Embrouillaminis chez les Dugum Dani

Les Dugum Dani sont un peu­ple instal­lé dans la val­lée de Baliem, à l’ouest des hautes-ter­res de Nou­velle-Guinée. Il est rel­a­tive­ment célèbre en rai­son d’une ethno­gra­phie assez riche, en par­ti­c­uli­er sur la ques­tion de la guerre. Pour une bonne part, celle-ci provient de l’ex­pédi­tion Har­vard-Peabody, en 1961. Par­mi les mem­bres fig­u­raient Robert Gard­ner, qui en tir­era le doc­u­men­taire Dead Birds, Michael Rock­e­feller, en tant que pho­tographe et tech­ni­cien, Peter Math­i­assen, qui en retrac­era cer­tains épisodes dans son réc­it Deux saisons à l’âge de pierre, et l’an­thro­po­logue Karl Hei­der, auteur d’une mono­gra­phie (The Dugum Dani : A Papuan Cul­ture in the High­lands of West New Guinea) qui traite plus par­ti­c­ulière­ment des rap­ports ten­dus entre deux sous-groupes, les Wil­i­hi­man-Walalua et les Wida­ia. Cette même société Dani est égale­ment celle où, bien des années plus tard, les archéo­logues Pierre et Anne-Marie Pétre­quin mèneront une enquête minu­tieuse à pro­pos du traite­ment tech­nique et du rôle social des haches de pierre.

En ter­mes économiques, les Dani sont à l’im­age de leurs voisins de la région : ils vivent d’a­gri­cul­ture (patate douce, banane…) pra­tiquée au bâton à fouir, d’un peu d’él­e­vage de porcs et de chas­se. Ces porcs jouent un rôle spé­ci­fique de richesse — de même que les coquil­lages « cau­ris », importés des zones mar­itimes. Sur le plan social, les Dani sont struc­turés en clans patril­inéaires. Ces clans sont eux-mêmes regoupés en alliances – il en exis­tait une douzaine dans la val­lée. Si l’al­liance est cen­sée con­stituer la plus vaste unité s’agis­sant des con­flits armés, elle sem­ble n’avoir qu’une portée assez théorique. En pra­tique, si je com­prends bien ce qu’écrit Hei­der (cer­tains pas­sages ne sont pas tou­jours très clairs, et pas unique­ment sur ce point), la plus vaste unité com­bat­tante est une frac­tion locale d’al­liance, qu’il appelle con­fédéra­tion. Les per­son­nages impor­tants sont les lead­ers de ces dif­férents groupes. Ils ne déti­en­nent aucun pou­voir poli­tique formel : ce sont des chefs de fait, en rai­son à la fois de leur assise économique et de leur répu­ta­tion d’ha­bileté au com­bat (même si, pré­cise Hei­der, on leur attribue sou­vent bien davan­tage de morts qu’ils n’en ont réelle­ment causé).

En ce qui con­cerne les con­flits armés, Hei­der établit plu­siseurs dis­tinc­tions, dont il n’est pas aisé de savoir quels rap­ports elles entre­ti­en­nent entre elles.

1. Phases « rituelles », « séculaires » et raids

1.1 Phases « rituelles » et « séculaires »

Hei­der procède à une pre­mière oppo­si­tion entre batailles – plus pré­cisé­ment, « phas­es » de la guerre – dites « rit­uelles » et « sécu­laires ». Com­mençons par soulign­er les défauts de ce choix ter­mi­nologique. Pour com­mencer, il donne le sen­ti­ment que la ligne de démar­ca­tion passerait entre des événe­ments à car­ac­tère religieux et d’autres pro­fanes. En fait, s’il y a certes bien un peu de cela – j’y viendrai dans un instant – ce n’est sans doute pas l’aspect essen­tiel, et pas le meilleur angle pour com­pren­dre ce dont il est ques­tion. Ensuite, le terme de phase sug­gère qu’il s’a­gi­rait de deux moments néces­saires d’un même phénomène. Or, les don­nées fournies par Hei­der lui-même ne sont guère probantes à ce sujet. Le fait que cer­taines phas­es dites rit­uelles dégénèrent en phas­es dites sécu­laires ne prou­ve pas, en lui-même, que toute série de phas­es rit­uelles doive néces­saire­ment don­ner lieu à une phase sécu­laire… et inverse­ment. Hei­der l’écrit d’ailleurs lui-même : « il est clair que les deux phas­es ne con­stituent pas des con­di­tions néces­saires l’une de l’autre. »

