Du nouveau à Djebel Sahaba

Une étude menée par une équipe de préhis­to­riens français (I. Crevecœur, M.‑H. Dias‑Meirinho, A. Zaz­zo, D. Antoine et F. Bon), tout récem­ment pub­liée dans les Sci­en­tif­ic Reports de la revue Nature sous le titre « New insights on inter­per­son­al vio­lence in the Late Pleis­tocene based on the Nile val­ley ceme­tery of Jebel Saha­ba », vient ponctuer un long et minu­tieux réex­a­m­en des restes humains de ce célèbre site. Cette recherche, au-delà de la mois­son d’élé­ments factuels nou­veaux qu’elle apporte, soulève naturelle­ment de pas­sion­nantes ques­tions d’in­ter­pré­ta­tion. Et si la fin de ce bil­let insiste sur quelques aspects cri­tiques, il con­vient évidem­ment de com­mencer par saluer ce tra­vail digne des meilleures enquêtes de police sci­en­tifique.

Djebel Sahaba, un témoignage de violence armée collective

Djebel Saha­ba représente sans con­teste l’un des plus emblé­ma­tiques témoignages de vio­lence col­lec­tive par­mi des sociétés de chas­seurs-cueilleurs, égalé seule­ment dans les dernières années par celui de Turkana. À la dif­férence de ce dernier, les corps n’y ont pas été lais­sés en l’é­tat après un mas­sacre : le site de Djebel Saha­ba, on le sait depuis les pre­mières fouilles dans les années 1960, est un cimetière, vieux d’au moins 13 400 ans, et où ont été inhumés quelque 60 indi­vidus.

Le patient tra­vail de l’équipe a révélé plus de 100 lésions passées jusque là inaperçues, tant sur des cadavres où l’on en avait déjà iden­ti­fié que sur d’autres, qui en étaient jusque là con­sid­érés comme exempts : ce ne sont ain­si plus 20, mais 40 indi­vidus dont les restes por­tent des mar­ques de vio­lence. La moitié d’en­tre elles sont des impacts de pro­jec­tiles (sans doute des flèch­es), les autres des frac­tures prob­a­ble­ment causées par des armes con­ton­dantes.

Une par­tie impor­tante de ces lésions avaient guéri, ce qui prou­ve bien sûr le car­ac­tère récur­rent des épisodes de vio­lence – cet élé­ment cap­i­tal représente le prin­ci­pal apport de cet étude.

Les don­nées peu­vent être résumées dans le tableau suiv­ant (l’ar­ti­cle orginal four­nit une décom­po­si­tion par tranch­es d’âge qui n’est pas inin­téres­sante, mais où les caté­gories sont représen­tées par un nom­bre très restreint d’in­di­vidus, ce qui lim­ite la portée des déduc­tions pos­si­bles).

Total
(n = 61)
dont adultes
(n = 43)
n % n %
Sans lésion 20 32,8 11 25,6
Lésions 41 67,2 32 74,4
– dont guéries 38 92,7 32 100
– dont non guéries 19 46,3 15 46,9
– dont guéries et non guéries 16 39 15 46,9

Le tableau d’o­rig­ine détaille égale­ment la nature des lésions : en nom­bre sen­si­ble­ment égal, des impacts de pro­jec­tiles et des frac­tures causées par des objets con­ton­dants. Dans 11 cas, on a retrou­vé des pier­res qui con­sti­tu­aient man­i­feste­ment l’ar­ma­ture de ces pro­jec­tiles. Il s’agis­sait de lames par­ti­c­ulière­ment tran­chantes, et fab­riquées, selon les auteurs, dans le but man­i­feste d’ac­croître le degré de péné­tra­tion et d’aug­menter la perte de sang. L’ar­ti­cle ne se prononce évidem­ment pas sur la pos­si­bil­ité que ces pointes aient été spé­ci­fique­ment conçues pour le com­bat, à juste titre : une telle pos­si­bil­ité ne doit en aucun cas être écartée, mais elle est presque impos­si­ble à prou­ver sur le plan archéologique.

