« Définir la guerre civile ? Un bref éclairage de l’anthropologie sociale » (Critique, n°932–933)

Récem­ment paru, un texte de ma main pour le numéro 932–933 de la revue Cri­tique où j’abor­de une ques­tion nou­velle pour moi, celle de la déf­i­ni­tion de la guerre civile. Cette ver­sion est dépourvue des références bib­li­ographiques, que l’on trou­vera bien sûr dans le texte orig­i­nal.

Définir la guerre civile ?
Un bref éclairage de l’anthropologie sociale

On ne peut raison­ner sur les phénomènes, qu’ils soient soci­aux ou naturels, sans les définir de la manière la plus pré­cise pos­si­ble. Pour être indis­pens­able, l’exercice n’en est pas moins ardu, en par­ti­c­uli­er en matière sociale, où par­venir à une déf­i­ni­tion tout à la fois sat­is­faisante, opéra­toire et con­sen­suelle des phénomènes relève bien sou­vent de la gageure. La guerre civile n’échappe pas à cette règle, à dou­ble titre. Le con­cept se situe en effet au croise­ment de deux notions aux con­tours tout aus­si dif­fi­ciles cern­er dans un cas que dans l’autre. Pour com­mencer, une guerre « civile » est cen­sée se dis­tinguer d’une guerre ordi­naire, c’est-à-dire inter-éta­tique, mais selon quels critères ? Toute guerre qui n’est pas inter-éta­tique est-elle néces­saire­ment une guerre civile ? Autrement dit, existe-t-il seule­ment deux sous-caté­gories de guer­res, ou davan­tage ? Le deux­ième point de dis­cus­sion con­cerne la notion de guerre elle-même. Ain­si, tout affron­te­ment au sein d’une société, et toute con­tes­ta­tion de l’autorité de l’État ne con­stitue pas une guerre civile : il faut donc là aus­si trou­ver un critère per­me­t­tant de dis­tinguer une authen­tique guerre civile des autres formes (ou niveaux) de con­tes­ta­tion sociale.

Si la pre­mière série d’interrogation con­cerne donc les dif­féren­ci­a­tions au sein de la caté­gorie générale de la guerre, la sec­onde porte à l’inverse sur ce qui car­ac­térise la guerre par rap­port à d’autres types d’affrontements. On com­mencera par une rapi­de (et néces­saire­ment très incom­plète) revue de lit­téra­ture qui s’efforcera de relever les prin­ci­paux élé­ments de la dis­cus­sion, en par­ti­c­uli­er les plus prob­lé­ma­tiques. Dans un sec­ond temps, on s’attachera à mon­tr­er que ces ques­tions rejoignent en par­tie celles aux­quelles a été con­fron­tée l’anthropologie sociale, et qu’elles peu­vent béné­fici­er de quelques-uns de ses enseigne­ments.

La guerre civile comme guerre spécifique

Un pre­mier élé­ment de déf­i­ni­tion clas­sique de la guerre civile con­siste à l’opposer à la guerre « ordi­naire », c’est-à-dire celle qui inter­vient entre États. La guerre civile serait donc celle qui se déroule au sein d’un État, et dont cet État est lui-même par­tie prenante. Cette approche se heurte néan­moins immé­di­ate­ment à une pre­mière dif­fi­culté : la plu­part, sinon la total­ité, des guer­res répon­dant à cette déf­i­ni­tion sont de fait des guer­res inter-éta­tiques. En d’autres ter­mes, il n’est pas de guerre civile où l’un des deux camps au moins ne béné­fi­cie du sou­tien plus ou moins ouvert de puis­sances étrangères. Sous cet angle, la guerre civile ne con­stitue à la lim­ite plus une caté­gorie en soi, mais une sim­ple vari­ante par procu­ra­tion de la guerre inter-éta­tique. Cette posi­tion extrême – mais non absurde – était par exem­ple défendue par Clause­witz. On peut évidem­ment la con­tester, mais il faut alors trou­ver un critère pour déter­min­er au-dessous de quel degré d’ingérence étrangère une guerre devrait être con­sid­érée comme civile, et au-dessus duquel il s’agirait d’une guerre inter-éta­tique. C’est là qu’un pre­mier bât blesse : on ne voit pas bien ni quel indi­ca­teur serait le plus per­ti­nent, ni à quel niveau quan­ti­tatif on pour­rait le plac­er qui ne soit arbi­traire.

Sans préjuger de la réponse qui pour­rait être apportée à cette ques­tion, admet­tons toute­fois que la guerre civile se dif­féren­cie de la guerre inter-éta­tique. Se pose alors une autre ques­tion : toute guerre se ramène-t-elle à l’un de ces deux types ? Autrement dit, toute guerre qui n’oppose pas deux États doit-elle être con­sid­érée comme une guerre civile ? Les auteurs qui se sont posés la ques­tion ont unanime­ment répon­du par la néga­tive, sans pour autant s’accorder sur la manière de résoudre le prob­lème. Ain­si, une posi­tion clas­sique con­siste à dif­férenci­er la guerre civile de la guerre d’indépendance : dans le pre­mier cas, les fac­tions s’opposent pour gag­n­er la direc­tion de la société ; dans le sec­ond, l’une d’elles aspire à con­stituer une société séparée. Sous cet angle, les choses parais­sent sim­ples ; elles sont en réal­ité loin de l’être, dans la mesure où on a pu faire remar­quer que ce critère expri­mait au moins autant l’issue du com­bat que les inten­tions des pro­tag­o­nistes. Ce que les Améri­cains appel­lent la « guerre civile » porte ce nom unique­ment du fait de la défaite des con­fédérés. Si le Sud avait vain­cu et avait réus­si à faire séces­sion, cette même guerre aurait été qual­i­fiée de guerre d’indépendance.

