Note de lecture : Fertilité naturelle, reproduction forcée (Paola Tabet)

J’ai longtemps reculé l’échéance pour écrire une note à pro­pos de l’es­sai de Pao­la Tabet, Fer­til­ité naturelle, repro­duc­tion for­cée, que l’on trou­ve aujour­d’hui dans le recueil titré « La con­struc­tion sociale de l’iné­gal­ité des sex­es » (L’Har­mat­tan, 1998). Une con­nais­sance – j’en prof­ite pour la remerci­er aujour­d’hui – avait porté ce texte à mon atten­tion il y a déjà deux ou trois ans ; je l’ai lu, puis lais­sé de côté, puis relu, puis lais­sé de côté… jusqu’à ce que mon invi­ta­tion, le 14 octo­bre prochain, à une con­férence organ­isée par l’U­ni­ver­sité des femmes de Brux­elles, pré­cisé­ment en com­pag­nie de l’au­teure, me décide à faire l’ef­fort de rédi­ger le bil­let qui suit.

Si cet essai m’a posé autant de dif­fi­cultés, ce n’est pas parce qu’il serait obscur ; tout au con­traire, à l’im­age des autres textes de Pao­la Tabet, qui avait notam­ment écrit un arti­cle remar­quable sur la divi­sion sex­uelle du tra­vail (Les mains, les out­ils, les armes), le pro­pos est incisif et s’ap­puie sur une grande con­nais­sance du matériel eth­nologique, qu’il abor­de sous un angle inat­ten­du. Et c’est pré­cisé­ment l’o­rig­i­nal­ité de cette approche qui m’a longtemps lais­sé per­plexe, sans doute parce qu’elle bous­cu­lait un cer­tain nom­bre d’habi­tudes de pen­sée paresseuses, pour ne pas dire de préjugés.

La reproduction forcée

Fer­til­ité naturelle, repro­duc­tion for­cée s’ar­tic­ule autour de deux thès­es com­plé­men­taires, mais non néces­saire­ment liées l’une à l’autre. La pre­mière est que la repro­duc­tion biologique des humains met en jeu non seule­ment des capac­ités naturelles (la fer­til­ité, la grossesse, l’al­laite­ment, etc.) mais aus­si de mul­ti­ples proces­sus soci­aux sus­cep­ti­bles d’in­fluer sur la réal­ité de cette repro­duc­tion. Or, et c’est là l’idée nova­trice de l’au­teure, si l’on a sou­vent étudié les cou­tumes et procédés sus­cep­ti­bles de dimin­uer le rythme de la repro­duc­tion (tels que la lim­i­ta­tion des nais­sances), on a totale­ment passé sous silence les innom­brables moyens employés pour l’aug­menter, moyens qui traduisent et véhicu­lent invari­able­ment la dom­i­na­tion des hommes sur les femmes. L’es­sai s’at­tache donc à inven­to­ri­er et met­tre au jour les mul­ti­ples voies, des plus doucereuses aux plus bru­tales, par lesquelles dans la plu­part des sociétés, sinon toutes, le corps des femmes est con­traint à la repro­duc­tion. La sec­onde thèse pro­pose de con­sid­ér­er la mater­nité comme un authen­tique tra­vail, à savoir une dépense d’én­ergie humaine pro­duisant un résul­tat, évidem­ment accom­pli par les seules femmes, et d’ex­am­in­er les con­séquences de ce change­ment de per­spec­tive.
Comme je le dis­ais plus haut, ces développe­ments pos­sè­dent l’im­mense mérite d’at­tir­er l’at­ten­tion sur des phénomènes qui, mal­gré leur car­ac­tère mas­sif, sont très large­ment nég­ligés. Ne serait-ce que pour cette rai­son, le texte de Pao­la Tabet mérite mille fois d’être lu et médité. Je crois néan­moins (ou plutôt, pour cette rai­son) qu’il sus­cite un cer­tain nom­bre d’in­ter­ro­ga­tions.
La pre­mière ques­tion, s’agis­sant de la « repro­duc­tion for­cée » que Pao­la Tabet met en évi­dence dans la pre­mière par­tie de son texte, est de savoir dans quelle mesure celle-ci car­ac­térise l’ensem­ble des sociétés, ou seule­ment une par­tie d’en­tre elles, qui pos­sè­dent des car­ac­téris­tiques spé­ci­fiques. L’au­teure pose elle-même cette ques­tion à plusieurs repris­es. Dès les pre­mière pages, le lecteur est ain­si aver­ti :

