Qui est tombé dans le piège malthusien ?

Thomas Robert Malthus

Plus que jamais plongé sur les épineux prob­lèmes posés par la théorie dite du sur­plus (voir pour mémoire ce pre­mier bil­let et ce deux­ième), et donc, de la pro­duc­tiv­ité dans les sociétés de chas­se-cueil­lette et de petite agri­cul­ture, j’ai été amené à exam­in­er ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er le « piège malthusien ».

Les lois de la population selon Malthus

Thomas Robert Malthus (1766–1834) était un pas­teur anglais dont les écrits con­nurent un grand suc­cès de son vivant. En matière économique, il est notam­ment célèbre pour avoir (au nom d’un raison­nement faux) con­clu à juste titre, et con­tre les prin­ci­paux penseurs de son temps, à la pos­si­bil­ité de crises de sur­pro­duc­tion générale sous le cap­i­tal­isme. Loin de prôn­er pour autant une hausse des salaires, il se fai­sait l’av­o­cat des pro­prié­taires fonciers, en qui il voy­ait les ren­tiers sus­cep­ti­bles d’as­sur­er, par leur con­som­ma­tion de luxe, l’équili­bre du sys­tème. Au pas­sage, il n’est pas inin­téres­sant de relever que si ces posi­tions lui ont attiré la haine de Marx, qui dénonçait leur car­ac­tère réac­tion­naire, elles lui ont valu les louanges de Keynes. Mais si Malthus est encore lu et com­men­té aujour­d’hui, c’est avant tout pour ses analy­ses con­cer­nant la pop­u­la­tion.

Le point de départ de son raison­nement est la ten­dance, tenue comme acquise, de l’hu­man­ité à une crois­sance démo­graphique rapi­de : les êtres humains trou­vent les rap­ports sex­uels agréables, sont rel­a­tive­ment féconds, et si rien ne vient s’y oppos­er, leurs effec­tifs peu­vent s’ac­croître rapi­de­ment – dans les cir­con­stances les plus favor­ables, ils pou­vaient dou­bler à chaque généra­tion. Or, affir­mait Malthus, les ressources ali­men­taires ne peu­vent suiv­re un tel rythme. La rai­son tient à la loi dite des ren­de­ments décrois­sants : à tech­nique et sur­face agri­cole don­nées, l’aug­men­ta­tion du nom­bre de cul­ti­va­teurs induit une pro­gres­sion de plus en plus faible du pro­duit obtenu, autrement dit, une baisse de la pro­duc­tiv­ité. Pour une tech­nique et une sur­face agri­cole don­née, donc, il existe un niveau de pop­u­la­tion d’équili­bre ; si le nom­bre d’in­di­vidus tombe au-dessous, leur pro­duc­tiv­ité sera élevée et ils dégageront des excé­dents. Leur descen­dance arrivera nom­breuse à l’âge adulte, et la pop­u­la­tion attein­dra le niveau d’équili­bre, voire le dépassera vraisem­blable­ment. Dans ce cas, la pro­duc­tiv­ité des cul­ti­va­teurs devien­dra insuff­isante pour que leur tra­vail dégage les ressources néces­saires au renou­velle­ment de leur pop­u­la­tion ; la mor­tal­ité infan­tile, en par­ti­c­uli­er, vien­dra dimin­uer leurs effec­tifs pour les ramen­er vers le niveau d’équili­bre.
Une con­séquence de cette théorie, con­nue dans le monde anglo-sax­on sous le nom de « piège malthusien » est que tout gain de pro­duc­tiv­ité dû au pro­grès tech­nique tend à être absorbé par l’ac­croisse­ment de la pop­u­la­tion. Il ne peut y avoir d’amélio­ra­tion durable du niveau de vie : toute aug­men­ta­tion durable des ressources se traduit par une aug­men­ta­tion du nom­bre d’in­di­vidus et, en rai­son des ren­de­ments décrois­sants, par une baisse de leur pro­duc­tiv­ité. Autrement dit, le pro­grès tech­nique pos­sède un impact sur la taille et la den­sité des pop­u­la­tions mais, à moyen terme, pas sur sa pro­duc­tiv­ité ni sur son niveau de vie. Selon une très jolie for­mule dont je cherche vaine­ment à retrou­ver l’au­teur, durant des mil­lé­naires, les gains de pro­duc­tiv­ité n’ont pas servi à dimin­uer la pau­vreté, mais à nour­rir davan­tage de pau­vres au kilo­mètre car­ré.

Les sociétés anciennes dans le piège malthusien ?

Deux enfants aborigènes pho­tographiés en 1948

Cette thèse malthusi­enne a été abon­dam­ment dis­cutée en ce qui con­cerne l’époque mod­erne. Au moment même où Malthus for­mu­lait ce qui était à ses yeux une loi uni­verselle des sociétés humaines, les pays les plus avancés s’en­gageaient en effet sur une voie dif­férente. Deux siè­cles plus tard, il est évi­dent que la révo­lu­tion indus­trielle et le cap­i­tal­isme ont per­mis, dans les pays dévelop­pés, un accroisse­ment con­sid­érable de la pro­duc­tiv­ité et du revenu par tête, et tout aus­si évi­dent que cet accroisse­ment des ressources, passé un cer­tain niveau, ne s’est pas traduit par un explo­sion démo­graphique, tout au con­traire. Il existe donc au moins une excep­tion évi­dente au « piège malthusien », même si les raisons pré­cis­es qui l’ex­pliquent peu­vent faire débat. La ques­tion que je voudrais dis­cuter dans ce bil­let n’est cepen­dant pas celle de l’ex­cep­tion, mais celle de la règle ou, en tout cas, qui s’an­nonce comme telle : les sociétés pré-indus­trielles, en par­ti­c­uli­er aux stades paléolithique et néolithique, ont-elles été enser­rées dans le piège malthusien ?

Pour nom­bre de chercheurs con­tem­po­rains, une réponse affir­ma­tive ne fait aucun doute (voir par exem­ple Wood 1998). S’ap­puyant sur les séries de don­nées pro­duite par des his­to­riens médiévistes et mod­ernistes, ou sur les don­nées (con­testées ?) d’An­gus Mad­di­son, ils con­clu­ent à un niveau de vie glob­ale­ment stag­nant au cours des siè­cles, voire des mil­lé­naires. Or j’ai tout de même un peu de mal à croire qu’il en soit ain­si. Car il faut aller au bout de l’ar­gu­ment : si, réelle­ment, toutes les sociétés humaines hormis la nôtre avaient été enser­rées dans les mâchoires du piège malthusien, cela sig­ni­fie que la pro­duc­tiv­ité et le pro­duit par tête n’au­raient pas aug­men­té d’un iota entre les chas­seurs-cueilleurs de la grotte Chau­vet et le siè­cle de Louis XIV. Cela con­tred­it telle­ment l’in­tu­ition que j’ai bien du mal à con­cevoir com­ment on peut le défendre sérieuse­ment – mais peut-être suis-je vic­time de mes préjugés ? J’at­tends donc qu’un inter­venant m’é­claire éventuelle­ment dans ses com­men­taires.
En revanche, la posi­tion inverse, qui dénierait toute valid­ité au raison­nement de Malthus, me paraît tout aus­si fausse. Jusqu’à la révo­lu­tion indus­trielle, le pro­grès tech­nique s’est effec­tive­ment très large­ment con­ver­ti en aug­men­ta­tion de la pop­u­la­tion, et sans doute assez peu en aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité indi­vidu­elle – que le lecteur frus­tré par le car­ac­tère vague de cette for­mu­la­tion sache que je le suis tout autant que lui, mais je ne vois aucun moyen d’être plus pré­cis.
Ain­si, il me sem­ble que la bonne ques­tion n’est pas : « le piège malthusien est-il réel ou non ? » mais « Dans quelle mesure, et par quels mécan­ismes, les sociétés pré-indus­trielles ont-elles pu par­tielle­ment lui échap­per ? »

Des mécanismes de limitation des naissances ?

Une femme inu­ite et son enfant

Le pre­mier mécan­isme qui vient à l’e­sprit est celui de pra­tiques empêchant la pop­u­la­tion de par­venir à son point d’équili­bre (et de préserv­er ain­si une pro­duc­tiv­ité et un revenu indi­vidu­els con­fort­a­bles). Ces pra­tiques n’ont pas besoin d’être volon­taires, ou même de vis­er explicite­ment ce but, pour l’at­tein­dre. On a ain­si sou­vent affir­mé que les chas­seurs-cueilleurs, en rai­son de leur mode de vie, avaient ten­dance à main­tenir leur pop­u­la­tion en-dessous du seuil d’équili­bre ; en par­ti­c­uli­er, leur mobil­ité et l’al­laite­ment pro­longé des nour­ris­sons auraient espacé les nais­sances. Con­jugué à la très forte mor­tal­ité infan­tile, cela aurait empêché toute crois­sance démo­graphique et assuré aux mem­bres de ces sociétés la pos­si­bil­ité de se nour­rir sans beau­coup tra­vailler. C’est sur une telle con­cep­tion que repose la thèse de l’abon­dance prim­i­tive, pop­u­lar­isée en par­ti­c­uli­er par Mar­shall Sahlins (voir ici ma cri­tique de son ouvrage et l’in­téres­sante dis­cus­sion qui a suivi).

Pour­tant, il y a de quoi douter d’un tel scé­nario. Pour com­mencer, divers travaux menés dans le dernier quart de siè­cle ont mon­tré que la fer­til­ité des chas­seurs-cueilleurs, con­traire­ment à l’idée tra­di­tion­nelle, n’est pas inférieure à celle des petits cul­ti­va­teurs – cette fer­til­ité aug­mente certes un peu avec l’a­gri­cul­ture sur champs per­ma­nents (Bent­ley & al, 1993). Qui plus est, les vari­a­tions de fécon­dité d’un peu­ple à l’autre sont con­sid­érables et rel­a­tivisent la portée de ces moyennes. Quoi qu’il en soit, le point aveu­gle de ces études con­cerne l’in­fan­ti­cide à la nais­sance ; sans doute con­sid­érable chez les chas­seurs-cueilleurs, il a pu cor­riger de manière très impor­tante les effets de la fer­til­ité « brute » dont ces travaux ren­dent compte.
En tout état de cause, nos con­nais­sances sur la démo­gra­phie des chas­seurs-cueilleurs sont beau­coup trop par­cel­laires pour que nous puis­sions tenir un scé­nario ou un autre comme assuré. Une autre série d’ar­ti­cles sci­en­tifiques qui, faute de don­nées immé­di­ates, s’ap­puient davan­tage sur la mod­éli­sa­tion (Belovsky 1988, Win­ter­halder & al. 1988), sou­tient que les pop­u­la­tions de chas­seurs cueilleurs entrete­naient avec les ressources ali­men­taires de leur envi­ron­nement les rap­ports con­nus comme ceux « des renards et des lap­ins » : les effec­tifs de la proie et du pré­da­teur con­nais­sent une oscil­la­tion cyclique – quand il y a trop de renards, les lap­ins vien­nent à man­quer. La pop­u­la­tion de renards s’ef­fon­dre alors, et la pop­u­la­tion de lap­ins se mul­ti­plie, entraî­nant à son tour la pro­liféra­tion des renards, etc. Dans ce cadre, il n’y aurait donc pas une sta­bil­i­sa­tion des pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs au niveau d’équili­bre, mais une ten­dance à la crois­sance de leurs effec­tifs, inter­rompue tous les trente ou quar­ante ans par une crise démo­graphique.
Out­re les argu­ments sur lesquels elle repose, et qui parais­sent rel­a­tive­ment solide, cette con­cep­tion, dévelop­pée en par­ti­c­uli­er par Boone (2002) me sem­ble séduisante pour divers­es raisons. Tout d’abord, elle rendrait compte du para­doxe selon lequel les pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs ont pu sem­bler sou­vent assez à l’aise sur le plan de l’ap­pro­vi­sion­nement, tout en éprou­vant par­fois de très vives crises ali­men­taires – en eth­nolo­gie, on dis­pose d’abon­dants témoignages sur les deux élé­ments, et cette vision non sta­tique des effec­tifs de chas­seurs-cueilleurs per­me­t­trait de les con­cili­er de manière cohérente. Ensuite, cette approche four­nit une expli­ca­tion très con­va­in­cante de l’im­pact démo­graphique exer­cé par l’a­gri­cul­ture : en con­sti­tu­ant les réserves dont les chas­seurs-cueilleurs étaient dépourvus, l’a­gri­cul­ture a per­mis d’at­ténuer con­sid­érable­ment les cycles démo­graphiques. Bien évidem­ment, elle a entraîné une crois­sance de la pop­u­la­tion. Mais elle a eu aus­si pour con­séquence une sta­bil­i­sa­tion (rel­a­tive) de celle-ci près de son niveau d’équili­bre, ce qui explique que la pro­duc­tiv­ité ne paraisse guère plus élevée chez les petits cul­ti­va­teurs que dans l’or­di­naire des chas­seurs-cueilleurs (évidem­ment, en sit­u­a­tion de dis­ette, la pro­duc­tiv­ité des chas­seurs-cueilleurs n’est par déf­i­ni­tion guère fameuse). En d’autres ter­mes, le piège malthusien a sans doute fonc­tion­né à la fois pour les chas­seurs-cueilleurs et pour les cul­ti­va­teurs, mais selon des modal­ités dif­férentes : en favorisant chez les uns des péri­odes rel­a­tive­ment longues de sous-pop­u­la­tion (et donc, d’un appro­vi­sion­nement rel­a­tive­ment facile) entre­coupées de crises graves, et chez les autres une sit­u­a­tion plus sta­ble, mais où la pro­duc­tiv­ité indi­vidu­elle n’é­tait pas par­ti­c­ulière­ment élevée.

Une fuite dans le circuit malthusien

Une femme sioux pho­tographiée
avec ses bijoux de coquil­lages

L’autre mécan­isme par lequel les sociétés peu­vent échap­per par­tielle­ment au piège malthusien a été lui aus­si souligné par plusieurs chercheurs dans les dernières années (par exem­ple Svizze­ro & Tin­dell 2015, Wu 2015). Il réside dans le fait que toute pro­duc­tion sup­plé­men­taire n’a pas un impact sur les ressources qui déter­mi­nent la crois­sance démo­graphique. Qu’on par­le des biens « de loisir » (faute de mieux), de « pres­tige », ou de la frac­tion du pro­duit social acca­parée par les class­es dom­i­nantes en for­ma­tion, l’idée est la même : si, suite à l’élé­va­tion de la pro­duc­tiv­ité du tra­vail social, la pro­duc­tion sup­plé­men­taire se matéri­alise sous forme de haches de jade ou de pyra­mides n’ayant aucune util­ité pro­duc­tive, plutôt que sous la forme d’ig­names, ou même, de maisons pour se pro­téger des intem­péries, alors cet accroisse­ment de pro­duc­tiv­ité ne se con­ver­ti­ra pas en pop­u­la­tion sup­plé­men­taire, et ne sera donc pas annulé par les ren­de­ments décrois­sants.

En écrivant cela, j’en viens à me deman­der si l’hu­man­ité préhis­torique n’avait d’autre choix que de tomber de Charybde en Scyl­la, puisque l’al­ter­na­tive était : soit les pro­grès de pro­duc­tiv­ité appor­taient une réelle amélio­ra­tion du bien-être, et ils étaient alors absorbés à moyenne échéance par le piège malthusien. Soit ils échap­paient au piège malthusien… mais à con­di­tion de n’ap­porter aucun bien-être réel sup­plé­men­taire. Cette alter­na­tive est sans doute un peu car­i­cat­u­rale, mais je pense qu’elle recèle une part importe de vérité.
Tou­jours est-il qu’on peut con­cevoir que la nais­sance des iné­gal­ités (cor­rélée à l’ap­pari­tion des pre­mières mon­naies, objets néces­si­tant du tra­vail humain mais n’ayant en eux-mêmes aucune rétroac­tion pos­i­tive sur l’ef­fi­cac­ité de ce tra­vail), puis des class­es sociales, comme une voie de sor­tie (très) par­tielle du piège malthusien. Et si la pro­duc­tiv­ité glob­ale s’est élevée avec la séden­tari­sa­tion, puis avec le pas­sage à l’a­gri­cul­ture sur champs per­ma­nents, c’est sans doute parce que ces inno­va­tions ont con­duit une par­tie du tra­vail humain à se matéri­alis­er dans des réal­i­sa­tions qui ne favori­saient pas, ou seule­ment de manière mar­ginale, la survie et la crois­sance de la pop­u­la­tion.

Une (grosse) cerise sur le gâteau pour terminer

Pour finir, une idée que je crois n’avoir jamais ren­con­tré nulle part, mais qui découle néces­saire­ment de la loi des ren­de­ments décrois­sants. Il est très sou­vent affir­mé, dans la tra­di­tion marx­iste, que si l’ex­ploita­tion n’ex­is­tait pas par­mi les chas­seurs-cueilleurs mobiles, c’est parce que ces pop­u­la­tions ne pou­vaient pas se le per­me­t­tre : leur niveau de pro­duc­tiv­ité était si bas que nour­rir quelqu’un à ne rien faire aurait com­pro­mis la survie de tout le groupe. Or, même en admet­tant les prémiss­es (con­testa­bles) de ce raison­nement, la loi des ren­de­ments décrois­sants réfute la con­clu­sion : il suf­fi­rait que les effec­tifs du groupe soient inférieurs pour que la pro­duc­tiv­ité indi­vidu­elle aug­mente, et qu’elle per­me­tte d’en­tretenir des oisifs. Autrement dit, pour don­ner un ordre d’idées, si sur un ter­ri­toire don­né, un groupe de 50 chas­seurs-cueilleurs n’au­rait pas pu nour­rir quelqu’un à ne rien faire, cela aurait été tout à fait pos­si­ble dès lors que le groupe aurait été réduit à 40 indi­vidus. Comme rien n’empêche l’ex­ploita­tion d’être com­pat­i­ble avec un niveau de pop­u­la­tion inférieur, il me sem­ble que c’est une objec­tion majeure (même si c’est loin d’être la seule) aux raison­nements marx­istes clas­siques sur ce point.

Références

  • Belovsky G., 1988, « An Opti­mal For­ag­ing-Based Mod­el of Hunter-Gath­er­er Pop­u­la­tion Dynam­ics », Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Archae­ol­o­gy 7 : 329–312.
  • Bent­ley G. R., Gold­berg T. & Jasieńs­ka G., 1993, « The Fer­til­i­ty of Agri­cul­tur­al and Non-Agri­cul­tur­al Tra­di­tion­al Soci­eties », Pop­u­la­tion Stud­ies, 47:2, 269–281.
  • Boone J., 2002, « Sub­sis­tence strate­gies and ear­ly human pop­u­la­tion his­to­ry : an evo­lu­tion­ary eco­log­i­cal per­spec­tive », World Archae­ol­o­gy, Vol. 34(1): 6–25.
  • Svizze­ro S., Tis­dell C., 2015, « The Malthu­sian Trap and Devel­op­ment in PreIn­dus­tri­al Soci­eties : A View Dif­fer­ing from the Stan­dard One », Work­ing Paper No. 59, The Uni­ver­si­ty of Queens­land.
  • Win­ter­halder B., Bail­largeon W., Cap­pel­let­to F., Ran­dolph D., Prescott C., 1988, « The Pop­u­la­tion Ecol­o­gy of Hunter-Gath­er­ers and Their Prey », Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Archae­ol­o­gy 7 : 289–328.
  • Wood J., 1998, « A The­o­ry of Prein­dus­tri­al Pop­u­la­tion Dynam­ics Demog­ra­phy, Econ­o­my, and Well-Being in Malthu­sian Sys­tems », Cur­rent Anthro­pol­o­gy 39–1, pp. 99–135.
  • Wu L., 2015, If Not Malthu­sian, Then Why ? — Work­ing Paper.

10 commentaires

  1. Bon­jour Christophe,
    Le prob­lème du piège malthusien me sem­ble mal posé. Comme tu le dis, d’une part, de grandes péri­odes his­toriques n’obéis­sent pas à cette “loi” mais d’autre part on ne peut entière­ment rejeter le “raison­nement” de Malthus. Son raison­nement prend une allure math­é­ma­tique (com­para­i­son d’une série arith­mé­tique et d’une série géométrique) ; en gros, c’est ce qu’on appelle un mod­èle. Comme tous les mod­èles : 1°) il vaut ce que valent les hypothès­es (explicites ou non) qui sont à sa base, 2°) il est une sim­pli­fi­ca­tion de la réal­ité, et sim­pli­fi­ca­tion peut être équiv­a­lent à trahi­son. C’est, je pense ce qui se passe ici : la fameuse “loi des ren­de­ments décrois­sants” ne me sem­ble val­able que pour cer­taines (grandes) péri­odes his­toriques mais cer­taine­ment pas pour toutes : tu cites la péri­ode mod­erne mais, par exem­ple, la péri­ode qui, dans le sud-est asi­a­tique a vu l’in­tro­duc­tion du riz cham­pa (var­iété pré­coce résis­tante et per­me­t­tant 2 récoltes par an) en est une autre, etc. Les con­di­tions sociales dans lesquelles se font la pro­duc­tion, la dis­tri­b­u­tion et la con­som­ma­tion jouent un rôle con­sid­érable, voire même pre­mier sans par­ler des mécan­ismes de rétroac­tion qui sta­bilisent la pop­u­la­tion à un degré inférieur au max­i­mum théorique sup­posé par Malthus ; non, con­traire­ment à ce qu’il pré­tend, la pop­u­la­tion n’a pas aug­men­té jusqu’au XVI­I­Ie siè­cle à un taux géométrique ! Une des caus­es en est, par exem­ple, le rav­age des épidémies dans des pop­u­la­tions nom­breuses et con­cen­trées (la Grande Peste du XVe siè­cle, etc.). La dernière grande man­i­fes­ta­tion malthusi­enne, celle des années 1950, prévoy­ait une famine général­isée pour les décen­nies suiv­antes ; la “révo­lu­tion verte” a ridi­culisé ces pré­dic­tions apoc­a­lyp­tiques. (Il ne faut évidem­ment pas faire de ce con­stat ponctuel une apolo­gie de l’a­gri­cul­ture cap­i­tal­iste !). Le prob­lème immé­di­at auquel tu es con­fron­té est celui des don­nées ; elles sont rares, voire raris­simes, et quand on en a, elles sont con­tra­dic­toires. C’est pourquoi les chercheurs recourent aux mod­èles. Mais les mod­èles sont comme les sauciss­es : elles ne sont bonnes que si les pro­duits qui les com­posent sont bons (la réciproque n’é­tant pas vraie, elles peu­vent être mau­vais­es avec de bons pro­duits). Bon appétit !

  2. Bon­jour Momo

    La loi des ren­de­ments décrois­sants, par déf­i­ni­tion, ne s’ap­plique qu’à tech­nique con­stante. On ne peut donc pas dire qu’elle a été vio­lée par l’in­tro­duc­tion de telle ou telle var­iété de riz : cette inno­va­tion, comme des mil­liers d’autres, sort du périmètre de la loi des ren­de­ments décrois­sants. Elle en repousse, si l’on veut, le niveau.
    De même, Malthus n’a jamais dit que la pop­u­la­tion pou­vait aug­menter à un rythme géométrique : il dis­ait qu’en l’ab­sence de tout fac­teur lim­i­tant, tel serait sa pro­gres­sion. Mais tout son raison­nement (qui ne me sem­ble pas absurde, même s’il n’est que par­tielle­ment valide) est au con­traire d’in­sis­ter sur l’ex­is­tence d’un niveau d’équili­bre, dû aux ren­de­ments décrois­sants (et dépen­dant de l’é­tat des tech­niques).
    Pour finir sur le prob­lème de la rareté et de la fragilité des donnée,s on est hélas bien d’ac­cord…

    1. Bon­jour Christophe
      1°) “La loi des ren­de­ments décrois­sants, par déf­i­ni­tion, ne s’ap­plique qu’à tech­nique con­stante.”
      A ma con­nais­sance, il n’y a qua­si­ment aucune “grande époque his­torique” depuis la plus haute antiq­ui­té qui n’ait vu de pro­grès tech­niques impor­tants. Dans ces con­di­tions, la loi des ren­de­ments décrois­sants ne s’ap­plique pas (en tout cas, jamais rigoureuse­ment) !
      2°) “Si elle n’est pas freinée, la pop­u­la­tion s’ac­croît en pro­gres­sion géométrique” (comme : 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64…) alors que “les sub­sis­tances ne s’ac­crois­sent qu’en pro­gres­sion arith­mé­tique” (comme : 1, 2, 3, 4, 5, 6…). (Malthus)
      Malthus con­fronte bien deux séries, l’une arith­mé­tique et l’autre géométrique. L’ac­croisse­ment seule­ment arith­mé­tique des sub­sis­tances, ce sont les ren­de­ments décrois­sants ; je con­teste sa général­ité à toutes les péri­odes (et, en par­ti­c­uli­er à l’époque de Malthus !). De la “cat­a­stro­phe” qui résul­terait de l’ac­croisse­ment géométrique de la pop­u­la­tion, il déduit la néces­sité d’un frein à cet accroisse­ment. On sait dans quelle optique il l’a fait ; c’est le “malthu­sian­isme”. Un malthu­sian­isme asso­cié à un accroisse­ment impor­tant (beau­coup plus qu’arith­mé­tique) des sub­sis­tances entraîne l’ex­is­tence de sur­plus acca­parés par les class­es dirigeantes (pour l’ac­cu­mu­la­tion et/​ou la con­som­ma­tion).

    2. Bon­soir Momo

      Que le pro­grès tech­nique n’ait jamais été nul en longue péri­ode depuis les débuts de l’hu­man­ité, c’est assuré­ment vrai. Mais la ques­tion est : a‑t-il tou­jours été suff­isam­ment rapi­de pour suiv­re (ou précéder) l’ac­croisse­ment poten­tiel de la pop­u­la­tion ? Autrement dit, n’y a‑t-il jamais eu de péri­ode où l’ac­croisse­ment pos­si­ble des groupes humains se heur­taient aux lim­ites des ressources ? Il me sem­ble que pos­er la ques­tion, c’est y répon­dre. Dès lors, on peut voir l’his­toire humaine, en tout cas jusqu’au cap­i­tal­isme, comme tra­ver­sée (entre autres !) par une con­tra­dic­tion entre la ten­dance à l’ac­croisse­ment des effec­tifs et la con­trainte des ressources ali­men­taires, que le pro­grès tech­nique per­me­t­tait de relâch­er péri­odique­ment et à un degré plus ou moins impor­tant.
      En ce qui con­cerne la “cat­a­stro­phe”, Malthus était plus pru­dent que cela : il expli­quait que la pres­sion des ressources s’ex­erçait de divers­es manières, soit préven­tives, soit après coup (mais pas néces­saire­ment sous forme de crises bru­tales).
      On est bien d’ac­cord : la doc­trine de Malthus, au sein de la société cap­i­tal­iste, est un plaidoy­er pour les intérêts des rich­es et le cynisme anti-pau­vre érigé en théorie. Cela ne l’empêche pas, je crois, de pos­séder un cer­tain pou­voir expli­catif pour les sociétés pré-indus­trielles.

  3. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Bon­jour Christophe,

    Je ne com­menterai que la grosse cerise.

    Pour le cas des pop­u­la­tions ne pou­vant entretenir des oisifs, la descrip­tion que Clas­tres avait don­née des Indi­ens Guaya­ki me sem­ble élo­quente : dès qu’une vieille femme ne peut plus porter son panier pour trans­porter la nour­ri­t­ure, un jeune est désigné pour l’a­bat­tre d’un coup de hache dans la tête (et par sur­prise s’il vous plaît !) ; de la même manière, quand un homme (donc sans doute aus­si un excel­lent chas­seur) meurt dans la force de l’âge, les proche cherchent à se venger sur la pre­mière per­son­ne venu — dans le cas décrit par Clas­tres je crois que c’é­tait une fil­lette (sum­mum de l’im­pro­duc­tiv­ité?).

    Et… cerise sur la cerise : les morts sont cuits et con­som­més. Dans le réc­it de Clas­tres on a presque l’im­pres­sion que ces chas­seurs tuent les leurs (les moins pro­duc­tifs d’en­tre eux) dans le seul but d’avoir de la viande à manger.

    Je dois dire que je ne pen­sais pas un jours en arriv­er à un point où Clas­tres défendrait les théories marx­istes et où, au con­traire, tu les bat­trais en brèche 😉

    Pour autant je suis d’ac­cord avec toi. Et, en guise de remar­que finale, je ne vois pas non plus en quoi il faudrait des oisifs (qui ne font stricte­ment rien) pour admet­tre qu’il y a exploita­tion. Dis­ons que c’est plutôt la pos­si­bil­ité de l’ex­ploita­tion qui fait la pos­si­bil­ité d’une oisiveté rel­a­tive pour cer­tains — par exem­ple pour les hommes, sur le tra­vail des femmes. Les groupes de chas­seurs-cueilleurs-col­lecteurs les plus petits pou­vant alors large­ment se repos­er sur un tra­vail majori­taire­ment féminin.

    1. Hel­lo Tan­gui

      Pour com­mencer, si Clas­tres t’en­tendait dire qu’il défend le marx­isme, il se retourn­erait un paquet de fois dans sa tombe. Sérieuse­ment, il est pos­si­ble que cer­taines pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs, à cer­tains moments, ne soient pas en sit­u­a­tion ne nour­rir cer­tains impro­duc­tifs (il faut envis­ager aus­si l’hy­pothèse qu’elles pour­raient, mais choi­sis­sent de ne pas le faire). Pour les Guaya­ki, qui sont une pop­u­la­tion un peu par­ti­c­ulière (anciens cul­ti­va­teurs retournés à la chas­se nomade), ils ont été étudiés de près dans les années 1980–1990 et il faudrait crois­er les don­nées de Clas­tres avec ces études (là ce soit j’ai la flemme).

      En ce qui con­cerne le fait de manger ses morts, là aus­si, méfi­ance face aux expli­ca­tions sim­ples en terme de pro­téines ali­men­taires. je sais que cer­tains ont voulu expli­quer ain­si la guerre ama­zoni­enne, et que leurs argu­ments ont été beau­coup attaqués.

      Pour finir, je ne dis pas qu’il faut des oisifs pour qu’il y ait exploita­tion ; il peut y avoir une exploita­tion nais­sante, où cer­tains prof­i­tent par­tielle­ment du tra­vail d’autres (j’avais essayé de débrous­sailler cette ques­tion dans un de mes deux arti­cles pour Actuel Marx). En revanche, je crois qu’on peut con­sid­ér­er l’ex­is­tence des oisifs comme un signe d’une exploita­tion aboutie – celle que les chas­seurs-cueilleurs sont cen­sés ne pas pou­voir se per­me­t­tre. Mon raison­nement est de mon­tr­er que les plus pau­vres des chas­seurs-cueilleurs pour­raient en réal­ité sup­port­er cette forme achevée, sous réserve d’une diminu­tion de leur pop­u­la­tion. Autant dire qu’ils pour­raient a for­tiori se per­me­t­tre des formes plus légères d’ex­ploita­tion (c’est d’ailleurs bien ce qu’ils font).

      Pour ter­min­er, on a en sens inverse quelques témoignages eth­nologiques (et archéologiques) de chas­seurs-cueilleurs ayant pris soin toute leur vie d’in­firmes qui ne pou­vaient exercer aucun tra­vail digne de ce nom…

  4. Quelques remar­ques.

    1- la sor­tie mod­erne de la trappe malthusi­enne n’est pas une infir­ma­tion de ce mod­èle. Un mod­èle économique est un ensem­ble de rela­tions provenant de l’hy­pothèse de con­stantes (par exem­ple, le taux de natal­ité sup­posé con­stant sur le long terme) et de vari­ables. Dans le mod­èle de Malthus, c’est un pro­grès tech­nique ponctuel qui con­duit à terme à une aug­men­ta­tion de la pop­u­la­tion pour un revenu par tête revenu au niveau de sub­sis­tance. Mais avec un pro­grès tech­nologique per­ma­nent plus à terme une diminu­tion de la natal­ité on observera une crois­sance sans inter­rup­tion du revenu par tête. La seule chose est que dans ce cas-là le mod­èle de Malthus n’ap­porte pas beau­coup d’é­clairage par rap­port à des analy­ses expli­quant le rythme des gains de pro­duc­tiv­ité (ce que font les théories de la crois­sance mod­ernes).

    - c’est un détail mais le mod­èle malthusien n’est pas per­tur­bé par une natal­ité con­stante en fonc­tion du revenu (même si selon Malthus elle était crois­sante en rai­son d’un âge de mariage plus pré­coce quand les revenus sont plus élevés).

    - il me sem­ble que les don­nées de Madi­son s’ap­puient au moins en par­tie sur une hypothèse malthusi­enne pour les péri­odes pré-agri­coles : on sup­pose que les pop­u­la­tions avaient un revenu par tête (mesuré en calo­ries) suff­isant pour pou­voir sur­vivre et se repro­duire. De ce point de vue la démon­stra­tion est dans les don­nées de manière automa­tique !

    - Un autre mode de régu­la­tion de la pop­u­la­tion peut être la mor­tal­ité. Il y a en économie pas mal de travaux sur le lien entre sor­cel­lerie et mau­vais­es récoltes (voir par exem­ple emi­ly oster). L’idée ici est qu’en péri­ode de dis­ette, un mécan­isme social per­me­t­tant la régu­la­tion de la pop­u­la­tion est l’ac­cu­sa­tion de sor­cel­lerie portée sur quelques mem­bres de la société, légiti­mant leur élim­i­na­tion.

    - je vous ai dit sur twit­ter avoir eu l’im­pres­sion de lire des con­tre­sens sur malthus ici, mais cela venait d’une lec­ture trop rapi­de et biaisée de ma part (je lis telle­ment de bêtis­es sur Malthus qu’on finit par croire les lire partout).

    1. Bon­jour Alexan­dre

      Nous sommes bien d’ac­cord : ce que ce qui s’est passé dans le dernier siè­cle dans les pays dévelop­pés, à savoir une décrois­sance de la fécon­dité alors que le revenu aug­men­tait, con­tred­it frontale­ment les hypothès­es de Malthus. Après, j’imag­ine qu’on peut élargir son mod­èle en relâchant cette hypothèse de fécon­dité crois­sante avec le revenu, mais on fait égale­ment tomber les con­clu­sions qui en découlaient… et l’in­térêt de ce raison­nement.

      Mer­ci en tout cas pour les autres remar­ques, et pour la mise au point sur mes éventuels con­tre­sens. J’au­rais été d’au­tant plus cha­griné d’en avoir com­mis que ces élé­ments s’in­tè­grent dans un raison­nement plus général sur la notion de “sur­plus” et son pou­voir expli­catif sur la for­ma­tion des iné­gal­ités sociales, et que je suis en train de met­tre la dernière main à un arti­cle académique qui m’a occa­sion­né pas mal de tra­vail…

      Cor­diale­ment

  5. Je me per­me­ts de rebondir sur la “cerise”. Je ne com­prends pas l’as­sim­i­la­tion oisif-exploitant, car en fait je ne vois pas quelle déf­i­ni­tion vous don­nez ici de l’oisiveté. On peut être “impro­duc­tif” sans être oisif. Par exem­ple un prêtre est impro­duc­tif, mais il a une activ­ité. Par ailleurs, il me sem­ble que les ressources étaient assez abon­dantes avant le néolithique pour que l’ar­gu­ment de Marx tombe de lui-même, non ? Si on admet cette hypothèse l’ex­ploita­tion aurait donc pu appa­raître très tôt, non ? LF

    1. Désolé d’avoir tardé à répon­dre. J’ai sans doute util­isé le terme « oisif » de manière un peu rapi­de, sim­ple­ment pour par­ler de non-pro­duc­tif — car c’est bien de cela dont il est ques­tion. Donc, quand on raisonne sur la nais­sance de l’ex­ploita­tion, on raisonne sur la dichotomie qui oppose ceux qui pro­duisent et ceux qui vivent sans pro­duire, et donc grâce à la pro­duc­tion des autres. Que les sec­onds passent leur journée à sirot­er des cock­tails au bord d’une piscine ou à étudi­er les textes sacrés, de ce point de vue, n’a aucune impor­tance.

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