Quoi qu’il en soit, les affron­te­ments que Hei­der appelle sécu­laires cor­re­spon­dent à pre­mière vue (là aus­si, j’y reviendrai) à ceux que j’ai appelés des batailles régulées pour l’Aus­tralie aborigène. Ce sont eux qui sont filmés de manière spec­tac­u­laire dans Dead Birds. On y voit des batailles engageant plusieurs dizaines de com­bat­tants de part et d’autre, où l’on emploie exclu­sive­ment des armes de jet, mais à rel­a­tive­ment courte portée : quelques lances (pro­jetées à la main) et surtout des flèch­es. Celles-ci, dépourvues d’empennage, sont pro­jetées par des arcs rel­a­tive­ment rudi­men­taires, qui ne sem­blent pas pos­séder une grande puis­sance, ni une grande pré­ci­sion. Si elles ne sont pas empoi­son­nées, les flèch­es sont cepen­dant bar­belées et entail­lées de sorte à se bris­er aisé­ment dans la blessure, afin de ren­dre l’ex­trac­tion encore plus dif­fi­cile. La bataille, qui survient tou­jours de jour et par temps rel­a­tive­ment clé­ment, dure des heures. La ligne de front ne cesse d’osciller : de temps à autre, un camp délivre une grande quan­tité de pro­jec­tiles et avance vers l’en­ne­mi, qui se replie ; puis, quelques temps plus tard, le mou­ve­ment s’in­verse. Par­fois, un homme est touché, par une blessure plus ou moins grave.

L’im­pres­sion con­fir­mée par Dead Birds, mais aus­si par le livre de Math­i­asen, est que l’é­tat de guerre est per­ma­nent. Aucun groupe ne peut relâch­er son atten­tion un seul instant, et la meilleure preuve en sont ces spec­tac­u­laires tours de guet, de 7 à 10 mètres de haut, situées près des fron­tières, au som­met desquelles des hommes passent la journée à sur­veiller le moin­dre mou­ve­ment sus­pect tan­dis que les femmes tra­vail­lent aux champs.

La phase sécu­laire, pour sa part, ain­si qu’Hei­der l’écrit lui-même, elle avait bien fail­li échap­per à son atten­tion ; il ne dut qu’à un sec­ond voy­age de l’avoir observée. Ne serait-il pas retourné sur les lieux quelques temps plus tard, il aurait con­clu à la qua­si inocuité de la guerre dani, en la croy­ant lim­itée aux formes dites rit­uelles. Or, « la phase non rit­uelle de la guerre en est l’ex­act opposé : brève, traître, san­guinaire et avec des effets économiques majeurs » (p. 125). En l’oc­cur­rence, le 4 juin 1966, une attaque sur­prise menée au petit matin fait, en une heure, 125 vic­times ; les assail­lants détru­isent par le feu des douzaines de mai­son et pil­lent les trou­peaux de porcs. Dans les jours suiv­ants, les vain­cus ten­tent des repré­sailles, mais ne parvi­en­nent à tuer qu’une ving­taine de per­son­nes. Ce type d’événe­ment, bien que rare, n’é­tait pas excep­tion­nel, et Hei­der men­tionne quelques autres épisodes du même ordre qu’on lui avait rap­portés.

Selon Hei­der, out­re les dimen­sions stricte­ment mil­i­taires (avec leurs con­séquences en ter­mes de bilan humain), les phas­es rit­uelles et sécu­laires se dis­tin­guaient sous deux aspects.

a) Éléments surnaturels (religieux)

Pour com­mencer, la phase rit­uelle était empreinte de croy­ances autour de la néces­sité de con­jur­er cer­taines forces sur­na­turelles :

