Un échange entre Jürg Helbling et Bruno Boulestin

En plus des textes pub­liés sur ce blog, cer­tains écrits cir­cu­lent directe­ment entre les par­tic­i­pants. Avec leur autori­sa­tion je repro­duis donc un échange entre Jürg Hel­bling et Bruno Boulestin. Bien qu’il com­porte plusieurs points com­muns avec lui, le texte de Jürg auquel répond Bruno n’est pas le même que celui qui a été pub­lié ici-même le 17 décem­bre dernier. Je me mêlerai prochaine­ment de la dis­cus­sion, mais pour le moment, il y a bien assez à lire (et à réfléchir) avec ces deux inter­ven­tions.

Pour plus de clarté, j’ai sig­nalé les inter­ven­tions ini­tiales de Jürg en les plaçant en regard d’une barre grisée. Les répons­es de Bruno, qui inter­vi­en­nent au fur et à mesure, sont présen­tées sans sig­nalé­tique spé­ci­fique.

Un chef Timu­cua (Floride)
dess­iné par J. Le Moyne (vers 1590) 

J’ai lu tes deux derniers textes sur la guerre pour mieux com­pren­dre nos dif­férences d’opin­ion.

  • Boulestin, Bruno (2020) « Des sociétés mésolithiques frater­nelles et paci­fiques ? », Bul­letin de la Société archéologique cham­p­enoise 113 : 257–274.
  • Boulestin, Bruno /​Hen­ry-Gam­bier, Dominique (2021) « La guerre au Paléolithique », L’Archéologue 160 : 8–12.

Il ne faut pas trop tenir compte du sec­ond texte, qui est un papi­er de com­mande pour une revue grand pub­lic, avec un for­mat imposé, et retouché par l’éditeur de la revue…

J’ai exposé mes réflex­ions dans ce qui suit.

1. faucons versus colombes

L’op­po­si­tion entre Hobbes et Rousseau n’est pas jus­ti­fiée (2021 : 8, cf. Hel­bling 2006). On peut tout à fait être hobbe­sien et défendre l’idée que la guerre n’a pas tou­jours existé, mais que la vio­lence inter­per­son­nelle a existé bel et bien. Hobbes ne par­le que de groupes trib­aux liés à la terre et à la pro­priété par l’a­gri­cul­ture (1651, chap. 13), pas de chas­seurs-cueilleurs. Rousseau con­sid­érait lui aus­si que l’ap­pari­tion de la guerre était liée à l’ap­pari­tion de la pro­priété et de la séden­tar­ité. Rousseau (1755) fait la dis­tinc­tion entre les « sauvages » paci­fiques (chas­seurs-cueilleurs) et les « bar­bares » belliqueux (agricul­teurs-éleveurs).

L’opposition entre Hobbes et Rousseau est dev­enue clas­sique pour illus­tr­er les deux posi­tions prin­ci­pales sur la guerre préhis­torique, au même titre que l’opposition entre fau­cons et colombes intro­duite par Otter­bein. Après, ça reste une image et, bien sûr, on ne peut ni pren­dre Hobbes et Rousseau au pied de la let­tre ni être manichéen et cas­er tout le monde dans ces deux cas­es. Il y a notam­ment des posi­tions inter­mé­di­aires, et d’ailleurs c’était celle d’Otterbein et c’est égale­ment la mienne.

La ques­tion de savoir si la guerre exis­tait déjà au paléolithique ou non et si la guerre est apparue dès le mésolithique ou non pas seule­ment au néolithique n’est pas – comme le pensent les auteurs – une ques­tion de posi­tion philosophique (2021 : 9), mais d’év­i­dence empirique. Seuls les faits comptent sci­en­tifique­ment, pas la philoso­phie. Tout le reste n’est qu’opin­ion.

Je ne dis pas que la ques­tion de l’existence de la guerre paléolithique est une ques­tion philosophique. Et je ne le pense évidem­ment pas ! Mais il n’en demeure pas moins que c’est une ques­tion dont l’approche est indi­vidu­elle­ment très forte­ment influ­encée par la posi­tion idéologique de cha­cun. Cer­tains par­tent du principe que la vio­lence armée est inhérente à la nature humaine (voire aux pri­mates), d’autres que c’est un phénomène pure­ment social qui n’apparaît qu’avec la séden­tar­ité. Et ces deux posi­tions a pri­ori influ­en­cent forte­ment la façon que cha­cun a d’aborder la ques­tion. C’est même plus que cela. Pour la petite his­toire, il y a quelques années j’ai par­ticipé à un pro­jet de recherche de l’Agence Nationale de la Recherche française sur la guerre et la vio­lence dans les pre­mières sociétés d’Europe. C’était sur appel à pro­jets ciblé, et on a appris que der­rière cet appel il y avait une idée poli­tique : avancer que la vio­lence est naturelle pour­rait être une façon pra­tique pour des dirigeants de se dédouan­er, et cer­tains attendaient avec curiosité ce qu’on allait pou­voir dire.

Nous sommes d’ac­cord sur la déf­i­ni­tion des deux types de sociétés : les chas­seurs-cueilleurs (paléolithiques), mobiles et égal­i­taires ; les sociétés com­plex­es (mésolithiques), séden­taires, iné­gal­i­taires et hiérar­chisées (2021 : 8).

Ah non, nous ne sommes pas d’accord ! Sur la dif­férence entre sim­ples et com­plex­es, oui, sur le fait que les sociétés mésolithiques étaient com­plex­es, pas du tout. Je ne com­prends absol­u­ment pas com­ment tu peux affirmer ça, mais, plus large­ment, je pense que l’emploi que tu fais de « mésolithique », pas seule­ment ici, mais dans tout ton texte (et même ailleurs), est vrai­ment très prob­lé­ma­tique. Et, du coup, j’aimerais bien savoir quels sont tes critères de déf­i­ni­tion des « sociétés mésolithiques ». Parce que pour moi en Europe il n’y a pas d’autre déf­i­ni­tion que celle de « sociétés de chas­seurs-cueilleurs de l’Holocène », et hors d’Europe le terme « mésolithique » n’a aucun sens autre que celui d’un stade tech­ni­co-tech­nologique (la réduc­tion de la taille de l’outillage en étant la car­ac­téris­tique essen­tielle), si ce n’est en de rares points du globe, notam­ment au Proche-Ori­ent, où l’on peut admet­tre que ça cor­re­spond à une phase de tran­si­tion. En bref, « mésolithique » est un terme à déf­i­ni­tion vari­able selon les endroits, mais que de toute façon on ne peut en aucun cas assim­i­l­er d’une manière générale (et surtout pas en Europe) à sH&G ou à chas­seurs-cueilleurs com­plex­es.

2. la guerre, la faide et la violence

Boulestin dis­tingue la vio­lence inter­per­son­nelle et la vio­lence entre groupes. La vio­lence inter­per­son­nelle se trou­ve, pre­mière­ment, au sein de la famille, surtout en tant que vio­lence envers des femmes, deux­ième­ment en tant qu’exé­cu­tion des mal­fai­teurs ou sanc­tion juridique (2020 : 265). En out­re, il faudrait ajouter qu’il existe aus­si l’homi­cide comme résul­tat de la vio­lence spon­tanée ou le meurtre, par exem­ple d’un rival, comme troisième forme de vio­lence inter­per­son­nelle.

Bien sûr, nous sommes d’accord : tout ce qui est entre indi­vidus est inter­per­son­nel.

La guerre est une vio­lence col­lec­tive entre groupes. Dans les ter­mes de Boulestin : « La guerre est un état con­flictuel entre deux ensem­bles dis­tincts de per­son­nes (groupes) que se perçoivent glob­ale­ment et récipro­que­ment comme enne­mis et entre­ti­en­nent un rap­port social d’hostilité, chaque groupe ten­tant d’établir sa supéri­or­ité sur l’autre par le moyen de la lutte armée » (2020 : 267, 2021 : 9f.). Jusqu’i­ci, tout va bien, mais les choses se com­pliquent encore un peu. En effet, il existe deux formes de « vio­lence armée inter­groupe : la guerre et la faide » (2020 : 267). « La faide est un con­flit qui oppose deux groupes soci­aux et qui se traduit par une suite d’actions armées qui ont pour but de se venger d’un tort. Mais en dépit de tous les efforts clas­si­fi­ca­toires qui ont été faits, la dis­tinc­tion entre elle et la guerre reste dif­fi­cile et essen­tielle­ment sub­jec­tive. La rai­son en est que le terme de faide est en réal­ité appliqué à deux formes dif­férentes de vengeance, une forme lim­itée qui s’inscrit dans le cadre d’un sys­tème vin­di­ca­toire, qui est un sys­tème de droit, et une forme non lim­itée qui échappe à un tel sys­tème et est assim­i­l­able à de la guerre » (2020 : 267). Il n’y a pas de diver­gence d’opin­ion entre nous sur ce point.

