Rectificatifs sur le tõ-mumbu

La pub­li­ca­tion de mon bil­let précé­dent, à pro­pos de l’institution du tõ-mum­bu chez les Aché (Guaya­ki) du Paraguay a sus­cité une réponse de Philippe Edeb Pira­gi, le col­lègue dont je tenais mes infor­ma­tions. Il s’avère que sur plusieurs points impor­tants, je l’avais mal inter­prété (ou tout sim­ple­ment mal lu !), et donc écrit quelques bêtis­es. Avec mes plates excus­es, je pub­lie donc les rec­ti­fi­cat­ifs néces­saires, au nom­bre de trois.

Pour com­mencer, le point le plus mineur :

Le nom­bre de 11 vic­times (rapa bujave) du tô-mum­bu dont je par­le n’est pas une sim­ple « esti­ma­tion », mais le recense­ment rigoureux et exhaus­tif des morts provo­quées par cette lutte en un peu plus de 70 ans chez les Aché du nord, dont j’ai relevé pré­cisé­ment le nom des défunts, les cir­con­stances qui ont provo­qué la lutte, et les Aché qui ont porté les coups mor­tels.

Au temps pour moi, donc. Pour­suiv­ons avec le deux­ième point :

L’ordre des motifs de cette lutte n’est pas indif­férent non plus. Les Aché relient tou­jours la moti­va­tion pre­mière et l’organisation du tõ mum­bu au rapt ou la mort d’un mem­bre du groupe, et vrai­ment épisodique­ment à la ren­con­tre et l’incorporation d’un groupe aché jusqu’alors incon­nu (j’en ai relevé seule­ment deux cas en 70 ans chez les Aché du nord) ou bien la jonc­tion avec une bande autre­fois amie mais que l’on avait per­due de vue et oubliée. En d’autres ter­mes, si le tô-mum­bu est l’occasion et le cadre légal pour régler les con­flits nés des femmes (et les comptes avec son enne­mi per­son­nel), les querelles liées aux femmes ne con­sti­tu­aient en aucun cas le motif pre­mier ou déter­mi­nant pour l’organisation de cette lutte de mas­sues !

Dont acte. Je prof­ite de l’oc­ca­sion pour soulever une ques­tion que je ne m’étais pas for­mulée avec pré­ci­sion jusqu’à présent : toute mort appelait-elle un com­bat dans le cadre du tõ mum­bu, et si oui, à quel titre ? Comme je lis par ailleurs sous la plume de ce col­lègue qu’il n’ex­is­tait pas d’accusation de sor­cel­lerie chez ce peu­ple, alors en quoi la mort naturelle ou acci­den­telle d’un de ses mem­bres appelait-elle un com­bat ? De ce que je crois en com­pren­dre, les accusa­teurs tenaient sys­té­ma­tique­ment les par­ents du défunt ou du dis­paru comme respon­s­ables de cette dis­pari­tion et, du fait qu’ils avaient durant des années fourni le gibier dont il s’é­tait nour­ri, ils esti­maient être lésés et dis­pos­er à leur égard d’un droit de répa­ra­tion eu égard à ce qu’ils con­sid­éraient comme un préju­dice :

Les modal­ités et la logique d’organisation de cette lutte met­tent claire­ment aux pris­es le groupe des chas­seurs (rapa eru­are­gi), et soulig­nent bien le rôle pri­mor­dial de cette caté­gorie sociale pour la con­vo­quer et deman­der des comptes au par­ents du défunt ou de l’enfant dis­paru : il a reçu un nom et une iden­tité grâce au gibier qu’ils ont déposé, au retour de la chas­se, auprès de la femme enceinte afin de les pré­par­er et cuisin­er pour les familles de la bande. Le vocab­u­laire et la sym­bol­ique ren­voient explicite­ment, ain­si, aux caté­gories cynégé­tiques : le père de l’enfant dis­paru qui se tient seul au milieu de l’aire cir­cu­laire de com­bat comme la cible cen­trale, est qual­i­fié de « proie favorite » (bue-pyty), tan­dis que le lut­teur qui a vain­cu désigne sans ambiguïté sa vic­time comme « gibier » (chim­bi­aty­gicho embia-ty-gi : mon gibier de prédilec­tion)…