Quant à l’existence pos­si­ble de guer­res qui ne relèvent d’aucune des caté­gories préc­itées, elle appa­raît évi­dente dès que l’on quitte le monde (rel­a­tive­ment) ordon­né des sociétés éta­tiques, et que l’on se tourne vers des cas eth­nologiques. Ain­si que le relève Marie-Danielle Demélas-Bohy, les guer­res que se livraient les dif­férents groupes Tupinam­ba, bien qu’elles n’impliquassent aucune entité éta­tique, n’ont jamais con­sid­éré été con­sid­érées par per­son­ne comme des guer­res civiles. Pour ce, une con­di­tion sup­plé­men­taire doit être rem­plie : que ces guer­res opposent des camps qui se revendiquent d’une même com­mu­nauté poli­tique. Cette même chercheuse a ain­si émis l’hypothèse que seuls les États-nations mod­ernes pou­vaient secréter des guer­res civiles et que hors de ce champ, « cette notion [de guerre civile] est dépourvue de sens ». Sug­gérons qu’il y a là une exagéra­tion : les his­to­riens par­lent bel et bien des guer­res civiles de la République romaine sans qu’on voie pourquoi il faudrait renon­cer à cette appel­la­tion. Quoi qu’il en soit, le con­cept de guerre civile soulève bel et bien la ques­tion de la déf­i­ni­tion de la com­mu­nauté poli­tique.

La guerre civile comme guerre

Les prob­lèmes qui précè­dent con­cer­nent ce qu’on pour­rait appel­er le périmètre de la guerre civile : quels en sont les acteurs, et quels objec­tifs ils pour­suiv­ent. L’autre ver­sant de la déf­i­ni­tion con­cerne pour sa part le degré de struc­tura­tion et de vio­lence déployé par les dif­férents camps. En d’autres ter­mes, si on s’était jusqu’ici demandé en quoi une guerre était « civile », on en vient à présent à s’interroger sur ce qu’est une guerre.

De manière triv­iale, on sent bien que tout con­flit col­lec­tif sur­venant au sein d’un État ne mérite pas le nom de guerre civile : s’agissant d’une sim­ple échauf­fourée à l’issue d’une man­i­fes­ta­tion, ou même une série de man­i­fes­ta­tions vio­lentes, telles que celles qui se sont par exem­ple déroulé en Nou­velle-Calé­donie à l’été 2024, une telle dénom­i­na­tion serait man­i­feste­ment abu­sive. À la dif­férence des guer­res inter-éta­tiques, les con­flits entre un État et une par­tie de la pop­u­la­tion sur laque­lle il a autorité par­tent par déf­i­ni­tion d’une sit­u­a­tion rad­i­cale­ment asymétrique. L’Etat est l’organe qui, selon la vieille déf­i­ni­tion de Weber, dis­pose du mono­pole de la force légitime. Même si cela ne sig­ni­fie pas qu’il dis­pose du mono­pole de la force tout court – une par­tie plus ou moins impor­tante des citoyens peu­vent être armés – on peut suiv­re Tes­tart sur le fait que l’Etat dis­pose de « la plus grande force », une force « telle qu’au­cune autre émanant de la société ne puisse lui résis­ter ».

Cela sig­ni­fie qu’une guerre civile ne peut en aucun cas con­stituer un pro­duit spon­tané de la con­tes­ta­tion de l’autorité de l’État : les camps par­tent à armes trop iné­gales. Pour attein­dre le stade d’une guerre civile, le con­flit doit attein­dre cer­tains seuils, à la fois qual­i­tat­ifs et quan­ti­tat­ifs : pour com­mencer, il faut que l’opposition soit par­v­enue à se struc­tur­er pour se dot­er d’une force armée capa­ble, au moins à un cer­tain niveau, de faire pièce à celle de l’Etat. Il faut aus­si que les hos­til­ités entre les deux camps ne soient pas seule­ment larvées, mais qu’elles s’expriment de manière ouverte, par des actes homi­cides et des destruc­tions.

On retombe ici peu ou prou sur la ques­tion du seuil : à par­tir de quand une oppo­si­tion est-elle suff­isam­ment struc­turée pour devoir être con­sid­érée comme une authen­tique force armée ? Et com­ment éval­uer le degré des hos­til­ités ? Faut-il par exem­ple décider d’un nom­bre d’homicides annuels min­i­mum ? Ce nom­bre doit-il être exprimé de manière absolue, ou en pour­cent­age de la pop­u­la­tion ? Sans même par­ler de la dif­fi­culté con­crète d’établir de tels décomptes sur une base fiable, on perçoit tout ce qu’il y a d’arbitraire à des tels choix, ce qui n’enlève rien à la néces­sité de les effectuer.