Les Dani eux-mêmes expliquent la phase rit­uelle de la guerre en ter­mes de fan­tômes : « Nous devons tuer un enne­mi, sinon les fan­tômes seront en colère ». Le céré­mo­ni­al­isme Dani vise prin­ci­pale­ment à apais­er les fan­tômes omniprésents de leurs pro­pres morts, qui con­stituent une men­ace con­stante pour leur san­té, leur bien-être économique et leur vie elle-même. La phase rit­uelle de la guerre peut être con­sid­érée comme une exten­sion du céré­mo­ni­al­isme. Pour para­phras­er Clause­witz, « la guerre rit­uelle Dani est sim­ple­ment la con­tin­u­a­tion de la reli­gion par d’autres moyens ». C’est par­ti­c­ulière­ment évi­dent dans les deux jours de danse qui suiv­ent la mise à mort d’un enne­mi. La danse ne célèbre pas une vic­toire mais attire l’at­ten­tion des fan­tômes sur la mort d’un enne­mi (…). Pour les Dani, la fonc­tion de la phase rit­uelle de la guerre est, pour leur sécu­rité, de main­tenir les men­aces des fan­tômes à un niveau tolérable. Lorsque l’en­ne­mi tue l’un des leurs, la men­ace des fan­tômes aug­mente ; plus la men­ace ressen­tie est grande, plus les gens s’ef­for­cent de tuer un enne­mi, acte qui à lui seul réduira la men­ace. (p. 130)

On perçoit sans trop de dif­fi­cultés dans ce sys­tème de représen­ta­tions une forme fan­tas­mée de l’im­pératif de vengeance – forme qui, à son tour, joue dans une cer­taine mesure un rôle act­if dans les rap­ports soci­aux. Inverse­ment, souligne Hei­der, les phas­es dites sécu­laires étaient dépourvues de toute con­sid­éra­tion de cet ordre : on mas­sacrait et on pil­lait pour écras­er l’en­ne­mi, et les forces sur­na­turelles n’avaient rien à voir avec cela :

Lorsqu’ils expliquent la phase sécu­laire de la guerre (…) les Dani ignorent les fan­tômes et évo­quent seule­ment leurs griefs envers l’en­ne­mi. Les infor­ma­teurs étaient par­faite­ment explicites quant au fait que l’at­taque de 1966 n’avait rien à voir avec les fan­tômes ou même avec les meurtres, mais qu’elle venait en repré­sailles pour une longue his­toire de torts moins graves.

b) Périmètre social

L’autre dimen­sion qui dis­tingue les deux phas­es touche aux unités sociales impliquées. Les phas­es dites rit­uelles se déroulent dans le cadre de l’hos­til­ité entre deux alliances, mais ne met­tent physique­ment aux pris­es que des con­fédéra­tions :

La guerre est con­duite au niveau de l’al­liance, une alliance se bat­tant pen­dant plusieurs années con­tre une autre. Mais les batailles ponctuelles d’une journée sont menées prin­ci­pale­ment par les con­fédéra­tions. Une bataille est ini­tiée par les hommes impor­tants d’une con­fédéra­tion, qui met­tent leurs homo­logues de la con­fédéra­tion enne­mie voi­sine au défi de s’af­fron­ter sur l’un des champs de bataille du no man’s land qui sépare les deux ter­ri­toires. La plu­part des hommes et des ado­les­cents les plus âgés de chaque con­fédéra­tion se join­dront alors au com­bat, ne serait-ce qu’en restant dans les lignes arrières, en tant que spec­ta­teurs. Ils seront fréquem­ment rejoints par des indi­vidus ou des groupes d’autres con­fédéra­tions de leurs alliances respec­tives, mais la bataille reste la respon­s­abil­ité de la con­fédéra­tion ini­ti­atrice. (p. 80)

Inverse­ment, la dévas­ta­trice phase dite sécu­laire cor­re­spond à une recon­fig­u­ra­tion des alliances :

Mais chaque alliance con­stitue un regroupe­ment fon­da­men­tale­ment insta­ble de con­fédéra­tions. Après plusieurs années, peut-être dix ou vingt, l’al­liance éclate en une bataille majeure, de nou­velles alliances se for­ment, et la guerre rit­uelle reprend le long des nou­veaux con­tours. (p. 105)

Hei­der ne donne en réal­ité guère de détails sur cet aspect. De ses decrip­tions de cas pré­cis, on déduit que les batailles sécu­laires cor­re­spon­dent à des trahisons, des retourne­ments de sol­i­dar­ité au sein des alliances. Mais les raisons pour lesquelles ces retourne­ments inter­vi­en­nent restent assez floues.