Quatre points de discussion

Il est évidem­ment tou­jours très dif­fi­cile de faire par­ler des restes archéologiques – en l’oc­cur­rence, l’analo­gie sou­vent faite avec une scène de crime se jus­ti­fie dou­ble­ment ! Mais c’est évidem­ment à cet exer­ci­ce qu’il faut se livr­er si l’on veut aller au-delà de la frus­trante – et quelque peu stérile – descrip­tion brute des don­nées.

La définition de la guerre

Un pre­mier point, certes un peu périphérique, mérite néan­moins d’être relevé. Je com­prends mal, en effet, pourquoi écrire que :

Plusieurs exem­ples eth­no-archéologiques sug­gèrent que le con­cept de guerre peut embrass­er toutes les formes de rela­tions antag­o­nistes, depuis les feuds, les meurtres indi­vidu­els, les embus­cades, les raids et la prise de trophées jusqu’à des con­frontatins sanglantes et des con­flits armés plus larges.

Que cer­tains auteurs aient tout mélangé, c’est une chose, mais on ne voit guère en quoi un meurtre indi­vidu­el devrait davan­tage être comp­té comme une guerre dans une société sans État que dans la nôtre. Au demeu­rant, l’énuméra­tion fait feu de tout bois, puisqu’elle entremêle indif­férem­ment des con­sid­éra­tions d’échelles, de mobiles, ou de dis­posi­tifs tac­tiques. Répé­tons donc que la guerre doit bel et bien être définie, quitte à avouer l’im­pos­si­bil­ité de l’i­den­ti­fi­er sur la seule base archéologique. Mais on ne gagne rien, au motif qu’il est prob­a­ble­ment impos­si­ble d’ef­fectuer cette iden­ti­fi­ca­tion avec cer­ti­tude, à sug­gér­er en quelque sorte que tout est dans tout, et que du moment que l’on a plusieurs morts (ou même un seul ?) on est face à une « guerre ».

Pas de violences domestiques ?

Ensuite, même s’il s’ag­it d’aspects sec­ondaires, il me sem­ble qu’une même petite erreur de raison­nement grève deux points de l’in­ter­pré­ta­tion.

La pre­mière con­cerne l’o­rig­ine des frac­tures de parade, presque toutes con­cen­trées sur les mem­bres supérieurs des squelettes féminins. Les auteurs écar­tent la pos­si­bil­ité qu’elles résul­tent de vio­lences domes­tiques, du fait que « le pro­fil des autres lésions sur les femmes et les imma­tures à Djebel Saha­ba est incom­pat­i­ble » avec un tel cas de fig­ure. Or, si le pro­fil des blessures observées sem­ble en effet inter­dire de les imput­er dans leur total­ité à d’éventuelles vio­lences domes­tiques, il ne per­met nulle­ment de rejeter cette éven­tu­al­ité pour une par­tie d’en­tre elles. Pour pren­dre un exem­ple ethno­graphique bien con­nu, les Yanoma­mi d’A­ma­zonie con­juguaient à la fois une vio­lence inter­groupe récur­rente et par­fois dévas­ta­tri­ces, et une vio­lence quo­ti­di­enne à l’é­gard des femmes, exer­cée pour une part avec des armes con­ton­dantes provo­quant le cas échéant des frac­tures, mais qui pou­vait aus­si s’ex­primer par des tirs de flèch­es dans des par­ties non vitales.

Pas de massacre de masse ?

C’est le même type d’er­reur, me sem­ble-t-il, qui con­duit les auteurs à écrire que :

Sans écarter la pos­si­bil­ité que le cimetière de Djebel Saha­ba ait pu con­stituer un lieu d’in­hu­ma­tion spé­ci­fique pour les vic­times de vio­lences, la présence de nom­breux trau­mas guéris et la réu­til­i­sa­tion de l’e­space funéraire mili­tent en faveur d’épisodes récur­rents de vio­lence inter­per­son­nelle spo­radique sur une échelle réduite à la fin du Pleis­tocène.