Quelques points de discussion

On n’aura évidem­ment pas ici la pré­ten­tion de régler en quelques para­graphes des ques­tions sur lesquelles les chercheurs butent depuis des décen­nies. Notre pro­pos n’a d’autre ambi­tion que d’apporter l’éclairage de l’anthropologie sociale, en élar­gis­sant en quelque sorte la focale aux con­flits observés dans les sociétés sans États.

Avant de se deman­der ce qui fait la spé­ci­ficité d’une guerre civile, on ne peut esquiver la ques­tion de la déf­i­ni­tion de la guerre en général. Or sur ce point (comme sur bien d’autres en sci­ences sociales), aucun accord ne s’est jamais dégagé. Les dif­férentes options sont néan­moins sig­ni­fica­tives d’un prob­lème qui n’est pas seule­ment ter­mi­nologique.

Cer­tains dic­tio­n­naires définis­sent ain­si la guerre comme un phénomène qui, par essence, se lim­ite aux seuls États : il ne pour­rait ain­si exis­ter de guer­res qu’étatiques. Out­re qu’on ne voit pas bien sur quel argu­ment se fonde cette posi­tion, celle-ci soulève immé­di­ate­ment le prob­lème de savoir, dans ce cas, com­ment qual­i­fi­er des actions armées homi­cides, se déploy­ant par­fois sur large échelle, qui ont été très fréquem­ment observées dans des sociétés sans État. C’est pourquoi l’immense majorité des anthro­po­logues, con­fron­tés au phénomène belliqueux dans le monde non-éta­tique, ont con­sid­éré la restric­tion du con­cept de guerre aux seuls États comme aus­si arbi­traire que gênante. Pour autant, la ques­tion de la déf­i­ni­tion de la guerre a con­tin­ué à se pos­er, et ce d’autant plus que les sociétés observées par ces mêmes anthro­po­logues se livraient à divers­es formes d’affrontements homi­cides qui ne ressem­blaient claire­ment pas à l’idée que l’on peut se faire d’une guerre.

Ain­si, chez les Enga de Nou­velle-Guinée, par­mi divers types iden­ti­fiés et nom­més de com­bats, il en exis­tait un par­ti­c­uli­er, le yan­da andake, qui était mar­qué par un car­ac­tère haute­ment for­mal­isé. Le clan qui en pre­nait l’initiative se livrait à une provo­ca­tion en règle de celui qu’il entendait défi­er ; en cas d’acceptation, on con­ve­nait d’un jour et d’un lieu pour la ren­con­tre. Les com­bats eux-mêmes obéis­saient à de nom­breuses restric­tions. Ils s’ouvraient par des duels, qui ces­saient en cas de blessure ou lorsque les muni­tions étaient épuisées ; les deux com­bat­tants s’embrassaient alors avant de rejoin­dre leurs camps respec­tifs. Ces duels lais­saient ensuite la place à des batailles en ligne, qui s’effectuaient exclu­sive­ment à l’arc et aux flèch­es. Tout assaut au corps-à-corps, de même que toute manœu­vre de con­tourne­ment, était con­sid­éré comme déloy­al et pro­hibé. Le nom­bre de vic­times, eu égard au nom­bre des pro­tag­o­nistes et à la durée des com­bats, qui s’étalaient sur des semaines, voire des mois, restait donc très faible.

Un autre exem­ple emblé­ma­tique est celui de la chas­se aux têtes. Présente notam­ment dans une vaste zone de l’Asie du sud-est, cette cou­tume doit être dis­tin­guée de la sim­ple « prise de têtes », com­mune à bien des armées du monde. Le roman­iste Pierre Poucet explique par­faite­ment sa spé­ci­ficité :

Cer­tains peu­ples font [la guerre] avec une féroc­ité par­ti­c­ulière, qui se man­i­feste pré­cisé­ment par la décap­i­ta­tion des vain­cus (…). Ces têtes coupées ser­vent des objec­tifs divers (…). D’autres pop­u­la­tions toute­fois par­tent en expédi­tion avec comme objec­tif prin­ci­pal, par­fois unique d’ailleurs, de trou­ver des têtes à couper (…) Il s’agit pour [ces peu­ples] non pas de vain­cre des enne­mis qu’ils devraient détru­ire ou sur lesquels ils voudraient asseoir leur supré­matie, mais – tout sim­ple­ment pour­rait-on dire – de se pro­cur­er les têtes, pas néces­saire­ment nom­breuses d’ailleurs, dont leur groupe a un pres­sant besoin pour assur­er sa survie.

On ne peut donc que suiv­re cet auteur sur la néces­sité impéra­tive de dis­tinguer ces deux types de con­textes, et de réserv­er le terme de « chas­se aux têtes » au sec­ond cas de fig­ure.