1.2 Le raid

À ces deux types de com­bats s’en ajoute un troisième : le raid, dont les opéra­tions se déroulent sem­ble-t-il par­al­lèle­ment aux phas­es rit­uelles. Il implique des effec­tifs plus restreints : de douze à cinquante com­bat­tants recrutés par­mi les proches de leur ini­ti­a­teur. Selon Hei­der, tan­dis que les batailles rit­uelles sont « essen­tielle­ment sportives, les raids con­stituent le moyen effec­tif de tuer l’en­ne­mi » (p. 111). On vise des per­son­nes isolées, qui vont boire ou quelqu’un seul dans un jardin non pro­tégé. Bien que le texte de Hei­der reste peu loquace sur ce point, le com­men­taire de Dead Birds sug­gère explicite­ment que raids et batailles rit­uelles par­ticipent en fait tous deux de la volon­té de venger ses morts, en équili­brant les pertes. Le film mon­tre com­ment, suite à l’as­sas­si­nat d’un enne­mi, le groupe adverse tente à plusieurs repris­es de répli­quer lors de batailles rit­uelles, sans suc­cès, et finit par tuer un jeune garçon en lui ten­dant un guet-apens alors qu’il allait s’abreuver à la riv­ière. Si l’on adopte les déf­i­ni­tions pro­posées par Bruno Boulestin, phase rit­uelle et raid sont donc deux moyens tac­tiques qui s’in­scrivent dans une même con­fig­u­ra­tion, celle du feud.

2. Une classification émique

Ce terme tech­nique désigne une clas­si­fi­ca­tion qui exprime le point de vue interne (sub­jec­tif) d’une société (par oppo­si­tion au point de vue externe ou objec­tif, dit étique). Hei­der donne quelques indi­ca­tions en ce sens, qui soulèvent mal­heureuse­ment bien des ques­tions qui restent sans réponse. Son texte évoque trois ter­mes dani :

  1. umaï’im, « ce que j’ap­pelle feud » (p. 100)
  2. wim, « ce que j’ap­pelle guerre » (ibid.)
  3. mugoko, « les infor­ma­teurs dani insis­tent sur le fait que mugoko est dif­férent de wim (la guerre). Cepen­dant, les ressem­blances com­porte­men­tales sem­blent plus per­ti­nentes que les dis­tinc­tions lex­i­cales, aus­si ai-je choisi de pass­er out­re les caté­gories indigènes et d’in­clure le mugoko dans la dis­cus­sion sur la guerre.

La dif­férence la plus vis­i­ble entre umaï’im et wim sem­ble se situer au niveau des unités sociales impliquées. Pour bien la situer, il importe de soulign­er que les con­flits col­lec­tifs chez les Dani sont tou­jours, ou presque, des con­flits indi­vidu­els qui s’élar­gis­sent par des mécan­ismes de sol­i­dar­ité – ce ne sont pas les groupes qui entrent directe­ment aux pris­es en tant que tels. Ce trait rap­pelle avec insis­tance la sit­u­a­tion aus­trali­enne. Le niveau le plus éle­men­taire de l’ex­er­ci­ce de la vio­lence inter­vient entre deux indi­vidus du même clan. Même si le pas­sage manque de détails, Hei­der évoque l’ex­is­tence de procé­dures telles que des châ­ti­ments cor­porels duels régulés et des châ­ti­ments cor­porels, dans des lignes qui là aus­si évo­quent de très près le cas :

L’af­fron­te­ment physique entre deux per­son­nes peut pren­dre la forme d’une puni­tion, qui est uni­latérale, ou d’un échange mutuel de coups. Les deux formes sont rares. [elles exis­tent donc, CD]. Mais les agres­sions impli­quant deux per­son­nes se pro­duisent surtout entre coépous­es. La puni­tion physique est ambiguë et peut être con­sid­érée à la fois comme une réso­lu­tion et un con­flit. Il s’ag­it d’une ten­ta­tive de réso­lu­tion du con­flit, de nor­mal­i­sa­tion d’une sit­u­a­tion généra­trice de con­flit. Mais, à moins que la puni­tion ne soit accep­tée, elle représente elle-même un autre épisode con­flictuel qui doit être résolu. Un affron­te­ment entre deux hommes dégénère sou­vent en affron­te­ment entre deux groupes. Il peut se lim­iter à une rixe, c’est-à-dire à un bref com­bat cir­con­scrit aux lim­ites de la con­fédéra­tion. Il peut devenir un feud, si les deux hommes appar­ti­en­nent à des con­fédéra­tions dif­férentes, ou une guerre, si les deux hommes appar­ti­en­nent à des alliances dif­férentes. (p. 104)

