Note de lecture : Le sexe, l’Homme et l’évolution (P. Picq — P. Brenot)

Com­mençons par ce qui fâche : ce livre écrit à qua­tre mains souf­fre de sérieux défauts qui m’en ont fait aban­don­ner la lec­ture plusieurs fois, en dépit des infor­ma­tions pour­tant rich­es qu’il con­tient. Man­i­feste­ment, cha­cun des deux auteurs s’est chargé de l’une des deux par­ties prin­ci­pales, mais aucun effort sérieux de relec­ture et d’édi­tion n’a été entre­pris pour les har­monis­er ; rac­cords hasardeux et red­ites s’empilent donc. Red­ites qui se nichent y com­pris au sein d’une même par­tie — la pre­mière, en l’oc­cur­rence, man­i­feste­ment due à la plume de Pas­cal Picq, qui laisse par moments l’im­pres­sion d’un tra­vail (trop) vite réal­isé, et qui aurait gag­né à con­sacr­er davan­tage d’at­ten­tion à la forme. C’est d’au­tant plus éton­nant que l’ou­vrage est paru chez un « grand » édi­teur (Odile Jacob) dont on serait — naïve­ment ? — en droit d’at­ten­dre un peu plus de vig­i­lance.

Une fois l’ob­sta­cle vain­cu et cette pre­mière impres­sion mise de côté, Le sexe, l’Homme et l’évo­lu­tion, s’avère être un texte plein d’en­seigne­ments. Celui-ci, surtout dans sa pre­mière par­tie, dresse un bilan raison­né des con­nais­sances sur la sex­u­al­ité humaine, qu’il met en regard avec celle de nos proches par­ents pri­mates dans une per­spec­tive évo­lu­tion­niste. On appréciera tout par­ti­c­ulière­ment le fait que P. Picq ne s’en tient pas aux seuls élé­ments infor­mat­ifs, mais qu’il les dis­cute sys­té­ma­tique­ment, n’hési­tant pas à avouer claire­ment quels points sont des cer­ti­tudes et quels autres des hypothès­es, par­fois frag­iles. Dans une saine approche sci­en­tifique, l’au­teur ne paraît jamais ten­ter d’a­vancer ses thès­es en fraude, ou de présen­ter de sim­ples con­jec­tures comme des vérités établies.

Contre la (ou une certaine ?) sociobiologie

Peut-être parce que le domaine m’est qua­si­ment incon­nu et que je tente d’y acquérir quelques repères, j’ai par­ti­c­ulière­ment appré­cié les divers pas­sages où l’au­teur s’en prend aux sim­pli­fi­ca­tions intro­duites par la socio­bi­olo­gie (éventuelle­ment rebap­tisée « psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste »). Depuis des pub­li­ca­tions savantes jusqu’à des ouvrages des­tinés au grand pub­lic, on a vu ces dernières années défer­ler des écrits ten­tant de prou­ver que les com­porte­ments, réels ou sup­posés, de cha­cun des deux sex­es étaient le fruit de la sélec­tion dar­wini­enne, qui avait peu à peu fait émerg­er des straté­gies totale­ment dif­férentes pour les mâles et les femelles. Dans les détails, l’ar­gu­men­ta­tion a pu vari­er ; mais sur le fond, elle se ramène infail­li­ble­ment au fait que les mâles, pro­duisant les sper­ma­to­zoïdes par mil­lions, adopteraient « naturelle­ment » une stratégie visant à mul­ti­pli­er les parte­naires et les rap­ports sex­uels afin de max­imiser leur descen­dance. Inverse­ment, les femelles, pro­duisant peu d’ovules et con­damnées par la nature à un investisse­ment parental impor­tant, sont pro­gram­mées pour sélec­tion­ner et retenir un parte­naire qui inve­sti­ra de l’én­ergie dans l’é­d­u­ca­tion et la pro­tec­tion de sa progéni­ture. Les mâles seraient donc géné­tique­ment pro­gram­més pour rechercher des parte­naires mul­ti­ples pour leurs qual­ités physiques, et les femelles pour s’at­tach­er un mâle unique choisi pour la sécu­rité qu’il leur apporte ; il ne faudrait pas chercher ailleurs Pourquoi les femmes des rich­es sont belles, titre d’un ouvrage paraît-il fort sérieux pub­lié sur la ques­tion.

