d’une autorité poli­tique, avec ces chefs pos­sé­dant un authen­tique pou­voir de déci­sion et de con­trainte. D’autre part, elles procla­maient que ces mêmes chefs, man­i­feste­ment du fait de cette autorité poli­tique, jouis­saient de priv­ilèges économiques loin d’être nég­lige­ables.

Une brève dis­cus­sion cri­tique

Sur les deux plans, elles ont été vive­ment con­testées dès leur pub­li­ca­tion, et la dis­cus­sion n’a cessé depuis lors (pour un bon compte-ren­du de la dimen­sion poli­tique, je ren­voie une fois encore à L. Hiatt et à son Argu­ments About Abo­rig­ines). En deux mots, les choses sont d’au­tant plus sub­tiles que, comme toute société, les organ­i­sa­tions aus­trali­ennes entremêlaient des élé­ments apparem­ment con­tra­dic­toires – par exem­ple, dans la plu­part des tribus, on con­statait à la fois une absence de struc­tures formelles de déci­sions et donc, un cer­tain « démoc­ra­tisme », et la présence de pou­voirs extrême­ment forts en matière religieuse, détenus par les anciens ini­tiés les plus influ­ents et dont ils pou­vaient éventuelle­ment user dans un cadre plus pro­fane. En matière économique, les hommes anciens, là encore, béné­fi­ci­aient d’un cer­tain nom­bre d’a­van­tages, une série par­fois impres­sion­nante de nour­ri­t­ures pou­vant être tabou pour les jeunes et les femmes. Néan­moins, les témoignages de Stäh­le et Daw­son sont les seuls, sur tout le con­ti­nent, à faire état de priv­ilèges aus­si avérés et surtout con­cer­nant les seuls chefs.

Eugene Vin Guérard (1811 – 1901) — Une famille Aborigène, 1856
Le dessin représente des Gun­ditj­mara, que Von Guérard avait observés sur la pro­priété de J.Dawson.

Cela suf­fi­rait nor­male­ment à les con­sid­ér­er avec une cer­taine pru­dence. Il est toute­fois un autre aspect, qui me paraît décisif, et que Builth passe pour­tant sous silence : si on laisse de côté le bref texte de Stäh­le, qui n’abor­de pas le sujet, l’ethno­gra­phie de Daw­son ne men­tionne, ni même ne sug­gère à aucun moment que les Aborigènes dont elle traite seraient séden­taires et vivraient, à un degré ou à un autre, du stock­age. Des habi­ta­tions, il écrit qu’elles sont de divers­es sortes, et con­stru­ites de manière à s’ac­corder aux saisons. La prin­ci­pale demeure famil­iale, lorsqu’elle est située dans un lieu prop­ice (c’est-à-dire au bord de l’eau douce) est « per­ma­nente », et par­fois dotée de murs de pierre. Elles sont néan­moins aban­don­nées, « pour une sai­son, afin d’aller chercher une autre nour­ri­t­ure ou pour ren­dre vis­ite à la famille ou à des tribus amies » (p. 10). Un chapitre (un des plus longs de ce petit livre) est con­sacré à la nour­ri­t­ure. On y lit que les anguilles « sont rarement mangées fraîch­es ; pour leur don­ner beau­coup de goût, elle sont enter­rées dans le sol jusqu’à être légère­ment faisandées, puis elles sont rôties » (p. 18). Plus loin :
Par­mi les pois­sons, l’an­guille est le favori ; mais, en-dehors d’elle, il y a de nom­breuses var­iétés de pois­sons dans les lacs et les riv­ières, qui sont mangées par les indigènes. L’une, en par­ti­c­uli­er, est appelé le tuupu­urn, et con­sid­éré comme un mets de pre­mier choix. On l’at­trape en grandes quan­tités, à l’aide de longs paniers, à l’embouchure des riv­ières durant son pas­sage vers et depuis la mer, lors de migra­tions que les Aborigènes con­nais­sent très bien. (p. 19)
Mon argu­ment est donc le suiv­ant : voici une société cen­sée com­porter deux traits con­sid­érés comme allant de pair : la présence d’une économie reposant sur le stock­age et d’une élite politi­co-économique. L’archéolo­gie est cen­sée appuy­er le pre­mier aspect, l’eth­nolo­gie le sec­ond. Or, comme on vient de le voir, cette même eth­nolo­gie s’in­scrit man­i­feste­ment en faux con­tre ce que l’archéolo­gie est cen­sée mon­tr­er. Dès lors, soit Daw­son doit être con­sid­éré comme un témoin fiable, et en ce cas, on ne peut pass­er sous silence cette con­tra­dic­tion con­cer­nant le stock­age. Soit il ne l’est pas (selon Hiatt, ses infor­ma­tions n’é­taient que de sec­onde main) et alors, on ne peut le mobilis­er en prenant ses affir­ma­tions sur les chefs pour argent comp­tant. Dans les deux cas, il y a une vraie faute de méth­ode à effectuer ce que les anglo-sax­ons appel­lent du « cher­ry-pick­ing », à savoir pren­dre dans les infor­ma­tions celles qui vont dans le sens de sa thèse et pass­er les autres sous silence, sans s’ex­pli­quer sur les raisons d’un tel choix.
Pour ma part, je tiens donc pour très dou­teuse l’ex­is­tence des priv­ilèges décrits par Stäh­le et Howitt et, jusqu’à preuve du con­traire, j’en reste à l’idée qu’il n’ex­is­tait nulle part en Aus­tralie de chas­seurs-cueilleurs « com­plex­es », c’est-à-dire struc­turés par la richesse, ce que n’in­valide pas le fait que cer­tains pou­vaient avoir des modes de vie plus ou moins séden­taires et/​ou des den­sités de pop­u­la­tions rel­a­tive­ment impor­tantes.