Le terme « faide » est util­isé dans un dou­ble sens : une action de vengeance juridique­ment lim­itée et une forme de vio­lence col­lec­tive illim­itée, égale­ment appelée guerre. Ces ambiguïtés ter­mi­nologiques peu­vent toute­fois être évités si l’on dif­féren­cie les « groupes soci­aux » entre lesquels vio­lence est exer­cée : faide entre familles (ou indi­vidus) et guerre entre groupes locaux (ou groupes de par­en­té locaux). Cela per­met égale­ment d’é­tudi­er les proces­sus de négo­ci­a­tion sur la réac­tion d’un groupe local à un homi­cide : Le groupe local décide-t-il de lim­iter le con­flit aux deux familles directe­ment con­cernées et d’amen­er la famille de la vic­time à renon­cer à la vengeance du sang et à accepter un prix du sang (une com­pen­sa­tion), ou bien la famille de la vic­time parvient-elle à impli­quer l’ensem­ble du groupe local dans l’af­faire et à se venger sous la forme d’une guerre con­tre le groupe local de la famille du meur­tri­er ?

Je suis obligé d’insister : il n’y a pas la pos­si­bil­ité de dif­férenci­er faide/​feud et guerre en fonc­tion des groupes soci­aux. Et il y a notam­ment des con­tre-exem­ples avérés en ce qui con­cerne l’opposition « faide = familles (entre indi­vidus, ce n’est pas du feud) ; guerre = groupes locaux ». Par exem­ple, il y a des faides authen­tiques entre vil­lages ou villes au Moyen-Âge. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les his­to­riens spé­cial­istes de la ques­tion et, plus encore, les acteurs eux-mêmes (on a des textes). D’une manière plus générale, on a de nom­breuses obser­va­tions ethno­graphiques (j’en cite quelques-unes dans l’article de Paléo) qui mon­trent que l’on peut pass­er du feud à la guerre sans chang­er la nature des groupes. La seule chose qui fonc­tionne pour dif­férenci­er feud et guerre, et si on lit bien on la trou­ve régulière­ment évo­quée, mais on n’en a pas tiré toutes les leçons, c’est que le feud est un sys­tème de droit qui impose une par­ité dans la vengeance. Si on se venge de manière équili­brée, c’est un feud, si on se venge sans se souci­er d’équilibrer, c’est une guerre de vengeance (vin­di­ca­toire). À par­tir du moment où l’on voit les choses comme cela, on règle toutes les inco­hérences qui traî­nent dans la lit­téra­ture depuis des décen­nies et on colle par­faite­ment aux obser­va­tions ethno­graphiques. En out­re, on obtient un sys­tème com­plète­ment cohérent du point de vue social. Si dans mon papi­er j’avais fait la dis­tinc­tion entre deux formes, c’est unique­ment parce que jusque-là on trou­vait dans les travaux la même appel­la­tion de feud pour ces deux formes. Mais en réal­ité, et je le dis bien, seule la pre­mière forme est réelle­ment du feud ; la sec­onde, c’est de la guerre vin­di­ca­toire. À par­tir du moment où l’on admet ça, il n’y a plus aucune ambiguïté.

3. Arguments empiriques en faveur de l’existence de la guerre

Boulestin cri­tique à juste titre deux argu­ments con­tre l’ex­is­tence de la guerre. L’un con­siste à con­clure à l’inex­is­tence de la guerre à par­tir de l’ab­sence de raisons que l’on attribue à la guerre (2021 : 10). On ne peut qu’être d’ac­cord avec Boulestin lorsqu’il estime qu’il faut d’abord con­stater l’ex­is­tence d’un phénomène avant de l’ex­pli­quer. Cela vaut égale­ment en cas de non-exis­tence d’un phénomène.

Un deux­ième argu­ment con­tre l’ex­is­tence de la guerre affirme qu’il est pra­tique­ment impos­si­ble de prou­ver archéologique­ment l’ex­is­tence de la guerre dans les sociétés sim­ples. Boulestin estime cepen­dant que l’ab­sence d’év­i­dence n’est pas l’év­i­dence de l’ab­sence (2021 : 10). Mais lorsqu’il estime que la guerre paléolithique existe, mais qu’elle est en grande par­tie invis­i­ble, car elle ne laisse guère de traces (2021 : 11), il faut ajouter que l’ab­sence d’év­i­dence n’est pas non plus l’év­i­dence de la présence.

On est tout de même d’accord sur quelques points ! La dernière propo­si­tion est bien enten­due vraie égale­ment. L’absence de preuve ne per­met évidem­ment de con­clure ni dans un sens ni dans l’autre.

Les chiffres relat­ifs à la mor­tal­ité liée à la vio­lence dans les sociétés sim­ples doivent être con­sid­érés avec pru­dence : ils sont col­lec­tés de dif­férentes manières, les don­nées ne sont pas tou­jours fiables, la guerre n’est pas dis­tin­guée des autres formes de vio­lence, etc. Néan­moins, les chiffres don­nent une indi­ca­tion sur les dif­férents ordres de grandeur de la vio­lence. La mor­tal­ité liée à la vio­lence est rel­a­tive­ment basse chez les chas­seurs-cueilleurs mobiles et est générale­ment due à la vio­lence inter­per­son­nelle et aux actes de vengeance. Si l’on se réfère aux chiffres de la mor­tal­ité liée à la vio­lence, qui met­tent en rela­tion le nom­bre de morts par vio­lence avec le nom­bre total de morts, on obtient une répar­ti­tion bimodale de la mor­tal­ité liée à la vio­lence entre les chas­seurs-cueilleurs d’une part et les sociétés mésolithiques et trib­ales d’autre part.

Peu­ple Morts vio­lentes
(% pop­u­la­tion totale)
Sources
!Kung San (1920–1955) 2 Kel­ly (2000 : 159), Lee (1979 : 398)
Casig­u­ran Agta (1936–1950) 5 Bowles (2009), Early/​Headland (1998 : 103)
Yamana (1871–1884) 9 Kel­ly (2000 : 158), Bridges (1884 : 223f.)
Andaman­er (30 ans) 4–5 Kel­ly (2000 : 158f., 171), Man (1885 : 13)
Désert de l’Ouest aus­tralien 5 Kim­ber (1990 : 163)
Aché (pré-con­tact avant 1970) 3–7 Kel­ly (2013 : 204), Hill/​Hurtado (1996)
Hiwi (pré-con­tact before 1960) 7 Kel­ly (2013 : 204), Hill/​Hurtado (1996)
Tiwi (1893–1903) 6 Bowles (2009), Ros­er (2013), Pilling (1968 : 158)
Yol­ngu (1910–1930) 21 Bowles (2009), Warn­er (1931 : 481f.)
Wathau­rung (1803–1835) 24 Blainey (2015 : 111f.)
Mai Enga (1900–1950) 19 Meg­gitt (1977 : 110f.)
Shamatari (Yanoma­mi) 21 Chagnon (1974 : 160)
Kalin­ga (début 20e siè­cle) 24 Dozi­er (1966 : 207)
Tau­na (Awa, 1900–1950) 25 Hayano (1974 : 287)
Mekra­n­oti (avant 1955) 32 Wern­er (1983 : 241)
Shuar (Jivaro) 33 Ben­nett-Ross (1984 : 96)
Bak­ta­man (Fai­wolmin) 35 Barth (1971 : 175)

Les chiffres con­cer­nant les sociétés trib­ales et mésolithiques — mal­gré la petite taille de l’échan­til­lon — ne sont pas exagérés. Dans un échan­til­lon ethno­graphique de sociétés trib­ales (N=17), le taux moyen de mor­tal­ité par vio­lence dans la pop­u­la­tion totale est de 27 % ; dans un échan­til­lon archéologique de sociétés mésolithiques (N=24), il est en moyenne de 20 % (voir ci-dessous).

