Du rififi chez les Yanomami

Je con­tin­ue mon tour du monde des sociétés sans richesse pour y recueil­lir des élé­ments con­cer­nant la jus­tice et la guerre, et véri­fi­er si la grille d’analyse que j’avais dégagée pour l’Aus­tralie peut s’y appli­quer avec prof­it. Aujour­d’hui, je m’ar­rête sur l’un des peu­ples ren­dus fameux par une des ethno­gra­phies les plus célèbres jamais écrites sur le sujet (pro­longée par quelques polémiques assez sor­dides) : je veux par­ler des Yanoma­mi, des cul­ti­va­teurs ama­zoniens aux­quels est con­sacré le livre de Napoleon Chagnon, qui les qual­i­fi­ait de « peu­ple féroce ».
Je prendrai ici les infor­ma­tions de Chagnon pour argent comp­tant. On les a ensuite beau­coup dis­cutées, sug­gérant par exem­ple que les faits qu’ils décrivaient étaient cir­con­scrits à une aire très étroite, ou qu’ils résul­taient de la péné­tra­tion occi­den­tale. Je pour­suiv­rai mes lec­tures sur ce point, mais plusieurs indices m’inci­tent à penser que les con­flits décrits dans le livre nous dis­ent des choses tout à fait authen­tiques sur cette société.

1. Causes et buts de guerre

Le pre­mier point con­cerne les buts de guerre. Chez les Yanoma­mi, comme chez les Aus­traliens, la guerre est avant tout, sinon exclu­sive­ment, un phénomène judi­ci­aire : on se bat avant tout pour répar­er un tort subi (réel ou imag­i­naire). On ne trou­ve ni con­quête ter­ri­to­ri­ale, ni pil­lage de biens matériels. La guerre provient au pre­mier chef d’un ensem­ble com­plexe de dif­férents au sujet de droits sur les femmes et d’ac­cu­sa­tions de sor­cel­lerie. Il arrive que des accu­sa­tions de vol de nour­ri­t­ure se mêlent aux motifs allégués. Cepen­dant :

Le vol de nour­ri­t­ure n’é­tait que le catal­y­seur qui pré­cip­i­tait finale­ment les hos­til­ités. Le vol de nour­ri­t­ure est sou­vent provo­qué par la volon­té d’in­timider, non par la faim. Les Yanoma­mi eux-mêmes con­sid­èrent que ce sont les luttes au sujet des femmes qui con­stituent la cause pre­mière de leurs guer­res. (176)
Si, après une opéra­tion mil­i­taire vic­to­rieuse, on ne pille pas de biens matériels, en revanche, on s’empare très sou­vent des femmes. Il règne à ce sujet – les femmes à la fois comme cause et comme but de guerre – la même ambiguïté qu’en Aus­tralie, et l’on peut donc regarder la réal­ité sous deux angles opposés. On peut met­tre l’ac­cent sur cette omniprésence et con­clure que, dans cette société sans richesse, les femmes sont « comme une richesse », que les hommes veu­lent s’ap­pro­prier, en suiv­ant les règles ou par la force brute. Mais l’on peut tout autant être intrigué par le fait que même si la cap­ture des femmes « con­stitue tou­jours un sous-pro­duit désiré », « peu de raids sont lancés dans [ce] seul but » (175). L’idée est réitérée un peu plus loin : « Générale­ment, le désir de cap­tur­er des femmes ne con­duit pas à déclencher les hos­til­ités entre des groupes qui n’ont pas déjà un passé de raids mutuels ». Indépen­dam­ment donc du prob­lème qu’il y a à qual­i­fi­er les femmes de « richess­es » (mais en dis­cuter ici nous entraîn­erait trop loin), on voit bien qu’il serait réduc­teur de ramen­er sans ambages ces opéra­tions mil­i­taires aux rapts qui en découlaient sou­vent. Au pas­sage, est-il néces­saire le pré­cis­er, le sort des femmes qui en étaient vic­times était bien peu envi­able :
Une femme cap­turée est vio­lée par tous les hommes de l’ex­pédi­tion et, plus tard, par tous les hommes du vil­lage qui le souhait­ent mais qui n’ont pas par­ticipé au raid. Elle est ensuite don­née à l’un d’eux comme épouse. Toute­fois, si la femme cap­turée pos­sède un lien de par­en­té avec ses ravis­seurs, générale­ment, on ne la vio­le pas. (176)
Un dernier aspect : les affron­te­ments dont il est ques­tion ont bel et bien pour but de tuer, et de tuer en quan­tité – Chagnon cite plusieurs exem­ples pré­cis ayant entraîné de véri­ta­bles mas­sacres. Ni qual­i­ta­tive­ment, ni quan­ti­ta­tive­ment, le phénomène ne doit être min­imisé :
Les Yanoma­mi mènent encore des guer­res inter-vil­la­geois­es, ce qui affecte tous les aspects de leur organ­i­sa­tion, leur habi­tat, et leurs habi­tudes quo­ti­di­ennes. Ce n’est pas une sim­ple guerre ‘rit­u­al­isée’ : au moins un quart de l’ensem­ble des mâles adultes péris­sent de mort vio­lente. (p. 5)