Cer­taines des formes d’in­ter­ven­tions ne sont pas uni­verselles, loin de là, elles peu­vent même être spé­ci­fiques de cer­taines sociétés. C’est bien un des prob­lèmes qui se posent : celui d’une recherche sys­té­ma­tique des modal­ités d’in­ter­ven­tion sociale sur la sex­u­al­ité et de leurs liens avec l’or­gan­i­sa­tion socio-économique des sociétés con­cernées, les formes des rap­ports de sexe (…). Les don­nées ethno­graphiques me servi­ront plutôt à illus­tr­er, à expliciter des mécan­ismes qu’à faire une démon­stra­tion (…) Je ne ten­terai pas (…) d’é­val­uer l’im­por­tance ou la dif­fu­sion d’un phénomène don­né, ni par zones géo­graphiques ni par types de sociétés. (p. 85)

Cette mise en garde est réitérée quelques pages après :

Il faudrait cepen­dant, pour aller plus loin (…) des analy­ses pré­cis­es et sys­té­ma­tiques sur les rela­tions entre les néces­sités démo­graphiques des divers­es for­ma­tions sociales, des dif­férents modes de pro­duc­tion, et les formes de con­trôle social de la sex­u­al­ité et de la repro­duc­tion. (p. 109, voir à nou­veau p. 134)

Ain­si, le texte se présente donc bien davan­tage comme l’ou­ver­ture d’une piste de recherche que comme un raison­nement achevé. Mal­heureuse­ment, cette piste, à ma con­nais­sance, n’a guère été explorée depuis. Mon intu­ition – qu’il faut pren­dre pour ce qu’elle vaut – est qu’il existe des dif­férences con­sid­érables d’une société à l’autre en ce qui con­cerne cette repro­duc­tion for­cée, où deux fac­teurs inter­vi­en­nent de manière man­i­feste. Le pre­mier est le mode de sub­sis­tance ; il est bien con­nu que les sociétés de chas­seurs-cueilleurs mobiles n’ont guère intérêt à voir croître leurs effec­tifs, qui peu­vent se heurter rapi­de­ment aux lim­ites des ressources (Pao­la Tabet relève d’ailleurs p. 105 la lat­i­tude que lais­sent ces sociétés aux femmes pour pra­ti­quer con­tra­cep­tion et infan­ti­cide). Les cul­ti­va­teurs plus ou moins séden­taires et les éleveurs, en revanche, sont sans doute davan­tage sus­cep­ti­bles de rechercher un accroisse­ment de leur pop­u­la­tion. Le sec­ond fac­teur con­cerne les struc­tures sociales, dont cer­taines inci­tent claire­ment davan­tage les mâles à pos­séder une abon­dante descen­dance. Je pense en par­ti­c­uli­er aux sociétés lig­nagères patril­inéaires, où pour chaque chef de famille, le nom­bre des dépen­dants est une vari­able clé de sa puis­sance sociale. Dans des sociétés dépourvues de telles struc­tures, cette inci­ta­tion fait défaut.
Un autre aspect, que Pao­la Tabet n’ex­plore pas, mais qui me paraît essen­tiel, est le décou­plage pos­si­ble entre les rap­ports sex­uels et la volon­té de pro­créa­tion : une société peut pra­ti­quer le « forçage » de la sex­u­al­ité sans avoir comme objec­tif la repro­duc­tion biologique. Je pense à l’Aus­tralie aborigène, pour laque­lle je n’ai pas étudié cette ques­tion de manière sys­té­ma­tique, loin de là, mais qui me donne l’im­pres­sion de cor­re­spon­dre à ce cas de fig­ure. Les don­nées ethno­graphiques sug­gèrent de mul­ti­ple manière l’idée que la sex­u­al­ité des femmes était placée à la dis­po­si­tion, indi­vidu­elle et col­lec­tive, des hommes, qui l’u­til­i­saient non seule­ment pour leur plaisir mais aus­si dans une assez grande diver­sité de cir­con­stances sociales : pour sceller un dif­férent, con­solid­er une ami­tié, pra­ti­quer un rite, etc. En revanche, il ne me sem­ble pas que la pro­duc­tion d’êtres humains ait été une préoc­cu­pa­tion impor­tante – même si la femme stérile était man­i­feste­ment fort mal con­sid­érée. En tout cas, les Aborigènes n’avaient me sem­ble-t-il aucune pra­tique des­tinée à rap­procher les nais­sances, et les femmes, tou­jours selon l’im­pres­sion que j’ai retenue de mes lec­tures, restaient seules maîtress­es du fait de con­serv­er leurs nou­veaux-nés ou de les met­tre à mort.