Il y a une dif­fi­culté générale avec les chiffres, c’est qu’il faut tou­jours bien se deman­der ce qu’ils mesurent (d’où leur répu­ta­tion de pou­voir leur faire dire à peu près ce que l’on veut). Le pre­mier prob­lème, que tu évo­ques, c’est la façon dont ils sont col­lec­tés, avec quelle fia­bil­ité, sur quels critères (et l’on revient sur ce point à la ter­mi­nolo­gie). Mais met­tons cela de côté.

Les chiffres que tu donnes mesurent la mor­tal­ité due à la vio­lence, et en les regar­dant on peut effec­tive­ment observ­er que dans l’échantillon tel que tu le présentes et en moyenne (ces deux points sont impor­tants) cette mor­tal­ité appa­raît plus élevée dans les sociétés « com­plex­es » que dans les sociétés « sim­ples » (j’utilise « sim­ple » et « com­plexe » pour sim­pli­fi­er, étant don­né qu’on sem­ble d’accord sur ces ter­mes, sans for­cé­ment être d’accord sur ce qu’on range dedans). Oui, mais ça veut dire quoi : qu’il n’y a pas de con­flits col­lec­tifs dans les sociétés sim­ples… ou que ces con­flits y sont moins léthaux ? J’avais bien stip­ulé dans mon arti­cle de Paléo qu’on ne pou­vait pas définir la guerre sur le critère de la létal­ité, en rap­pelant que la guerre des Mal­ouines, entre deux États, donc, n’avait fait que 904 morts. La guerre est une lutte armée, ce n’est pas néces­saire­ment une lutte armée qui fait plein de morts. Ce qui fait qu’en jugeant autrement, on n’a pas for­cé­ment les mêmes con­clu­sions. Par exem­ple, les Andamanais et les Tiwi ont ici une faible mor­tal­ité, mais Ember (1975, 1978) les clas­sait par­mi les chas­seurs-cueilleurs belliqueux, avec plus d’un « war­fare » tous les deux ans (même si là aus­si on pour­rait dis­cuter ses chiffres).

Autre point : faible mor­tal­ité, tout est relatif. Reprenons les Tiwi : 6 % de morts vio­lentes, ça ne paraît pas énorme. Déjà, pour la petite his­toire, pour la Pre­mière Guerre mon­di­ale, qui fut un véri­ta­ble bain de sang, la mor­tal­ité due à la guerre en France est d’environ 4 %… Mais, surtout, par­ler de 6 % de morts vio­lentes chez les Tiwi, c’est une défor­ma­tion des don­nées de Pilling, qui explique (p. 158) qu’en dix ans ce sont 16 hommes de 25–45 ans qui ont été tués, soit plus de 10 % de cette classe d’âge/sexe, ce qui n’est pas rien (la Pre­mière Guerre mon­di­ale, c’est 18 % de la total­ité des hommes mobil­isés en France). Même chose pour les Murngin/​Yolngu : la mor­tal­ité ne con­cerne que les hommes (elle est estimée par Warn­er [1958 : 158] à 200 tués en 20 ans), et c’est d’ailleurs en par­tie dans des guer­res au sens pro­pre. Tout cela sig­ni­fie qu’un taux de mor­tal­ité glob­al, c’est com­pliqué à inter­préter, et qu’il faudrait con­naître les valeurs par sexe et par classe d’âge. C’est d’autant plus vrai que les répar­ti­tions par sexe et âge vari­ent évidem­ment selon le type d’opération (bataille entre hommes ou raid sur un vil­lage, par exem­ple), et que le type d’opération peut lui-même vari­er en fonc­tion du type de société (sim­ple ou com­plexe notam­ment).

Enfin, je soulig­nais plus haut « dans l’échantillon tel que tu le présentes », parce que je veux bien que tu con­sid­ères les Murngin/​Yolngu comme des « mésolithiques » (dans ton autre texte, celui mis en ligne par Christophe), mais j’aimerais bien con­naître tes argu­ments pour cela. Car quand on lit leur ethno­gra­phie par Warn­er, on ne voit pas trop en quoi on pour­rait les con­sid­ér­er comme tels (= com­plex­es dans ta façon de penser). De toute façon, employ­er « mésolithique » pour l’Australie, ça me paraît lunaire (voir ce que j’ai écrit plus haut à pro­pos de ton usage du mot).

Finale­ment, pour résumer, je ne crois pas que ton tableau puisse per­me­t­tre de con­clure en l’absence totale de con­flits inter­groupes, et même de véri­ta­bles guer­res, dans les sociétés « sim­ples ». Il mon­tre sim­ple­ment qu’en moyenne (je souligne) il y a cer­taine­ment des dif­férences dans la mor­tal­ité par vio­lence entre les « sim­ples » et les « com­plex­es ». Mais il y a divers­es façons d’expliquer ces dif­férences autres que dire que c’est parce que la guerre existe chez les sec­onds, mais pas chez les pre­miers, ce qui est tout de même un beau rac­cour­ci.

Les deux auteurs ne nous appren­nent pas grand-chose sur la pré­ten­due guerre paléolithique – ce n’est pas un hasard, car elle n’ex­iste guère. Boulestin se con­cen­tre sur la guerre mésolithique. Il men­tionne de nom­breuses raisons pour lesquelles la guerre entre groupes mésolithiques ne peut pas être prou­vée sans prob­lème. Néan­moins, il existe des indices.

« Ce n’est pas un hasard, car elle n’ex­iste guère » : de ton point de vue unique­ment !

En France mésolithique, la plu­part des tombes con­ti­en­nent plus d’une per­son­ne, et la plu­part des tombes se trou­vant dans des cimetières (2020 : 259). Les inhu­ma­tions mul­ti­ples peu­vent être dues à la famine, à une épidémie ou à une guerre (2020 : 260). L’un des prob­lèmes est que seule une flèche sur trois laisse des traces dans un squelette. Sou­vent, on ne trou­verait que des squelettes isolés, mais ceux-ci pour­raient aus­si témoign­er de la vio­lence col­lec­tive, même si le lien est rarement démon­tra­ble, sauf dans le cas de l’ex­o­can­ni­bal­isme (Per­rats) et des dépôts de crânes (Ofnet), inter­prétés comme le résul­tat de la vio­lence armée inter­groupe (2021 : 11, 12).

Il y aurait cepen­dant des cas clairs, comme celui de Nataruk. Or, les gens de Nataruk étaient des « fish­er-for­agers », donc pas des chas­seurs-cueilleurs comme le pensent Boulestin /​Hen­ry-Gam­bier (2021 : 10), mais – tout comme les gens du Jebel Saha­ba – des mésolithiques (épi­paléolithiques) qui vivaient au bord du lac Turkana en pop­u­la­tion dense et util­i­saient des poter­ies, ce qui laisse sup­pos­er qu’ils fai­saient des pro­vi­sions (Mira­zon et al. 2016). La guerre mésolithique serait dans l’ensem­ble bien doc­u­men­tée : Schela Cladovei, Vass­lyliv­ka et Voloske en sont des exem­ples (voir aus­si Ven­cl 1991, Thor­pe 2000, 2005, Guilaine/​Zammit 2001, Roksandic 2004, 2006 ; Boulestin 2020 : 261 et suiv­antes, 266).

Déjà, pour moi (et je ne suis pas le seul) les « fish­er-for­agers » font par­tie des chas­seurs-cueilleurs ! Cela étant dit, je me demande bien d’où tu sors que les gens de Nataruk étaient des fish­er-for­agers et/​ou des Mésolithiques ? Dans l’article, il n’est nulle part ques­tion de pop­u­la­tion dense, pas plus de pêche, ni de Mésolithique (ce qui n’a rien d’étonnant étant don­né ce que j’ai écrit plus haut à pro­pos du terme). En out­re, il n’y a pas l’ombre d’un bout de poterie à Nataruk. Il y a de la poterie dans un seul autre site de la région, à plusieurs kilo­mètres de là (pre­mière page des sup­plé­ments : il faut lire les sup­plé­ments, il est bien con­nu que le dia­ble se cache dans les détails des sup­ple­men­tary papers), donc qui n’a rien à voir avec les gens tués et même dont rien ne dit qu’il leur est con­tem­po­rain. En out­re, tu fais dire à Mira­zon Lahr et al. ce qu’ils n’ont jamais dit (ou tu inter­prètes leurs dires) : dans leur con­clu­sion, ils met­tent, avec plein de con­di­tion­nels, qu’une façon de voir les choses pour­rait éventuelle­ment être celle d’un con­flit pour des richess­es, mais qu’il y en a une autre, celle d’un com­bat entre deux groupes n’ayant rien à voir avec le pil­lage.