Le cou­ple Arnaud Lagardère — Jade Forêt :
chef d’oeu­vre de la sélec­tion naturelle…
ou du cap­i­tal­isme ?

Pas­cal Picq apporte un démen­ti cinglant à ces raison­nements, insis­tant notam­ment sur le fait que pour les mâles, la mul­ti­pli­ca­tion des parte­naires n’est nulle­ment la seule, ni for­cé­ment la meilleure manière de s’as­sur­er une descen­dance par­venant à matu­rité. Chez les oiseaux (mais pas unique­ment) nom­bre d’e­spèces sont d’une stricte monogamie, avec des investisse­ments pater­nels très forts. De même, et cela vaut des pri­mates, les femelles assurent la plu­part du temps tant leur pro­pre appro­vi­sion­nement que celui de leur progéni­ture, et n’ont guère besoin pour cela des mâles. Au demeu­rant, chez plusieurs espèces, dont les chim­panzés, elles mul­ti­plient les parte­naires mas­culins dans des jeux com­plex­es de séduc­tion, de dom­i­na­tion et de pou­voir. Sur ce point, il faut donc récuser en bloc l’ar­gu­ment socio­bi­ologique :

« La sex­u­al­ité et la repro­duc­tion ne passent
pas que par des straté­gies égoïstes de l’in­di­vidu (ou du gène),
même si dans les théories de l’évo­lu­tion on en revient tou­jours au
suc­cès repro­duc­tif dif­féren­tiel des indi­vidus. Il y a con­fu­sion
entre ce qu’on appelle les caus­es ultimes et les moyens mis en œuvre
pour assur­er un suc­cès repro­duc­teur. » (p. 36)

Un peu d’ethnologie 

Aux argu­ments présen­tés par P. Picq, j’en ajouterai deux tirés de l’eth­nolo­gie, qui réfu­tent me sem­ble-t-il une autre affir­ma­tion soutenue par bien des socio­bi­ol­o­gistes. Selon celle-ci, la dom­i­na­tion mas­cu­line dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs (puis, par exten­sion, dans les sociétés postérieures) serait le pro­duit « naturel » de la volon­té des mâles de s’as­sur­er l’ex­clu­siv­ité de l’ac­cès sex­uel à cer­taines femelles, afin que les enfants qu’ils con­tribuent à élever soient bel et bien por­teurs de leurs pro­pres gènes. Or, ce raison­nement ne tient pas, pour au moins deux raisons.

La pre­mière est que la dom­i­na­tion mas­cu­line n’et pas présente, en tout cas de manière indis­cutable, dans toutes ces sociétés. Que ce soit chez les Bush­men du Sud de l’Afrique ou dans cer­taines tribus Aus­trali­ennes, les hommes ne pré­tendaient pas monop­o­lis­er la sex­u­al­ité des femmes ; de part et d’autre, l’adultère était large­ment pra­tiqué et toléré. Dans les îles Andaman, c’é­tait sans doute beau­coup moins vrai, car la monogamie était de règle. Mais elle sem­blait s’im­pos­er tout autant aux hommes qu’aux femmes, ce qui con­tred­it là aus­si l’ar­gu­ment socio­bi­ologique.