Com­ment qual­i­fi­er de telles pra­tiques ? L’embarras a sou­vent été per­cep­ti­ble, comme chez cet eth­no­logue qui écrivait à pro­pos d’un peu­ple de Nou­velle-Guinée : « Le terme de guerre n’est peut-être pas le meilleur pour décrire les com­bats entre les Huli, mais comme je n’en con­nais pas de meilleur, on devra s’en con­tenter ». On s’en con­tenta donc, non sans lui adjoin­dre très sou­vent un adjec­tif. La lit­téra­ture spé­cial­isée four­mille ain­si de ces guer­res dites « petites », « mineures », « restreintes », « régulées », « rit­uelles » ou « rit­u­al­isées », ce dernier qual­i­fi­catif étant prob­a­ble­ment le plus fréquent. Le prob­lème majeur de ces dénom­i­na­tions, c’est que tout en don­nant une infor­ma­tion sur le car­ac­tère de ces affron­te­ments, elles esquiv­ent la ques­tion de savoir s’ils relèvent effec­tive­ment de la caté­gorie de la guerre ou non.

C’est à pro­pos d’une pra­tique presque uni­verselle dans les sociétés non éta­tiques, et que les États ont sou­vent eu toutes les peines du monde à éradi­quer, que le prob­lème s’est posé avec le plus d’acuité : l’homicide de com­pen­sa­tion, qui inter­vient entre deux groupes (familles, groupes formels de par­en­té, groupes de rési­dence). Dans toute société non éta­tique, en effet, se faire jus­tice soi-même est non seule­ment une pos­si­bil­ité légitime, mais aus­si un devoir moral et social. Dans ces con­di­tions, un meurtre, réel ou sup­posé, donne volon­tiers lieu à des repré­sailles sur le mode de la loi du tal­ion : « œil pour œil, dent pour dent ». Le groupe vic­time de la vengeance en recon­naît par­fois la légitim­ité, désavouant ain­si le meur­tri­er ini­tial. Dans ce cas, les choses en restent là : les deux par­ties sont quittes et peu­vent renouer des rela­tions apaisées. Il arrive cepen­dant que la vengeance soit con­sid­érée comme illégitime par la par­tie qui la subit, soit qu’elle nie avoir com­mis le pre­mier assas­si­nat (qui a fort bien pu être attribué à un acte de sor­cel­lerie), soit qu’elle estime que son auteur l’avait per­pétré dans son bon droit. La réplique peut ain­si don­ner lieu à une réplique en retour : s’enclenche alors une chaîne de vengeances, chaque groupe esti­mant tour à tour que les comptes ont été sol­dés, ou qu’il doit pren­dre une vie à l’autre afin de les équili­br­er. Une telle chaîne de vengeances, qui dans cer­tains cas peut per­dur­er sur plusieurs généra­tions et finir par exter­min­er un des groupes con­cernés, porte dif­férents noms : dans l’espace italique, c’est la vendet­ta ; dans la France médié­vale, la faide. En anthro­polo­gie, la lit­téra­ture anglo­phone a con­sacré le terme de feud.

Si la plu­part des chercheurs s’accorde sur le fait que le feud et la guerre pro­pre­ment dite con­stituent deux phénomènes dif­férents, trou­ver quel critère per­met de les dis­tinguer a depuis longtemps con­sti­tué un sujet de débats. Tous deux sont en effet des états d’hostilité entre groupes, qui se traduisent par des actes homi­cides. La solu­tion générale­ment admise – et qui nous ramène par une voie inat­ten­due aux prob­lèmes soulevés par la guerre civile – a con­sisté à rechercher ce critère du côté de la nature des groupes impliqués. On lit donc que la guerre oppose des unités sociales dites « poli­tiques », tan­dis que le feud oppose des unités sociales non poli­tiques. Bien qu’elle soit large­ment admise, cette solu­tion pose en fait nom­bre de prob­lèmes, ain­si que l’a relevé Bruno Boulestin dans un texte remar­quable.

Le pre­mier, et le plus évi­dent, est qu’en définis­sant la guerre par le car­ac­tère poli­tique de l’unité sociale qui la mène, on déplace le prob­lème bien davan­tage qu’on ne le résout : il faut en effet savoir com­ment on définit cette « unité poli­tiques » – dont l’État ne con­stitue qu’un cas par­ti­c­uli­er. En fait, on peut sug­gér­er que cette déf­i­ni­tion a été bien davan­tage tenue pour acquise qu’elle n’a réelle­ment été pro­posée. Un auteur soucieux de rigueur tel que Jean Baech­ler, qui lui préfère le terme plus recher­ché de « poli­tie », qual­i­fie ain­si un « ensem­ble ordon­né à la jus­tice », doté de procé­dures paci­fi­ant les con­flits entre les élé­ments qui le com­posent, rép­ri­mant les trans­gres­sions. Toute­fois, si de tels ensem­bles sont en principe aisé­ment iden­ti­fi­ables lorsqu’il s’agit d’États, ils devi­en­nent beau­coup plus flous dès lors que ces États sont absents, un prob­lème qui a plusieurs fois été iden­ti­fié en eth­nolo­gie.

En met­tant même ce point de côté, une telle déf­i­ni­tion de la guerre et du feud s’avère prob­lé­ma­tique à au moins deux autres titres. Le pre­mier, déjà relevé par Boulestin, est que l’idée même de guerre civile tend alors à devenir une con­tra­dic­tion dans les ter­mes : le fait même qu’un État se trou­ve con­fron­té à une oppo­si­tion armée durable et qui men­ace son exis­tence fait qu’il n’est alors plus vrai­ment un État, et donc une organ­i­sa­tion poli­tique. Quant à cette oppo­si­tion, si elle peut elle aus­si con­stituer un État en devenir, elle n’en est pas vrai­ment un non plus. Bien sûr, on peut se sor­tir de cette sit­u­a­tion incon­fort­able en dis­ant qu’il est par essence impos­si­ble d’appréhender une réal­ité mou­vante avec des caté­gories fix­es, et que ce type de sit­u­a­tion tran­si­toire est le lot de de toute démarche clas­si­fi­ca­toire. Reste tout de même à savoir si, en l’occurrence, la clas­si­fi­ca­tion employée est bien la meilleure pos­si­ble.

C’est en effet le sec­ond point, réd­hibitoire à nos yeux : en dis­ant que la guerre est menée par des unités poli­tiques tan­dis que le feud l’est par des unités non poli­tiques, on énonce éventuelle­ment une loi sociale, mais on ne donne en réal­ité aucune infor­ma­tion sur ce qui dif­féren­cie la nature de la guerre de celle du feud. D’une manière générale, on ne peut d’ailleurs jamais définir un objet, une cou­tume ou insti­tu­tion en se con­tentant d’énoncer à quel acteur social ils sont liés. Rien n’exclut à ce compte la pos­si­bil­ité que la guerre et le feud con­stitue en réal­ité une seule et même chose, dont seul le nom change en fonc­tion du con­texte social qui les con­duit, tout comme le salaire d’un employé prend l’appellation de « gages » lorsqu’il s’agit d’un domes­tique, sans que sa nature économique en soit moin­drement mod­i­fiée. En d’autres ter­mes, se deman­der qui fait quelque chose et se deman­der quelle est celle chose sont deux ques­tions rad­i­cale­ment dif­férentes.

Ayant ain­si mon­tré que pour définir la guerre et le feud, la nature sociale des acteurs était une voie sans issue, Boulestin a pro­posé une solu­tion aus­si sim­ple qu’opératoire, con­sis­tant à chercher la réponse du côté des objec­tifs pour­suiv­is par les pro­tag­o­nistes. On a remar­qué de longue date que l’objectif d’une guerre, éta­tique ou non, était d’établir sa supéri­or­ité, ou sa supré­matie, sur l’adversaire, afin de lui impos­er ses con­di­tions. Dans un feud, les camps en présence ne cherchent pas à vain­cre l’autre, mais sim­ple­ment à équili­br­er les comptes – c’est le désac­cord sur l’état de ces comptes qui fait per­dur­er la chaîne de vengeance.

La guerre et le feud four­nissent égale­ment les clés d’une com­préhen­sion plus générale des con­fronta­tions humaines. Ces deux états d’hostilités engen­drent en effet des com­bats qui pos­sè­dent deux car­ac­téris­tiques. Pour com­mencer, tous deux visent à aplanir un dif­férent, autrement dit à obtenir (ou à impos­er !) la paix, ce que l’on peut exprimer en dis­ant qu’ils sont réso­lu­tifs. La sec­onde, c’est que dans le cadre de ces états d’hostilité, les com­bats se déroulent dans une totale lib­erté. On peut frap­per l’adversaire à tout moment, sans se pli­er à des con­ven­tions qui néces­si­tent son accord et en util­isant la sur­prise. On pro­posera de par­ler à ce pro­pos de con­fronta­tions « dis­cré­tion­naires ». Ces con­stata­tions ouvrent la pos­si­bil­ité d’identifier dans les sociétés humaines des con­fronta­tions qui ne soient pas réso­lu­tives, pas dis­cré­tion­naires, voire qui ne soient ni l’un ni l’autre. Ain­si, et pour ne par­ler que des exem­ples évo­qués plus haut, la chas­se aux têtes n’est pas réso­lu­tive : elle n’a nulle­ment pour objec­tif de rétablir la paix ; quant aux yan­da andake des Enga, en plus de ne pas être réso­lu­tifs, ils ne sont pas non plus dis­cré­tion­naires : chaque adver­saire respecte des formes et des règles com­munes, et ce n’est pas pour rien qu’un des eth­no­logues qui les a décrits les a qual­i­fiés de « tournois ».

Conclusion

Ce n’est pas ici le lieu d’explorer en détail les divers­es formes de con­fronta­tions observées dans les sociétés humaines. Cette brève esquisse four­nit néan­moins deux leçons sus­cep­ti­bles d’éclairer l’épais dossier de la guerre civile. La pre­mière rap­pelle que la guerre est très loin de représen­ter l’unique forme des con­flits col­lec­tifs homi­cides, et que l’analyse a tout à gag­n­er à adopter le point de vue com­para­tif le plus large qui soit. La sec­onde, évo­quée à pro­pos de la guerre et du feud, est qu’en définis­sant un phénomène unique­ment par la nature des acteurs qu’il met en jeu, on reste sur un ter­rain pure­ment ter­mi­nologique et on n’énonce rien de ses pro­priétés. Dire qu’une guerre est civile lorsqu’elle implique un pro­tag­o­niste non éta­tique con­stitue donc tout au plus un préam­bule ter­mi­nologique à une déf­i­ni­tion plus sub­stantielle, qui parviendrait à énon­cer les spé­ci­ficités de la guerre civile par rap­port aux autres types de guerre.

