L’inestimable valeur du marxisme : réponse à Jean-Marie Harribey

Sous le titre « L’ines­timable valeur du marx­isme », la réponse que j’ai rédigée à Jean-Marie Har­ribey est désor­mais en ligne sur le site Con­tretemps. Pour celles et ceux qui n’au­raient pas suivi l’ensem­ble du débat, voici un petit réca­pit­u­latif :

  • En mars 2016, j’ai pub­lié mon Prof­it déchiffré. L’un des trois essais, con­sacré à la ques­tion du tra­vail pro­duc­tif et impro­duc­tif, se con­clu­ait par une annexe, reprise sur le site Con­tretemps, qui cri­ti­quait les con­cep­tion dévelop­pées dans divers arti­cles et livres par l’é­con­o­miste Jean-Marie Har­ribey.
  • Celui-ci avait répon­du avec ce texte, lui aus­si pub­lié par Con­tretemps.
  • Voici donc ma réponse à cette réponse ; avant cela, je sig­nale la con­tri­bu­tion au débat de Michel Hus­son, qui com­plète par­faite­ment la mienne.

L’inestimable valeur du marxisme
Réponse à Jean-Marie Harribey

La réponse que J.-M. Har­ribey adresse à mes cri­tiques reprend, pour l’essentiel, des raison­nements qu’il a déjà dévelop­pés par ailleurs. Rien de plus nor­mal, s’agissant d’une théorie exposée depuis plusieurs années, maintes fois attaquée et maintes fois défendue. Avant toute autre chose, je con­cède bien volon­tiers avoir util­isé en cer­taines occa­sions des for­mu­la­tions approx­i­ma­tives, sinon erronées, en par­ti­c­uli­er en ce qui con­cerne la manière dont sa thèse s’articule à la compt­abil­ité nationale, dont je suis loin d’être un spé­cial­iste. Il me sem­ble néan­moins que ces erreurs, que J.-M. Har­ribey relève à juste titre, n’invalident pas mes prin­ci­paux argu­ments sur le fond. C’est donc sur ceux-ci que je souhait­erais revenir, en ten­tant de les refor­muler pour plus de net­teté. Les lignes qui suiv­ent lais­seront dans l’ombre bien des aspects abor­dés par le texte détail­lé auquel elles répon­dent ; mais il m’est impos­si­ble de dis­cuter chaque point sans accouch­er d’un indi­geste pen­sum. Au risque d’être par­fois abrupt, je m’efforcerai donc d’être con­cis, et me con­cen­tr­erai sur ce qui me paraît con­stituer le cœur du prob­lème, à savoir le statut des impôts et des valeurs pro­duites par les fonc­tion­naires.
L’argumentation de J.-M. Har­ribey se déploie en trois temps prin­ci­paux :
  1. La vision marx­iste tra­di­tion­nelle des impôts comme un prélève­ment sur la valeur créée dans le secteur marc­hand se heurte à des con­tra­dic­tions logiques, qui se révè­lent tout par­ti­c­ulière­ment dans un raison­nement « à la lim­ite ».
  2. La solu­tion à ce qu’on peut appel­er « le para­doxe du prélève­ment » con­siste à recon­naître que le tra­vail des fonc­tion­naires, lui aus­si, est créa­teur de valeur à part entière ; les impôts ne sont donc pas un prélève­ment sur une valeur créée dans le secteur privé, mais le paiement de la valeur générée par les fonc­tion­naires eux-mêmes.
  3. Cette révi­sion théorique est un préal­able pour ouvrir la per­spec­tive d’une « démarchan­di­s­a­tion du monde » que la vision marx­iste tra­di­tion­nelle ne per­met pas de penser cor­recte­ment.