Quelques réserves ou interrogations

Une famille inu­it du Labrador
(gravure de 1812)

Au fil du texte, cer­tains développe­ments, sans remet­tre en cause la démon­stra­tion sur le fond, m’ont par­fois paru un peu for­cés. Ain­si, l’idée selon laque­lle :

Le mariage sem­ble (…) être la réponse sociale­ment don­née aux car­ac­tères spé­ci­fiques de la sex­u­al­ité des femmes, en pre­mier lieu au car­ac­tère inter­mit­tent et non néces­saire­ment lié à la repro­duc­tion de la pul­sion sex­uelle fémi­nine. (…) Le mariage paraît bien être l’opéra­teur de base de cette trans­for­ma­tion de « pas tou­jours récep­tives » à « tou­jours cop­u­la­bles » (p. 91)

Que le mariage, en légiti­mant donc le viol con­ju­gal, ait pu jouer ce rôle dans cer­taines sociétés, c’est bien pos­si­ble, et même fort prob­a­ble. Qu’il ait été insti­tué dans ce but, afin donc de pal­li­er un prob­lème de sous-pop­u­la­tion, me paraît une affir­ma­tion un peu hardie, sans même envis­ager le fait qu’il s’agisse d’une pro­priété du mariage en général. Je peux bien sûr me tromper, et ces sujets sont rarement doc­u­men­tés en détail par l’eth­nolo­gie, mais je ne crois pas que la légiti­ma­tion du viol con­ju­gal, en par­ti­c­uli­er, soit une car­ac­téris­tique uni­verselle de l’in­sti­tu­tion mat­ri­mo­ni­ale. Dans le même ordre d’ides, Pao­la Tabet écrit à la page suiv­ante que dans les « unions libres, con­cu­bi­nages, ami­tiés sex­uelles », les rap­ports sex­uels sont « avec toute prob­a­bil­ité » moins fréquents que lors des mariages. Mais une intu­ition ne fait pas un argu­ment, et cette affir­ma­tion appa­raît un peu téméraire. Et, s’il faut un con­tre-exem­ple, on peut penser à ces mariages aus­traliens où un vieil­lard pos­sé­dait de nom­breuses et jeunes épous­es que les stig­mates lais­sés à son sexe par les céré­monies religieuses si par­ti­c­ulières le met­taient hors d’é­tat de fécon­der. Dans ces cas, c’est cer­taine­ment en-dehors du mariage, par des rap­ports extra­con­ju­gaux, qu’une par­tie impor­tante des enfants étaient conçus. Il est égale­ment vrai que dans la suite de son texte, Pao­la Tabet fait quelque peu machine arrière, pré­cisant que le mariage ne con­stitue que « poten­tielle­ment le lieu opti­mal d’ex­po­si­tion per­ma­nente des femmes à la fécon­da­tion » (p. 94) et que cette poten­tial­ité n’est réal­isée que sous un cer­tain nom­bre de con­di­tions.
De même – mais là aus­si, il ne s’ag­it que d’une nuance – je ne suis pas totale­ment con­va­in­cu par les développe­ments sur l’in­fan­ti­cide des filles chez les Inu­its, pour lequel Pao­la Tabet sou­tient qu’un de ses objec­tifs est d’in­ten­si­fi­er l’en­gen­drement de garçons. En revanche, elle verse une impor­tante pièce au dossier déjà épais de la dom­i­na­tion mas­cu­line chez les Inu­its, en mon­trant que l’in­fan­ti­cide des filles était décidé par le mari, au besoin con­tre la volon­té de la mère : « Il n’y avait pas moyen de faire autrement, car dans le temps nous avions bien peur de nos maris (Van de Velde, 1954, « L’in­fan­ti­cide chez les Esquimaux », Eski­mo 34 : 8).

La maternité : un travail ?