Or, si la réu­til­i­sa­tion de l’e­space funéraire prou­ve bel et bien, et sans le moin­dre doute, que les morts de Djebel Saba­ba ne peu­vent être attribués à un épisode unique, il ne per­met nulle­ment de con­clure à l’ab­sence d’un mas­sacre de grande ampleur, qui aurait sans doute suivi une série d’ac­crochages. Une telle com­bi­nai­son est même assez banale dans la vie sociale — les coups de ton­erre survi­en­nent rarement dans un ciel sere­in. La lit­téra­ture eth­nologique four­nit de nom­breux exem­ples de telles con­fig­u­ra­tions ; je pense notam­ment au réc­it de Hei­der sur les Dani de Nou­velle-Guinée, qui rap­porte qu’après de longs mois de com­bats « rit­u­al­isés » au bilan lim­ité, les hos­til­ités avaient cul­miné le 4 juin 1966 par une attaque sur­prise ayant provo­qué le nom­bre astronomique, rap­porté aux pop­u­la­tions impliquées, de 125 vic­times.

Scène de bataille chez les Dani de Nou­velle-Guinée

Des conflits sur les territoires ?

Reste un dernier point, sur lequel je dois avouer un franc désac­cord. Il con­cerne les motifs de ces événe­ments, attribués à des rival­ités ter­ri­to­ri­ales :

Le niveau élevé de vio­lence inter­per­son­nelle observé sur le site peut, pour par­tie, avoir été causé par la vari­abil­ité cli­ma­tique (…) La vari­a­tion des indus­tries lithiques indi­quant divers­es tra­di­tions cul­turelles et la co-occurence de vastes cimetières sug­gérant quelque forme de séden­tar­ité, il est prob­a­ble que les groupes de chas­seurs-cueilleurs-pêcheurs de la région se soient livrés à une rude com­péti­tion ter­ri­to­ri­ale lorsqu’ils furent oblig­és de s’adapter aux change­ments envi­ron­nemen­taux rad­i­caux enreg­istrés à la fin du dernier max­i­mum glaciaire et au début de la Péri­ode humide africaine. Le change­ment cli­ma­tique a très cer­taine­ment con­sti­tué un fac­teur de com­péti­tion vio­lente pour les ressources, ain­si que le mon­trent les don­nées eth­no-archéologiques

En réal­ité, il n’ex­iste pas le moin­dre indice archéologique qui per­me­t­trait de priv­ilégi­er cette hypothèse plutôt qu’une autre – on ne voit d’ailleurs guère com­ment les moti­va­tions d’un con­flit pour­raient appa­raître dans des traces matérielles non écrites, a for­tiori lorsque celles-ci se lim­i­tent à un cimetière. On peut certes reli­er les change­ments cli­ma­tiques aux restes de Djebel Saha­ba, mais cette mise en rela­tion est une inter­po­la­tion qui ne repose sur rien d’autre qu’un raison­nement a pri­ori, et qui n’est étayé par aucun indice archéologique. Quant aux don­nées eth­nologiques, elles indiquent plutôt, au con­traire, que la con­quête ter­ri­to­ri­ale ne représente qu’un motif mar­gin­al dans les affron­te­ments armés de ce type de sociétés. C’est ce qui ressort de mon enquête aus­trali­enne, mais le même con­stat peut être fait à pro­pos des Inu­its, de l’A­ma­zonie, de la Nou­velle-Guinée, et sans doute de bien d’autres lieux encore. Sur ce point, il faut comme tou­jours se méfi­er de ce que sug­gère l’in­tu­ition, qui souf­fre for­cé­ment de notre myopie sociale et qui, sou­vent, est con­tred­ite par l’ob­ser­va­tion des pra­tiques de ces sociétés si dif­férentes de la nôtre.