1. Paradoxe du prélèvement, ou paradoxe… du paradoxe ?

Tout part donc d’une cri­tique vigoureuse de l’analyse clas­sique de l’improductivité des fonc­tion­naires, et de la nature de l’impôt comme un prélève­ment sur la valeur créée dans le secteur privé, analyse cen­sée aboutir à des con­clu­sions inten­ables :
« Dans la prob­lé­ma­tique du prélève­ment de quelque chose exis­tant préal­able­ment, la valeur ajoutée nette (ou pro­duit net) est la même qu’il n’y ait pas d’État ou qu’il y en ait un, puisqu’il a un sim­ple trans­fert de valeur de la sphère cap­i­tal­iste con­sid­érée, comme seule pro­duc­tive, vers la sphère non marchande, con­sid­érée comme impro­duc­tive. Ain­si, l’intervention de l’État n’aurait aucune action sur le pro­duit net. » (J.-M. Har­ribey, 2013, La richesse, la valeur et l’inestimable, Les liens qui libèrent, p. 365).
Or, cette con­clu­sion, cen­sée frap­per les esprits, ne se déduit nulle­ment des prémiss­es. Tout marx­iste sain d’esprit – il y en a tout de même quelques-uns – sait qu’une bonne par­tie des ser­vices publics con­tribue à aug­menter le pro­duit glob­al marc­hand ; que la qual­i­fi­ca­tion des salariés ou la qual­ité des infra­struc­tures de trans­port, par exem­ple, ont un impact con­sid­érable sur la pro­duc­tiv­ité de l’ensemble du tra­vail social. Cela n’est en rien con­tra­dic­toire avec l’idée que ces ser­vices, par eux-mêmes, sont impro­duc­tifs de valeur marchande et/​ou moné­taire et que, pour fonc­tion­ner, ils doivent ponc­tion­ner une par­tie de la valeur marchande qu’ils ont indi­recte­ment con­tribué à créer. Pour employ­er une analo­gie, con­stater que les salariés qui fab­riquent engrais et tracteurs ne pro­duisent pas de nour­ri­t­ure et qu’ils doivent par con­séquent être ali­men­tés par le fruit du tra­vail des agricul­teurs, ne per­met pas de con­clure que les engrais et les tracteurs n’ont aucune action sur la pro­duc­tion agri­cole. Et, inverse­ment, con­stater l’effet des engrais et des tracteurs sur la pro­duc­tion agri­cole n’amène nulle­ment à affirmer que les tra­vailleurs qui les pro­duisent feraient pouss­er une sorte étrange de nour­ri­t­ure.
Mais c’est avec le « para­doxe du prélève­ment », où J.-M. Har­ribey imag­ine un raison­nement « à la lim­ite », que l’analyse marx­iste tra­di­tion­nelle est cen­sée révéler claire­ment son incon­sis­tance. Selon ce raison­nement, si le secteur éta­tique crois­sait jusqu’à représen­ter la grande majorité de l’activité économique, on abouti­rait à l’idée absurde que le salaire des 99% de fonc­tion­naires est prélevé sur le 1% d’économie privée. Je rétorquais alors que si 99% de la pro­duc­tion sociale pre­nait la forme de biens gra­tu­its, alors le salaire des 99% de fonc­tion­naires, de même que celui du 1% de salariés du secteur privé, serait réduit dans les mêmes pro­por­tions. Le poids du prélève­ment dimin­uerait en même temps que la masse sur laque­lle ce prélève­ment serait effec­tué. Il n’y aurait pas un déséquili­bre crois­sant et insouten­able mais, en quelque sorte, une dis­so­lu­tion de l’impôt.
Dans sa réponse, J.-M. Har­ribey admet la valid­ité de mon objec­tion, mais unique­ment dans la mesure où elle pré­sup­pose la gra­tu­ité des ser­vices publics, c’est-à-dire la dis­pari­tion de la mon­naie – elle-même con­di­tion­née par l’hypothèse d’une utopique abon­dance. Or, dans le monde réel, l’abondance sans lim­ite n’existe pas et, si l’État peut choisir de fournir ses presta­tions gra­tu­ite­ment, leur pro­duc­tion néces­site des ressources qui ont un coût ; la démarchan­di­s­a­tion ne peut donc être conçue comme une démonéti­sa­tion, et le para­doxe con­serve toute sa per­ti­nence.
