À propos des Yukaghir

Cou­ple yuk­aghir pho­tographié en 1901

Les Yuk­aghir sont un peu­ple de l’ex­trême nord-est de la Sibérie, entre les fleuves Lena et Koly­ma – la région com­prend l’am­phithéâtre de Verk­hoian­sk, la zone la plus froide de la planète, avec des tem­péra­ture moyennes en jan­vi­er de ‑51° C.

Il s’ag­it d’un de ces peu­ples de chas­seurs-cueilleurs qui pra­ti­quaient l’él­e­vage et qui, à ce titre, se rap­prochent sociale­ment davan­tage des agricul­teurs que des chas­seurs-cueilleurs « purs », n’ac­cu­mu­lant aucune forme de richesse. Toute­fois, comme on va le voir dans un instant, la sit­u­a­tion des Yuk­aghirs est loin d’être totale­ment claire à ce sujet.

Il faut pré­cis­er d’emblée que la descrip­tion ethno­graphique de ce peu­ple pose de mul­ti­ples dif­fi­cultés. Les Yuk­aghirs occu­paient, il y a quelques siè­cles, une immense zone aux con­di­tions écologiques assez var­iées. Mais, dès le XVI­Ie siè­cle, la péné­tra­tion et la con­quête russ­es ont réduit leur pop­u­la­tion et leur ter­ri­toire comme peau de cha­grin. À cela se sont ajoutés des mou­ve­ment des tribus envi­ron­nantes (Yak­outes, Chuckchee, Toun­gous­es…) qui ont mêlé tra­di­tions et indi­vidus. L’ethno­graphe qui les a doc­u­men­tés à la fin du XIXe siè­cle, Walde­mar Jochel­son, souligne donc qu’il n’a pu étudi­er qu’un peu­ple en voie de dis­pari­tion, et dont les tra­di­tions cul­turelles avaient déjà été large­ment boulever­sées par de mul­ti­ples influ­ences.

Sur le plan économique, les Yuk­aghir sont donc des chas­seurs-éleveurs. Les deux seuls ani­maux con­cernés sont le chien et le renne. Ce dernier est la ressource typ­ique de la région : dans tout le nord de la Sibérie, le renne (par­fois accom­pa­g­né du cheval) con­stitue l’an­i­mal d’él­e­vage par excel­lence.

Dans la zone qui con­sti­tu­ait le cœur de leur ter­ri­toire au moment de l’ethno­gra­phie de Jochel­son, à savoir le lit­toral de l’Océan arc­tique, à l’ouest de l’embouchure de la Koly­ma, les trou­peaux de rennes des Yuk­aghir étaient toute­fois très lim­ités, en rai­son de la pau­vreté des ressources naturelles. Le plus nom­breux, celui d’un chef de clan, comp­tait 70 têtes. Les familles ordi­naires, elles, ne dis­po­saient que de 8 à 15 bêtes, un chiffre insuff­isant pour pou­voir trans­porter de manière indépen­dante son matériel lors des change­ments de campe­ment. Ce faible chiffre inter­di­s­ait aus­si au renne domes­tique de représen­ter une source de nour­ri­t­ure. Il était donc essen­tielle­ment util­isé pour le trans­port, voire pour la monte (en par­ti­c­uli­er l’été, lorsqu’il fal­lait vivre dans des zones qui deve­naient marécageuses). Les Yuk­aghirs pos­sé­daient égale­ment peu de chiens – ceux qui vivaient sur le cours supérieur de la Koly­ma, à l’in­térieur des ter­res, en avaient encore moins.

Les Yuk­aghirs pêchaient, à la nasse ou au filet, dans les riv­ières qui four­nis­saient des ressources rel­a­tive­ment abon­dantes. Le pois­son d’eau douce représen­tait la base de leur ali­men­ta­tion. En plus de cela, ils chas­saient : le renne sauvage, bien sûr, mais aus­si, dans les temps anciens, le wapi­ti. Celui-ci représente un gibier de taille imposante et, en cas de suc­cès, four­nis­sait d’im­por­tantes ressources (au point de pren­dre sou­vent le pas sur le renne dans les pri­or­ités des Yuk­aghirs). La chas­se visait aus­si, en par­ti­c­uli­er depuis l’ar­rivée des Russ­es, les ani­maux à four­rure : zibeline, glou­ton, lynx… Mais, de même que le wapi­ti, leurs pop­u­la­tions avaient été décimées et à l’époque de Jochel­son, elles étaient virtuelle­ment éteintes.

Questions autour du passage à la richesse

Yuk­aghirs mon­tant leurs rennes

Si l’on se fie à la clas­si­fi­ca­tion élaborée par Alain Tes­tart, que j’ai dis­cutée à de nom­breuses repris­es dans ce blog, les Yuk­aghirs se situent d’un point de vue tech­nique à la lim­ite du bas­cule­ment vers des struc­tures sociales à richesse : ils pra­tiquent une forme de stock­age régulière mais lim­itée, per­me­t­tant éventuelle­ment le bas­cule­ment vers les prix de la fiancée et le wergeld [je me per­me­ts d’être allusif ; le lecteur qui recherche des expli­ca­tions sur ce point pour­ra par exem­ple se référ­er à cet arti­cle, ou encore à ce bil­let].

Or, tel n’est pas le cas chez les Yuk­aghirs. En matière mat­ri­mo­ni­ale, la règle – tout au moins pour les Yuk­aghir du lit­toral – est celle du ser­vice pour la fiancée :

Lorsqu’un jeune homme a fait son choix, et a décidé d’épouser la fille qui a gag­né son coeur, il com­mence par témoign­er quelques bien­faits et à accom­plir quelques travaux pour les par­ents de son aimée. Ain­si, le fiancé en puis­sance ramène le pro­duit de sa chas­se dans la mai­son de l’élue de son cour sans rien en dire à per­son­ne. Il arrive aus­si le matin pour couper du bois, ou répar­er le traîneau de son beau-père putatif, pour répar­er son fusil, ses filets, aider à la pêche, etc. Si le jeune homme est per­sona gra­ta auprès des par­ents ou du frère aîné, ses faveurs silen­cieuses sont accep­tées tout aus­si silen­cieuse­ment ; dans le cas con­traire, ces avances sont rejetées sans un mot d’ex­pli­ca­tion. Dans ce cas, un mem­bre de la famille lui dira : « Ce n’est pas néces­saire, ne prends pas cette peine. » (…) La péri­ode de « ser­vice » est d’une durée indéter­minée, qui dépend de divers­es cir­con­stances. (p. 87)

Au pas­sage, Jochel­son insiste sur l’asymétrie des rela­tions au sein de cette société :

La posi­tion d’un jeune homme dans la mai­son de son beau-père est très sub­or­don­née. En fait, il appa­raît « servir » pour son épouse aus­si longtemps que des mem­bres plus âgés de la famille de celle-ci sont encore en vie. Il devait se pli­er aux volon­tés de son beau-père, des frères aînés de sa femme, et de tous les mem­bres de la famille plus vieux qu’elle ; mais après la mort de son beau-père, de l’on­cle de sa femme, et de ses frères aînés, ou après que ceux-ci se sont mar­iés et sont par­tis vivre avec leurs beaux-pères, il deve­nait lui-même le chef de famille. (p. 91–92)

La sit­u­a­tion n’est toute­fois pas générale. Sur le cours supérieur de la Koly­ma, là où les Yuk­aghirs « ont été assim­ilés par les Toun­gous­es, par­mi lesquels ils vivent », le ser­vice s’est com­biné au prix de la fiancée, ce paiement en biens matériels, ain­si qu’à une forme de dot :

Le gen­dre part vivre dans la mai­son des par­ents de la fille, et y reste un à trois ans. (…) L’en­tremet­teur, accom­pa­g­né de sa femme, vient chercher la fiancée. Il lui dit le nom­bre de rennes pré­parés par le père du gen­dre en tant que prix de la fiancée, et s’en­quiert de ce que la fille reçoit en dot. Cette dot con­siste générale­ment en un cer­tain nom­bre de rennes attelés à des traîneaux. 

En ce qui con­cerne le wergeld, les infor­ma­tions livrées sont peu nom­breuses : cette société sem­ble avoir été assez peu con­flictuelle – mais il est dif­fi­cile d’avoir des cer­ti­tudes sur ce point, la coloni­sa­tion russe ayant imposé la paci­fi­ca­tion de longue date. De manière cohérente, néan­moins, avec ce qui précède, aucune forme de com­pen­sa­tion matérielle des crimes de sang ne sem­ble avoir existé :

De nom­breux con­tes faisant allu­sion à la cou­tume de la vengeance de sang ont été inté­grale­ment préservés. Selon ces con­tes, les règles régis­sant la cou­tume de la vengeance de sang étaient les suiv­antes. Les vengeurs sont les par­ents de la vic­time, en ligne mas­cu­line du côté du père. Si les par­ents mater­nels de la vic­time trou­vaient le coupable en pre­mier, ils devaient dévoil­er sa cachette aux par­ents pater­nels et, à titre excep­tion­nel, leur prêter main-forte pour accom­plir la vengeance. (…) À titre de rançon, la famille du coupable don­nait au fils ou au frère cadet de la vic­time une jeune fille, qui inté­grait la mai­son de sa famille. On dit que les Yuk­aghir ne con­nais­saient aucune autre forme de rançon. (p. 132–133)

Il est évi­dent que le terme de rançon est ici totale­ment inap­pro­prié, et que c’est celui de com­pen­sa­tion qui aurait dû être employé. Tou­jours est-il que la sit­u­a­tion sem­ble claire : les Yuk­aghirs sont de petits éleveurs qui, à l’in­star des Baruya de Nou­velle-Guinée, et au moins là où ils n’ont pas subi d’in­flu­ences extérieures, ignorent les insti­tu­tions liées à la richesse telles que le prix de la fiancée ou le wergeld. Pour­tant, un élé­ment totale­ment con­tra­dic­toire vient trou­bler le tableau : il s’ag­it de l’esclavage, dont Alain Tes­tart écrivait qu’il représen­tait la richesse par excel­lence, et qu’il con­sti­tu­ait par déf­i­ni­tion une rup­ture avec le monde des sociétés sans richesse.

L’esclavage exis­tait par­mi les Yuk­aghirs. On appelait l’esclave po, ce qui sig­ni­fie lit­térale­ment « tra­vailleur ». Tous les cap­tifs étaient esclaves. Celle-ci com­pre­nait aus­si bien des hommes que des femmes ; mais ces dernières, en posi­tion d’o­tages ou d’épous­es, en par­ti­c­uli­er si elles avaient eu des enfants de leur maître, jouis­saient d’une indépen­dance bien plus grande que les esclaves mas­culins. Celui-ci était bien plus dépen­dant et mis­érable. Selon les tra­di­tions, il ne pou­vait inté­gr­er ni le groupe des guer­ri­ers – car on ne pou­vait se fier à la loy­auté d’un cap­tif – ni celui des chas­seurs. L’esclave restait à la mai­son avec les femmes, les per­son­nes âgées et les enfants, et été chargé du tra­vail domes­tique à l’in­star des femmes. On lui per­me­t­tait néan­moins, d’ac­com­plir de sur­croît des travaux tels que la main­te­nance des traîneaux et des filets, et de par­ticiper aux par­ties de pêche. (p. 133)

On se trou­ve donc là claire­ment devant un hia­tus : la société yuk­aghir, dans cer­taines de ses dimen­sions essen­tielles, présente des traits con­tra­dic­toires. Peut-être faut-il y voir le fruit d’une sit­u­a­tion par­ti­c­ulière ; encore faudrait-il expli­quer pourquoi, et com­ment, ce peu­ple peut vio­l­er la règle selon laque­lle l’esclavage ne peut qu’aller de pair avec d’autres insti­tu­tions telles que le prix de la fiancée et le wergeld. Soit (ou, par con­séquent), il faut refor­muler le critère de sépa­ra­tion entre sociétés avec et sans richess­es. Je ne suis pas du tout capa­ble de m’at­tel­er à une telle tâche dans l’é­tat présent de mes con­nais­sances, mais il me sem­ble que les deux manières dont la richesse est cen­sée faire son appari­tion dans l’évo­lu­tion sociale (d’une part par la nais­sance de l’esclavage, d’autre part par le paiement d’oblig­a­tions sociales avec des biens matériels) n’ont pas de lien direct et immé­di­at entre elles. Il y aurait donc sans doute matière à réflex­ion, et la ligne de démar­ca­tion franche cen­sée sig­naler le pas­sage à la richesse ressem­ble sans doute, quand on y regarde de plus près, à un ter­rain acci­den­té…

Le partage du produit et la dynamique du progrès technique

Campe­ment d’été

L’autre aspect qu’il con­vient de relever chez les Yuk­aghir est la règle qui régit le partage de la nour­ri­t­ure. C’est égale­ment un sujet qui me tient à cœur, et sur lequel les développe­ments d’Alain Tes­tart ne m’ont jamais vrai­ment con­va­in­cus. Celui-ci expli­quait en effet que l’o­rig­i­nal­ité de l’Aus­tralie tenait au fait que selon les cou­tumes mat­ri­mo­ni­ales, le chas­seur n’é­tait ni le pro­prié­taire, ni le béné­fi­ci­aire de ses pro­pres pris­es. Ce trait orig­i­nal était cen­sé expli­quer non seule­ment des par­tic­u­lar­ités soci­ologiques, mais aus­si le retard du pro­grès tech­nique sur ce con­ti­nent.

Une des pre­mières objec­tions qui vient à l’e­sprit est que cette dépos­ses­sion du chas­seur n’est pas pro­pre à l’Aus­tralie ; elle inter­vient égale­ment en Ama­zonie, par exem­ple chez les Guaya­ki étudiés par Pierre Clas­tres (et, plus tard, par divers anthro­po­logues améri­cains qui ont con­fir­mé ses obser­va­tions). Or, je décou­vre avec les Yuk­aghirs que la Sibérie n’ig­no­rait pas non plus ce type de rap­ports :

En procu­rant de la nour­ri­t­ure aux mem­bres du clan, le maître-chas­seur du clan, de même que les autres chas­seurs, ne fai­sait rien d’autre que son devoir — veiller à leurs besoins physiques ; par con­séquent, ils n’avaient eux-mêmes aucun droit au pro­duit de leur chas­se. « Le chas­seur tue, les autres reçoivent », dis­ent les Yuk­aghirs. La viande des ani­maux bat­tus est partagée par les femmes sous la direc­tion de l’épouse de l’aîné du clan. La famille du chas­seur, comme les autres familles du clan, reçoit une part pro­por­tion­nelle au nom­bre de ses mem­bres. Tout ce dont le chas­seur béné­fi­cie à titre per­son­nel est la tête ; le maître-chas­seur a de plus l’hon­neur de voir la tente de sa famille être la pre­mière du campe­ment, et sa femme par­ticiper à la dis­tri­b­u­tion de la viande. (124)

L’ex­pli­ca­tion don­née de la cou­tume est la suiv­ante :

Les chas­seurs tuent les rennes, non pour eux-mêmes ou pour leur famille, mais pour la total­ité du groupe qui les accom­pa­gne durant la sai­son de la chas­se ; et la même règle est observée dans la dis­tri­b­u­tion de la viande, le chas­seur lui-même n’en rece­vant aucune part. En ce qui con­cerne la « chas­se à la viande », le principe col­lec­tif des besoins de tous les mem­bres du clan [le groupe local] con­tin­ue de pré­val­oir sur le principe du tra­vail – le droit du chas­seur au pro­duit de sa chas­se. Il tra­vail, fait des efforts, endure de ter­ri­bles pri­va­tions, pour les gens de « son sang », non pour lui-même. Ces cou­tumes sont une con­séquence des con­di­tions matérielles dans lesquelles les Yuk­aghirs con­tin­u­ent de vivre. Si on per­me­t­tait à un chas­seur valide de ne chas­s­er que pour sa pro­pre famille, la plu­part des mem­bres du clan mour­raient de faim : d’où l’am­bi­tion du chas­seur. (124)

On a du mal à voir pourquoi de telles cou­tumes seraient moins défa­vor­ables au pro­grès tech­nique que celles qu’Alain Tes­tart décrit pour l’Aus­tralie, le chas­seur ne béné­fi­ciant, à titre per­son­nel, pas davan­tage du pro­duit de sa chas­se (ni ne prési­dant à sa dis­tri­b­u­tion) dans un cas que dans l’autre. Cette infor­ma­tion ren­force donc ma con­vic­tion que ce type de règles est avant tout une forme de col­lec­tivisme effec­tive­ment dic­té par la néces­sité de répar­tir les risques d’ap­pro­vi­sion­nement. Si on devait entr­er dans les détails, on devrait même remar­quer que les pra­tiques des Yuk­aghirs, peut-être parce que leur envi­ron­nement est plus hos­tile, sont sur ce plan plus col­lec­tives, plus égal­i­taires, en un mot plus com­mu­nistes que celle des Aborigènes. Ceux-ci appro­vi­sion­nent en effet en pri­or­ité leur belle-famille, ce qui per­met à l’an­cien ayant plusieurs filles mar­iées ou promis­es de béné­fici­er à titre per­son­nel du pro­duit de la chas­se de plusieurs gen­dres et de prof­iter ain­si d’un cer­tain con­fort indi­vidu­el. Rien de tel chez les Yuk­aghir où sem­ble régn­er, au moins sur ce plan, un égal­i­tarisme beau­coup plus rigoureux. Toute­fois, du point de vue du chas­seur et du sup­posé dés­in­térêt que la dépos­ses­sion de ses pro­pres pris­es est cen­sée entraîn­er pour le pro­grès et l’ef­fi­cience tech­niques, les deux cou­tumes devraient pos­séder des effets sim­i­laires…

Un autre prob­lème est celui posé par d’autres activ­ités, en par­ti­c­uli­er la pêche, où :

À l’heure actuelle, le pois­son pêché appar­tient, pour l’essen­tiel, à ceux qui l’ont attrapé et non au clan (125)

Jochel­son relie cette pra­tique au fait que le matériel de pêche (en par­ti­c­uli­er, les matières pre­mières des filets) doit être acheté auprès des Yak­outes ou des Russ­es. Ces impor­ta­tions trou­vent leur con­trepar­tie dans l’es­sor de la chas­se aux ani­maux à four­rure, pour lesquels là aus­si, le fruit de la chas­se est appro­prié indi­vidu­elle­ment. On serait donc en présence d’un sys­tème tra­di­tion­nel et col­lec­tif, con­cer­nant en pre­mier lieu l’al­i­men­ta­tion, où l’in­ter­ac­tion com­mer­ciale avec des groupes et des marchan­dis­es étrangers auraient intro­duit l’in­di­vid­u­al­isme de la répar­ti­tion. Sans être nulle­ment absurde, une telle expli­ca­tion ne me sem­ble pas aller de soi, et là encore, mérite sans doute plus ample exa­m­en.

Référence :

L’ethno­gra­phie de W. Jochel­son est disponible en ligne

3 commentaires

  1. Bon­jour Christophe,
    Encore une fois tu mar­ques un beau coup ; je viens de lire ton bil­let et j’ap­pré­cie tes remis­es en ques­tion des thès­es de Tes­tart, principe de base de toute dis­cus­sion sci­en­tifique et réflexe sain pour ne pas se laiss­er aller à la paresse intel­lectuelle des cer­ti­tudes intan­gi­bles. Dans ce procès de cer­taines thès­es d’Alain Tes­tart et bien que ne con­nais­sant rien des Yuk­aghir (ni des autres peu­ples périphériques), je vais rem­plir le rôle de l’av­o­cat du dia­ble.
    Dans ta descrip­tion de cette société, et comme tu le dis toi-même, on trou­ve des traits con­tra­dic­toires ; cer­tains appar­ti­en­nent au monde I (le ser­vice de la fiancée), d’autres au monde II (l’esclavage) ; il vient évidem­ment immé­di­ate­ment à l’e­sprit l’idée d’une tran­si­tion du monde I au monde II, avec des par­tic­u­lar­ités dues à l’aspect “enclavage” de ce peu­ple (pêche avec des filets four­nis par les Russ­es, …).
    Le très peu de nav­i­ga­tion que j’ai pu faire m’a sug­géré que les Yakughir avaient, autre­fois, été un peu­ple de chas­seurs et qu’ils n’é­taient devenus éleveurs que plus tard, peut-être sous l’in­flu­ence des peu­ples éleveurs alen­tour (et la moin­dre quan­tité de gibier due à la restric­tion de leur aire de chas­se). Leur rap­port avec le renne me fait d’ailleurs pencher vers cette hypothèse ; cet ani­mal sem­ble ne servir que d’an­i­mal de trait : ni pour le mariage, ni pour le wergeld et même pas comme ali­ment (!). [ Les Indi­ens des plaines, chas­seurs éleveurs utilisent les chevaux dans le mariage, le wergeld, etc.]. Dans ces con­di­tions, le “ser­vice pour la fiancée” n’est qu’une per­sis­tance d’un état dis­paru (et, par ailleurs des élé­ments de “paiement” en rennes sem­blent appa­raître).
    Le prob­lème du partage du gibier ne me sem­ble pas très clair. La cita­tion que tu fais (tirée de la page 124) énonce que le gibier est répar­ti “équitable­ment” par le maître-chas­seur du clan. Mais qui est donc ce per­son­nage ? Ce n’est man­i­feste­ment pas le chas­seur. Mon hypothèse est qu’il s’ag­it du chef du clan. Si c’est bien le cas, alors cha­cun des chas­seurs du clan donne le pro­duit de sa chas­se au chef du clan qui le redis­tribue équitable­ment à ses mem­bres. Si c’est bien cela, il n’est pas ques­tion de col­lec­tivisme,… ou alors de ce qu’on entendait par ce terme en URSS ou en Chine à la “belle époque”.
    La ques­tion de l’esclavage est sérieuse. Néan­moins, je n’ar­rive à voir ni ce que fai­saient réelle­ment ces esclaves (mâles) ni d’où ils venaient. S’il s’ag­it d’un esclavage externe (pris­on­niers de guerre), comme c’est très prob­a­ble, d’où vien­nent ces esclaves alors que tu dis que “cette société sem­ble avoir été assez peu con­flictuelle”. S’ag­it-il d’un phénomène ancien ? Le sait-on ?
    Toute cette société était en déliques­cence à l’époque même où Jochel­son écrivait. Que peut-on en dire avec un min­i­mum de cer­ti­tudes ? Bien sûr, ce cas, s’il ne remet pas en ques­tion fon­da­men­tale­ment les analy­ses d’Alain Tes­tart, reste dans un coin du cerveau et ça grat­te, ça grat­te…

    1. Bon­jour Anonyme !

      On est bien d’ac­cord, il y a dans ce bil­let plus de ques­tions que de cer­ti­tudes. Je suis con­va­in­cu que Tes­tart a posé des bases saines avec sa clas­si­fi­ca­tion, mais je suis tout aus­si con­va­in­cu qu’on gag­n­era beau­coup à la pouss­er dans ses retranche­ments, à s’in­téress­er aux bizarreries, aux excep­tions, bref, à tout ce qui ren­tre mal dans les cas­es.

      L’an­ci­en­neté de l’él­e­vage des rennes par les Yuk­aghirs est dis­cutée ample­ment par Jochel­son. Je n’ai per­son­nelle­ment aucune com­pé­tence pour juger de son opin­ion, mais lui con­sid­ère qu’il s’ag­it d’une activ­ité qui remonte très loin. Je crois, tout sim­ple­ment, que les Yuk­aghir sont des éleveurs-chas­seurs en rai­son de leur envi­ron­nement : il y a trop peu de végé­taux pour entretenir des trou­peaux nom­breux. Le renne sert donc au trans­port, et la chas­se (et la pêche) assurent l’al­i­men­ta­tion.

      En ce qui con­cerne la répar­ti­tion, la cita­tion peut effec­tive­ment sus­citer l’am­bi­gu­i­té ; mais en la relisant atten­tive­ment, le doute n’est pas per­mis. Ce sont bien tous les chas­seurs (« ils ») qui n’ont pas de droit sur le pro­duit de leur chas­se. Et le maître-chas­seur (qui n’est pas le chef, mais un per­son­nage émi­nent du clan, après le chef pro­pre­ment dit, le chaman et le maître guer­ri­er) n’a aucun droit par­ti­c­uli­er dans ce partage (sa femme y par­ticipe, mais le partage, égal­i­taire, est dirigé par la femme du chef). Ce n’est donc pas du tout une redis­tri­b­u­tion (dont, je ne con­nais pas de véri­ta­ble exem­ple dans les sociétés prim­i­tives).

      Enfin, les esclaves, selon le texte, sont claire­ment des cap­tifs. Les Yuk­aghirs appa­rais­sent comme assez paci­fiques entre eux (d’où le peu d’in­for­ma­tion sur les vengeances, le wergeld, etc.), mais les rela­tions avec les tribus voisines ne l’é­taient pas par­ti­c­ulière­ment. Là encore, pas d’indi­ca­tion sur l’an­ci­en­neté, mais rien ne laisse sup­pos­er qu’il s’agisse d’un phénomène récent (con­traire­ment aux pra­tiques liées au com­merce de la four­rure, ou à l’achat des matières pre­mières pour les filets de pêche).

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