Trois points supplémentaires à propos de la richesse

Con­tin­u­ant à faire miton­ner mes réflex­ions sur la déf­i­ni­tion de la richesse et ses impli­ca­tions – tout en atten­dant qu’une revue académique veuille bien les accueil­lir – j’ap­porte ici trois élé­ments sup­plé­men­taires à ce sujet.

Je rap­pelle en quelques mots le prob­lème qui m’oc­cupe, et qui a don­né lieu il y a quelques mois à plusieurs bil­lets sur ce blog jusqu’à ce que je parvi­enne à une solu­tion sat­is­faisante : com­ment car­ac­téris­er le bas­cule­ment entre les sociétés qu’Alain Tes­tart clas­sait dans le « monde I » et celles du « monde II » ? En ter­mes plus explicites, quel critère formel per­met de dis­tinguer les sociétés sans richesse (ou du moins, sans richesse sociale­ment sig­ni­fica­tive, et c’est un des endroits où le bât blesse), de celles dans lesquels la richesse joue un rôle ? Pour divers­es raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici, la réponse pro­posée par A. Tes­tart, à savoir l’ex­is­tence du prix de la fiancée et du prix du sang (ou wergeld), m’a paru trop restric­tive. J’avais donc abouti à l’idée que, d’une manière plus générale, la richesse devient sociale­ment sig­ni­fica­tive lorsque le trans­fert de droits sur des biens non humains con­stitue une con­di­tion de droit ou de fait, de la mod­i­fi­ca­tion d’un état social (le lecteur souhai­tant un peu plus de détails sur tout cela pour­ra ce référ­er aux dif­férents bil­lets de ce blog sur le sujet, ou à ce pro­jet d’ar­ti­cle, en anglais, qui reprend l’ensem­ble du raison­nement).

Je voudrais donc ajouter trois remar­ques sup­plé­men­taires à ce que j’ai déjà écrit sur le sujet.

Le don matrimonial chez les Indiens des Plaines

Une jeune fille Cheyenne
pho­tographiée en 1911 par E. Cur­tis

La pre­mière, qui m’a été sug­gérée par Fran­cis San­seigne, est qu’Alain Tes­tart lui-même avait dû un peu tor­dre le bras de son pro­pre critère de clas­si­fi­ca­tion (et par la même occa­sion, de ses don­nées) à pro­pos des Indi­ens des Plaines. Ceux-ci, dans sa base de don­nées Car­tomares, sont en effet car­ac­térisés par une forme de trans­fert mat­ri­mo­ni­al dénom­mé « prix de la fiancée avec retour », dans laque­lle la famille de la future épouse, après avoir reçu des biens de la part de celle du pré­ten­dant, lui restitue en sens inverse des biens d’une valeur sen­si­ble­ment équiv­a­lente. Je ne reviens pas ici sur l’in­ter­pré­ta­tion tout à fait con­va­in­cante de ces pra­tiques en ter­mes de volon­té d’an­nuler les effets poten­tiels du prix de la fiancée en ter­mes de sub­or­di­na­tion de la femme. Le point qui importe ici est de savoir si ces trans­ferts con­stituent effec­tive­ment un prix de la fiancée et un retour (ou une dot). Or, dans ses Principes de soci­olo­gie générale, le même Alain Tes­tart con­sacre plusieurs pages à cette région pour soulign­er le point suiv­ant :

Tout se présente donc sur le mode du prix de la fiancée avec retour. C’est-à-dire sur un mod­èle bien con­nu ailleurs, en Côte nord-ouest, en Chine ou dans le domaine tur­co-mon­gol, d’un paiement de mariage suivi d’un rem­bourse­ment – ce rem­bourse­ment, retour ou dot, étant bien un don, mais pas le prix de la fiancée. Or plusieurs indices nous con­duisent à penser que les Indi­ens des Plaines ne se con­for­ment pas à ce mod­èle, à savoir que le pre­mier trans­fert peut dif­fi­cile­ment être conçu comme un paiement, autrement dit que l’ensemble des deux mou­ve­ments doivent l’être comme don et con­tre-don.

Et, un peu plus loin :

Un point qui me paraît devoir être souligné, encore qu’on ne puisse jamais être cer­tain d’une infor­ma­tion néga­tive, est que l’on ne voit nulle part de vendet­ta ni de raid des­tiné à sol­der un prix de la fiancée non payé. Dans les travaux de Hoebel ou de Llewellyn et Hoebel sur les Cheyennes et les Comanch­es, les con­flits sont nom­breux, et sanglants : ils ont pour cause des enlève­ments de femmes, des meurtres, des hon­neurs bafoués en tout genre, mais jamais des chevaux qui seraient dus au titre du prix de la fiancée. Ce qui me fait penser que ces chevaux ne sont pas exi­gi­bles, et ne con­stituent pas un prix de la fiancée. Dernier point, il n’y a pas d’exigibilité de la part du gen­dre pour le retour de ses cadeaux. Nulle part dans les Plaines, on n’exige l’analogue de ce qui est la dot. En Côte nord-ouest, on le fait, car la dot a été promise (et a d’ailleurs été négo­ciée), et il existe des procé­dures pour ten­ter de la récupér­er . Sous cet aspect, comme sous d’autres, les Plaines dif­fèrent de la Côte nord-ouest.

La Côte nord-ouest fai­sait appa­raître la pré­dom­i­nance du don en ce que la dot y était deux fois supérieure à celle du prix de la fiancée, mais qui était bien un prix de la fiancée ; les Plaines font appa­raître une même pré­dom­i­nance du don, mais en gom­mant l’aspect de paiement du prix de la fiancée.

Si l’on prend ces développe­ments au sérieux – et je ne vois aucune rai­son de ne pas le faire – cela sig­ni­fie pour com­mencer que la cod­i­fi­ca­tion adop­tée dans la base de don­nées Car­tomares est impro­pre pour les Plaines : plutôt qu’un « prix de la fiancée avec retour », ou d’une « com­bi­nai­son prix de la finacée /​dot », il faudrait forg­er une caté­gorie sup­plé­men­taire, liée au car­ac­tère non oblig­a­toire de ces trans­ferts. Mais surtout, sur le fond, cette remar­que place la déf­i­ni­tion du monde II adop­tée par Tes­tart en porte-à-faux : ces sociétés, ne pra­ti­quant pas stric­to sen­su un prix de la fiancée, ne devraient pas être inclus­es dans le monde II. Une telle con­clu­sion serait man­i­feste­ment tout aus­si absurde que celle qui exclut de ce même monde II les sociétés sibéri­ennes mar­quées par la richesse, mais où celle-ci ne sert ni au mariage ni à la jus­tice. Et elle con­stitue un élé­ment sup­plé­men­taire qui milite pour un élar­gisse­ment du critère de la tran­si­tion au monde II, afin de pren­dre en compte le rôle social des trans­ferts de biens qui inter­vi­en­nent non seule­ment de droit, c’est-à-dire de manière oblig­a­toire, mais aus­si ceux qui inter­vi­en­nent de fait.

L’esclavage

L’esclavage posait lui aus­si quelques soucis à la théori­sa­tion d’Alain Tes­tart : con­sid­éré dans ses Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés comme une « richesse par excel­lence », l’esclave n’ap­pa­rais­sait pour­tant ni de près ni de loin dans les critères définis­sant une société à richesse. Je dois à présent soulign­er le fait qu’avec ma pro­pre déf­i­ni­tion mod­ifée, l’esclavage ne con­stitue pas davan­tage, par lui-même, un indi­ca­teur de richesse. L’esclavage est en effet un droit direct sur un humain. En appli­quant le critère que j’ai pro­posé, c’est donc seule­ment lorsque ce droit peu­vent être con­ver­tis en droits sur des biens non humains, c’est-à-dire seule­ment lorsque l’esclave peut être ven­du ou acheté, qu’il con­stitue une forme (que j’ap­pelle éten­due) de la richesse, et que la société qui admet une telle con­ver­sion peut être classée dans le monde II.

Ceci soulève deux ques­tions.

La pre­mière est de savoir si, empirique­ment, il existe des cas d’esclavage hors richesse — et donc, de sociétés à esclaves qui relèveraient néan­moins du monde I. J’en vois à coup sûr au moins un : celui des Yuqui d’A­ma­zonie, récem­ment décou­verts par David Jabin. Non seule­ment leur con­di­tion servile ne fait aucun doute, mais – David me l’a directe­ment con­fir­mé – ces esclaves n’é­taient jamais trans­férés à titre onéreux. Ces esclaves ne con­stituent donc pas une richesse dans le sens pré­cis que j’ai ten­té de don­ner à ce terme. Un autre cas pos­si­ble est celui des Yuk­aghir de Sibérie, aux­quels j’avais con­sacré un bil­let. Jochel­son, qui a rédigé l’ethno­gra­phie sur laque­lle je m’ap­puyais, ne donne aucun détail sur les éventuels trans­ferts d’esclaves au sein de cette société qui, par ailleurs, ne con­nais­sait ni prix de la fiancée, ni wergeld. On peut donc se deman­der si de tels trans­ferts con­tre paiement exis­taient.

Un groupe de Yuqui pho­tographié en 1936

Indépen­dam­ment de ces pos­si­bles cas excep­tion­nels, revient une lanci­nante ques­tion : celle de la qua­si-absence d’esclavage dans le monde I. Cet état de fait n’a rien d’une évi­dence, pas plus qu’il ne découle des déf­i­ni­tions choisies — les Yuqui en sont la preuve. Il faut donc trou­ver une expli­ca­tion au fait que dans les sociétés qui ne se ser­vent pas des droits sur les objets ou sur les ani­maux pour forg­er ou dénouer les rap­ports soci­aux, on ne met générale­ment pas un humain en servi­tude. Il y a là, je l’avoue bien hum­ble­ment, un prob­lème auquel j’ai bien du mal à imag­in­er une réponse con­va­in­cante.

L’exploitation

La dernière remar­que, la plus brève, est que la déf­i­ni­tion pro­posée de la richesse est sans rap­port logique avec l’ex­is­tence ou l’ab­sence d’ex­ploita­tion – c’est-à-dire, dans le sens marx­iste du terme, au trans­fert uni­latéral et sys­té­ma­tique de tra­vail d’une par­tie de la pop­u­la­tion vers une autre. Autrement dit, sur le plan du raison­nement, il est tout à fait pos­si­ble de con­cevoir une société sans richesse où règ­nent cer­taines formes d’ex­ploita­tion ; récipro­que­ment, la présence de la richesse n’en­traîne pas en elle-même celle d’une forme ou une autre d’ex­ploita­tion. Il faut évidem­ment dis­tinguer l’ex­ploita­tion en général de cer­taines de ses formes par­ti­c­ulières : la rente fon­cière, par exem­ple, n’ex­iste par déf­i­ni­tion que dans une société à richesse — puisque l’usage tem­po­raire de la terre est sus­cep­ti­ble d’être accordé con­tre un paiement, et que c’est par ce canal que le tra­vail du ten­ancier ira enrichir le pro­prié­taire. Une telle insti­tu­tion est donc une con­di­tion suff­isante de l’ex­ploita­tion ; mais elle n’en est pas une con­di­tion néces­saire.

Quoi qu’il en soit, et en lais­sant de côté l’esclavagisme yuqui, qui induit sans aucun doute une exploita­tion économique, bien des ethno­graphes ont ain­si remar­qué que dans des sociétés sans richesse mar­quées par le ser­vice pour la fiancée, celui-ci avait par­fois ten­dance à dériv­er vers une authen­tique exploita­tion de la part du beau-père, qui retar­dait au max­i­mum la date du mariage pour tir­er par­ti le plus longtemps pos­si­ble de son futur genre. De même, on a le droit (et le devoir) de s’in­ter­roger sur une pos­si­ble exploita­tion des femmes par les hommes dans les sociétés sans richesse, même si les élé­ments disponibles ne sont pas vrai­ment con­clu­ants en ce sens.

Il y a donc là aus­si un lien qui mérite d’être explic­ité — la tâche sem­blant toute­fois moins dif­fi­cile que dans le cas de l’esclavage. On con­state en effet que l’ex­ploita­tion, même si elle n’est prob­a­ble­ment pas totale­ment absente des sociétés sans richesse, y est en tout cas très lim­itée, en inten­sité comme en éten­due. Inverse­ment, on observe égale­ment qu’une fois la richesse instal­lée, le développe­ment de l’ex­ploita­tion (et des iné­gal­ités socioé­conomiques qui en découlent) est très vari­able d’une société à l’autre. Le rap­port entre exploita­tion et richesse soulève donc, lui aus­si, de pas­sion­nantes ques­tions…

12 commentaires

  1. Hel­lo,

    Deux points de forme :
    — le lien sur le pro­jet d’article est plan­té…
    — § sur le don mat­ri­mo­ni­al : dans la dernière phrase, « tran­si­tion » (et pas « tra­sition »).

    Sur le fond, ben… Je reste con­va­in­cu qu’il y a tou­jours un grain de sable quelque part, qu’on n’arrive pas à iden­ti­fi­er. Notam­ment, je pense qu’il y a une zone grise entre le monde I « pur » et le monde II « pur », représen­tée par le type Yukaghir/​Inupiat/​Gilyak (et sans doute d’autres), qu’on n’arrive pas à bien définir et à bien class­er (ce que le nom­bre d’échanges sur le cas sibérien ne con­tredi­ra pas !). Je ne sais pas s’il faut faire de cette zone grise un troisième type à part ou s’il faut la ranger d’un côté ou de l’autre, mais elle mon­tre que de toute évi­dence il y a quelque chose que l’on ne com­prend pas. Sinon, je suis d’accord que l’esclavage (ou plutôt son absence dans le monde I) est égale­ment un truc vrai­ment pénible à expli­quer, et je ne vois pas plus que toi par quel mécan­isme on peut reli­er absence de richesse et absence d’esclaves…

    1. Hel­lo

      Je sais que le lien est plan­té, c’est apparem­ment leur serveur qui est en cours de main­te­nance /​migra­tion. Sur le point que tu soulignes, je crois que quel que soit le phénomène (en par­ti­c­uli­er social), on aura des cas-lim­ites. Sur le car­ac­tère oblig­a­toire d’un trans­fert, j’ai récem­ment révisé ma posi­tion et je pense doré­na­vant qu’il faut recon­naître tout de go qu’il y a des sit­u­a­tions d’indé­cid­abil­ité.
      Pour le cas Sibérie /​Alas­ka, cela ne me sem­ble pas si prob­lé­ma­tique. À mes yeux, on y con­state très claire­ment la présence de la richesse et d’iné­gal­ités de richesse, et donc, il faut impéra­tive­ment rat­tach­er ces sociétés au monde II. Mais cette richesse est bridée par tout une série d’in­sti­tu­tions et de cou­tumes, ce qui fait que les con­séquences sociales de sa présence sont cir­con­scrites. Donc, aucun prob­lème pour dire que c’est une sous-caté­gorie du monde II (ou une sous-ten­dance, si on le conçoit davan­tage comme un con­tin­u­um) du monde II, dont l’autre extrême serait peut-être les plouto­craties osten­ta­toires façon Asie du sud-est.
      Si j’o­sais un par­al­lèle, je dirais que c’est un peu comme le cap­i­tal­isme : il y a des ver­sions libérales, où règne la loi de la jun­gle économique, et des ver­sions beau­coup plus corsetées, façon social-démoc­ra­tie scan­di­nave (sans par­ler d’autres vari­antes comme la Chine). Mais dans tous les cas, je ne vois pas com­ment ne pas rat­tach­er cela à la caté­gorie générale de cap­i­tal­isme.
      Après, encore une fois, les tran­si­tions sociales n’é­tant jamais des sauts quan­tiques, on trou­vera tou­jours des cas-lim­ites, et les cas-lim­ites des cas-lim­ites. Le tout, c’est d’ar­riv­er à faire la part des choses entre des tran­si­tions qui ressem­blent à des faux-plats et d’autres à des falais­es !

  2. Ce que tu dis, “cette richesse est bridée […], ce qui fait que les con­séquences sociales de sa présence sont cir­con­scrites” me sem­ble une par­tie du prob­lème : s’il n’y a pas de con­séquence sociale, en quoi le con­cept est-il finale­ment per­ti­nent dans la société étudiée ? OK, il y a des iné­gal­ités de richesse et des gens qui ont plus de trucs que les autres. Mais en Aus­tralie il y a des gens qui ont plus de femmes que les autres aus­si. Donc, c’est quoi la dif­férence du point de vue des réper­cus­sions sociales (c’est une vraie ques­tion) ?

    1. Con­séquences bridées, ce n’est pas « sans con­séquences ». En Alas­ka, le per­son­nage dom­i­nant, c’est celui qui pos­sède une baleinière et/​ou qui con­trôle un cir­cuit com­mer­cial. Chez les Nivkhs (Gilyak), la réus­site passe par l’ac­cu­mu­la­tion de biens dits de pres­tige (cf. mon bil­let : http://cdarmangeat.blogspot.com/2021/09/stockage-richesse-et-inegalites-une.html). On n’a rien de cela en Aus­tralie, où juste­ment, là où il y a une polyg­y­nie mar­quée, la com­péti­tion se fait exclu­sive­ment sur l’ac­cu­mu­la­tion de droits directs sur les humains.

    2. Ben tu plaisantes, mais j’ai bien envie, mal­gré l’anachro­nisme, d’ap­pel­er cela la « voie cap­i­tal­iste » vers la richesse. C’est un des rares cas du monde II où la richesse passe par la pos­ses­sion d’un moyen de pro­duic­tion lui-même pro­duit, qui per­met de capter le tra­vail des autres (même si évidem­ment on est très loin d’un authen­tique cap­i­tal­isme). Cela tranche avec bien des endroits du monde II où les moyens de pro­duc­tion (à com­mencer par la terre) sont au con­traire ce qui reste d’une manière ou d’une autre sous le con­trôle de la col­lec­tiv­ité, et où la richesse emprunte d’autres voies.

    3. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Cela sig­ni­fierait-il qu’il y a une “voie sovié­tique” au développe­ment de la richesse dans les sociétés prim­i­tives ? 😉

  3. En fait, ce n’é­tait qu’une demi-plaisan­terie ! J’ai regardé tout récem­ment la série de Arte sur le cap­i­tal­isme, en red­if­fu­sion sur YT, et je ne m’é­tais jamais jusque-là posé la ques­tion de savoir si le cap­i­tal­isme est l’ap­pli­ca­tion de théories économiques ou s’il préex­is­tait à ces théories. Dans les doc­u­men­taires, ils le font démar­rer avec la décou­verte de l’Amérique, mais en les écoutant je me dis­ais qu’il y a quand même bien des cas eth­nos que l’on pour­rait ren­tr­er dans la déf­i­ni­tion, à com­mencer par la NWC, où ils ont la pro­priété des points de pêche…

    1. Là on part un peu (beau­coup) sur un autre sujet. Mais pour com­mencer, il est à mon avis bien dif­fi­cile de penser que le cap­i­tal­isme aurait été le pro­duit d’une théorie économique. La thèse clas­sique de Weber est qu’il aurait été engen­dré par l’éthique portes­tante… ce qui est déjà fort dis­cutable, les mau­vais­es langues matéri­al­istes ayant au con­traire une forte ten­dance à dire que c’est exacte­ment l’in­verse.
      Après, il est dif­fi­cile de définir le cap­i­tal­isme, mais claire­ment, on ne peut pas se con­tenter d’y voir la pro­priété fon­cière. Celle-ci existe depuis des mil­lé­naires, et ni l’E­gypte anci­enne, ni Rome n’é­taient des sociétés cap­i­tal­istes (même si on peut tou­jours y trou­ver des élé­ments de cap­i­tal­isme, ce qui est tout de même assez dif­férent). La date de nais­sance du cap­i­tal­isme fait débat, et il y a con­sen­sus pour dire qu’une pre­mière forme émerge autour de la Renais­sance, et que le cap­i­tal­isme prend sa forme mod­erne, si non achevée, avec la révo­lu­tion indus­trielle, lorsque la quête de la valeur ajoutée et du prof­it débor­de la sphère du com­merce et de la finance pour pénétr­er celle de la pro­duc­tion.
      Je dirais bien que pour avoir un « sys­tème cap­i­tal­iste » digne de ce nom, il faut réu­nir la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion (dont la terre), le salari­at, et la pro­duc­tion marchande à large échelle. Mais je n’y ai pas réfléchi plus que cela, comme tou­jours, il y a sans doute mille prob­lèmes à des degrés divers avec cette déf­i­ni­tion.
      En tout cas, c’est pour cela que les Inu­pi­at ne peu­vent pas être qual­i­fiés de société cap­i­tal­iste : ce qual­i­fi­catif n’au­rait pas de sens. En revanche, la manière dont chez eux, la richesse s’in­car­ne et fonc­tionne, tient du cap­i­tal­isme, ou évoque le cap­i­tal­isme (je ne sais pas com­ment le dire au juste).

    2. Bon­jour,
      Je me per­me­ts quelques pré­ci­sions.
      Weber ne pré­tend pas que le cap­i­tal­isme aurait été engen­dré par l’éthique protes­tante. Pour Weber le cap­i­tal­isme a tou­jours existé sous dif­férentes formes. Je le cite :

      « Dans la mesure où les doc­u­ments économiques nous per­me­t­tent de juger, il y a eu dans tous les pays civil­isés un cap­i­tal­isme et des entre­pris­es cap­i­tal­istes reposant sur une ratio­nal­i­sa­tion pass­able des éval­u­a­tions en cap­i­tal [Kap­i­tal­rech­nung]. En Chine, dans l’Inde, à Baby­lone, en Égypte, dans l’Antiquité méditer­ranéenne, au Moyen Âge aus­si bien que de nos jours. »

      Ce qui dis­tingue ce que Weber appelle le « cap­i­tal­isme mod­erne » des autres formes de cap­i­tal­isme est que, dans ses précé­dentes formes, le com­merce était sub­or­don­née à d’autres insti­tu­tions (poli­tiques ou religieuses). Le com­merce était au ser­vice du poli­tique. Désor­mais, le poli­tique est au ser­vice du com­merce. Le com­merce devient, à la place du poli­tique ou du religieux, l’élément organ­isa­teur de la société. « L’éthique protes­tante » n’a pas engen­drée la cap­i­tal­isme, elle lui a don­né une cau­tion idéologique et morale.
      Ce que Weber appelle le cap­i­tal­isme mod­erne est l’organisation inédite, fondée sur la lib­erté indi­vidu­elle, qui s’est élaboré dans les intérêts de la bour­geoisie. Weber note que :

      « dans les temps mod­ernes, l’Occident a con­nu en pro­pre une autre forme de cap­i­tal­isme : l’organisation rationnelle cap­i­tal­iste du tra­vail (formelle­ment) libre, dont on ne ren­con­tre ailleurs que de vagues ébauch­es. »

      Weber pré­cise bien que l’objet de son étude n’est pas tant le cap­i­tal­isme que l’émergence de la bour­geoisie et de l’idéologie qui pro­pre à cette classe :

      « Bien qu’il y ait eu partout des priv­ilèges de marchés pour les cités, des cor­po­ra­tions, des guildes et toutes sortes de dif­férences légales entre la ville et la cam­pagne, le con­cept de « bour­geois » et celui de « bour­geoisie » ont été pour­tant ignorés ailleurs qu’en Occi­dent. De même, le « pro­lé­tari­at », en tant que classe, ne pou­vait exis­ter en l’absence de toute entre­prise organ­isant le tra­vail libre. Sous divers­es formes, on ren­con­tre partout des « luttes de class­es » : entre créanciers et débi­teurs, entre pro­prié­taires fonciers et paysans sans ter­res, ou serfs, ou fer­miers, entre com­merçants et con­som­ma­teurs ou pro­prié­taires fonciers. Ailleurs qu’en Europe, cepen­dant, on ne trou­ve que sous une forme embry­on­naire les luttes entre com­man­di­taires et com­man­dités de notre Moyen Âge occi­den­tal. L’antagonisme mod­erne entre grand entre­pre­neur indus­triel et ouvri­er salarié libre était totale­ment incon­nu. D’où l’absence de prob­lèmes sem­blables à ceux que con­naît le social­isme mod­erne.
      Par con­séquent, dans une his­toire uni­verselle de la civil­i­sa­tion, le prob­lème cen­tral – même d’un point de vue pure­ment économique – ne sera pas pour nous, en dernière analyse, le développe­ment de l’activité cap­i­tal­iste en tant que telle, dif­férente de forme suiv­ant les civil­i­sa­tions : ici aven­turière, ailleurs mer­can­tile, ou ori­en­tée vers la guerre, la poli­tique, l’administration ; mais bien plutôt le développe­ment du cap­i­tal­isme d’entreprise bour­geois, avec son organ­i­sa­tion rationnelle du tra­vail libre. Ou, pour nous exprimer en ter­mes d’histoire des civil­i­sa­tions, notre prob­lème sera celui de la nais­sance de la classe bour­geoise occi­den­tale avec ses traits dis­tinc­tifs. Prob­lème à coup sûr en rap­port étroit avec l’origine de l’organisation du tra­vail libre cap­i­tal­iste, mais qui ne lui est pas sim­ple­ment iden­tique. Car la bour­geoisie, en tant qu’état, a existé avant le développe­ment de la forme spé­ci­fique­ment mod­erne du cap­i­tal­isme – cela, il est vrai, en Occi­dent seule­ment. »

      J’espère ne pas avoir été trop long.
      Je prof­ite de ce mes­sage pour vous deman­dez si vous avez un avis sur le livre « Tra­vailler » de James Suz­man ?

    3. Bon­jour
      Je com­mence par le plus facile : non, vous n’avez pas été trop long, et je n’ai aucun avis sur ce livre que je n’ai pas lu !
      Pour en venir à Weber, que j’avoue bien hum­ble­ment ne con­naître que de sec­onde main, j’ai tout de même l’im­pres­sion que le désac­cord porte davan­tage sur la ter­mi­nolo­gie que sur le raison­nement lui-même. Je ne savais pas qu’il util­i­sait le terme de cap­i­tal­isme dans un sens aus­si élar­gi. Pour ma part, il me sem­ble que s’il exis­tait effec­tive­ment des formes qui relèvent du cap­i­tal dans des sociétés anci­ennes, c’est seule­ment en Europe occi­den­tale aux alen­tours de la Renais­sance que ces formes pren­nent une impor­tance qui trans­forme leur quan­tité en qual­ité (un peu comme on pour­rait dis­tinguer des sociétés « à esclaves » de sociétés « esclavagistes »). En tout cas, et c’é­tait le fond de ma remar­que, Weber attribue bel et bien un rôle pre­mier à l’idéolo­gie (Cau­vin fera de même un siè­cle plus tard sur la nais­sance de l’a­gri­cul­ture), là où le matéri­al­isme en général, et le marx­isme en par­ti­c­uli­er, voit cette idéolo­gie avant tout comme un pro­duit des trans­for­ma­tions sociales.

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