Bref, dans le titre de ta par­tie, tu par­les d’arguments empiriques, mais là tu déformes com­plète­ment les don­nées. Donc, à la ques­tion que tu soulèves en arrière-plan de savoir si les gens de Nataruk étaient des chas­seurs-cueilleurs sim­ples ou com­plex­es, la réponse est : on ne peut pas être absol­u­ment cer­tain qu’ils étaient sim­ples, mais il n’y a stricte­ment rien dans les don­nées qui pour­rait laiss­er sup­pos­er qu’ils étaient com­plex­es. Et, en réal­ité, si le mas­sacre a pu être con­testé (par Sto­janows­ki et al., et com­plète­ment à tort à mon avis), il me sem­ble n’avoir vu per­son­ne à part toi con­tester le fait que ce puisse être des chas­seurs-cueilleurs mobiles.

L’ex­is­tence de la guerre mésolithique est égale­ment illus­trée par la com­pi­la­tion suiv­ante de chiffres sur la mor­tal­ité liée à la vio­lence. Comme il est d’usage pour les don­nées archéologiques, ces chiffres se réfèrent au taux entre le nom­bre de squelettes por­tant des traces d’actes de vio­lence et le nom­bre total de squelettes trou­vés. Ces chiffres sont égale­ment entachés d’une grande incer­ti­tude, et toutes les réserves men­tion­nées par Boulestin s’ap­pliquent. Mais ces chiffres don­nent tout de même des indi­ca­tions sur les dif­férents niveaux de vio­lence dans les sociétés mésolithiques et paléolithiques (cf. pre­mier tableau, Kee­ley 1996, Fer­gu­son 2013, Ros­er 2013, Bowles 2009).

Site Date Cas /​∑ homi­cides % Sources
Jebel Saha­ba, site 117 (Soudan) -12000 /​‑10000 24/​59 40,7 Kee­ley (1996), Bowles (2009), Wen­dorf (1968)
Qadan buri­als (Soudan) -10000 21,4 Kee­ley (1996), Wen­dorf (1968)
Nataruk (Kenya) -8500 /​‑7500 10/​27 37 Lahr (2016)
Vasyliv­ka III (Ukraine) -9000 7/​32 15,9 Ven­cl (1991), Tele­gin (1961) Bowles (2009)
Voloske (Ukraine) -7500 5/​19 22 Bowles (2009), Danilenko (1955)
Schela Clad­owei (Roumanie) -7450 /​‑6439 19/​57 33 Dakovic (2014), Roksandic (2006)
Muge, Sado (Por­tu­gal) -7500 /​‑5500 6/​14 43 Dakovic (2014), Cun­ha (2004)
Bre­tagne (France) -6000 3/​23 8 Kee­ley (1996), Ven­cl (1991)
Ile Teviec (France) -4600 2/​16 12 Bowles (2009), Newell et al (1979)
Boge­bakken (Dane­mark) -4300 /​‑3800 2/​17 12 Bowles (2009), Newell et al (1979)
Skate­holm 1 (Suède) -4100 2/​30 7 Bowles (2009), Price (1985)
Ved­baek (Den­mark) -4100 13,6 Kee­ley (1996), Price (1985)
Cal­i­fornie du sud, 28 sites -3500 /​1380 54 /​840 6 Bowles (2009), Lam­bert (1997)
Colom­bie bri­tan­nique, 30 sites -3500 /​1674 23 Cybul­s­ki (1994)
Ken­tucky -3500 /​‑2500 9/​168 5,6 Webb (1974), Mil­ner (2007)
Cal­i­fornie cen­trale -1500 /​500 5 Bowles (2009), Morat­to (1984)
Colom­bie bri­tan­nique (par­tie Cana­da) -1500 /​500 32,4 Kee­ley (1996), Cybul­s­ki (1994)
Sarai Nahar Rai (Inde du nord) -1140 /​855 3/​8 30 Bowles (2009), Shar­ma (1973)
Cal­i­fornie cen­trale -1400 /​235 10/​59 (h)
2/​86 (f)
8 Bowles (2009), Andrushko et al (2005)
Cal­i­fornie cen­trale 240 /​1770 10/​440 4 Bowles (2009), Jur­main (2001)
CA-Ven-110 (Cal­i­fornie sud) 58 — 1744 10 Kee­ley (1996), Walker/​Lambert (1989)
Illi­nois 1300 43/​264 16,3 Fer­gu­son (2013), Mil­ner et al. (1991)
Crow Creek (Dako­ta du sud) 1325 60 Kee­ley (1996), Wil­ley (1990)
Colom­bie bri­tan­nique (Cana­da) 500/​1774 27,6 Kee­ley (1996), Cybul­s­ki (1994)
Colom­bie bri­tan­nique 1774/​1874 13 Fer­gu­son (2013), Kee­ley (1996)

4. distances spatiales et hostilités

Boulestin (2021 : 10) défend la thèse selon laque­lle l’hos­til­ité entre les groupes aug­mente avec la dis­tance spa­tiale entre eux (voir égale­ment Sahlins 1968 : 14–20, 85, 1972 : 196–204). Le con­traire est vrai : la méfi­ance et l’hos­til­ité aug­mentent lorsque la dis­tance entre les groupes locaux dimin­ue. Il en va cepen­dant de même pour l’al­liance. Les groupes voisins sont soit enne­mis, soit alliés. Il n’y a donc pas d’in­dif­férence entre groupes locaux voisins ; l’in­dif­férence n’ex­iste qu’en­tre groupes éloignés qui n’in­ter­agis­sent guère entre eux.

La plu­part des guer­res se déroulent entre groupes locaux ou entre coali­tions voisins, comme le mon­trent entre autres Chagnon (1983 : 170) sur les Yanoma­mi, Har­ri­son (1993 : 18 et suiv, 62) sur le Sepik, Evans-Pritchard (1940 : 150, 159, 170) sur les Nuer, Berndt (1962 : 235) sur les Kamano et Usu­ru­fa, Meg­gitt (1977 : 28, 36 et suiv., 41 et suiv.). sur les Mai Enga, Rap­pa­port (1968 : 99 et suiv.) et Low­man (1980 : 172) sur les Mar­ing et Hallpike (1977 : 200 et suiv.) sur les Tauade. De manière générale, il existe dans les sociétés trib­ales une forte cor­réla­tion entre la con­tiguïté ter­ri­to­ri­ale et la prob­a­bil­ité de guerre, comme le mon­trent claire­ment Podolef­sky (1984 : 77), Otter­bein (1973 : 939) et Kee­ley (1996 : 112, 198) con­tre Sahlins. Selon Bre­mer (1992 : 313 et suiv., 321, 326 et suiv.), la prob­a­bil­ité de guerre est égale­ment 35 fois plus élevée entre États adja­cents qu’en­tre États non adja­cents. Il en va d’ailleurs de même pour les guer­res civiles, par exem­ple en Bosnie-Herzé­govine (Bringa 1995) et au Rwan­da (Goure­vitch 1999, Des­Forges 2002).

Tu évo­ques ici deux choses qui ne sont pas du tout équiv­a­lentes et qu’il ne faut pas con­fon­dre : l’hostilité et les inter­ac­tions. L’hostilité ren­voie à la nature des rap­ports soci­aux (ce qui est explicite­ment indiqué dans le texte), les inter­ac­tions à la fréquence de ces rap­ports. Les inter­ac­tions sociales entre groupes sont d’autant plus fortes que la dis­tance sociale est faible (il vaut mieux par­ler de dis­tance sociale que de dis­tance spa­tiale, même si les deux sont évidem­ment forte­ment cor­rélées). Par­mi ces inter­ac­tions sociales, il y a la vio­lence armée (à côté d’autres tels que les échanges économiques, les échanges mat­ri­mo­ni­aux, etc.). Il est donc naturel que les con­flits armés soient plus fréquents entre groupes proches. L’hostilité, par con­tre, domine d’autant plus les rap­ports soci­aux que les groupes sont étrangers l’un à l’autre. On ne peut donc pas dire que l’hostilité aug­mente quand la dis­tance dimin­ue (qual­i­tatif) : ce qui aug­mente, c’est le nom­bre de con­flits (quan­ti­tatif).