2. Procédures juridico-guerrières

Il est un point sur lequel les don­nées de Chagnon con­cer­nant les con­flits col­lec­tifs sont extrême­ment claires : celui du degré de mod­éra­tion des dif­férentes formes de con­flits (ou de règle­ment des con­flits) qui, tout comme en Aus­tralie, cor­re­spond à l’ap­pli­ca­tion du principe de mod­u­la­tion.
L’o­rig­i­nal­ité des Yanoma­mi est d’avoir élaboré, au sein des con­flits mod­érés, une gra­da­tion formelle en fonc­tion de l’arme et du type de coups autorisés. Les types sont, par ordre crois­sant de vio­lence admise :

1. Le « chest-pounding duel » (duel de coups au thorax)

Comme son nom ne l’indique pas, cette con­fronta­tion n’op­pose pas des indi­vidus, mais deux col­lec­tiv­ités. Le com­bat se déroule cepen­dant sous la forme orig­i­nale d’un relai, qui évoque loin­taine­ment notre catch à qua­tre. De chaque camp, donc, s’a­vance un com­bat­tant. S’en­gage alors un duel alterné : l’un des deux hommes écarte les jambes, bombe le torse et place ses bras der­rière le dos. Son adver­saire, après avoir ajusté sa dis­tance, lui assène un for­mi­da­ble coup de poing sur le mus­cle pec­toral gauche. Sous le choc, la vic­time est à demi-étour­die et vac­ille, lorsqu’elle n’est pas directe­ment pro­jetée à terre. Bruyam­ment encour­agée par ceux de son camp, elle ten­tera de sup­port­er autant de coups sup­plé­men­taires que pos­si­ble, avant de deman­der à invers­er les rôles. Elle pour­ra alors ren­dre autant de coups qu’elle avait reçus – sous réserve que son adver­saire parvi­enne lui-même à les encaiss­er sans aban­don­ner. Nul ne peut se proclamer vain­queur avant d’avoir reçu autant de coups qu’il en a don­nés. Le duel ne peut pren­dre fin qu’après que le même nom­bre de coups a été délivré de part et d’autre, ou par un aban­don. L’af­fron­te­ment se pour­suit alors, un autre mem­bre du groupe du vain­cu venant pren­dre sa place ; mais, de manière sur­prenante, les comptes de coups sont remis à zéro, et le com­bat se pour­suit comme si les deux pro­tag­o­nistes venaient de le com­mencer. Les meilleurs com­bat­tants sont donc ceux qui, en fin de compte, reçoivent le plus de coups. « Leur seule récom­pense est le statut : ils gag­nent la répu­ta­tion d’être wai­t­eri (féro­ces). » (165). Bien que cela ne soit pas très clair dans le texte de Chagnon, il sem­ble néan­moins qu’en défini­tive, un décompte soit effec­tué et que le groupe ayant épuisé les com­bat­tants de l’autre camp soit déclaré vain­queur.
Sous l’ef­fet de l’ex­ci­ta­tion ou de la frus­tra­tion, on peut décider de bas­culer vers des formes de com­bat plus rudes. Le niveau supérieur com­porte deux décli­naisons prin­ci­pales.