La même idée est exprimée ailleurs :

Le con­flit entre hommes de dif­férentes con­fédéra­tions de la même alliance peut impli­quer les deux con­fédéra­tions, mais même s’il éclate en un affron­te­ment ouvert et que des hommes sont tués, il s’ag­it seule­ment de ce que les Dani appel­lent umaï’im, et que j’ap­pelle le feud. Enfin, le con­flit entre hommes d’al­liances dif­férentes peut engager ces alliances dans des hos­til­ités pro­longées que les Dani appel­lent wim, et que j’ap­pelle la guerre. (p. 100)

Selon un sché­ma très clas­sique, il y aurait donc gra­da­tion des hos­til­ités avec la dis­tance sociale des groupes impliqués – ce que j’ai appelé le principe de mod­u­la­tion. Reste à savoir si les dénom­i­na­tions util­isées sont réelle­ment les bonnes — ce qui est appelé ici le feud cor­re­spond-il à la volon­té d’équili­br­er les pertes de part et d’autre, et la guerre à une volon­té de rompre cet équili­bre ? Un élé­ment sup­plé­men­taire don­né par Hei­der per­met d’en douter : ce n’est qu’en cas de guerre, dit-il, que l’on invoque l’aide des fan­tômes de l’al­liance ; ceux-ci « ne sont pas con­cernés par les feuds, qui ne pos­sè­dent aucune des impli­ca­tions sur­na­turelles de la guerre » (p. 105). Or, répé­tons-le, la guerre (dite rit­uelle) que mon­tre Dead Birds est bien une affaire de morts qui doivent en com­penser d’autres. Si donc, ce que Hei­der appelle la guerre (en tout cas, sa phase rit­uelle), est en réal­ité un feud, à quoi cor­re­spond ce qu’il appelle le feud ? Selon toute prob­a­bil­ité, les ter­mes dani sont en réal­ité intraduis­i­bles. Ils expri­ment à coup sûr les unités sociales aux pris­es et, éventuelle­ment, la dureté du con­flit qui lui est cor­rélée – la dis­cus­sion sur le mugoko, qu’on abor­dera dans un instant, plaide dans le même sens. Mais il est prob­a­ble­ment impos­si­ble de trac­er une équiv­a­lence entre ces caté­gories et la dis­tinc­tion feud /​guerre. Cette erreur procède man­i­feste­ment de la con­vic­tion clas­sique (revendiquée d’ailleurs par Hei­der) que ce qui est le fait de l’u­nité sociale la plus large ne peut être qu’une guerre, et que ce qui est le fait d’une unité plus restreinte ne peut être qu’un feud.

Hei­der lui-même doit bien recon­naître que le wim pos­sède bien des airs de feud :

On pour­rait émet­tre l’ob­jec­tion que le wim des Dani est sim­ple­ment une vengeance de groupe, une série d’as­sas­si­nats alternés, cha­cun étant suivi d’un autre. Cepen­dant, le wim représente claire­ment un mod­èle de com­porte­ment insti­tu­tion­nal­isé sur le long terme entre des groupes indépen­dants, dont la dynamique est car­ac­térisée par une alter­nance stricte des meurtres, mais qui n’en dépend pas. (p. 124)

Et, plus loin :

Il est sig­ni­fi­catif que dans la phase rit­uelle des guer­res Dani il n’y a jamais de vain­queur, car les assas­si­nats indi­vidu­els alter­nent de façon à main­tenir les deux camps rel­a­tive­ment en équili­bre”. (p. 128)

Quant au mugoko, pour sa part, il se définit ain­si :

Sur la forme, il s’ag­it d’une attaque mas­sive typ­ique de la phase non rit­uelle de la guerre. Toute­fois, il n’im­plique pas des con­fédéra­tions d’une même alliance, précédem­ment paci­fiques, mais dif­férentes alliances engagées dans la phase rit­uelle de la guerre.