Je main­tiens pour­tant que, même dans le cas de fig­ure où la crois­sance des activ­ités de l’État ne s’accompagne pas – ou pas entière­ment – d’une démonéti­sa­tion, la con­cep­tion tra­di­tion­nelle des impôts ne fait appa­raître aucune con­tra­dic­tion logique insol­u­ble. Dans cette hypothèse, en effet, à qui l’État et les fonc­tion­naires qu’il salarie devraient-ils con­tin­uer d’acheter des marchan­dis­es ? Cer­taine­ment pas au secteur privé, puisque le para­doxe le sup­pose, par déf­i­ni­tion, en voie de dis­pari­tion. Les marchan­dis­es achetées par l’État et par ses fonc­tion­naires ne pour­raient donc être pro­duites et ven­dues que par l’État lui-même. Au demeu­rant, je reste per­plexe sur l’opportunité de qual­i­fi­er de « démarchan­di­s­a­tion » une sit­u­a­tion où les biens con­tin­u­ent d’être achetés et ven­dus, fût-ce par l’État et à des prix admin­istrés. On touche là aux lim­ites de notre vocab­u­laire, forgé pour désign­er des phénomènes chim­ique­ment purs et peu adap­té à ces sit­u­a­tions inter­mé­di­aires. Mais si les biens vénaux pro­duits par une économie entière­ment étatisée ne sont sans doute pas des marchan­dis­es à part entière, ils en pos­sè­dent néan­moins cer­taines car­ac­téris­tiques essen­tielles.
Revenons au para­doxe du prélève­ment. Dans une telle con­fig­u­ra­tion, l’État con­tin­uerait donc de devoir assumer des dépens­es moné­taires. Mais, par hypothèse même, ses pro­pres pro­duc­tions seraient ven­dues, et le pro­duit de ces ventes fourni­rait donc les recettes cou­vrant ses dépens­es. La néces­sité d’un impôt sur la valeur créée dans le secteur privé dis­paraî­trait en même temps que ce secteur privé lui-même. On peut certes imag­in­er que l’État fasse le choix de ven­dre ses pro­duc­tions au-dessous de leur prix coû­tant, et de con­tin­uer à combler la dif­férence par l’impôt. Mais cet impôt serait alors prélevé sur le revenu des salariés (fonc­tion­naires) et non sur la valeur ajoutée par un secteur privé virtuelle­ment éteint.
Autrement dit, le prélève­ment que con­stitue l’impôt, et qui se trou­ve au cœur du para­doxe imag­iné par J.-M. Har­ribey, se dis­sout quelle que soit la manière dont on imag­ine l’étatisation crois­sante de l’économie. Si les pro­duc­tions de l’État sont fournies à titre gra­tu­it, l’impôt dis­paraît en même temps que la néces­sité de la mon­naie. Si elles sont fournies à titre payant, la mon­naie per­dure, mais l’impôt – en tout cas, celui qui frappe la valeur ajoutée par le secteur privé – dis­paraît avec celui-ci, rem­placé par les recettes fournies par les pro­duc­tions d’État. Dans un cas comme dans l’autre, le para­doxe du prélève­ment n’existe pas.
Au demeu­rant, et pour con­clure sur ce point, on peut se deman­der pourquoi J.-M. Har­ribey n’a pas enfon­cé le clou jusqu’à la tête, et pourquoi il a choisi une expéri­ence de pen­sée dans laque­lle le secteur privé n’avait pas totale­ment dis­paru. Son raison­nement se serait en effet exprimé avec davan­tage de net­teté s’il avait poussé ses hypothès­es jusqu’à leur terme, à savoir une étati­sa­tion com­plète de l’économie. Il aurait alors dû écrire que selon la con­cep­tion marx­iste tra­di­tion­nelle, seul l’impôt pou­vant financer les ser­vices publics, l’étatisation achevée de l’économie est aus­si impens­able qu’une divi­sion par zéro. L’erreur de raison­nement serait alors apparue d’autant plus claire­ment : une économie entière­ment col­lec­tivisée n’a nul besoin de prélever des impôts sur un secteur privé inex­is­tant : quel que soit son degré de (dé)monétarisation, elle engen­dre elle-même les ressources qu’elle utilise.