12 commentaires

  1. Salut Christophe,

    « La guerre et le feud four­nissent égale­ment les clés d’une com­préhen­sion plus générale des con­fronta­tions humaines. Ces deux états d’hostilités engen­drent en effet des com­bats qui pos­sè­dent deux car­ac­téris­tiques. Pour com­mencer, tous deux visent à aplanir un dif­férent, autrement dit à obtenir (ou à impos­er !) la paix, ce que l’on peut exprimer en dis­ant qu’ils sont réso­lu­tifs. »

    Est-ce vrai­ment tou­jours le cas ? Les deux guer­res mon­di­ales du XXè siè­cle ne sont pas déclenchées avec la volon­té d’« aplanir un dif­férend », il me sem­ble. Dans les deux cas, on a plutôt une volon­té de puis­sance (ou même de dom­i­na­tion totale) qui déclenche la déci­sion d’en­vahir les pays voisins. De même avec les guer­res colo­niales, qui relèvent d’une course à la puis­sance entre États européens : la France n’en­vahit pas l’Al­gérie dans l’ob­jec­tif d’« aplanir un dif­férend » avec les autorités algéri­ennes.

    On a le même malen­ten­du, sem­ble-t-il, avec la guerre en Ukraine. Cer­tains com­men­ta­teurs con­sid­èrent que la Russie ne fait qu’­ex­primer une insat­is­fac­tion, et qu’il faudrait donc « négoci­er » avec elle pour aplatir les désac­cords et résoudre les prob­lèmes par des com­pro­mis récipro­ques. Mais d’autres pointent que les dis­cours du Krem­lin et de ses idéo­logues sont plutôt l’ex­pres­sion d’un impéri­al­isme et d’une néga­tion totale du peu­ple ukrainien.

    J’ai l’im­pres­sion qu’il s’ag­it ici d’un biais rétro­spec­tif. Certes, les guer­res se ter­mi­nent sou­vent par des négo­ti­a­tions (mais pas tou­jours : il peut aus­si y avoir des red­di­tions ou des capit­u­la­tions). Mais ce n’est pas parce que ces négo­ti­a­tions met­tent en scène un « aplanisse­ment » de sup­posés dif­férends, que la guerre *visait* à résoudre ces dif­férends. Dans beau­coup de cas, on peut aus­si voir ces négo­ti­a­tions comme une procé­dure oppor­tuniste visant à ren­dre durable une fin des com­bats devenus insouten­ables pour l’une ou les deux des par­ties en présence. Et les ter­mes adop­tés à l’is­sue des négo­ti­a­tions reflè­tent beau­coup moins les moti­va­tions ini­tiales des deux par­ties, que le rap­port des forces à la fin du con­flit.

    1. Salut Antoine
      Il y a je crois un malen­ten­du. Que l’is­sue d’une guerre ne soit pas tou­jours celle que voulaient les pro­tag­o­nistes, c’est évi­dent – et d’ailleurs, par déf­i­ni­tion, s’ils avaient voulu la même chose, il n’y aurait pas eu de guerre ! Mais la guerre a juste­ment tou­jours lieu parce qu’une puis­sance (ou plus) souhaite impos­er quelque chose à une autre (au plus) con­tre sa volon­té, et établir leurs rela­tions sur des bases nou­velles. Ma for­mu­la­tion ouvre peut-être la voie à une inter­pré­ta­tion trop restric­tive, mais quand la France con­quiert l’Al­gérie, je main­tiens que les deux Etats ont bel et bien un dif­férend : l’un veut annex­er l’autre, et l’autre n’est pas d’ac­cord. Il est par­faite­ment exact que cette volon­té d’an­nex­ion ne fait pas néces­saire­ment pas suite à une querelle par­ti­c­ulière, mais ce n’est pas l’élé­ment que je vise (à la suite de Boulestin, et même de Clause­witz) dans cette déf­i­ni­tion.
      Encore une fois, on com­prend mieux les choses par oppo­si­tion avec tous les cas où l’on se bat sans que le com­bat soit cen­sé débouch­er sur une issue apaisée, quelle qu’elle soit (le bouquin illus­tr­era évidem­ment abon­dam­ment ce cas de fig­ure).

    2. re Christophe,

      Dis­ons que je trou­ve la for­mu­la­tion « X cherche à régler un dif­férend avec Y » assez con­tournée et trompeuse, quand X cherche tout bon­nement à faire dis­paraître Y (quelles que soient les raisons exactes pour lesquelles X désire cette dis­pari­tion)… Cela donne un ver­nis con­tractuel ou judi­ci­aire à un con­flit qui ne l’est pas : si je lutte pour ma survie con­tre quelqu’un qui veut ma dis­pari­tion, j’ai du mal à voir ça comme un sim­ple « dif­férend ».

      C’est dif­férent de la vendet­ta, où X se con­tente d’oc­cire un mem­bre de Y (pour, effec­tive­ment, ten­ter de sol­der un dif­férend).

      Mais oui, dans les deux cas, X cherche cer­taine­ment une « issue apaisée ».