Mais il est un sec­ond fait, encore plus gênant pour les thès­es de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste. C’est que chez les peu­ples (par­fois forte­ment polyg­y­nes) où les hommes avaient acquis un con­trôle sur la sex­u­al­ité des femmes, ce con­trôle ne se tradui­sait nulle part par l’usage exclusif de la sex­u­al­ité des femmes de la part de celui qui en déte­nait les droits. Dans toutes ces sociétés, qu’il s’agisse des Inu­its ou des Aus­traliens, la jalousie sex­uelle était incon­nue, et les femmes étaient amenées à avoir (avec, mais aus­si bien sou­vent, sans leur con­sen­te­ment) des rela­tions dans un cadre céré­moniel ou pro­fane avec d’autres hommes que leur mari. Et si celui-ci punis­sait un rap­port extra-con­ju­gal, ce n’est pas en soi parce qu’il avait eu lieu, mais parce qu’il avait eu lieu sans son autori­sa­tion : le même mari prê­tait volon­tiers sa femme à un homme dont il recher­chait l’ami­tié. Tout cela s’ac­corde bien mal avec les raison­nements plate­ment fondés sur le « gène égoïste », raison­nements qui plaque­nt sans aucune pru­dence sur les sociétés du passé des sen­ti­ments et des pra­tiques qui ne se sont dévelop­pés que bien plus tard, et pour des raisons qui sont donc stricte­ment cul­turelles.

Pour en revenir au texte de P. Picq, celui-ci tord le cou à une autre idée reçue, selon laque­lle la dom­i­na­tion mas­cu­line pour­rait s’ex­pli­quer « naturelle­ment » par la plus grande force physique des mâles. Picq mon­tre que cer­tains élé­ments du dimor­phisme sex­uel — la dif­férence de taille ou d’armes naturelles entre mâles et femelles de la même espèce — est avant tout dû à la com­péti­tion intra-sex­uelle, c’est-à-dire à la lutte des mâles entre eux pour l’ac­cès aux femelles. Or, cet arme­ment naturel ne préjuge pas des rela­tions que les mâles peu­vent avoir avec les femelles. Celles-ci pour­ront être très agres­sives dans cer­tains cas, comme chez les éléphants de mer, ou beau­coup plus pais­i­bles dans d’autres, comme chez les gorilles.

Quelques corrections

Pas­sion­nant lorsqu’il traite de biolo­gie, d’étholo­gie et d’évo­lu­tion, le livre perd un peu de son intérêt (à mes yeux) lorsqu’il abor­de des ques­tion plus socié­tales. Surtout, ses quelques incur­sions dans le domaine de l’eth­nolo­gie sont l’oc­ca­sion de plusieurs affir­ma­tions très con­testa­bles.

1. Ain­si en va-t-il de Pas­cal Picq, qui affirme bien imprudem­ment :

« Chez tous les peu­ples se pra­tique l’ex­ogamie des femelles, con­statée par tous les eth­no­logues dont Claude Lévi-Strauss » (p. 154)

Une telle « exogamie des femelles » est un étrange con­cept. S’ag­it-il du fait que les femmes doivent se mari­er (en fait, avoir des rap­ports sex­uels) hors de leur groupe de par­en­té ? Si oui, on ne voit guère en quoi cette exogamie pour­rait, par déf­i­ni­tion même, con­cern­er davan­tage les femelles que les mâles. S’ag­it-il alors (et dans le con­texte, c’est plus prob­a­ble), de dire que ce sont les femmes qui doivent rejoin­dre le lieu ou le groupe de rési­dence de leur mari, ce qu’en lan­gage tech­nique on appelle la vir­ilo­cal­ité ? Mais une telle pra­tique, si elle est fréquente, est très loin d’être uni­verselle. Bien des peu­ples, dont les célèbres Iro­quois, impo­saient au con­traire la matrilo­cal­ité, sans par­ler de tous ceux qui ne fix­aient pas de règle par­ti­c­ulière pour la rési­dence des jeunes cou­ples. Quant à Lévi-Strauss, sa thèse por­tait sur le fait que « partout, ce sont les hommes qui échangent les femmes » — com­prenez : des droits sur les femmes : la thèse, qu’il faut d’ailleurs sérieuse­ment nuancer, ne con­cer­nait en elle même ni les groupes de par­en­té ni la rési­dence.