2. Les fonctionnaires producteurs de valeur

J.-M. Har­ribey pro­pose donc une solu­tion à un prob­lème qu’il perçoit, mais qui n’existe pas. Voyons à présent si celle-ci ne crée pas des prob­lèmes qui exis­tent, mais qu’il ne perçoit pas.
Les fonc­tion­naires créent de la valeur, dit-il, et l’impôt vient en paiement de cette valeur, à la manière dont les achats de marchan­dis­es vien­nent en paiement de la valeur créée dans le secteur privé. L’idée n’est pas saugrenue, et au pre­mier abord, cette manière de décrire la réal­ité paraît tout aus­si sat­is­faisante que l’analyse tra­di­tion­nelle en ter­mes de prélève­ment. Elle repose sur une inno­va­tion théorique : la car­ac­téri­sa­tion des ser­vices publics four­nis à titre gra­tu­it comme des « valeurs moné­taires non marchan­des », ce qui appelle au moins deux remar­ques.
La pre­mière procède du principe con­nu sous le nom de « rasoir d’Occam ». Celui-ci impose, entre deux théories à pou­voir expli­catif équiv­a­lent, de choisir celle qui néces­site le moins d’hypothèses. Une fois dis­sipé le para­doxe cen­sé grev­er la théorie du prélève­ment, il s’avère que celle-ci explique tout aus­si bien la réal­ité que celle de la « valeur moné­taire non marchande », mais sans avoir besoin de cette inno­va­tion con­ceptuelle.
La deux­ième remar­que porte sur l’adéquation de ce con­cept avec la réal­ité qu’il est cen­sé désign­er. D’un point de vue général, la pos­si­bil­ité qu’un bien pos­sède un équiv­a­lent en mon­naie sans être pour autant une marchan­dise n’est pas absurde ; si l’on suit, par exem­ple, les belles analy­ses d’Alain Tes­tart sur l’opposition entre échange marc­hand et échange non marc­hand (A. Tes­tart, 2001. « Échange marc­hand, échange non marc­hand », Revue Française de Soci­olo­gie, n° 42–4, p.719–748), il faut dis­tinguer d’une part les biens qui sont des­tinés à être ven­dus indépen­dam­ment de toute rela­tion per­son­nelle entre le vendeur et l’acheteur, d’autre part ceux pour lesquels la vente est soumise à l’existence d’une rela­tion per­son­nelle préal­able. Dans les deux cas, il s’agit bel et bien d’un échange, et la plu­part du temps, le bien est payé avec de la mon­naie (fût-elle « prim­i­tive »). Seul le pre­mier, cepen­dant peut être dit « marc­hand ». Quant au sec­ond, l’anthropologie sociale en four­nit d’innombrables exem­ples.
Mais ce n’est pas du tout de cela dont par­le J.-M. Har­ribey, qui choisit de désign­er par ce terme les ser­vices publics pro­duits par les fonc­tion­naires. Or, si l’on voit très bien en quoi des biens et ser­vices gra­tu­its sont des valeurs « non marchan­des », leur car­ac­tère « moné­taire » est beau­coup moins évi­dent.
On s’étonnera peut-être de cette réti­cence ; les ser­vices publics ne coû­tent-ils pas de l’argent à la col­lec­tiv­ité ? Les impôts ne représen­tent-ils pas une forme d’achat de ces ser­vices, sinon à l’unité, du moins pris dans leur ensem­ble ? Ces répons­es ne me sem­blent pas accept­a­bles. Ce que les impôts payent n’est pas les ser­vices publics, mais le coût moné­taire de ces ser­vices. On rétor­quera peut-être à cela qu’il s’agit d’une seule et même chose, ces ser­vices étant ven­dus à prix coû­tant. Mais, et c’est le point