Je dois bien l’avouer, l’idée que la mater­nité doive être con­sid­érée comme un tra­vail au même titre que n’im­porte quel autre a tout d’abord sus­cité chez moi un mou­ve­ment de recul. À la réflex­ion, il est pos­si­ble que celui-ci soit large­ment dû à un con­di­tion­nement social et que, par bien des aspects, ain­si que l’af­firme Pao­la Tabet, en tant que dépense d’én­ergie, la grossesse relève bel et bien du tra­vail. À une époque où l’on dis­cute de la Ges­ta­tion Pour Autrui, le fait appa­raît d’ailleurs en toute lumière, puisque ce tra­vail – ou, si l’on préfère, cette activ­ité, qu’im­porte – pour­rait être rémunérée.
Je ne sais pas jusqu’à quel point l’in­clu­sion de la ges­ta­tion dans la con­cep­tion tra­di­tion­nelle du tra­vail devrait provo­quer un boule­verse­ment de nos théories. Sans doute mod­i­fierait-elle l’ap­pré­ci­a­tion de l’équili­bre des tâch­es entre hommes et femmes, tels qu’ils ont pu être mesurés – mais on touche là à un point extrême­ment épineux. Com­ment mesur­er, en effet, le « tra­vail de grossesse » ? Celui-ci, à la dif­férence de la poterie, du tis­sage ou même du soin aux jeunes enfants, n’ex­ige pas, en dehors de moments rel­a­tive­ment rares, de celle qui l’ac­com­plit de s’y con­sacr­er spé­ci­fique­ment (et peut-être pour­rait-on voir là un argu­ment pour ne pas le con­sid­ér­er comme un tra­vail à part entière).
Dans un ordre d’idées un peu dif­férent, il sem­ble aller de soi qu’une indem­ni­sa­tion de quelques mil­liers d’eu­ros pour une grossesse, comme cela peut se pra­ti­quer avec cer­taines pop­u­la­tions défa­vorisées, relève de l’ex­ploita­tion. Mais si l’on veut dépass­er la sim­ple intu­ition et don­ner un con­tenu un peu plus pré­cis à ce terme, les prob­lèmes survi­en­nent. L’ex­ploita­tion ren­voie en effet au fait que le tra­vailleur pro­duit une valeur supérieure à celle qui lui est don­née en com­pen­sa­tion. Lorsque la pro­duc­tion du tra­vailleur ne prend pas de forme moné­taire, on peut raison­ner par inférences et par équiv­a­lence, ain­si qu’on le fera par exem­ple dans le cas du domes­tique. Mais en ce qui con­cerne la pro­duc­tion d’êtres humains, je ne vois aucun moyen de l’é­val­uer. Établir sa non-équiv­a­lence avec la somme reçue pour la com­penser me paraît être une tâche impos­si­ble, et le raison­nement (en tout cas, en ce qui me con­cerne) échoue donc à for­malis­er et à étay­er ce que dicte l’in­tu­ition.
Les ques­tions sans réponse restent donc aus­si nom­breuses que fon­da­men­tales, et le dossier est loin d’être clos ; l’analyse de Pao­la Tabet me paraît représen­ter un point de départ, une hypothèse de tra­vail qu’il faudrait pro­longer et tester par une analyse méthodique.

En guise de conclusion

Pao­la Tabet

Je ter­min­erai sur une idée qui fig­ure dans l’es­sai – en italiques, pour en soulign­er l’im­por­tance – et que j’ai sou­vent recon­trée sous des plumes marx­istes (ou marx­isantes). Selon elle, « rap­ports de pro­duc­tion et rap­ports de repro­duc­tion ont suivi des lignes d’évo­lu­tion par­al­lèles et struc­turelle­ment homo­logues » (p. 166).

La for­mule fait impres­sion, mais pour ma part j’ai du mal à y voir beau­coup plus qu’un effet rhé­torique. Per­son­ne, je crois, n’a jamais pro­posé un inven­taire sérieux et un tant soit peu exhaus­tif des modes de pro­duc­tion dans les sociétés de class­es, où le con­cept prend tout son sens. C’est évidem­ment encore plus vrai dans les sociétés sans class­es, même s’il y a eu quelques ten­ta­tives ponctuelles. De sorte que la clas­si­fi­ca­tion la plus aboutie dont nous dis­posons, qui est due à Alain Tes­tart, d’une part pose un cer­tain nom­bre de prob­lèmes, d’autre part n’est absol­u­ment pas for­mulée en ter­mes de modes de pro­duc­tion.
Quant aux « modes de repro­duc­tion », je ne vois même pas vrai­ment de quoi il s’ag­it, si l’on veut don­ner au con­cept un con­tenu un peu plus solide qu’une vague car­ac­téris­ti­sa­tion du mariage, de la fécon­dité ou de la forme famil­iale (pris ensem­ble ou séparé­ment). Etablir une cor­réla­tion entre les struc­tures qui prési­dent à la pro­duc­tion des biens matériels et celles qui règ­lent la repro­duc­tion des êtres humains représente sans aucun doute un pro­gramme de recherche promet­teur et alléchant. Mais dans l’é­tat actuel des con­nais­sances (en tout cas, des miennes), ce pro­gramme reste encore large­ment, sinon totale­ment, à met­tre en oeu­vre, et l’hy­pothèse qu’il se pro­pose d’ex­plor­er est encore très loin de la vérité sci­en­tifique établie – je suis d’ailleurs prêt à pari­er une chemise de DRH que si cer­taines cor­réla­tions seraient mis­es en évi­dence, la rela­tion entre les deux caté­gories de phénomènes soci­aux se révèlerait beau­coup plus com­plexe qu’une « évo­lu­tion par­al­lèle et struc­turelle­ment homo­logue ».
Quoi qu’il en soit, et nonob­stant ces quelques réserves mineures, Fer­til­ité naturelle, repro­duc­tion for­cée est un texte fon­da­men­tal, qui n’a man­i­feste­ment pas eu, jusqu’à présent, la postérité qu’il méri­tait. Souhaitons que cette injus­tice soit réparée et que de nom­breux chercheurs déci­dent d’ex­plor­er les per­spec­tives qu’il trace, quitte à en cor­riger quelques hypothès­es.

4 commentaires

  1. Salut,
    Dans ta con­clu­sion tu évo­ques l’ ”effet rhé­torique” d’une for­mu­la­tion de P. Tabet. En effet, je suis per­son­nelle­ment frap­pé par les nom­breux effets rhé­toriques et les approx­i­ma­tions qui émail­lent les cita­tions de Tabet qui parsè­ment ton texte. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple d’af­fir­ma­tions péremp­toires, je dois dire que j’ai été quelque peu choqué (con­di­tion­nement ? préjugés ?) par l’ap­pro­ba­tion que tu sem­bles apporter à la thèse de la grossesse comme tra­vail. Tabet con­sid­ère le tra­vail comme une “dépense d’én­ergie”, ou, “si l’on préfère”, une “activ­ité”. A ce train, on devrait con­sid­ér­er comme un tra­vail l’as­cen­sion d’une mon­tagne ou l’ex­plo­ration sous-marine par exem­ple. Il est impos­si­ble de ramen­er le tra­vail seule­ment à une activ­ité ou à une dépense d’én­ergie ; ou alors les mots n’ont pas de sens. Sauf à déna­tur­er le sens des mots, on ne peut con­fon­dre la grossesse (menée à terme) de la fer­mière avec le tra­vail qu’elle exé­cute du matin au soir. D’ailleurs, tu prends une cer­taine dis­tance avec P. Tabet car, tout en ne reje­tant pas sa thèse, tu ne peux pas entière­ment accepter la grossesse “comme un tra­vail à part entière”. Il est tout à fait clair que la grossesse est une des activ­ités les plus impor­tantes de l’être humain et qui, dans le régime cap­i­tal­iste, devrait être rémunérée mais ce n’est cer­taine­ment pas en le qual­i­fi­ant de tra­vail, à l’in­star de la pro­duc­tion de poupées, qu’on peut jus­ti­fi­er cela.
    Il est bien évi­dent que le prob­lème (“oblig­a­tion” des femmes à “pro­duire” des petits d’hommes) que pose Tabet va bien au-delà de la ques­tion de l’ex­ploita­tion des femmes par les hommes. Le prob­lème de l’œuf et de la poule. L’œuf : l’aug­men­ta­tion des ressources ; la poule : l’aug­men­ta­tion du nom­bre des enfants. Il est impos­si­ble de pos­er le prob­lème de l’oblig­a­tion des femmes à avoir des enfants sans pos­er l’im­por­tant prob­lème des ressources qui accom­pa­g­nent cette crois­sance démo­graphique. Et voilà qu’on retrou­ve la théorie du sur­plus !!
    Bon, c’est un prob­lème immense et il est bien sûr qu’il faut ren­dre hom­mage à quelqu’un qui ose s’at­ta­quer à un sujet de cette ampleur, et prob­a­ble­ment avec tal­ent comme tu l’af­firmes.

    1. Salut à toi, ô anonyme

      On touche là à un point que je crois bien dif­fi­cile, et sur lequel j’ai davan­tage de ques­tions que de répons­es. Ce que je dis est que l’af­fir­ma­tion de Tabet ne me sem­ble pas absurde – je ne sais pas pour autant si elle est valide. Nous serons, je crois, d’ac­cord sur le fait que tout tra­vail exige une cer­taine dépense d’én­ergie (au sens large, y com­pris d’ef­fort intel­lectuel), mais que toute dépense d’én­ergie n’est pas un tra­vail. La ques­tion est, me sem­ble-t-il : existe-t-il des formes de dépense d’én­ergie qui, par nature, ne peu­vent pas être con­sid­érées coomme du tra­vail ?

      Ma réponse, fondée sur une intu­ition et pas sur une recherche sys­té­ma­tique, est que non. L’as­cen­sion d’une mon­tagne n’est pas un tra­vail pour le promeneur, mais elle l’est pour celui qui le guide. L’ex­plo­ration sous-marine n’est pas un tra­vail pour le plongeur de con­gés payés, mais elle l’est pour celui qui répare des plate-formes pétrolières ou qui inven­to­rie des espèces sous-marines. De même pour le foot­ball, le tri­cot et n’im­porte quelle activ­ité humaine dont le soin aux jeunes enfant ain­si, hélas, que l’acte sex­uel lui-même.

      Il me sem­ble donc que ce qui fait le tra­vail, c’est le con­texte social dans lequel s’ef­fectue la dépense d’én­ergie, mais que dans un tel con­texte, toute dépense d’én­ergie est poten­tielle­ment un tra­vail. Je ne me sens pas capa­ble de définir plus pré­cisé­ment ce con­texte social ; la réponse triv­iale selon laque­lle un tra­vail, c’est ce que la société recon­naît comme tel, pose au moins deux prob­lèmes : d’une part, qu’en­tend-on par « recon­naître » ? Il y a bien des modal­ités selon lesquelles cette recon­nais­sance peut être effec­tuée. L’autre prob­lème tient à la néga­tion sociale de cer­tains travaux : le fait que le tra­vail domes­tique ne soit, dans les cul­tures patri­ar­cales, « pas du tra­vail » exprime moins un fait objec­tif que le point de vue mas­culin… Et donc, pour en revenir à la pro­créa­tion, sur quel critère établir que cette dépense d’én­ergie est ou n’est pas un tra­vail, et ce critère four­nit-il une réponse dif­férente selon les sociétés ? Le texte de Pao­la Tabet, à défaut de fournir la réponse, a le grand mérite de soulever la ques­tion (même si, en sous-enten­dant que la pro­créa­tion est tou­jours un tra­vail, il tombe sans doute dans le défaut inverse du sens com­mun).

      Bref, c’est là une ques­tion pas­sion­nante, sur laque­lle je me pencherai peut-être un jour, mais pas sans avoir préal­able­ment été me fournir en muni­tions du côté de ceux qui y ont déjà réfléchi.

  2. Avatar de Inconnu
    Jean-Christophe Duval

    Bon­jour.

    Je pense qu’il con­vient de dis­tinguer les notions de tra­vail et d’ef­fort.
    Dans tra­vail dans nos cul­tures sous tent l’idée du “troc” d’un effort con­tre un salaire en retour.
    Vis­iter les fonds marins ou grimper l’éver­est requier des efforts, mais ces efforts ne sont pas du domaine de la l’oblig­a­tion phys­i­ologique ou de la servi­tude volon­taire ; mais du plaisir, du sport, de l’adré­naline ; de l’aven­ture Donc on ne par­le pas de “sueur con­tre droit de vivre”, mais “sueur con­tre plaisir de vivre”.
    Le tra­vail de grossesse ici est plus perçu tel une respon­s­abil­ité anthro­pologique de per­pétuer l’e­spèce. Sueur pour don­ner la vie.

    Ceci n’est que mon hum­ble point de vue.

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