2. Une autre affir­ma­tion pour le moins sur­prenante est vraisem­blable­ment due à Philippe Brenot, qui écrit à pro­pos de la pros­ti­tu­tion que :

« Les pre­mières men­tions de la pros­ti­tu­tion appa­rais­sent dès les pre­mières con­cen­tra­tions urbaines, au Moyen-ori­ent, il y a 7 000 à 10 000 ans. » (p. 205)

L’er­reur de date, si c’en est une, est grossière. Les plus anci­ennes con­cen­tra­tions urbaines remon­tent au IVe siè­cle avant notre ère, soit il y a 6 000 ans au grand max­i­mum. Aupar­a­vant, on ne peut par­ler que de vil­lages. Et surtout, on se demande bien com­ment il pour­rait être fait « men­tion » de la pros­ti­tu­tion avant l’in­ven­tion de l’écri­t­ure elle-même, inven­tion dont la plus anci­enne trace remonte à 5 500 ans. La plus anci­enne trace écrite de la pros­ti­tu­tion date au plus de 4 500 ans, et encore s’ag­it-il d’une « pros­ti­tu­tion » à car­ac­tère rit­uel, fort éloignée de celle dont il est ques­tion de nos jours.

Aborigènes aus­traliens des Ter­ri­toires du Nord,
pho­tographiés — sans pagne — au début du XXe siè­cle par H. Base­dow

3. P. Brenot, tou­jours lui, affirme à pro­pos de l’o­rig­i­nal­ité humaine con­sis­tant à cacher les organes sex­uels, que cette pra­tique est aus­si anci­enne que l’hu­man­ité elle-même, le « pagne » étant un vête­ment uni­versel (p. 251). Or, tous les peu­ples de chas­seurs-cueilleurs ne por­taient pas de pagnes — tout au moins, avant que les mis­sion­naires occi­den­taux ne le leur imposent. Les Aus­traliens, par exem­ple, femmes et hommes, allaient inté­grale­ment nus.

4. Enfin, l’in­ter­dit de l’inces­te est expliqué de la manière suiv­ante :

« Les raisons majeures de la pro­hi­bi­tion de l’inces­te dans l’e­spèce humaine sont très cer­taine­ment liées à l’o­rig­ine des rap­ports hommes/​femmes et à la dom­i­na­tion mas­cu­line qui s’est imposée dans l’his­toire de l’hu­man­ité. C’est en effet la loi du père – ou des pères – qui a ain­si « mis la main » sur les alliances pour le main­tien du pou­voir par l’échange des femmes et, en pre­mier lieu, de ses filles con­tre des ter­ri­toires, des liens soci­aux, de l’ar­gent. C’est à ce titre , et à cette seule con­di­tion, que le père s’in­ter­dit de « con­som­mer » sa fille pour la don­ner en mariage con­tre dot et alliance. » (215–216)

Or, une telle expli­ca­tion soulève bien des objec­tions. Tout d’abord, l’anachro­nisme qu’il y a à évo­quer la volon­té (ou la pos­si­bil­ité) d’ac­quérir des ter­ri­toires ou de l’ar­gent à pro­pos de peu­ples de chas­seurs-cueilleurs sans richess­es. Ensuite, une sim­ple ques­tion logique : le lien entre dom­i­na­tion mas­cu­line et pro­hi­bi­tion de l’inces­te est affir­mé, mais nulle­ment jus­ti­fié. La pro­hi­bi­tion de l’inces­te con­siste à inter­dire cer­tains rap­ports sex­uels, et si elle est par­faite­ment com­pat­i­ble avec la dom­i­na­tion mas­cu­line, elle le serait tout autant avec la dom­i­na­tion fémi­nine ou avec l’ab­sence de toute dom­i­na­tion. D’ailleurs, d’un peu­ple à l’autre, la pro­hi­bi­tion de l’inces­te a pris des formes incroy­able­ment dif­férentes et tout à fait indépen­dantes du degré de dom­i­na­tion mas­cu­line. Chez les Bush­men et les Inu­its, dépourvus de groupes de par­en­té con­sti­tués, l’in­ter­dic­tion de l’inces­te se posait dans les mêmes ter­mes globaux, ceux de la prox­im­ité généalogique. Or, si elle était faible ou inex­is­tante chez les Bush­men, la dom­i­na­tion mas­cu­line était beau­coup plus dure dans cer­tains groupes Inu­its. On retrou­ve cette même vari­abil­ité du degré de dom­i­na­tion mas­cu­line en Aus­tralie, là où la pro­hi­bi­tion de l’inces­te pre­nait partout une forme tout à fait dif­férente, puisqu’elle fai­sait inter­venir des groupes con­sti­tués ; les parte­naires inter­dits pou­vaient représen­ter la moitié, voire les trois-quarts, des effec­tifs d’une société. Là encore, les expli­ca­tions sem­blent pla­quer des pra­tiques sociales bien postérieures sur des insti­tions qui remon­tent fort loin dans le passé… et dont la pre­mière par­tie du livre n’a de cesse de mon­tr­er les échos qu’elle trou­ve chez les espèces ani­males.

Conclusion

Ces réserves impor­tantes étant faites, le livre (en par­ti­c­uli­er sa pre­mière par­tie) reste haute­ment recom­mand­able ; s’il ne répond pas à toutes les ques­tions — celle de l’o­rig­ine de la divi­sion sex­uelle des tâch­es, en par­ti­c­uli­er, est rapi­de­ment abor­dée sans trou­ver la moin­dre réponse — il a le mérite d’aider à se les pos­er de la bonne manière, et con­stitue un excel­lent garde-fou con­tre nom­bre de fauss­es évi­dences biol­o­gisantes à la mode.

8 commentaires

  1. Petite cri­tique de la cri­tique

    L’ar­gu­ment de Picq con­tre la vision de la femelle rare ne tient pas. D’abord parce que l’on ne récuse pas un argu­ment math­é­ma­tique avec des obser­va­tions pra­tiques. Ensuite parce que l’ar­gu­ment défend un com­porte­ment par défaut. Il admet par­faite­ment l’ex­is­tence de straté­gies alter­na­tives. Mais de la même façon que la faible natal­ité con­tem­po­raine n’in­valide pas la théorie dar­wini­enne, le fait que des mâles suiv­ent une stratégie qual­i­ta­tive plutôt que quan­ti­ta­tive s’ex­plique aisé­ment par les cir­con­stances extérieures.

    Une règle vaut tant qu’une force con­traire plus impor­tante ne lui est pas opposée. Le prob­lème de l’eth­nolo­gie est qu’elle tend à se con­cen­tr­er sur des sit­u­a­tions mar­ginales. Les bush­men et les habi­tants des Andamans ne seront jamais des con­tre exem­ples val­ables compte-tenu de leur envi­ron­nement excep­tion­nel ne serait-ce que par leur iso­la­tion. Un accès chronique­ment restreint à la nour­ri­t­ure aura ten­dance ain­si à faire évoluer les rela­tions homme-femme loin de la norme.

    La jalousie ne veut pas dire que la règle de fidél­ité est absolue. Exem­ple absurde : si met­tre ma femme dans le lit du roi me garantie la place de pre­mier min­istre, je serai peut-être ten­té par la posi­tion de cocu. C’est une façon de moné­tis­er la sex­u­al­ité fem­i­nine qui cadre bien avec l’idée que celle-ci est un “bien” rare. Cela induit néces­saire­ment de com­pren­dre le terme richesse d’une façon plus large et qui n’est pas seule­ment réductible à l’ar­gent mon­nayé.

    B

    1. Bon­jour

      Je ne suis pas cer­tain de com­pren­dre tout ce à quoi vous faites allu­sion — je le répète, la socio­bi­olo­gie est pour moi un ter­rain presque entière­ment incon­nu. Je vais néan­moins essay­er de vous répon­dre de mon mieux.

      « On ne récuse pas un argu­ment math­é­ma­tique avec des obser­va­tions pra­tiques », dites-vous. Il me sem­ble qu’au con­traire, on est par­faite­ment en droit de le faire lorsque, comme c’est le cas ici, l’ar­gu­ment math­é­ma­tique pré­tend ren­dre compte d’une réal­ité. On ne peut certes réfuter le car­ac­tère logique d’une démon­stra­tion autrement que par la logique elle-même. Mais une démon­stra­tion, ou un mod­èle, peu­vent être par­faite­ment irréprochables sur le plan logique et trav­e­s­tir totale­ment la réal­ité qu’ils pré­ten­dent décrire, en ayant choisi de mau­vais­es vari­ables, des équa­tions par hypothèse erronées, ou en ayant aimable­ment glis­sé sous le tapis toutes les vari­ables qui auraient pu chang­er totale­ment les résul­tats. L’é­conomie néo­clas­sique, pour ne citer qu’elle, est truf­fée de ces mod­èles math­é­ma­tique­ment inat­taquables, mais qui par­lent d’un monde qui n’ex­iste pas.