cri­tique, ces ser­vices ne sont pas ven­dus, et on ne peut affirmer le con­traire qu’en tor­dant la réal­ité pour la faire entr­er de force dans un con­cept inadéquat. Dire des ser­vices publics four­nis à titre gra­tu­it qu’ils sont moné­taires parce que leur pro­duc­tion exige de la mon­naie, c’est opér­er un glisse­ment séman­tique et logique. Les ser­vices publics sont des valeurs d’usage qui, dans le cadre de la compt­abil­ité nationale, sont éval­uées en mon­naie, ce qui est tout dif­férent. Le fait que leur pro­duc­tion puisse néces­siter une dépense de mon­naie n’en fait pas davan­tage des valeurs moné­taires que l’utilisation par les cap­i­tal­istes de ressources gra­tu­ites pour pro­duire leurs marchan­dis­es ne trans­forme celles-ci, fût-ce par­tielle­ment, en valeurs non moné­taires.
Au pas­sage, une par­en­thèse s’impose, à pro­pos de la manière dont les raison­nements de J.-M. Har­ribey sem­blent mar­qués par une sorte de fas­ci­na­tion pour la mon­naie. Pas­sons sur le reproche qui m’est fait d’assimiler la mon­naie au cap­i­tal­isme ; il me laisse d’autant plus per­plexe que j’ai con­sacré une par­tie impor­tante de mes recherch­es à l’émergence de la mon­naie dans les sociétés néolithiques. Mais inverse­ment, comme beau­coup de ses col­lègues keynésiens, J.-M. Har­ribey voit la mon­naie partout dans le passé, le présent et l’avenir, et l’érige en hori­zon si indé­pass­able que la sup­primer serait selon lui sup­primer la société elle-même – cette affir­ma­tion sem­ble si impor­tante à ses yeux qu’elle vient même con­clure sa con­tri­bu­tion.
Sans même évo­quer les sociétés sans richesse qui ont représen­té la plus grande par­tie de la préhis­toire humaine (sur ce point, je ren­voie les lecteurs à ce bil­let), il suf­fit pour­tant d’observer ce qui se passe dans le cadre du cap­i­tal­isme lui-même pour voir que la mon­naie ne représente pas la seule manière d’organiser le tra­vail social ou d’en répar­tir les fruits. Indépen­dam­ment du juge­ment que l’on porte sur leur util­ité sociale, les cours des enseignants d’économie, les leçons de pianos du con­ser­va­toire, l’entretien des routes ou les coups de matraque des CRS, bien que n’existant pas en quan­tités illim­itées, sont tous délivrés à titre gra­tu­it et selon des règles spé­ci­fiques qui ne font pas inter­venir les rela­tions moné­taires.
Quelle place con­servera la mon­naie dans une société débar­rassée de la recherche assoif­fée du prof­it et de « l’inquiétude humiliante quant à la taille des rations » (L.Trotsky, 1969 (1936), La révo­lu­tion trahie, Union Générale d’Editions 10/​18, p. 69.) ? Il serait d’autant plus spé­cieux de vouloir le prédire que cette place vari­era sans nul doute au cours des lieux, du temps et des dif­férentes expéri­men­ta­tions que ten­tera la col­lec­tiv­ité humaine, enfin maître de sa pro­pre économie, pour la gér­er le plus rationnelle­ment pos­si­ble. Mais assign­er à l’avance des lim­ites à l’œuvre con­sciente de cette col­lec­tiv­ité en sup­posant qu’elle ne sera pas capa­ble de con­cevoir des instru­ments plus per­for­mants que la mon­naie, alors même que de tels instru­ments exis­tent déjà au sein du sys­tème cap­i­tal­iste, est une forme de myopie.