2a. Le « side-slapping duel » (duel de gifles aux flancs)

Il est iden­tique au précé­dent, à une dif­férence près :
Le coup est délivré la main ouverte sur le flanc de l’ad­ver­saire, entre sa cage tho­racique et son os pelvien. Il est un petit peu plus sévère que la frappe du torse, car les blessures sont plus fréquentes et que les esprits s’échauf­fent plus rapi­de­ment lorsque le cham­pi­on d’un groupe s’ef­fon­dre à terre, hap­pant l’air, et s’é­vanouit.

2b. Le chest-pounding avec pierres

On procède au « chest pound­ing » mais, cette fois, les com­bat­tants tien­nent une pierre en main afin de lester leurs coups et de les ren­dre ain­si plus puis­sants – il est toute­fois inter­dit de frap­per le corps de l’ad­ver­saire directe­ment avec la pierre.

3. Combat aux gourdins

Le niveau supérieur est celui des gour­dins. On utilise des bâtons de presque trois mètres de longs, lourds et flex­i­bles, en forme de queues de bil­lards. On les tient par la par­tie la plus fine, et l’on frappe avec la plus épaisse.
La plu­part des duels com­men­cent entre deux hommes, générale­ment après que l’un d’eux ait été accusé d’avoir une rela­tion avec la femme de l’autre, ou pris en fla­grant délit. Le mari en colère met son adver­saire au défi de recevoir un coup de gour­din sur la tête. Il tient son gour­din ver­ti­cale­ment, s’ap­puie sur lui, et expose sa tête afn que son adver­saire la frappe. Après qu’il a encais­sé un coup, il peut à son tour en admin­istr­er un sur le crâne du coupable. Mais dès que le sang se met à couler, presque tout le monde retire une pièce de bois de l’ar­ma­ture de sa mai­son et se joint à la lutte, en sou­tien à l’un ou l’autre des com­bat­tants. (171)
Deux points sont ici par­ti­c­ulière­ment intéres­sants. Le pre­mier est que les con­flits indi­vidu­els pren­nent man­i­feste­ment très facile­ment une tour­nure col­lec­tive. Le sec­ond est que même si la faute de l’a­mant est avérée, on opte pour une forme que j’ap­pelle symétrique, où plaig­nant et coupable sont à égal­ité de moyens – c’est même le mari lésé qui, par la cou­tume, doit rece­boir le pre­mier coup ! On peut se deman­der si les deux aspects ne sont pas liés : dans la mesure où une moitié du vil­lage prend quoi qu’il arrive fait et cause pour l’homme adultère, une procé­dure asymétrique, qui se résumerait à une sanc­tion, est inen­vis­age­able.
Il faut ajouter qu’à ce stade, les rela­tions frisent la franche hos­til­ité. Plus le vil­lage est impor­tant, plus les risques que survi­en­nent de tels com­bats devi­en­nent grands, et :
Avec l’aug­men­ta­tion des com­bats, la prob­a­bil­ité que le vil­lage fis­sionne et pro­duise deux groupes séparés. La plu­part des fis­sions de vil­lages sur lesquelles j’ai enquêté résul­taient d’un com­bat de gour­din spé­ci­fique à pro­pos d’une femme, mais qui ne représen­tait qu’un inci­dent par­mi toute une série de querelles du même ordre. (172)
4. Au degré supérieur, on retourne les gour­dins et l’on s’en sert comme une arme péné­trante – l’ex­trémité par laque­lle on les tient nor­male­ment en main est suff­isam­ment épointée pour cela. C’est une forme rare, mais qui, mal­gré sa vio­lence, reste régulée :
Le com­bat est arrangé à l’a­vance, et les par­tic­i­pants ont don­né leur accord pour ne pas utilis­er leurs arcs et leurs flèch­es. De tels com­bats survi­en­nent entre les mem­bres de deux vil­lages qui ne sont suff­isam­ment en colère les uns con­tre les autres pour vouloir se tuer, mais qui sont trop furieux pour sat­is­faire leurs griefs de coups sur le tho­rax ou d’un com­bat de gour­dins. (173–174)