      Ain­si, un raison­nement math­é­ma­tique qui tire un trait d’é­gal­ité entre le nom­bre d’ac­cou­ple­ments et le suc­cès repro­duc­teur, en oubliant qu’en­tre le pre­mier et le sec­ond inter­vient une mul­ti­tude de fac­teurs, est un raison­nement formelle­ment juste, mais sci­en­tifique­ment faux, car inapte à expli­quer la réal­ité qu’il pré­tend décrire. P. Picq me sem­ble par­faite­ment fondé à soulign­er que dans toutes les espèces, les mâles pro­duisent les sper­ma­to­zoïdes par mil­lions. Pour­tant, d’une espèce à l’autre, les rela­tions entre mâles et femelles, de même que l’in­vestisse­ment parental des mâles, vari­ent con­sid­érable­ment. Et une règle d’or en sci­ences est que l’on ne peut expli­quer un phénomène vari­able par une car­ac­téris­tique con­stante (pour une argu­men­ta­tion bien plus fournie que la mienne, et qui va dans le sens de P. Picq, je ren­voie à cet arti­cle de Gillian R. Brown, Kevin N. Laland et Monique Borg­er­hoff Mul­der, « Bateman’s prin­ci­ples and human sex roles », Trends in Ecol­o­gy and Evo­lu­tion, June 2009 ; 24(6–14): 297–304. — mal­heureuse­ment en anglais).

    2. (suite du com­men­taire précé­dent)

      Sur un autre plan, vous qual­i­fiez les Bush­men et les Andamanais de mar­gin­aux, attribuant leurs insti­tu­tions famil­iales à leurs con­traintes d’ap­pro­vi­sion­nement. Je ne suis pas du tout cer­tain que les Andamanais (monogames) con­nais­saient davan­tage de prob­lèmes d’al­i­men­ta­tion que bien des tribus Aus­trali­ennes (sou­vent polyg­y­nes). Je ne con­nais pas non plus le lien causal que vous sem­blez établir entre la quan­tité de nour­ri­t­ure disponible et le degré de polyg­y­nie d’une société. Je ne sais pas si des études ont été menées sur ce point. Mais il me sem­ble que même si une telle cor­réla­tion était établie, rien ne prou­verait qu’elle soit due à des fac­teurs géné­tiques et non soci­aux.

      Vous pro­duisez un exem­ple où l’in­fidél­ité (décidée par le mari) relèverait d’une logique sociale, tan­dis que la fidél­ité serait « de nature ». Mais même si vous aviez rai­son sur ce dernier point (bien que j’en doute un peu), là n’é­tait pas mon pro­pos. Je récu­sais l’ar­gu­ment selon lequel on pour­rait expli­quer la dom­i­na­tion mas­cu­line dans cer­taines sociétés de chas­seurs-cueilleurs par la volon­té des mâles de s’as­sur­er l’ex­clu­siv­ité de l’ac­cès sex­uel à leurs femmes. Tout sim­ple­ment parce qu’ils font exacte­ment le con­traire, à titre pro­fane ou rit­uel, indi­vidu­el ou col­lec­tif, et que dans ces sociétés, la cer­ti­tude de la pater­nité biologique n’est absol­u­ment pas un prob­lème pour les hommes.