1. « Gun­ditj­mara Envi­ron­men­tal Man­age­ment : The Devel­op­ment of a Fish­er-Gath­er­er-Hunter Soci­ety in Tem­per­ate Aus­tralia », dans l’ou­vrage édité par C. Gri­er, J. Kim et J. Uchiya­ma, Beyond Afflu­ent For­agers : The Devel­op­ment of Fish­er-Hunter soci­eties in Tem­per­ate Regions, Oxbow Books.
2. Mar­i­anne P. Stopp, 2002. « Eth­no­his­toric ana­logues for stor­age as an adap­tive strat­e­gy in north­east­ern sub­arc­tic pre­his­to­ry », Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Archae­ol­o­gy, vol. 21, p. 301–328.

3 commentaires

  1. Hel­lo !

    Un point de forme : dans ton avant-dernier para­graphe tu écris ” L’archéolo­gie est cen­sée appuy­er le pre­mier aspect, l’eth­nolo­gie le second.“Ce n’est pas plutôt le con­traire ?

    Sur le fond, je suis com­plète­ment d’ac­cord avec ta con­clu­sion : j’en reste aus­si à l’ab­sence totale d’une hiérar­chie basée sur la richesse en Aus­tralie aborigène. Ce n’est pas qu’il est fon­da­men­tale­ment impos­si­ble que ça ait existé, mais les régions où ça pour­rait être le cas (notam­ment celle de la Mur­ray riv­er) sont fort mal doc­u­men­tées ethno­graphique­ment, en tout cas pour ce que j’en con­nais. Quant aux “preuves” archéologiques, si on savait réelle­ment les inter­préter, ça irait beau­coup mieux. Quoi qu’il en soit, la descrip­tion de Stäh­le me paraît totale­ment ahuris­sante : là on a car­ré­ment un roi (si on suit cette descrip­tion, c’est un État au sens wébérien)! Daw­son n’est pas beau­coup mieux…

    1. Mer­ci pour le sig­nale­ment de l’er­reur, que j’ai cor­rigée. Et bien d’ac­cord, évidem­ment, sur le reste ; n’empêche que cette opin­ion sem­ble avoir une cer­taine cote, car cela fait plusieurs fois que je tombe dessus, d’une manière ou d’une autre.

  2. Bon­jour,
    En ce qui con­cernes l’existence d’un « roi » dans des sociétés de chas­seurs-cueilleurs, il y a bien d’autres exem­ples d’une telle méprise, par exem­ple celle de Jewitt (The adven­tures and suf­fer­ings of John R. Jewitt, cap­tive among the Noot­ka) qui con­sid­érait un chef Noot­ka comme un roi aux pou­voirs très éten­dus. Tout à fait improb­a­ble dans cette civil­i­sa­tion. Cela sig­nifi­ait prob­a­ble­ment qu’il s’agissait d’un chef à la forte per­son­nal­ité et qui avait pu s’entourer de la force néces­saire pour faire pré­val­oir ses déci­sions. C’est un phénomène clas­sique, tout à fait tem­po­raire. Pour ce qui con­cerne le stock­age, en par­ti­c­uli­er celui par le fumage, tu sais que les Aborigènes con­nais­saient la con­ser­va­tion (des cadavres) par le fumage mais qu’ils ne l’appliquaient pas aux ali­ments. Cela ne veut pas dire qu’ils ne le pra­ti­quaient jamais. Il me vient immé­di­ate­ment à l’esprit un exem­ple sim­ple : j’ai un abri­coti­er qui donne (par­fois) des fruits goû­teux. Lorsqu’il y en a, je me fais un plaisir de les manger sur l’arbre. Or, une année où il y en avait pas mal, je dus par­tir rapi­de­ment. Impos­si­ble de manger 5 kg d’abricots murs sans pren­dre le risque d’une col­ique cara­binée. Qu’ai-je fait ? Des con­fi­tures (forme de stock­age). Mais, depuis, je con­tin­ue de déguster les abri­cots sur l’arbre. Des anthro­po­logues trou­veront dans un mil­li­er d’années des pots mal léchés (ça m’étonnerait) et penseront peut-être que je fai­sais des con­fi­tures tous les étés pour les hivers sans fruits. En archéolo­gie, le prob­lème de l’échantillonnage n’est pas tou­jours bien perçu : on ne peut rien déduire d’un échan­til­lon de taille très réduite (sou­vent pas plus de quelques unités) – par exem­ple un tronc d’arbre évidé con­tenant des restes d’anguilles fumées — sans pren­dre des risques (inverse­ment pro­por­tion­nels à la taille de l’échantillon) ; et encore je ne par­le pas du biais pos­si­ble (et sou­vent prob­a­ble) dans le tirage de l’échantillon !

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