3. Euthanasier le capitalisme, ou l’abattre ?

Avant d’aborder le raison­nement poli­tique qui sous-tend la révi­sion théorique entre­prise par J.-M. Har­ribey, il me faut faire trois remar­ques lim­i­naires.
Tout d’abord, il sem­blera peut-être hors-sujet de con­sacr­er plusieurs para­graphes à un raison­nement que Jean-Marie Har­ribey ne fait qu’esquisser. Je crois pour­tant qu’il motive l’ensemble de sa démarche, et qu’on ne peut com­pren­dre celle-ci sans exam­in­er celui-là avec atten­tion.
Ensuite, c’est de ce raison­nement poli­tique, et de lui seul, que j’écrivais qu’il pou­vait être « retourné comme un gant », sans une once de mépris, mais avec la ferme con­vic­tion de soulign­er un cli­vage pro­fond. Là où J.-M. Har­ribey affirme que « con­stru­ire en théorie une légiti­ma­tion de la sphère moné­taire non marchande » (J.-M. Har­ribey, 2016, « Les deux espaces de val­ori­sa­tion en ten­sion… », art. cit.) sup­pose de cess­er de con­cevoir l’impôt néces­saire aux ser­vices publics comme un prélève­ment sur la richesse créée dans le secteur privé, j’affirme au con­traire que la seule « démarchan­di­s­a­tion » qui vaille devra avoir pour acte fon­da­teur l’expropriation sans indem­nité ni rachat de la classe cap­i­tal­iste, c’est-à-dire le prélève­ment le plus mas­sif et le plus défini­tif qui soit ; ce que J.-M. Har­ribey présente comme un prob­lème est pré­cisé­ment la solu­tion.
La troisième remar­que est qu’il y a quelque chose d’assez trou­blant dans la manière dont J.-M. Har­ribey, à l’instar de bien d’autres, utilise ses références théoriques. Selon lui, seule une cor­rec­tion de K. Marx par J. M. Keynes per­me­t­trait de penser de manière cohérente la « démarchan­di­s­a­tion », c’est-à-dire, pour appel­er un chat un chat, la tran­si­tion vers une économie social­iste, débar­rassée de la pro­priété privée et de la course irre­spon­s­able au prof­it. Or, est-il néces­saire de rap­pel­er que K. Marx était un enne­mi déclaré du sys­tème cap­i­tal­iste, tan­dis que J. M. Keynes en était un défenseur tout aus­si avoué, qui ne se posi­tion­nait pas même à gauche sur l’échiquier poli­tique de son temps ? Ain­si, à en croire J.-M. Har­ribey, K. Marx, qui œuvrait à la mise à mort du cap­i­tal­isme, ne serait pas ren­du compte que sa théorie con­tribuait en réal­ité à péren­nis­er l’ordre exis­tant, tan­dis que J. M. Keynes, qui voulait sauver ce même cap­i­tal­isme, n’aurait pas réal­isé les con­séquences sub­ver­sives de ses raison­nements. Ces deux grands penseurs se seraient donc four­voyés de manière symétrique sur leurs pro­pres idées jusqu’à ce que, plusieurs décen­nies plus tard, la lumière soit enfin faite sur ce dou­ble malen­ten­du. Qu’il soit donc per­mis d’émettre une autre – et plus triv­iale – hypothèse : que le recours à J. M. Keynes, qui car­ac­térise l’ensemble de la « gauche de la gauche » depuis des décen­nies, n’est pas le moyen de rad­i­calis­er la pen­sée de K. Marx (qui n’en a aucun besoin) mais d’en diluer les principes révo­lu­tion­naires pour en faire une inof­fen­sive potion réformiste.
J.-M. Har­ribey n’est pas très dis­ert sur la manière dont il conçoit la sor­tie du cap­i­tal­isme. Dans un pas­sage de son prin­ci­pal ouvrage, cepen­dant, que je citais déjà dans ma pre­mière con­tri­bu­tion, il appelle de ses vœux « [une] économie poli­tique cri­tique (…) dont l’ob­jet serait de théoris­er une sphère non marchande ayant pour voca­tion de s’étendre au fur et à mesure que les rap­ports de force tourn­eraient à l’avantage du tra­vail face au cap­i­tal. » (J.-M. Har­ribey, 2013, La richesse, la valeur et l’inestimable, Les liens qui libèrent, p. 365). Cette per­spec­tive est pré­cisée dans sa réponse à mon texte, où il écrit que « Il y a donc deux espaces de val­ori­sa­tion en ten­sion per­ma­nente, comme expres­sion de la lutte des class­es au niveau de l’affectation des forces de tra­vail à pro­duire ou non de la valeur pour le cap­i­tal » (J.-M. Har­ribey, 2016, « Les deux espaces de val­ori­sa­tion en ten­sion… », art. cit.).