      Quant à l’ar­gu­ment selon lequel la sex­u­al­ité fémi­nine serait un bien rare, et que cette rareté expli­querait beau­coup de choses, il me paraît tau­tologique. Ce qui pour­rait un bien rare, à la rigueur, serait la capac­ité d’en­fan­te­ment des femmes (et non leur sex­u­al­ité). Mais dans des sociétés de chas­seurs-cueilleurs où l’in­fan­ti­cide était mon­naie courante, je doute que cet argu­ment soit souten­able. Dans ces sociétés, si la sex­u­al­ité des femmes était un bien rare, c’est unique­ment parce qu’elle était monop­o­lisée par une minorité d’hommes. C’est donc parce qu’il y avait polyg­y­nie que la sex­u­al­ité fémi­nine était un bien rare, et non l’in­verse. Autrement dit, cette rareté était le résul­tat de proces­sus soci­aux, et non un fait de nature.

      Salu­ta­tion

    3. PS : vous faites une erreur impor­tante en opposant géné­tique et social. La géné­tique induit des com­porte­ments soci­aux directe­ment (ex : instinct de fuite) ou indi­recte­ment (ex : si je peux digér­er le lait à l’âge adulte j’élève des vach­es, sinon j’élève des porcs). La géné­tique déter­mine les grands traits des sociétés humaines (sinon ce ne serait pas des sociétés “humaines” mais des con­struc­tions théoriques)

  2. C’est très mal d’of­fenser les gens qui laisse des com­men­taires sur votre blog… main­tenant j’ai l’im­pres­sion d’être un bour­rin =)

    Procé­dons dans l’or­dre :

    1. Vous avez rai­son, un argu­ment peut être logique mais ses axiomes de départ peu­vent être erronés, cepen­dant il ne me sem­ble pas que Picq con­teste les axiomes. Il donne des exem­ples pour con­tester la logique, ce qui m’a fait tiquer.

    2. Mon argu­ment par rap­port aux tribus allogènes est que les con­di­tions dans lesquelles elles vivent sont si extrêmes que cela peut fauss­er les obser­va­tions et empêch­er de les con­sid­ér­er comme représen­ta­tives de l’hu­man­ité dans son ensem­ble.

    3. A mon sens, c’est là vrai­ment que le bât blesse. Les straté­gies de repro­duc­tion peu­vent être extrême­ment com­plex­es et si Boy meets Girl est le scé­nario le plus courant et le plus sim­ple, il peut devenir beau­coup beau­coup plus sioux sans que l’hy­pothèse de départ soit aban­don­née (c’est à peu près ce que le papi­er que vous avez mis en lien dit).

    Voilà un peu d’an­thro­polo­gie-fic­tion pour appuy­er cet argu­ment. Imag­inez la tribu des Paka-Paka qui vivent dans la forêt dense des val­lées du Haut-Bitavi et qui se nour­ris­sent prin­ci­pale­ment de viande de rat volant à queue cen­drée, con­nu sous le nom de piti. La chas­se au piti est col­lec­tive et menée par un chef qui décide de la dis­tri­b­u­tion de la viande. Le chef peut à volon­té priv­er les chas­seurs de viande, sans que celui-ci ne puisse se plain­dre. Quit­ter la tribu est impens­able car il faut être au moins onze pour attrap­er un piti. Bref, si le chef décide de priv­er une famille de viande c’est la mort assurée.
    Mais, cette sen­tence de mort est rarement pronon­cée car les chas­seurs offrent régulière­ment leurs femmes à Piti-Paka, le dieu rat qui prend forme humaine dans la per­son­ne du chef. Ain­si, en con­damnant une famille à mourir de faim, le chef ris­querait de con­damn­er à la famine cer­tains de ses pro­pres enfants. Un équili­bre de la ter­reur est donc établi. Le chas­seur doit accepter la posi­tion de cocu mais il est garan­ti de recevoir de la viande pour nour­rir ceux des enfants qui sont les siens.
    Cette infidél­ité préféren­tielle est loin d’aller à l’en­con­tre de l’hy­pothèse de fidél­ité fon­da­men­tale. Elle est un coût néces­saire, mais il est clair que le chas­seur ne lais­serait pas un autre chas­seur pass­er la nuit avec madame.