Reste la ques­tion du car­ac­tère pro­pi­tia­toire des affron­te­ments. Philippe Edeb Pira­gi insiste sur le fait qu’il ne relève pas d’une « vue de l’esprit » de l’ethnographe, mais bel et bien d’un objec­tif for­mulé par les intéressés eux-mêmes :

Les Aché ne reli­aient pas directe­ment ou spon­tané­ment cette joute de mas­sue à la chas­se, et ils ne savaient pas expli­quer en quoi, notam­ment, le « sang chaud » des lut­teurs est « béné­fique ». En revanche lorsque j’interrogeais les meilleurs infor­ma­teurs du nord sur les mécan­ismes ou les moyens pour éviter la malchance à la chas­se (pane), ils affir­maient claire­ment et sans détour que si l’on voulait se con­cili­er les ani­maux, i.e. que les ani­maux acceptent de se mon­tr­er et de mourir sous les traits du chas­seur (selon leurs pro­pres ter­mes), il fal­lait être ini­tié et par­ticiper au tõ-mum­bu. C’est pourquoi si cer­tains hommes ten­taient par­fois, certes, de fuir d’une aire de com­bat, on ne se soustrayait jamais com­plète­ment à cette lutte et tous les hommes ini­tiés de plus de 18 ans que j’ai con­nus ou recen­sés, avaient déjà pris part à au moins un tô-mum­bu.

Les Aché étaient bien con­scients (les anciens au pre­mier chef, et cer­tains plus que d’autres) que le tõ mum­bu n’était légitime que parce que les chas­seurs ver­saient une par­tie de leur sang en échange et com­pen­sa­tion de celui des ani­maux, et que ce rite était incon­tourn­able pour assur­er le suc­cès de la chas­se..

Ces pré­ci­sions m’obligent à recon­sid­ér­er mon juge­ment, et à envis­ager très sérieuse­ment que le tõ-mum­bu – en plus de ses nom­breuses orig­i­nal­ités déjà relevées – con­stitue une com­bi­nai­son unique, en tout cas à ma con­nais­sance, de duel réso­lu­tif (par cathar­sis) et de con­fronta­tion pro­pi­tia­toire.

Pour ter­min­er, je m’aperçois que dans ma pré­cip­i­ta­tion, j’avais égale­ment lais­sé de côté une descrip­tion par­ti­c­ulière­ment cha­toy­ante de l’affrontement lui-même (accom­pa­g­née d’une pho­togra­phie), que j’en prof­ite pour restituer :

Ain­si, le père dont l’enfant a été enlevé se voit « défié » ou « intimé » (bue-pyty) par les mbykuare­gi. Il se tient seul au milieu de l’aire cir­cu­laire de com­bat comme la cible cen­trale (le « gibier favori » est l’autre sens pos­si­ble de bue-pyty). Ses frères et alliés sont dis­posés sur les bor­ds de l’aire, prêts à lui porter main forte. Dans le cas d’un vieux chas­seur décédé, ce sont tous ses fils majeurs qui sont défiés et placés au cen­tre, avec leurs alliés sur les cotés. Le tõ-mum­bu oppose donc bien, quel qu’en soit le mobile, deux groupes de lut­teurs, qui se font face en se toisant et en se haranguant. La lutte, qui oppo­sait de prime abord une ou plusieurs paires de rivaux, devait finir par pren­dre l’aspect d’une furieuse mêlée, comme celle de toutes les recon­sti­tu­tions pris­es en pho­to et invari­able­ment rejouées par les Aché depuis leur séden­tari­sa­tion.

Un mot encore sur les deux camps en présence. Ils dif­féren­cient tou­jours les llam­ba­fua­gi (habi­tants de l’endroit, les locaux) et les rapa eru­are­gi, les « appor­teurs d’arc » (s’il est clair que les arcs ser­vent aus­si de mas­sue dans les rix­es spon­tanées, cette dénom­i­na­tion veut rap­pel­er plus fon­da­men­tale­ment, à mon sens, que ce sont bien les chas­seurs qui vont se bat­tre et dont le sang va couler). Au fur et à mesure de leur arrivée au lieu de ren­con­tre con­venu, les familles de toutes les ban­des se répar­tis­saient entre ces deux groupes, de telle manière que les futurs adver­saires n’aient pas à cohab­iter durant les quelques jours, voire semaines, qui précé­daient le tõ-mum­bu : durant ce prélude, chaque groupe chas­sait et fai­sait des dons de viande à l’autre.

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