Or, s’il ne fait aucun doute que la sphère marchande est celle où domine le cap­i­tal, on ne peut qu’être éton­né de l’équation établie ici entre le camp social du tra­vail et la sphère non marchande – plus pré­cisé­ment celle de l’État. Com­ment soutenir, par exem­ple, que l’armée ou la police défend­ent de près ou de loin les intérêts des salariés, et que leur affecter des forces de tra­vail sup­plé­men­taires affaib­li­rait le cap­i­tal ? Les forces de l’ordre, comme leur nom l’indique, sont là pour pro­téger la dom­i­na­tion du cap­i­tal, ce que tout gréviste ou man­i­fes­tant peut très aisé­ment véri­fi­er à ses dépens. Mais même les fonc­tions éta­tiques telles que l’éducation ou la san­té, qui sem­blent servir davan­tage l’intérêt général, ne le font que dans l’étroite mesure où cette mis­sion reste com­pat­i­ble avec les intérêts col­lec­tifs des class­es pos­sé­dantes. L’école, par exem­ple, est très loin d’être organ­isée de manière à œuvr­er au plein épanouisse­ment de tous, ce qui serait sa mis­sion dans une société débar­rassée de l’exploitation. Quant aux nation­al­i­sa­tions d’entreprises, elles n’ont jamais été menées qu’au ser­vice du cap­i­tal, et nulle­ment à celui des salariés. Comme le dit une maxime bien con­nue, « on pri­va­tise les prof­its et on nation­alise les pertes » – non sans les indem­nis­er copieuse­ment, faudrait-il ajouter, ain­si que le stip­ule la déc­la­ra­tion des droits de l’Homme et du citoyen sur laque­lle repose notre con­sti­tu­tion. Qu’on se remé­more la vague de nation­al­i­sa­tions effec­tuées par le gou­verne­ment PS-PCF, de 1981, qui n’ont servi qu’à liq­uider les emplois par dizaines de mil­liers, à réin­ve­stir aux frais du con­tribuable dans ce qui pou­vait être rentable, et à reven­dre ensuite les entre­pris­es à nou­veau prof­ita­bles pour une bouchée de pain au secteur privé.
Il ne s’agit pas de nier que dans une cer­taine mesure, les impérat­ifs du fonc­tion­nement de l’État et ceux du cap­i­tal privé entrent une con­tra­dic­tion, de même que dans une cer­taine mesure, pour un employeur, pay­er des vig­iles pour sur­veiller ses stocks entre en con­tra­dic­tion avec la max­imi­sa­tion de ses béné­fices. Il ne s’agit pas non plus de nier que les formes non marchan­des dont l’État est por­teur incar­nent, d’une cer­taine manière, une forme d’organisation sociale supérieure, et que leur crois­sance au sein même du cap­i­tal­isme exprime les lim­ites aux­quelles se heurte l’organisation fondée sur la pro­priété privée et la con­cur­rence. Mais présen­ter les actuels ser­vices publics comme un champ intrin­sèque­ment « en ten­sion » avec le cap­i­tal, dont il suf­fi­rait d’étendre le périmètre pour provo­quer le change­ment de société c’est ne voir que la par­tie la plus plaisante de la réal­ité ; et c’est occul­ter la nature de classe de l’État, en présen­tant comme un instru­ment des exploités (ou tout au moins, de la col­lec­tiv­ité) ce qui ne peut être, mal­gré une façade démoc­ra­tique, qu’un organe au ser­vice de la classe dom­i­nante. En fait, sur le plan poli­tique, imag­in­er que la sor­tie du cap­i­tal­isme puisse s’effectuer par une exten­sion pro­gres­sive de la sphère publique au détri­ment de la sphère privée est une per­spec­tive à peu près aus­si réal­iste qu’imaginer une aug­men­ta­tion gradu­elle des salaires qui réduirait peu à peu les prof­its à zéro, faisant ain­si tomber comme des fruits mûrs les entre­pris­es en fail­lite entre les mains des tra­vailleurs.
Nous vivons une époque où les reculs du mou­ve­ment ouvri­er, de sa con­science poli­tique et de ses organ­i­sa­tions, pousse chaque jour davan­tage ceux qui aspirent à d’autres rap­ports soci­aux à rechercher des pier­res philosophales. Celles-ci sont aus­si divers­es que les hori­zons poli­tiques et théoriques de ceux qui les imag­i­nent, mais toutes ont en com­mun – et c’est la rai­son de leur suc­cès – de tourn­er le dos aux formes con­séquentes de la lutte de class­es. Mais la « démarchan­di­s­a­tion » d’un monde où le cap­i­tal règne en maître ne pour­ra pas être ce doux proces­sus indo­lore que sug­gère J.-M. Har­ribey. Elle sup­pose la con­fis­ca­tion par la classe tra­vailleuse de la pro­priété cap­i­tal­iste et l’affrontement avec l’État qui en est le garant. Toute autre voie, si ingénieuse, con­fort­able ou réal­iste qu’elle puisse paraître, est une impasse, comme est venu le rap­pel­er, après mille autres, la récente capit­u­la­tion de Syriza.

2 commentaires

  1. Bon­jour,

    Je viens de lire votre livre , puis suis tombé sur vos échanges avec JMH. Juste une chose : bra­vo. Votre bouquin est clair, très intéres­sant et mon­tre bien les vrais enjeux qui se cachent der­rière les mots et con­cepts.
    Frater­nelle­ment,
    E.Kern

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