Ain­si, les deux propo­si­tions suiv­antes sont aus­si vraies l’une que l’autre : 1) Les con­flits entre groupes sont d’autant plus fréquents que la dis­tance sociale entre eux est faible ; 2) un rap­port social entre deux groupes est d’autant plus fréquem­ment un rap­port d’hostilité que la dis­tance sociale qui les sépare est grande. Autrement for­mulé, les con­flits armés sont plus fréquents entre groupes proches et plus sys­té­ma­tiques entre groupes éloignés.

5) Sédentarité, territorialité et violence intergroupe

Boulestin s’op­pose en par­ti­c­uli­er à la thèse « rousseauiste » selon laque­lle la guerre serait apparue pour la pre­mière fois dans les sociétés mésolithiques et aurait été causée par la séden­tar­ité et la ter­ri­to­ri­al­ité, et qu’il n’y aurait pas eu de guerre aupar­a­vant, c’est-à-dire au paléolithique (2020 : 268). Le rap­port entre séden­tar­ité, ter­ri­to­ri­al­ité et vio­lence inter­groupe est donc thé­ma­tisé.

La séden­tar­ité se reflète dans les cimetières, et il existe un lien entre la guerre et les cimetières (2020 : 268). Il n’y aurait toute­fois pas de cor­réla­tion stricte entre la vio­lence et les cimetières, car on n’y trou­ve que des indi­ca­tions sur la vio­lence vis­i­ble (2020 : 268). C’est sans doute vrai, mais cela ne se dis­tingue pas des prob­lèmes habituels de mise en évi­dence des morts vio­lentes. Il existe cepen­dant ethno­graphique­ment — et archéologique­ment (Bar-Yosef 1998) — d’autres indi­ca­teurs de séden­tar­ité et de guerre.

Je crois que nous sommes en accord sur le fait que séden­tar­ité et exis­tence de cimetières sont forte­ment cor­rélées. L’autre point qui me sem­ble peu con­testable, c’est que l’existence des cimetières aug­mente la vis­i­bil­ité des morts (il n’y a qu’à regarder, toutes péri­odes et régions con­fon­dues, com­bi­en on trou­ve de morts dans des cimetières par rap­port à com­bi­en on en trou­ve en dehors). Troisième fait : au Mésolithique, c’est dans les cimetières que l’on trou­ve le plus de traces de vio­lence. D’où la ques­tion : est-ce parce que la vio­lence aug­mente dans l’absolu ou parce que c’est sa vis­i­bil­ité qui aug­mente ? À par­tir du moment où on ne peut pas répon­dre à cette ques­tion, il est impos­si­ble de dire qu’il n’y avait pas autant de vio­lence avant le Mésolithique.

Selon Ven­cl (1991), la ter­ri­to­ri­al­ité implique une con­cur­rence armée pour la nour­ri­t­ure (2020 : 268). Boulestin cri­tique cela, et je suis d’ac­cord avec lui. Selon Boulestin, les con­cepts véhiculés par la ter­ri­to­ri­al­ité posent prob­lème : pos­ses­sion et ressources naturelles. Selon lui la ter­ri­to­ri­al­ité n’est pas syn­onyme de droits de pro­priété ; revendi­quer une cer­taine par­celle de terre, la mar­quer et la défendre n’im­plique donc pas de droits de pro­priété, car ces phénomènes se retrou­vent égale­ment dans le règne ani­mal (2020 : 269). Pour­tant – devrait-on rétor­quer à Boulestin – les droits de pro­priété ne sont rien d’autre qu’une reven­di­ca­tion et une impo­si­tion du con­trôle de l’ac­cès à son ter­ri­toire con­tre des per­son­nes extérieures. On devrait alors par­ler de pro­priété. En out­re, Boulestin estime que « une ressource naturelle n’est pas néces­saire­ment une richesse au sens économique du terme » (2020 : 269). C’est peut-être vrai, car l’ethno­gra­phie ne met pas en avant les élé­ments con­sti­tu­tifs d’un écosys­tème, mais s’in­téresse – depuis Stew­ard (1936) – unique­ment aux ressources naturelles qui sont égale­ment util­isées économique­ment par une pop­u­la­tion (ressources effec­tives) : chez mH&G, ce sont l’eau, des ani­maux et des plantes. Il est assez excen­trique de pré­ten­dre que les con­flits autour des « ressources naturelles » ou d’un ter­ri­toire dans lequel ces ressources sont disponibles et peu­vent être util­isées ne sont donc pas des con­flits.

Que chaque groupe se trou­ve (même exclusifs) dans une zone appelée ter­ri­toire, c’est une chose. Il n’y a pas de dif­férence d’opin­ion sur ce point. Je suis égale­ment d’ac­cord avec Boulestin sur le fait que les groupes de mH&G ne sont pas ou ne peu­vent pas être pro­prié­taires de leurs ter­ri­toires, soit parce que la défense ter­ri­to­ri­ale n’est pas pos­si­ble (grands ter­ri­toires et petits groupes), soit parce qu’il n’y a aucun avan­tage à le faire (ressources fluc­tu­ant dans le temps et l’e­space).

Dans le cas de sF&h&g, les ressources sont toute­fois con­cen­trées dans l’e­space et les ter­ri­toires sont donc plus petits. Il est donc non seule­ment pos­si­ble (ter­ri­toires plus petits et groupes plus grands), mais aus­si avan­tageux et néces­saire (ressources con­cen­trées dans l’e­space) de défendre un ter­ri­toire (ter­ri­to­r­i­al defense). Il y a man­i­feste­ment ici une pro­priété col­lec­tive du groupe sur son ter­ri­toire. En rai­son de ces ressources spa­tiale­ment con­cen­trées (et de la séden­tar­ité qui en résulte), il y a aus­si des guer­res entre les groupes locaux dans ces sociétés, comme Christophe l’a doc­u­men­té de manière impres­sion­nante, même si ces guer­res – pour le soulign­er encore une fois – ne sont générale­ment pas menées dans le but de gag­n­er plus de ter­res ou de s’ap­pro­prier d’autres ressources rares. En revanche, ce n’est sans doute pas par hasard que les con­flits con­cer­nant les femmes y sont endémiques et sou­vent invo­qués comme motif de guerre. Dans les sociétés trib­ales, les femmes en tant que pro­duc­tri­ces et repro­duc­tri­ces sont plus rare que les ter­res, même dans les sociétés trib­ales à très forte den­sité de pop­u­la­tion ou à terre rare, comme chez les Maï Enga (Wiessner/​Tumu 1998).

Man­i­feste­ment, il peut aus­si y avoir des con­flits vio­lents chez mH&G (Tin­dale 1973, Meg­gitt 1962, Kim­ber 1990), mais pas entre les groupes mobiles, mais tout au plus entre des groupe­ments régionaux ou dialec­taux, con­sti­tués en Aus­tralie cen­trale de groupes reliés par un chemin de migra­tion d’un ancêtre com­mun (ances­tral track, Hamil­ton 1982). C’est pourquoi le motif du « rit­u­al fault » domine ici, c’est-à-dire l’ac­cès non autorisé à des lieux totémiques, qui sont générale­ment aus­si des points d’eau en Aus­tralie Cen­trale. Ces con­flits vio­lents écla­tent dans le con­texte de déplace­ments de pop­u­la­tion à grande échelle dus à des sécher­ess­es per­sis­tantes dans les régions semi-déser­tiques, mais aus­si à l’ex­pan­sion des éleveurs blancs et des sociétés minières.

Dans tous les para­graphes qui précè­dent, il y a deux sujets : celui de la pro­priété et celui de l’économie. Ce sont des sujets dif­fi­ciles, dont cer­tains aspects ne sont d’ailleurs pas com­plète­ment réso­lus et sur lesquels nous dis­cu­tons tou­jours avec Christophe.