Ce terme – comme les deux précé­dents – met donc moins l’ac­cent sur les objec­tifs du con­flit ou sa forme tac­tique, que sur les pro­tag­o­nistes qui sont aux pris­es.

Deux points supplémentaires de discussion

Une scène de bataille du film Dead Birds

Pour ter­min­er ce bil­let déjà copieux et ajouter quelques points d’in­ter­ro­ga­tion à un texte qui n’en manque pas, deux points sup­plé­men­taires peu­vent être abor­dés.

Le pre­mier con­cerne les motifs de ces con­flits. Sur ce point, Hei­der s’ex­prime de manière tout à fait nette. Écar­tant l’idée qu’ils pour­raient sur­gir de pénuries de nour­ri­t­ure et/​ou de sur­pop­u­la­tion – il n’ex­iste aucun signe en ce sens, ni dans l’ob­ser­va­tion (super­fi­cielle) des corps, ni dans les pro­pos des intéressés –, il écrit :

Par­mi les caus­es de con­flits, les porcs et les femmes arrivent en pre­mier, et les droits sur la terre comptent pour une mai­gre troisième place.

Les porcs ne sont pas par­ti­c­ulière­ment volés, encore moins par trou­peaux entiers. En revanche, ils se per­dent, vagabon­dent, causent des dom­mages, ce qui entraîne de mul­ti­ples occa­sions d’ac­cu­sa­tions. En ce qui con­cerne les femmes, il y a fort peu d’adultères, de vio­ls ou de rapts. En revanche, les épous­es quit­tent libre­ment maris en cas de dif­férends, et l’époux aura ten­dance à s’en pren­dre à ceux chez qui elle est allée habiter. Quant à la terre, on con­state tout au plus quelques très rares con­flits de voisi­nage, et aucune reven­di­ca­tion au niveau des groupes.

Les Dani, dans ce qu’ils en dis­ent eux-mêmes, n’évo­quent jamais la terre comme un motif de guerre. (p. 132)

Ces motifs n’ont rien pour soulever l’é­ton­nement. En revanche, on ne peut qu’être frap­pé par l’ab­sence de toute men­tion de vengeance, qu’il s’agisse de crimes directs ou de sor­cel­lerie, dans les caus­es des con­flits. Le texte d’Hei­der donne en effet le sen­ti­ment que seuls des dif­férends économiques sus­ci­tent des affron­te­ments (quitte à ce que ceux-ci, dans un sec­ond temps, s’au­toal­i­mentent par une série de repré­sailles). Or, on a bien du mal à imag­in­er que de tels crimes, réels ou sup­posés, soient totale­ment absents en tant que caus­es pre­mières.

Le deux­ième point est par­ti­c­ulière­ment épineux, car il remet en cause une bonne par­tie de ce qui précède. Il a été soulevé par Paul Roscoe, dans un arti­cle (« Dead Birds : The “The­ater” of War among the Dugum Dani », Amer­i­can Anthro­pol­o­gist 113–1, pp. 56–70) où il défend l’idée que la phase dite rit­uelle de la guerre procède pour une large part d’une illu­sion d’op­tique : celle qui a bâti un raison­nement en oubliant un fac­teur majeur, la con­for­ma­tion du ter­rain et ses con­séquences sur les opéra­tions mil­i­taires.

Pre­mière­ment, (…) les ter­res proches des Wida­ia était en grande par­tie dépourvues de cou­ver­ture, leur végé­ta­tion se com­posant prin­ci­pale­ment d’herbes, de roseaux et de brous­sailles épars­es. La con­séquence mil­i­taire était que durant le jour, ni les Wil­i­hi­man-Walalua ni les Wida­ia ne pou­vaient s’ap­procher facile­ment les un des autres en grand nom­bre sans être vus. (p. 62)

La deux­ième car­ac­téris­tique cri­tique était la nature du ter­rain entre les deux con­fédéra­tions enne­mies. Dans sa par­tie médi­ane, le fond de la Grand Val­lée forme une large éten­due de terre plane, dont une grande par­tie se trou­ve en fait sous le niveau de la riv­ière Baliem. (…) Il s’ag­it donc d’un sol boueux et gorgé d’eau. (…) À la fron­tière entre les Wil­i­hi­man-Walalua et les Wida­ia, en effet, le seul sol sec où une troupe impor­tante de guer­ri­ers pou­vait avancer sans se met­tre en dan­ger (…) étaient (…) deux ban­des de terre étroites s’él­e­vant au-dessus des marécages et des jardins. (p. 62)