    3. J’es­saye de vari­er les for­mu­la­tions (avec un bon­heur iné­gal) pour ne pas être trop répéti­tif. Mais je crois qu’on n’a pas dit mieux depuis au moins Clause­witz : « con­train­dre l’en­ne­mi à accom­plir notre volon­té » (ou Boulestin, qui par­le de « impos­er sa supré­matie par les armes »).

  2. Je voudrais apporter une pré­ci­sion : les guer­res civiles romaines ne sont pas appelées ain­si que par les his­to­riens, les romains de l’époque (des deux épo­ques en fait : la fin tumultueuse de la République puis la valse des imper­a­tores après Néron) les nom­maient ain­si. Jules Cesar a d’ailleurs écrit Bel­lum civile, aus­si appelé De bel­lo civili. Nul besoin de ce que l’on conçoit être aujour­d’hui un état mod­erne pour avoir une guerre civile. D’ailleurs à bien des points de vue, la Rome antique est un état mod­erne. Songeons par exem­ple que c’é­tait par­faite­ment un état de droit ain­si qu’une excep­tion­nelle bureau­cratie. Mes con­nais­sances de la Chine antique sont très faibles mais j’a­vancerais que l’on peut aus­si par­ler de guer­res civiles dans de nom­breux cas. La longue suc­ces­sion des dif­férentes dynas­ties est sou­vent le fait de guerre internes et par­ti­sanes, voire claniques. Ces deux cas éclairent pour moi la notion de guerre civile : con­traire­ment à une révo­lu­tion l’ob­jec­tif n’est pas mod­i­fi­er pro­fondé­ment la struc­ture de l’é­tat. En plaisan­tant je dirais que c’est bien pour cela que la guerre de Séces­sion est a pos­te­ri­ori une Civ­il War puisque de séces­sion il n’y eut point. La guerre civile est un proces­sus de mobil­i­sa­tion de par­ti­sans de plusieurs lead­ers qui veu­lent être cal­ife à la place du cal­ife. L’idéolo­gie y est inex­is­tante, sec­ondaire ou n’est qu’un ver­nis. Ain­si bien des nordistes améri­cains furent anti-esclavagistes juste le temps de la guerre… Et si je suis matéri­al­iste, je ne peux m’empêcher de saluer Clause­witz quand il dis­ait, je para­phrase, que la guerre n’est pas un objet mais un sujet avec une vie pro­pre qui échappe à toute déci­sion humaine et trace seule son chemin. Plus que jamais en ces temps dan­gereux : que crève la guerre !

    1. Dans cette affaire, les ques­tions pure­ment ter­mi­nologiques envahissent tout, et ren­dent les choses com­pliquées (que choisit-on d’ap­pel­er une guerre, et quelles guer­res choisit-on d’ap­pel­er civiles ?). Et il n’y a aucune rai­son de penser que l’œil des intéressés est for­cé­ment plus fiable que celui d’un obser­va­teur extérieur. En clair, dans les choix ter­mi­nologiques du lan­gage courant, cha­cun range les choses à sa manière, mais per­son­ne ne fait de la sci­ence. C’est bien pour cela que tout le prob­lème est de par­venir à trou­ver sur les bons critères (ce qui implique, éventuelle­ment, d’u­tilis­er un autre vocab­u­laire pour élim­in­er les malen­ten­dus). Tout cela pour en venir au fait que si on définit la guerre civile par le fait que « con­traire­ment à la révo­lu­tion, elle ne vise pas à mod­i­fi­er pro­fondé­ment les struc­tures de l’É­tat », il faut se dépa­touiller avec la tra­di­tion qui appelle le con­flit qui suiv­it la révo­lu­tion d’Oc­to­bre et dont l’en­jeu était le main­tien ou le ren­verse­ment du régime… la guerre civile. 😉

    2. Effec­tive­ment Christophe, tous les mots du lan­gage courant sont des mots valis­es et cha­cun rem­plit sa valise comme il veut. Con­cer­nant le ren­verse­ment du régime tsariste, il était au pro­gramme de biens des par­tis et organ­i­sa­tions qui prirent les armes en 1917 : mencheviks, bolcheviks, anar­chistes, social­istes-révo­lu­tion­naires et autres, tous voulaient la fin du tsarisme. La guerre civile, puisqu’on la nomme ain­si, va oppos­er non seule­ment des russ­es qui ne veu­lent plus du tsarisme au russ­es blancs et à leurs alliés occi­den­taux mais va aus­si les oppos­er entre eux jusqu’à ce que les bolcheviks ramassent la mise tout en con­ser­vant l’ob­jec­tif ini­tial. En France et dès 1790, la guil­lo­tine tranche les con­flits entre les divers­es fac­tions révo­lu­tion­naires. Lors de la Ter­reur, il n’y a d’ailleurs pra­tique­ment plus que des par­ti­sans de la révo­lu­tion (en tant que fin de la monar­chie) qui se sont ain­si décapités. Révo­lu­tion vio­lente (pour repren­dre les mots de Schei­del) et guerre civile (au sens com­mun du terme) sont deux proces­sus qui se con­ti­en­nent l’un l’autre. Ils sont pra­tique­ment con­sub­stantiels.