Je com­mence par la pro­priété. Déjà, de quelle pro­priété par­le-t-on ? Pour ce qui nous con­cerne, il existe deux formes de pro­priété : soit on est pro­prié­taire du sol soit unique­ment de ce que l’on y cul­tive ou ramasse. Peut-être à une ou deux excep­tions près qui ne sont pas très claires, et de toute façon chez des sH&G, la pro­priété du sol n’existe pas. Chez les H&G d’une manière générale, on est unique­ment pro­prié­taire de sa pro­duc­tion : de la proie qu’on a chas­sée, du sagou qu’on a récolté, du pois­son qu’on a pêché, etc. Dit en ter­mes cap­i­tal­istes, il y a une pro­priété de la pro­duc­tion, mais il n’y a pas de pro­priété des moyens de pro­duc­tion, ici au sens des ressources (le chas­seur est pro­prié­taire de l’arc qui a servi à tuer la proie). Avant d’être tué, le lapin n’appartient à per­son­ne, avant d’être ramassées, les baies n’appartiennent à per­son­ne, avant d’être pêché, le pois­son n’appartient à per­son­ne. Cette pro­priété de la pro­duc­tion peut être soit indi­vidu­elle soit col­lec­tive, y com­pris chez les mH&G (partage du pro­duit de la chas­se, par exem­ple) sans que cela change quoi que ce soit. À par­tir de là, en aucun cas on ne peut dire que les groupes sont pro­prié­taires du ter­ri­toire. De la même manière que je le men­tion­nais pour les ani­maux, les chas­seurs-cueilleurs occu­pent un ter­ri­toire (ils sont ter­ri­to­ri­al­isés), mais ils n’en sont pas pro­prié­taires.

Tel que je te com­prends, tu es d’accord là-dessus en ce qui con­cerne les mH&G, mais pas les sH&G, et ton critère c’est que les pre­miers n’ont pas de rai­son de défendre le ter­ri­toire ou ne peu­vent pas le faire, alors que les sec­onds si. Donc, en gros, pour toi c’est le con­trôle d’un ter­ri­toire qui définit la pro­priété. Mais pas du tout, l’un et l’autre n’ont rien à voir. Certes, la pro­priété d’un ter­ri­toire per­met juridique­ment (au sens large) de le revendi­quer et d’en con­trôler l’accès. Mais, à l’inverse, il n’y a pas besoin de pro­priété pour faire cela : il suf­fit de l’occuper. Je reviens à mes ani­maux ter­ri­to­ri­al­isés : les lions ou les singes con­trô­lent et défend­ent des ter­ri­toires, mais jamais de la vie per­son­ne ne dira qu’ils en sont pro­prié­taires. Si ça t’amuse, je t’enverrai un arti­cle sur la défense du ter­ri­toire par les tamarins-lions dorés, dans lequel on peut voir qu’il s’agit claire­ment d’une défense des ressources. Pour moi, ce prob­lème de con­fu­sion entre pro­priété et ter­ri­to­ri­al­ité vient de ce que per­son­ne ne s’est jamais trop posé de ques­tions et que per­son­ne n’y a vrai­ment réfléchi : on a automa­tique­ment par­lé de pro­priété du ter­ri­toire à pro­pos d’occupation du ter­ri­toire, alors que ce n’est pas du tout la même chose.

Pour ter­min­er sur ce sujet, tu dis bien toi-même qu’il peut y avoir des con­flits vio­lents chez les mH&G pour le con­trôle des lieux dont l’accès n’est pas autorisé (ou soumis à autori­sa­tion), type points d’eau ou autres, ce qui est par­faite­ment vrai. Et je trou­ve assez amu­sant que, juste­ment, tu n’en fass­es pas des con­flits sur le ter­ri­toire, mais pour faute rit­uelle. Du coup, pour toi les Aus­traliens ils sont pro­prié­taires de leurs lieux totémiques, ou pas ?

Sur l’économie, il y a deux aspects :

1) La dis­tinc­tion entre ressource naturelle et richesse. L’affaire est loin d’être sim­ple, parce que si l’on sait à peu près ce qu’est une ressource naturelle, la ques­tion de la richesse pose de nom­breux prob­lèmes. C’est pour cela que je pré­ci­sais « richesse au sens économique du terme », ce qui est, je l’admets, plus une façon de con­tourn­er la dif­fi­culté que de la résoudre, mais ce qui cor­re­spondrait en gros à des biens de valeur. En réal­ité, je me base surtout sur les écrits d’Alain Tes­tart, qui définit la richesse de telle manière qu’elle sépare à peu près cor­recte­ment (avec les réserves dues au « à peu près ») les sociétés sim­ples et les sociétés com­plex­es des Anglo-Sax­ons (les sociétés sim­ples étant celles sans richesse et les com­plex­es celles avec richesse). Mais ce serait trop long à dévelop­per ici, et de toute façon c’est tou­jours un dossier ouvert. Quoi qu’il en soit, pour la dis­tinc­tion je ne fais que suiv­re les écon­o­mistes, ou au moins cer­tains d’entre eux, comme je l’ai expliqué dans l’article. C’est-à-dire que pour eux l’écosystème n’est pas une richesse en soi, mais n‘en devient une que dans cer­tains con­textes soci­aux. Pour essay­er de don­ner une image, un banc de pois­sons n’est pas une richesse, mais une ressource naturelle ; il ne devient une richesse qu’une fois pêché pour être ven­du. En pas­sant, ce banc de pois­sons n’est la pro­priété de per­son­ne avant d’avoir été pêché, puisqu’en droit inter­na­tion­al la mer échappe à toute appro­pri­a­tion, étant « chose com­mune » et à l’usage de tous. Ce qui rejoint ce que j’ai écrit plus haut et va bien dans le même sens.

2) Est-ce que les con­flits autour des ressources naturelles (ou du ter­ri­toire sur lequel elles se trou­vent) relèvent ou non de l’économie ?
On peut cer­taine­ment en débat­tre, d’autant que les ter­mes « économie » et « économique » peu­vent être com­pris dif­férem­ment et ne sont pas sim­ples à manier. Il faudrait sans doute les écarter et être plus pré­cis. Néan­moins, si l’on est logique, à par­tir de l’instant où l’écosystème n’est pas une richesse, un con­flit qui vise à s’en empar­er ou à le défendre n’est pas de nature économique. Par con­tre, le pil­lage du stock de pois­sons pêché ou de la réserve de glands ramassés le serait, à con­di­tion, bien sûr, que ce soit le but du con­flit. Là, tu vas me dire que l’on par­le par­fois de « stock naturel », et même que l’on définit régulière­ment les ressources naturelles comme un stock. En réal­ité, ce sens ne s’entend que dans le cadre de la notion plus large et mod­erne de « cap­i­tal naturel ». Mais dans l’absolu, va-t-on par­ler de pil­lage d’un stock d’eau à pro­pos d’un con­flit pour un point d’eau ? Si on veut vrai­ment lever ce que l’on pense être une ambiguïté, alors on peut plutôt par­ler de stock­age : on ne par­le jamais de stock­age naturel, si ce n’est actuelle­ment à pro­pos du CO2. Le stock­age néces­site un tra­vail humain. Ain­si, on peut vouloir piller des réserves d’eau accu­mulées dans des out­res, mais on ne va pas piller un point d’eau. Pour moi, c’est une grande dif­férence et ça définit la ligne de partage entre ce qui est économique ou pas.

Finale­ment, si l’on résume il n’y a pas de pro­priété du ter­ri­toire ; les ressources naturelles ne sont pas des richess­es économique­ment par­lant ; ce ne sont pas des stocks qui résul­tent d’un stock­age humain. A con­trario, il y a une pro­priété de ce que l’on chas­se ou cueille ; ce que l’on chas­se ou cueille peut être con­sid­éré comme une richesse ; cela peut être stocké. Mais pas de stock­age, pas de pil­lage, pas de con­flit de nature économique. Quand on prend du recul, tout cela me paraît avoir une grande cohérence d’ensemble, ce pour quoi je main­tiens que chez les chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires, non stockeurs, sim­ples, on ne peut pas par­ler de con­flit économique. Cela dit, je ne con­sid­ère pas ce dossier comme clos, ne serait-ce que parce qu’il faudrait définir mieux cer­tains con­cepts avant de pou­voir le faire ; je jus­ti­fie ma posi­tion, mais la dis­cus­sion reste ouverte.

6. raisons et causes de la guerre

Il y aurait des exem­ples ethno­graphiques de guer­res chez les chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires. Mais de quels groupes de chas­seurs sauvages s’ag­it-il ici ? Boulestin affirme en out­re que les guer­res chez les J&S ne sont menées ni par des raisons poli­tiques ni par des raisons économiques (2020 : 270, 2021 : 10), mais qu’elles sont menées : pre­mière­ment pour exercer une vengeance, deux­ième­ment pour s’ap­pro­prier des « sub­stances néces­saires à l’i­den­tité des agents soci­aux ou à la con­tin­u­a­tion du monde » (2020 : 267, 2021 : 10), et troisième­ment pour défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire (2020 : 269). Pour­tant, cette troisième rai­son est sur­prenante, car il s’ag­it d’une rai­son économique, que Boulestin a pour­tant exclue a pri­ori comme motif pos­si­ble de guerre.

Je viens de répon­dre.

Les raisons des guer­res (Otter­bein 1989 : 146, 148f.) me sem­blent par ailleurs tou­jours un peu arbi­traires : pourquoi ne pas men­tion­ner le vol de femmes et le butin, que Christophe a iden­ti­fiés comme des raisons de guerre chez les Aborigènes Aus­traliens ? De plus, les motifs de guerre peu­vent évoluer au cours d’une guerre et les per­son­nes impliquées dans une guerre don­nent des motifs dif­férents pour une guerre (voir cri­tique par Koch 1974). C’est pourquoi je m’in­téresse ici moins aux raisons de la guerre qu’aux caus­es struc­turelles de la guerre dans les sociétés sim­ples.

Du butin en Aus­tralie ? Je te ren­voie sim­ple­ment à la par­tie du bouquin de Christophe qui s’appelle « Des guer­res sans butin » (p. 106 de la VF, p. 81 de la VA) : ça n’existe pas ! Quant aux vols de femmes, je ne vois pas non plus. On se bat en Aus­tralie pour des droits sur les femmes, pas pour vol­er des femmes. Les seuls « vols » de femmes sont les rapts, ils ne ren­trent pas dans le cadre des con­flits, par con­tre ils sont sus­cep­ti­bles d’en être à l’origine, ce qui tombe dans la case se faire justice/​se venger. Sinon, on peut tou­jours ramen­er une femme d’un raid déclenché pour autre chose si elle est de la bonne moitié et la bonne sec­tion. D’ailleurs, tu auras sans doute remar­qué que même Christophe n’a pas inté­gré les droits sur les femmes dans les motifs de con­flits dans son tableau sur son blog : on peut tout ren­tr­er dans la vengeance (ou au moins le judi­ci­aire de façon plus large).

Deux con­di­tions struc­turelles sont essen­tielle­ment à l’o­rig­ine de la guerre dans les sociétés trib­ales (mésolithiques et néolithiques) (cf. Hel­bling 2006, 2019) :

Pre­mière­ment, l’ab­sence d’une instance de pou­voir cen­trale supérieure (par exem­ple un État) qui pour­rait empêch­er et sup­primer la vio­lence col­lec­tive autonome des groupes locaux et sanc­tion­ner les accords bilatéraux des groupes locaux pour régler leurs con­flits de manière paci­fique. C’é­tait d’ailleurs l’ar­gu­ment prin­ci­pal de Hobbes, qui n’est toute­fois pas suff­isant, car il s’ap­plique égale­ment aux chas­seurs-cueilleurs. S’y ajoute donc :

Deux­ième­ment, la dépen­dance vis-à-vis de ressources con­cen­trées dans l’e­space (en rai­son de con­di­tions naturelles ou d’in­vestisse­ments en tra­vail). Cette dépen­dance fait que les groupes locaux ne peu­vent pas se sous­traire aux con­flits avec les groupes voisins en démé­nageant, car ils perdraient alors l’ac­cès à ces ressources con­cen­trées dans l’e­space (coût d’op­por­tu­nité pro­hibitif de la mobil­ité).

L’ab­sence d’une instance de pou­voir cen­trale supérieure (un État) et la dépen­dance des groupes locaux vis-à-vis des ressources con­cen­trées dans l’e­space met­tent en mou­ve­ment l’in­ter­ac­tion guer­rière entre les groupes locaux. C’est la méfi­ance mutuelle et la crainte d’être attaqué qui poussent chaque groupe local à s’armer et d’at­ta­quer en pre­mier pour anticiper une attaque des autres, à atta­quer au moment oppor­tun, avant d’être attaqué au moment défa­vor­able.

Déjà, qual­i­fi­er les sociétés mésolithiques de trib­ales (un terme qui en pas­sant est lui aus­si quelque peu vague), je ne vois pas pourquoi : je ren­voie à tout ce que j’ai dit plus haut à pro­pos de l’emploi de « mésolithique ».

Comme tu le notes bien, la pre­mière con­di­tion ne dis­tingue pas les sociétés sim­ples des sociétés com­plex­es, unique­ment l’État des autres sociétés (elle ren­voie à Weber et à sa déf­i­ni­tion de l’État). Tu la juges donc insuff­isante pour expli­quer l’apparition de la guerre, mais moi je ne vois tout sim­ple­ment pas en quoi elle est néces­saire à quoi que ce soit.

Ta deux­ième con­di­tion n’est pas autre chose que l’explication envi­ron­nemen­tal­iste de l’apparition de la guerre que l’on ren­con­tre régulière­ment. En effet, elle revient à affirmer que les Hommes ont inven­té la guerre parce qu’ils ne pou­vaient plus bouger de leur ter­ri­toire, en rai­son des ressources qui s’y trou­vaient et dont ils étaient devenus dépen­dants. Il a donc fal­lu qu’ils se met­tent à le défendre. D’abord, je ne dis pas ça pour toi, mais j’ai tou­jours pen­sé qu’il y avait une cer­taine naïveté à croire que l’environnementalisme pou­vait expli­quer les com­porte­ments des sociétés et les rap­ports soci­aux. Mais surtout, avec cette con­di­tion il y a deux grands trous dans la raque­tte.

  1. Si l’on suit le raison­nement, avant cela (avant le Mésolithique dans ton mod­èle) les ressources n’étaient pas con­cen­trées dans l’espace, mais large­ment répar­ties, et il suff­i­sait de bouger quand quelqu’un d’autre arrivait, pour aller s’installer ailleurs. C’est juste la con­tra­posée de ta propo­si­tion : « les ressources sont con­cen­trées, donc on ne peut pas démé­nag­er » devient « on peut démé­nag­er, car les ressources ne sont pas con­cen­trées ». Alors, soit c’est vrai et il faut quand même expli­quer par quel curieux mécan­isme envi­ron­nemen­tal des ressources jusqu’alors dif­fus­es se seraient con­cen­trées en cer­tains endroits seule­ment. Soit c’est faux, de tout temps il y a eu des endroits avec des con­di­tions naturelles favor­ables et d’autres qui en étaient dépourvus (ce qui est de loin le plus prob­a­ble), et du coup on n’explique plus rien du tout.
  2. Tu par­les beau­coup d’empirisme, mais cette con­di­tion ne tient compte, au mieux, que d’une par­tie des don­nées. Elle n’expliquerait au mieux qu’un motif de guerre : la captation/​défense d’un ter­ri­toire. Or, per­son­ne ne peut nier qu’il y a d’autres motifs de guerre. Ne prenons que la vengeance, cause on ne peut plus clas­sique : com­ment la dépen­dance vis-à-vis des ressources pour­rait-elle expli­quer les con­flits pour vengeance ? Et, surtout, même si ta propo­si­tion était bonne, en quoi empêcherait-elle que les con­flits pour vengeance aient préex­isté aux con­flits sur les ressources ?

Je ne vois donc pas com­ment tes con­di­tions struc­turelles peu­vent pré­tende expli­quer l’origine de la guerre. En réal­ité, et ce n’est pas une cri­tique, juste une con­stata­tion, pour moi ta deux­ième con­di­tion est une illus­tra­tion type du raison­nement à l’envers que l’on retrou­ve fréquem­ment à pro­pos de la guerre. C’est-à-dire que l’on part du principe que les guer­res n’apparaissent qu’à un cer­tain moment de l’histoire de l’humanité, et on essaye ensuite d’expliquer pourquoi elles appa­rais­sent, avant d’essayer de com­pren­dre pourquoi on fait la guerre. Mais à par­tir du moment où l’on estime ne pas pou­voir class­er les motifs de guerre, on ne peut plus faire ce tra­vail de com­préhen­sion…

9 commentaires

  1. Hor­reur glauque, il y a une faute mon­strueuse ! Troisième § avant la fin, dernière phrase du 1., “étaient” et non pas “été”… Si tu peux cor­riger, pour les courageux qui arriveraient jusque là…

  2. Je n’ai peut-être pas tout com­pris, mais je trou­ve bizarre de dire qu’un con­flit visant à s’emparer d’une ressource naturelle ne serait pas de nature économique sous pré­texte qu’une ressource n’est pas une richesse.

