
Pour parvenir à concevoir une classification des confrontations collectives humaines et à la mettre noir sur blanc, il m’a fallu bien des essais ratés et des tâtonnements – les lecteurs de ce blog en savent quelque chose. Avec la parution de Casus belli, cependant, je pensais être parvenu à un résultat sinon définitif, du moins sérieusement éprouvé et à l’abri de futurs remaniements.
C’était évidemment bien présomptueux, et ce qui devait arriver arriva : je me suis rendu compte ces derniers temps que mon joli tableau récapitulatif était entaché d’une erreur certes mineure, mais bien réelle tout de même. Et comme presque à chaque fois, une fois cette erreur réalisée, elle me paraît si évidente que je me demande bien comment j’ai pu ne pas la voir plus tôt — en fait, la réponse est simple : on met le doigt sur un phénomène en l’attrapant par un bout, et on raisonne ensuite à partir de ce bout sans se rendre compte qu’il ne constitue qu’une partie du problème, et que l’ensemble ne se conforme pas nécessairement à la partie. Je m’explique.
En l’occurrence, l’affaire concerne ces combats a priori très étranges, dans la mesure où ils n’ont pas d’autre enjeu que la défense de l’honneur (ou de l’identité) des groupes qui les mènent. L’exemple le plus étonnant, ou le plus pur, que j’avais traité dans le livre se situait à Venise, et il est connu sous le nom de « guerre des poings » (voir par exemple ce post de blog, qui donne quelques détails). Or si on essaye de forger des catégories rigoureuses, ce qui était justement mon objectif, la « guerre des poings » n’est justement pas une guerre : elle n’a pas pour but de vaincre l’adversaire de manière un tant soit peu pérenne, de lui « imposer par la force notre volonté », pour reprendre la formule de Clausewitz. Pendant sept siècles, à Venise, deux quartiers de la ville se sont affrontés à mains nues sur les ponts à date convenue. Ces échauffourées sanglantes (on ne faisait pas semblant de frapper, et certains protagonistes mourraient en raison de chutes ou d’étouffement) ne rapportaient rien d’autre au vainqueur que la fierté et la gloire. Il n’y avait aucun bénéfice en termes politiques ou économiques, et l’année suivante, exactement comme dans une compétition sportive, un nouvel affrontement s’organisait.
Sur la base de cet exemple, j’avais donc rangé ces confrontations identitaires dans la catégorie « non résolutives » (on ne se bat pas pour mettre un terme à un désaccord ou à résoudre un grief) et « conventionnaires » (elles sont encadrées par des règles, dont celle qui dicte la fin du combat… et son renouvellement la fois suivante). J’avais également fait le lien à la fois avec des formes très similaires ailleurs dans le monde (Iran médiéval, royaume Nupe). J’avais aussi souligné la proximité de ces rixes avec des phénomènes contemporains moins formalisés : bagarres de supporters ou de quartier… et c’est là où le bât de la classification blesse un peu.
Ces derniers affrontements partagent en effet avec la guerre des poings le fait d’être motivés par la seule affirmation identitaire : ils n’ont pas de but économique ou politique et, plus généralement, de visée résolutive. En revanche, et c’est ce point qui avait échappé à mon attention, on ne peut raisonnablement pas les qualifier de conventionnaires. Leur issue n’est dictée par aucune règle convenue entre les deux parties. Et si, d’ordinaire, leur violence est soumise à certaines restrictions (on évite les armes trop dangereuses), c’est beaucoup moins en raison d’une logique propre que du fait que ces formes subsistent dans des sociétés étatisées, où la violence est donc susceptible d’être réprimée par l’État, qui seul est censé pouvoir décider de son emploi.
Si, donc, il existe bel et bien des confrontations identitaires conventionnaires, il faudrait donc compléter la classification que j’avais proposée en ajoutant ce même motif du côté des confrontations non conventionnaires (avec évidemment la possibilité de cas intermédiaires ou indécidables).