8 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Emmanuel Guy

    Je partage tes réserves à la fin sur ce besoin de tou­jours vouloir expli­quer la guerre ou la vio­lence par des fac­teurs extérieurs afin que, surtout, elle ne fasse pas par­tie des mœurs.
    Cela dit, l’hypothèse de rival­ités ter­ri­to­ri­ales de la part de groupes sup­posés semi-séden­taires dans un con­texte de crise envi­ron­nemen­tale ne paraît pas invraisem­blable même si je t’accorde que rien ne vient le démon­tr­er. Cette thèse n’est d’ailleurs pas nou­velle, c’é­tait déjà celle de Wen­dorf, le décou­vreur, à la fin des années 1960. Je note que l’on pour­rait éventuelle­ment con­sid­ér­er l’homme de Wadi Kub­baniya, cité dans l’étude, comme un con­tre-exem­ple puisqu’il a été tué env­i­ron 7000 ans avant l’épisode d’aridité invo­qué par les auteurs. Lui aus­si por­tait des blessures cica­trisées en plus des lamelles de silex retrou­vées dans sa cav­ité abdom­i­nale qui lui ont sans doute été fatales. Mais l’argument ne vaut qu’à moitié car si mes sou­venirs sont bons l’hyperaridité se développe pro­gres­sive­ment dès le début du Paléo récent. Ce qui est sûr c’est que l’on se castag­nait déjà depuis un bon moment dans la région.
    Pour rap­pel, la val­lée du Nil abrite égale­ment le site rupestre de Qur­ta et quelques autres (dont un en face du Wadi Kub­baniya) dont les gravures entre­ti­en­nent des par­en­tés frap­pantes avec l’art paléolithique européen. Par­en­tés qui pour moi ne s’explique que par des con­tacts inter­con­ti­nen­taux. Du reste, d’importants flux de gènes en prove­nance du Proche-Ori­ent sont attestés en Europe à par­tir de — 14 000. Pour ceux que ça intéresse, j’avais rédigé une note sur les liens formels et thé­ma­tiques entre Qur­ta et l’art européen con­tem­po­rain qui est dis­po à cette adresse :
    https://www.academia.edu/11695847/L_art_paléolithique_européen_de_la_Vallée_du_Nil

  2. Avatar de Inconnu
    Isabelle Crevecoeur

    Per­me­t­tez-moi de vous remerci­er pour le bil­let cri­tique que vous avez réal­isé au sujet de notre tra­vail sur Jebel Saha­ba. C’est tou­jours agréable de savoir qu’un tra­vail est lu et décor­tiqué.
    J’aimerais ajouter quelques com­men­taires aux cri­tiques que vous soulevez. Le pre­mier con­cerne la déf­i­ni­tion de la guerre. La phrase très générale que vous citez a pour voca­tion d’in­sis­ter sur le fait que les actes dont les indi­vidus de Jebel Saha­ba ont été les vic­times sont cer­taine­ment à met­tre dans une forme de con­cept de guerre vu la diver­sité des caus­es et expres­sions brossées par les références citées en fin de phrase. Le rejet de l’hy­pothèse d’un con­flit unique à Jebel Saha­ba ne nie en rien les rap­ports con­flictuels observés.
    Con­cer­nant les vio­lences domes­tiques, on ne peut évidem­ment pas écarter quelques cas mar­gin­aux. Cepen­dant, le taux de frac­tura­tion sur les avant-bras chez les femmes, s’il est sig­ni­fica­tive­ment plus élevé que chez les hommes (chez qui ce sont les frac­tures des osse­ments de main qui sont à la lim­ite de la sig­ni­fica­tiv­ité), n’est pas accom­pa­g­né d’un taux de frac­tura­tion crâni­enne plus impor­tant. C’est mal­gré tout un argu­ment fort com­paré aux don­nées de la lit­téra­ture sur ce sujet. L’ab­sence de dif­férences entre hommes et femmes au niveau des lésions anatomiques crâni­ennes à Jebel Saha­ba sug­gère que si vio­lences domes­tiques il y a eues, elles ne sont pas ou peu cor­rélées aux trau­mas des avant-bras chez les femmes.

  3. Avatar de Inconnu
    Isabelle Crevecoeur

    Le troisième point de dis­cus­sion qui porte sur le mas­sacre de masse sem­ble ne pas tenir compte de la dis­cus­sion sur la sélec­tion des indi­vidus inhumés au sein du cimetière (évo­quées plus haut dans le texte, la phrase citée venant sim­ple­ment ponctuer l’ar­gu­men­taire sur le cimetière spé­ci­fique). En effet, en plus de la réu­til­i­sa­tion de l’e­space funéraire et de la présence de lésions cica­trisées, c’est bien l’absence d’anom­alie démo­graphique qui per­met d’écarter l’hypothèse d’un mas­sacre de grande ampleur. Comme expliqué dans les infor­ma­tions sup­plé­men­taires, un mas­sacre de masse créerait une anom­alie du pro­fil de mor­tal­ité du cimetière. Lors d’une crise de mor­tal­ité, on observe une aug­men­ta­tion des indi­vidus dans les class­es d’âges les moins sus­cep­ti­bles de mourir autrement. Cela se mar­que, par exem­ple, avec la sur­représen­ta­tion des ado­les­cents et des jeunes adultes dans le pro­fil de mor­tal­ité d’un cimetière. Mal­gré la présence de cer­taines tombes mul­ti­ples (qui témoignent évidem­ment de morts simul­tanées des indi­vidus inhumés ensem­ble), le cimetière de Jebel Saha­ba ne présente pas ce type d’anomalie.
    Pour finir, la ques­tion des moti­va­tions. Je suis bien d’ac­cord avec vous sur leurs poten­tielles diver­sités et la dif­fi­culté de la met­tre en évi­dence au niveau archéologique. Mal­gré tout, la val­lée du Nil et ses enreg­istrements sédi­men­taires et archéologiques offrent un cadre géologique excep­tion­nel en plus d’une mine de don­nées iné­galées sur les occu­pa­tions humaines à la fin du Pléis­tocène supérieur. J’encourage les lecteurs à lire les infor­ma­tions sup­plé­men­taires asso­ciées à notre arti­cle (https://static-content.springer.com/esm/art%3A10.1038%2Fs41598-021–89386‑y/MediaObjects/41598_2021_89386_MOESM1_ESM.pdf). Ces dernières syn­thé­tisent le con­texte paléoen­vi­rone­men­tal et archéologique de la région entre 20 et 11 ka. Les témoignages archéologiques et géologiques de con­trac­tions des pop­u­la­tions humaines dans la région dès 25 ka et jusque ~11 ka, de fortes fluc­tu­a­tions cli­ma­tiques et envi­ron­nemen­tales et de grande diver­sité cul­turelle, sans doute en lien avec la struc­tura­tion des groupes humains dans cette zone refuge, sont légions. Même si les motifs peu­vent avoir été comportementaux/​culturels en pri­or­ité, et donc en par­tie inac­ces­si­ble au niveau archéologique, min­imiser l’im­pact des change­ments cli­ma­tiques et envi­ron­nemen­taux sur ces groupes humains de la fin du Pléis­tocène dans la val­lée du Nil avec les don­nées disponibles serait une erreur.
    En vous remer­ciant encore pour la pos­si­bil­ité de cet échange, espérons que l’oc­ca­sion nous sera don­née par la suite d’en dis­cuter de façon moins virtuelle.

    1. Avatar de Inconnu
      Emmanuel Guy

      Bon­jour, c’est à l’in­téressé de répon­dre mais une sim­ple remar­que me vient en vous lisant. Imag­i­nons qu’il s’agisse bien d’un mas­sacre de masse qui pro­longe des accrochages ponctuels et que des forces vives, autrement dit les sujets les plus jeunes, aient été à cette occa­sion cap­turés et réduits en esclavage comme l’eth­nolo­gie peut le rap­porter, en par­ti­c­uli­er chez les chas­seurs-cueilleurs séden­taires ce qui sem­ble bien être le cas ici, cela ne frag­ilise-t-il pas l’argument de l’ab­sence d’anom­alie démographique(cf. non sur­représen­ta­tion des ado­les­cents et des jeunes adultes)? Certes, là encore, rien n’est démon­tra­ble mais il ne paraît pas aber­rant d’évoquer cette pos­si­bil­ité.

    2. Bon­jour Isabelle, et mer­ci en retour pour avoir engagé la dis­cus­sion !

      Sur la déf­i­ni­tion de la guerre, je crois que nous avons du mal à nous com­pren­dre. Je suis bien placé pour savoir toute la dif­fi­culté de la chose – et l’on n’est pas obligé de s’y ris­quer dans le cadre d’un court arti­cle archéologique. Pour en revenir à la phrase que je con­tes­tais, je ne peux que le répéter : que cer­tains auteurs (mais sont-ils si nom­breux ?) aient élar­gi le con­cept de guerre à n’importe quelle forme de vio­lence est une chose ; qu’ils aient été en droit de le faire en est une autre. Il n’y a aucune honte à avouer d’une part la dif­fi­culté à définir pré­cisé­ment la guerre, d’autre part (et surtout ?) la dif­fi­culté plus grande encore à appli­quer cette déf­i­ni­tion à des don­nées archéologiques.
      Sur les vio­lences domes­tiques, je crois que votre réponse me con­va­inc qu’il y a bel et bien un prob­lème, mais que je l’avais mal perçu (et for­mulé). En effet, com­ment expli­quer qu’un nom­bre sig­ni­fica­tive­ment plus élevé de frac­tures de parade chez les femmes ne s’accompagne pas d’un même surnom­bre de frac­tures crâni­ennes ? Vio­lences domes­tiques ou non, il y a là une petite énigme dont je ne vois pas la solu­tion – à moins d’avancer l’hypothèse très osée que les femmes auraient porté des casques dont on ne retrou­ve aucune trace.
      C’’est finale­ment le même genre de ques­tion­nement auquel nous sommes con­fron­tés avec la pyra­mide des âges. J’avoue bien hum­ble­ment avoir lais­sé cet aspect de côté dans ma pre­mière réac­tion, faute d’être cer­tain de com­pren­dre le raison­nement. Après vos éclair­cisse­ments, je pense com­pren­dre, mais n’être tou­jours pas con­va­in­cu. Si je résume bien les don­nées du prob­lème : nous sommes en présence d’un cer­tain nom­bre de morts vio­lentes, mais dont la répar­ti­tion par âge cor­re­spond à celle des morts naturelles. Cela écarterait donc l’éventualité d’un mas­sacre unique, et per­me­t­trait de priv­ilégi­er celle d’une série d’escarmouches.

    3. En fait, il me sem­ble qu’il y a là une dou­ble erreur de raison­nement. Pour com­mencer, je ne vois pas en quoi une série d’affrontements lim­ités per­me­t­trait mieux qu’un affron­te­ment mas­sif d’expliquer ce fait étrange que les morts vio­lentes adoptent le pro­fil d’âge des morts naturelles. Dans quel type de con­fronta­tion tuerait-on en pri­or­ité les jeunes enfants et les vieil­lards ? Il me sem­ble que cette éven­tu­al­ité est con­traire non seule­ment au bon sens, mais aus­si à tout ce que nous apprend l’ethnologie. J’aurais donc ten­dance à dire que ce pro­fil ne cor­re­spond NI à un affron­te­ment unique, NI à une série d’affrontements ; qu’il ne per­met donc pas de priv­ilégi­er l’une ou l’autre éven­tu­al­ité, et qu’il appelle lui-même une expli­ca­tion.
      A cette fin, l’hypothèse évo­quée dans le com­men­taire précé­dent par Emmanuel Guy est tout à fait envis­age­able. Une autre pos­si­bil­ité est que les morts retrou­vés enter­rés à Djebel Saha­ba ne soient qu’une frac­tion non représen­ta­tive de ces affron­te­ments et que, pour une rai­son ou pour une autre, les cadavres rece­vaient un traite­ment funéraire dif­féren­cié selon leur âge, ou les cir­con­stances dans lesquelles ils avaient trou­vé la mort – c’est par exem­ple ce que l’on observe dans les pop­u­la­tions décrites par l’ethnographie aus­trali­enne.
      Pour finir, je ne crois pas min­imiser l’impact des change­ments cli­ma­tiques sur ces groupes. Je dis sim­ple­ment que le matériel eth­nologique nous donne de tout autres infor­ma­tions que celles que nous livre notre intu­ition. Ma base de don­nées aus­trali­enne mon­tre que les con­flits ter­ri­to­ri­aux étaient sinon incon­nus, du moins extrême­ment rares. Ce trait est cor­roboré par les élé­ments que j’ai com­mencé à rassem­bler sur d’autres peu­ples. Aus­si, je crois qu’il nous fait être pru­dents et admet­tre que ces pop­u­la­tions pou­vaient avaient d’autres motifs pour se bat­tre (voire, pour s’exterminer) que ceux qui nous vien­nent spon­tané­ment en tête, quand bien même ils sem­blent cohérents avec cer­taines don­nées archéologiques. J’irai même plus loin : l’idée que l’hypothèse ter­ri­to­ri­ale serait plus fiable, ou plus vraisem­blable, que d’autres, parce qu’elle se rac­croche à de telles don­nées archéologiques est un peu dan­gereuse, car nous n’avons aucune preuve du lien entre les deux élé­ments.

    4. Avatar de Inconnu
      Jean-Marc Petillon

      Bon­jour Isabelle,
      Je rejoins la dis­cus­sion avec beau­coup de retard… J’ai été impres­sion­né par la qual­ité de l’é­tude, mais j’ai moi aus­si été un peu déçu par le para­graphe sur les moti­va­tions, juste avant la par­tie de con­clu­sion. Peut-être parce que j’y ai finale­ment retrou­vé des réflex­es de pen­sée un peu trop clas­siques chez les archéo­logues : l’idée que des don­nées archéologiques peu­vent néces­saire­ment s’ex­pli­quer par d’autres don­nées archéologiques ; et le fait que, in fine, tout ça finit tou­jours en déter­min­isme envi­ron­nemen­tal. Je suis bien d’ac­cord avec ton com­men­taire sur le fait qu’il ne faut pas min­imiser l’im­pact des change­ments cli­ma­tiques sur les groupes humains, mais il me sem­ble que l’ar­ti­cle va au-delà : non seule­ment il ne min­imise pas cet impact, mais il le pro­pose comme seule expli­ca­tion, il n’y en a pas d’autre qui soit sug­gérée. Je trou­ve que ces don­nées anthro­po excep­tion­nelles offraient pré­cisé­ment l’oc­ca­sion de faire un “pas de côté” par rap­port à ces sché­mas de pen­sée…

  4. Avatar de Inconnu
    Jean-Marc Petillon

    Autre chose : j’ai été éton­né par la fourchette chrono indiquée pour le site — plus de cinq mil­lé­naires entre 18.6 et 13.4 mil­lé­naires cal BP, ça me sem­blait énorme pour la réu­til­i­sa­tion d’un même cimetière, avec des gestes com­pa­ra­bles, etc. Mais si j’ai bien com­pris les sup­ple­men­tary data, l’am­pleur de cette fourchette tient beau­coup à une des dates, celle faite dans les années 1980, net­te­ment plus anci­enne alors que les 5 autres dates sur os et den­tine se groupent entre 13.5 et 11.5 mil­lé­naires cal BP. Mais du coup, n’y a‑t-il pas de quoi douter quelque peu de cette date faite anci­en­nement, et pourquoi ne pas pren­dre en compte celles qui sont dans la fourchette entre 13.5 et 11.5 ? En ter­mes d’in­ter­pré­ta­tion sociale (durée de ces com­porte­ments, rythme et récur­rence, etc.), il me sem­ble que ça peut chang­er un peu la donne ?

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