Compte tenu du ter­rain cen­tral du Baliem, en somme, seul un petit nom­bre d’as­sail­lants pou­vaient espér­er approcher le ter­ri­toire enne­mi sans être vus, et ils ne pou­vaient pas se per­me­t­tre d’y pénétr­er pro­fondé­ment. (p. 64)

Si la tac­tique mil­i­taire pre­nait une forme “rit­u­al­isée”, ce n’est pas parce que les guer­ri­ers fai­saient preuve de retenue les uns envers les autres. Leurs inten­tions étaient létales, mais le ter­rain sur lequel ils étaient oblig­és de se bat­tre rendait la pour­suite de formes d’ac­tion plus agres­sives trop dif­fi­cile et trop dan­gereuse. (p. 65)

On pour­rait dès lors s’in­ter­roger sur l’ob­jec­tif de ces batailles con­damnées, par essence, à ne faire qu’un nom­bre de vic­times lim­itées. Selon Roscoe, il s’ag­it avant tout de mon­tr­er sa force com­bat­tante afin de dis­suad­er l’ad­ver­saire d’en­tre­pren­dre une attaque « sécu­laire ». Celui-ci con­clut en écrivant :

Il est regret­table que la bataille ouverte par­mi les Dugum Dani soit dev­enue si iconique de la pra­tique guer­rière dans les Hautes-ter­res de Nou­velle-Guinée dans la mesure où, en réal­ité, elle était extrême­ment atyp­ique. (p. 66)

Par ailleurs, si Roscoe a rai­son, il n’y a donc pas chez les Dani de phénomène qui regrouperait, selon ses « phas­es », des formes rel­e­vant de la guerre (authen­tique) et du feud, de l’af­fron­te­ment avec et sans mod­éra­tion : il y aurait sim­ple­ment la guerre, dont seules les forces en présence déter­min­erait l’am­pleur et la létal­ité. Quant au feud, il faudrait envis­ager soit que Hei­der soit passé à côté de son exis­tence, ce qui est un peu éton­nant, soit que ce phénomène serait absent de cette société, ce qui le serait encore plus. Reste tout de même un prob­lème de taille, que Roscoe n’abor­de que trop suc­cincte­ment : le fait que la phase dite rit­uelle s’ac­com­pa­gne de croy­ances con­cer­nant les exi­gences des fan­tômes, qui l’ap­par­ente au feud, dan­dis que ces croy­ances sont totale­ment étrangères à la phase dite sécu­laire. Dans l’hy­pothèse d’une absence d’une dif­férence de nature entre les deux phas­es, com­ment ren­dre compte de ce fait ?

Conclusion (quelque peu désenchantée)

De cette longue enquête, une seule cer­ti­tude se dégage : mal­gré la richesse de la doc­u­men­ta­tion dont on dis­pose à leur sujet, la guerre et la jus­tice Dani sont sans doute par­mi les plus mal com­pris­es (et peut-être décrites) de cette aire cul­turelle. Une saine pru­dence doit donc dicter l’élab­o­ra­tion de tout raison­nement, a for­tiori de portée générale, à par­tir de ce que l’on sait – ou de ce que l’on croit savoir – de ce peu­ple.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    daniel leduc

    Ce qui m’im­pres­sionne ce sont les miradors, sup­posant des fron­tières très pré­cis­es.

    1. Oui, les délim­i­ta­tions des ter­ri­toires des dif­férentes unités sociales sont nettes (avec le plus sou­vent un no man’s land entre les dif­férents ter­ri­toires occupés). Cela dit, on trou­ve une telle ter­ri­to­ri­al­i­sa­tion dès les chas­seurs-cueilleurs : chez la plu­part d’en­tre eux, le nomadisme ne sig­ni­fie absol­u­ment pas l’ab­sence de ter­ri­toire, même si celui-ci n’est évidem­ment pas amé­nagé par des édi­fices défen­sifs comme c’est le cas chez cer­tains cul­ti­va­teurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut