Un étrange épisode australien

Le hasard de mes péré­gri­na­tions sur le net m’a récem­ment fait décou­vrir un nou­veau réc­it de bataille régulée aus­trali­enne, aus­sitôt reporté dans ma base de don­nées en ligne, et dans lequel se trou­ve un ingré­di­ent d’une incon­testable orig­i­nal­ité.

Image tirée de W. Bland­ows­ki, 1857

Au départ, rien que de très banal dans ces événe­ments rap­portés par le Kyne­ton Observ­er, un jour­nal de la région de Bris­bane, le 5 mai 1863 – jusqu’à l’af­fligeant ton colo­nial de l’article. Tout part, comme bien sou­vent, des entre­pris­es illégitimes réitérées d’un jeune homme vis-à-vis des femmes appr­tenant à une tribu voi­sine. On décide donc d’une ren­con­tre col­lec­tive afin de vider le dif­férend.

UNE BATAILLE NOIRE

L’esprit du temps, en ces jours de guerre et de rumeurs de guerre, s’est man­i­festé par­mi « nos sem­blables », les Noirs des envi­rons de Bris­bane d’une part, et de l’île de Bri­bie d’autre part. Quelque vio­la­tion du droit inter­na­tion­al a provo­qué une dis­pute en rai­son des propen­sions d’un jeune aven­turi­er à s’emparer des jeunes filles, et les hos­til­ités ont été déclenchées.

Le mer­cre­di, con­for­mé­ment au ren­dez-vous fixé par les chefs des armées respec­tives, les Noirs de l’île de Bri­bie ont rejoint leurs enne­mis de Bris­bane à Break­fast Creek, et une féroce échauf­fourée s’en est suiv­ie. Comme d’habitude dans ce genre de com­bat, il y eut beau­coup de blessés, mais peu de morts ; en effet, après un corps à corps d’une audace con­sid­érable, dans lequel plus de trois cents guer­ri­ers étaient impliqués, trois seule­ment mordirent la pous­sière dans une ago­nie mortelle.

Voici com­ment survint la mort de l’un d’en­tre eux. Deux hommes décidèrent de s’engager dans un com­bat sin­guli­er afin de mon­tr­er leurs prouess­es indi­vidu­elles à leurs amis réu­nis, à la manière de nos ancêtres anglo-sax­ons.

Jusque là, rien ne vient sur­pren­dre le lecteur cou­tu­mi­er des mœurs aborigènes : duels col­lec­tifs et indi­vidu­els s’entremêlaient sou­vent de manière inex­tri­ca­ble.

Ils choisirent un tronc d’arbre et décidèrent de se bat­tre dessus, cha­cun étant autorisé à y pos­er son pied droit. Le com­bat dura longtemps et les braves se rassem­blèrent en ordre tumultueux pour assis­ter au résul­tat. Les deux par­ties firent preuve d’un grand courage et d’une grande dex­térité, et le résul­tat fut incer­tain. Les coups assénés par le wad­dy [mas­sue] meur­tri­er tombèrent dru et fort sur les boucliers ; les coups suc­cédèrent aux coups, et le sang d’un côté fut vengé par le sang de l’autre. Le com­bat gag­nait en inten­sité à mesure que les coups tombaient plus vite, et l’anxiété des spec­ta­teurs aug­men­tait en pro­por­tion.

Soudain survient un événe­ment par­faite­ment inat­ten­du :

Une cat­a­stro­phe se pro­duisit cepen­dant, qui don­na la vic­toire à l’un et la mort à l’autre. Une femme, pour quelque rai­son incon­nue, s’était sen­tie par­ti­c­ulière­ment con­cernée par le com­bat, et avant qu’il ne soit sur le point de se con­clure, elle saisit un tom­a­hawk, et se pré­cip­i­tant du milieu des spec­ta­teurs der­rière l’un des com­bat­tants, elle abat­tit l’arme pro­fondé­ment dans son crâne épais et le tua sur le coup. Alors que l’affrontement avait quelque chose de chevaleresque, cette issue avait un fort par­fum de jalousie ou de vengeance. Nous n’avons pas pu savoir ce qu’il est advenu des trois cadavres, mais nous ne dou­tons pas qu’ils ont été élim­inés selon la cou­tume nationale, en les faisant rôtir et en les mangeant.

Qui était cette femme ? Quelles étaient les raisons qui l’animaient ? Et quelles furent pour elle les con­séquence de son geste, qui con­sti­tu­ait claire­ment une grave trans­gres­sion des règles, effec­tuée de sur­croît en pub­lic ? Nous n’avons mal­heureuse­ment aucun moyen de le savoir, et c’est fort frus­trant.

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