    Evidem­ment je ne sais pas si ce type de struc­ture sociales exis­tent vrai­ment, mais dans le règne ani­mal des sys­tèmes assez proches sont mon­naie courante. Ce type de stratégie repro­duc­tives qui inclue une rela­tion dominé/​dominant ont par­fois été util­isée pour essay­er d’ex­pli­quer l’ho­mo­sex­u­al­ité (cf les derniers films de Guil­laume Gal­li­enne). L’in­fan­ti­cide va dans le même sens : un coût accep­té pour garan­tir le reste de l’in­vestisse­ment.

    Quant à la con­struc­tion sociale de la rareté de la sex­u­al­ité fem­i­nine à mon avis vous vous trompez lour­de­ment. Si ce n’est pas rare, pourquoi accu­muler ? Le patron de bor­del à la rigueur peut essay­er de créer la rareté pour acquérir un mono­pole sur les ser­vices sex­uels, mais le polygame ne vend pas ses femmes que je sache. Si le polygame accu­mule c’est pour sa con­som­ma­tion per­son­nelle. La rareté est donc pre­mière (“naturelle”) et non pas con­stru­ite, la société peut ren­dre la sit­u­a­tion pire, mais elle ne la créé pas.

    ‘luta­tion

    1. Je suis désolé si je vous ai offen­sé. Ce n’é­tait nulle­ment mes inten­tions. J’ai ten­té sim­ple­ment d’op­pos­er des argu­ments aux vôtres, qui ne me con­va­in­quent pas. Mais l’écrit est par­fois involon­taire­ment sec.

      Votre exem­ple des Paka-Paka (qui, au demeu­rant, ne ressem­ble ni de près ni de loin à aucun exem­ple ethno­graphique con­nu) me paraît bien davan­tage illus­tr­er les lim­ites de la socio­bi­olo­gie que ses résul­tats. Parce que “l’hy­pothèse de fidél­ité fon­da­men­tale” n’ex­plique ici pas grand chose, et en tout cas pas les par­tic­u­lar­ités éton­nantes de la société Paka-Paka, par­tic­u­lar­ités qui tien­nent au mode d’or­gan­i­sa­tion de la dis­tri­b­u­tion — donc, à un fac­teur éminem­ment social. Au demeu­rant, votre manière de présen­ter le com­porte­ment du chef comme résul­tat d’un com­porte­ment de type “gène égo­iste” (si j’ai bien com­pris) est par­faite­ment cir­cu­laire. Et, je le main­tiens, votre raison­nement sur la rareté de la sex­u­al­ité fémi­nine aus­si. S’il exis­tait une société polyan­drique où les femmes inter­dis­ent aux hommes d’aller bague­naud­er, ce serait la sex­u­al­ité mas­cu­line qui serait rare (au pas­sage, dans les sociétés polyg­y­nes, on accu­mule les femmes pour bien d’autres raisons que d’avoir accès à leur sex­u­al­ité — nul besoin de polyg­y­nie pour cela).

      Et de manière plus générale, quand vous dites que la géné­tique déter­mine les grands traits des sociétés humaines, je peux être d’ac­cord avec vous… si l’on en reste au fat que les êtres humains ont besoin de manger, de dormir, de se repro­duire, etc. Mais la car­ac­téris­tique des sociétés humaines, c’est juste­ment qu’elles ont pétri la pâte géné­tique de mille manières. L’hu­man­ité pos­sède un pat­ri­moine géné­tique com­mun et qui n’a guère changé depuis quelques dizaines de mil­liers d’an­nées. Les sociétés humaines, elles, ont été organ­isées de cen­taines de manières fon­da­men­tale­ment dif­férentes. Voilà pourquoi la géné­tique, même vraie, n’ex­pli­quera jamais grand chose de l’or­gan­i­sa­tion sociale.

  3. A part celle-ci, con­nais-tu d’autres cri­tiques de la psy évo­lu­tion­niste ? Ça m’in­téresse car je m’y suis frot­té et une grande par­tie de ces travaux ne me con­va­in­quent pas.

  4. Non, je suis presque entière­ment ignare dans ce domaine. J’ai donc quelques préven­tions générales de méth­ode, mais cer­taine­ment pas une vraie con­nais­sance des argu­ments et des thès­es…

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