    Si je trans­pose dans le monde présent, un con­flit visant à s’emparer d’un gise­ment de pét­role ne serait économique que si le gise­ment est déjà exploité (avec des machines et des stocks dont on pour­rait s’emparer), sinon ce serait… autre chose (quoi ?).

    1. C’est une bonne remar­que, et elle mon­tre que le sujet n’est ni sim­ple ni défini­tive­ment clos. Les com­para­isons avec le monde présent sont dif­fi­ciles, parce que nous baignons dans un sys­tème et que nous avons du mal à penser autrement que par rap­port à ce sys­tème. Et je crois d’ailleurs que c’est de là que vient une grande par­tie des dif­fi­cultés. En pas­sant, la remar­que peut s’étendre à l’anthropologie sociale dans son ensem­ble : quel que soit le domaine con­sid­éré, nous avons du mal à penser les sociétés qui sont très dif­férentes de la nôtre ; ça s’appelle l’ethnocentrisme. Cela n’enlève rien à l’intérêt de la ques­tion à pro­pos du gise­ment de pét­role, à laque­lle il faut mal­gré tout trou­ver une réponse.

      Le con­cept de « ressource naturelle » n’est sim­ple ni économique­ment ni juridique­ment. Si vous voulez avoir une idée sur la ques­tion, je vous ren­voie à cet arti­cle à pro­pos de l’eau des cours d’eau inter­na­tionaux, qui donne un aperçu de l’étendue du prob­lème : https://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_2012_num_58_1_4687. Ce que j’ai essayé de dire, dans mes com­men­taires et dans le papi­er de 2020 (mais je ne sais pas si j’y suis bien arrivé et si j’ai été très clair), c’est que, déjà, une ressource naturelle n’est pas une richesse. C’est l’avis à la fois d’un cer­tain nom­bre d’économistes et de juristes. Pour repren­dre un pas­sage de l’article sus­men­tion­né (p. 410) « Pour qu’une res dans son état naturel devi­enne un bien, une cer­taine inter­ven­tion humaine est req­uise ». Et plus loin (même p.) en par­lant de l’eau : « L’eau ne devient donc un bien que lorsqu’elle est extraite de son état naturel et entre dans le com­merce en tant que bien marc­hand ». Dit autrement, la valeur économique d’une ressource naturelle découle de son util­i­sa­tion et non de la ressource elle-même. En droit inter­na­tion­al mod­erne, ça vaut aus­si pour le pét­role. Donc, pre­mier point, lorsque l’on s’empare d’un ter­ri­toire dont le sous-sol pos­sède un gise­ment de pét­role non exploité, tech­nique­ment on s’empare d’un ter­ri­toire qui pos­sède la ressource naturelle pét­role et non le bien pét­role.

      (…/​…)

    2. (…/​…)

      Une fois cela posé, une bonne par­tie de la con­fu­sion vient, à mon avis, d’un rac­cour­ci qui est sou­vent fait en économie entre ressource naturelle est ressource économique. Si l’on s’en tient à ce qui vient d’être dit, le pét­role en sous-sol est une ressource naturelle, mais il est aus­si une ressource économique poten­tielle (je souligne « poten­tielle »), puisqu’il est sus­cep­ti­ble de devenir un bien. Mais il ne devien­dra une ressource économique effec­tive que lorsqu’il sera exploité. Du coup, le con­flit visant à s’emparer du gise­ment, économique ou pas ? Ma réponse (dis­cutable et qui, je n’en doute pas, sera dis­cutée) est la suiv­ante : s’il s’agit de s’emparer du gise­ment pour l’exploiter, le but est économique et le con­flit peut être qual­i­fié d’économique ; mais s’il s’agit de s’emparer du ter­ri­toire qui con­tient le gise­ment pour une autre rai­son, sans inten­tion d’exploiter ce dernier, eh bien le con­flit n’est pas économique ; sa qual­i­fi­ca­tion (poli­tique ou autre) dépend de cette autre rai­son.

      Main­tenant, le point fon­da­men­tal dans tout ça, c’est que la valeur économique d’une ressource découle de son util­i­sa­tion, non de la ressource elle-même. Ou, for­mulé comme dans l’article de 2020 où je citais Boude et Chaboud (1995) : l’écosystème en lui-même n’est pas une richesse, il ne con­stitue que sa con­di­tion d’existence, et un élé­ment de l’écosystème n’en devient une que dans des con­textes soci­aux bien déter­minés. Or, si l’on en revient aux chas­seurs-cueilleurs du monde I de Tes­tart (les « sim­ples » des Anglo-Sax­ons), le con­texte social fait que les ressources naturelles ne peu­vent pas devenir une richesse et qu’un con­flit ne peut pas être économique par nature. Cela se conçoit peut-être mieux en dis­ant que ces chas­seurs-cueilleurs peu­vent être dépen­dants de leur ter­ri­toire pour leur sécu­rité ali­men­taire, mais pas économique­ment, car leur ter­ri­toire n’est pas source de biens économiques. Cela ren­voie à la dif­férence entre ce qui est utile et ce qui est de valeur.

      Pour ter­min­er, une autre lec­ture pour ceux qui voudraient appro­fondir ces ques­tions com­plex­es ; un doc­u­ment des Nations Unies sur les con­flits liés à la terre et aux ressources naturelles : https://www.un.org/fr/land-natural-resources-conflict/pdf/publications/land-conflict.pdf. Ça ne par­le évidem­ment que des con­textes con­tem­po­rains, mais on y con­state tout de même qu’il y a de nom­breuses raisons aux con­flits ter­ri­to­ri­aux, et pas seule­ment économiques, et c’est très intéres­sant.

  3. Avatar de Inconnu
    jacques Simon

    Si je com­prends bien, les “droits sur les femmes” con­stituent un impor­tant (sinon le prin­ci­pal) motif de con­flit entre groupes. La rival­ité entre hommes pour­rait en être un autre (peut-être lié, adultère, jalousie,etc). Je me demande si la ten­sion induite d’une part par les règles mat­ri­mo­ni­ales en vigueur (pas for­cé­ment les mêmes dans les deux groupes d’échange) et d’autre part par les désirs (sexuels,amoureux…) réprimés ou occultés par ces règles ne pour­raient pas être un fac­teur sous-jacent de la vio­lence (comme ils peu­vent l’être dans divers­es sociétés actuelles)? On retrou­ve par là cette vieille oppo­si­tion nature/​culture (qu’à mon avis résoudre par ” la cul­ture par­ticipe de la nature de l’ homme” ne dit pas grand chose du proces­sus) qui enflam­mait les débats il y a quelques décen­nies.
    Je ne pré­tends pas point­er qqchose de nou­veau, mais vu les remous actuels sur les places respec­tives du féminin , du mas­culin et de tout ce qui peut exis­ter entre ou à coté de ces deux pôles, on peut se pos­er la question.Et bien sûr, voilà la répar­ti­tion sex­uelle des rôles(ou du tra­vail) qui revient…
    J’ai suivi avec un très grand intérêt tous les échanges avec Jürg Hel­bling .Je me demande juste si les répons­es de B.B. ne sont pas un tout petit peu agressives…Même si je les trou­ve per­ti­nentes.

    1. Je réponds juste sur le dernier point. Je com­prends que la forme de mes répons­es puisse laiss­er penser à une légère agres­siv­ité de ma part envers Jürg. Mais, et j’insiste, ce n’est évidem­ment pas du tout le cas, et je ne voudrais pas que quiconque se méprenne sur ce point. En réal­ité, cet échange n’était pas des­tiné à être pub­lié sur ce blog : il était entre Jürg et moi, Christophe étant en copie. Ce n’est qu’a pos­te­ri­ori que Christophe nous a demandé si nous étions d’accord pour le ren­dre pub­lic, de sorte que tout le monde puisse en prof­iter. Nous avons don­né notre aval, mais il est resté en l’état. Or, entre nous nous n’avons pas pour habi­tude de débat­tre à fleuret moucheté : le con­sen­sus mou ce n’est pas notre truc ! Et ça vaut dans les deux sens. Mais ce ne sont en aucun cas des attaques ad hominem, et, bien au con­traire, nous nous respec­tons.

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