  3. Je ne suis pas d’ac­cord avec Antoine, qui vient en plus du con­cept de guerre, ajouter des autres con­cepts comme l’im­péri­al­isme (déf­i­ni­tion?) et la “néga­tion totale du peu­ple ukrainien” (géno­cide ? ou “néga­tion totale d’un peu­ple” en tant que nou­veau con­cept?). Définir un con­cept avec un autre con­cept à définir ne me sem­ble pas être la bonne démarche… C’est pour cette rai­son que la déf­i­ni­tion de Clause­witz reste si célèbre, sa sim­plic­ité n’a pas la pré­ten­tion de cou­vrir toute la com­plex­ité d’une guerre mais au même temps elle dit quelque chose “la con­tin­u­a­tion de la poli­tique” — donc un affaire pub­lic qui nous con­cerne à tous “par d’autres moyens” — j’imag­ine que Clause­witz fai­sait allu­sion à la guerre économique, idéologique, etc.. pour ne pas lim­iter la guerre à la ques­tion de la vio­lence physique. Tout en sor­tant du cadre “légal” recon­nu comme “légitime” (droit inter­na­tion­al, diplo­matie…).

    Geof­frey Roberts établit un lien entre Clause­witz (la con­tin­u­a­tion…) et la pré­pa­ra­tion à la guerre, selon cet his­to­rien : Une idée que Mozg Armii [Chapoc­hnikov] con­tribua à pop­u­laris­er était que : “la mobil­i­sa­tion sig­nifi­ait la guerre”. J’a­joute que dans ce même esprit Végèce a écrit bien avant : ” qui désire la paix, se pré­pare donc à la guerre”. Dans ce cas la guerre est le garant d’une hégé­monie rel­a­tive­ment sta­ble (“Pax Romana”), la pré­pa­ra­tion étant un élé­ment qui en soi car­ac­térise déjà l’é­tat de guerre est une autre pos­si­bil­ité qui sem­ble bien coller à notre sit­u­a­tion actuelle où le con­cept de guerre hybride se pop­u­larise… per­son­nelle­ment je suis plutôt sym­pa­thique de cette idée qui définit la dom­i­na­tion comme un état de guerre. Qui cherche à domin­er (sans ren­tr­er dans des débats sur la nature impéri­al­iste ou pas de la dom­i­na­tion) doit être dans un état de guerre. La guerre est donc un état et pas une démarche que se lim­ite aux manou­vres mil­i­taires ou à la guerre économique plus ouvertes (du type blo­cus con­ti­nen­tal). C’est à juste titre que nous par­lons de guerre froide, la com­péti­tion pour la dom­i­na­tion passe plus sou­vent par des péri­odes de pré­pa­ra­tion que des péri­odes de con­flit direct. La com­péti­tion entre romains et puniques sem­ble con­firmer cette grille de lec­ture, leurs rap­ports ont duré quelques siè­cles et ont cul­miné avec un siè­cle de guer­res.

    Nos indus­triels cap­i­tal­istes nous par­lent de l’in­dus­trie de la défense au lieu de l’in­dus­trie de guerre. Nous voyons donc com­ment se pré­par­er à la guerre c’est faire la guerre, les pro­duits sur le marché doivent tôt ou tard mis en action pour jus­ti­fi­er la sub­sis­tance même de l’in­dus­trie. La dom­i­na­tion c’est la guerre, les marx­istes aus­si doivent se pré­par­er à une longue guerre car les class­es antag­o­nistes seront encore là pour un bon moment ! Je crains que le niveau de pré­pa­ra­tion actuel soit de plus en plus bas, je vois même des “ortho­dox­es” paci­fistes 🙂

    1. Sans répon­dre à tout : la fameuse for­mule de Clause­witz (« la con­tin­u­a­tion de la poli­tique par d’autres moyens ») est beau­coup moins une déf­i­ni­tion qu’un théorème. Si par ailleurs, le lecteur ne savait pas du tout ce qu’est une guerre, il serait bien embêté pour en avoir la moin­dre idée à par­tir de cette indi­ca­tion. La vraie déf­i­ni­tion de la guerre chez Clause­witz se trou­ve ailleurs, dès les pre­mières phras­es où il explique en sub­stance que c’est l’emploi de la force pour con­train­dre l’en­ne­mi à accom­plir notre volon­té. Et au pas­sage, après cette excel­lente déf­i­ni­tion, il com­met une erreur en qual­i­fi­ant la guerre de duel col­lec­tif (j’ai écrit un arti­cle sur ce point pré­cis, à paraître à l’au­tomne).

    2. Effec­tive­ment, je dois admet­tre qu’il s’ag­it bien d’un théorème. Des nos jours je dirais que pour une éventuelle déf­i­ni­tion, la con­trainte au sens large rend caduque le critère de la force, vu la com­plex­ité des rap­ports entre les peu­ples. Par exem­ple, une “guerre” infor­ma­tique n’emploie pas la force au sens tra­di­tion­nel du terme.

    3. C’est tout le prob­lème du sens strict et du sens éten­du. Au sens strict, on com­prend qu’une guerre se fait via la vio­lence et les morts. Une guerre infor­ma­tique, une guerre com­mer­ciale, une guerre des nerfs, ne sont des guer­res que dans un sens beau­coup plus large, voire métaphorique.

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