Le raid, ou la guerre « proprement dite »

Le niveau d’hos­til­ité ultime, qui selon Chagnon relève de la « guerre pro­pre­ment dite », s’ef­fectue sous forme de raids – mais aus­si, d’embuscades où l’on con­vie l’en­ne­mi à une fête et où on le mas­sacre par sur­prise alors qu’il se croit en sécu­rité. L’ob­jec­tif étant de don­ner la mort, on emploie lors des raids l’arme la plus létales, pro­scrite dans les procé­dures précé­dentes, à savoir l’arc et la flèche. Les objec­tifs des raids méri­tent d’être notés :
Tuer un enne­mi, ou davan­tage, et s’en­fuir sans être décou­vert. Si, mal­gré tout, les vic­times du raid décou­vraient les assail­lants et par­ve­naient à en tuer un, l’ex­pédi­tion n’é­tait pas con­sid­érée comme un suc­cès, quel que soit le nom­bre de gens que les com­bat­tants pou­vaient avoir tué avant d’en­reg­istr­er leur unique perte. (175)
À la dif­férence d’autres peu­ples ama­zoniens, les Yanoma­mi ne pren­nent pas la tête de leurs enne­mis. Ils ne dévorent pas non plus leurs corps — ils ne pra­tiquent qu’un endo-can­ni­bal­isme, en dilu­ant dans un liq­uide les cen­dres des os de leurs défunts et en les ingérant.
Pour com­pléter la présen­ta­tion effec­tuée par Chagnon, même si celui-ci ne développe pas vrai­ment ce point en détail, il laisse assez claire­ment enten­dre que le choix entre les procé­dures tout à la fois mod­érées et symétriques (des duels plus ou moins rudes selon l’op­tion retenue) et la procé­dure non mod­érée et asymétrique (le raid /​la guerre) dépend des rela­tions sociales entre les deux groupes. Ain­si :
Les Yanoma­mi ont ten­dance à éviter d’at­ta­quer les vil­lages avec lesquels ils com­mer­cent et organ­isent des fêtes, à moins d’un inci­dent spé­ci­fique, comme un rapt de femmes. Les alliés qui entre­ti­en­nent des rela­tions de com­merce et de fêtes, par exem­ple, s’ac­cusent rarement de se livr­er à la magie noire. (147)

Trois questions pour finir

Tout en appor­tant, donc de nom­breuses infor­ma­tions, cette ethno­gra­phie laisse plusieurs ques­tions sans réponse. En par­ti­c­uli­er :
  1. Exis­tait-il des procé­dures réelle­ment per­son­nelles, c’est-à-dire qui visaient le(s) coupable(s) et unique­ment eux ? La seule dans ce cas qui soit évo­quée est le duel aux gour­dins, mais qui prend très rapi­de­ment un tour col­lec­tif. L’im­por­tance des sol­i­dar­ités dans cette société expli­querait-elle cette qua­si-absence de procé­dures per­son­nelles, ou celle-ci est-elle sim­ple­ment due à un défaut des infor­ma­tions don­nées par Chagnon ? Mais ceci n’ex­pli­querait tout de même pas de la peine de mort ?
  2. Qu’en est-il du feud – plus pré­cisé­ment, de l’as­sas­si­nat de com­pen­sa­tion ? Les élé­ments four­nis par le livre poussent à con­clure qu’il n’ex­iste pas : on passe directe­ment des duels col­lec­tifs et mod­érées au raid, qui a pour but d’in­fliger le plus de vic­times pos­si­ble. L’au­teur évoque pour­tant le feud à plusieurs repris­es, en écrivant par exem­ple que « Toutes leurs querelles et leurs feuds ne peu­vent être con­sid­érés comme des guer­res » (170). Mais en quoi ces feuds qui ne sont pas des guer­res con­sis­tent-ils au juste ? Un pas­sage laisse penser qu’en réal­ité, Chagnon entend par ce terme les rudes duels col­lec­tifs – « Damowa avait l’habi­tude de séduire les femmes des autres, ce qui entraî­nait des feuds fréquents au sein du vil­lage et se tradui­sait par nom­bre de com­bats aux gour­dins. » (177). On aimerait toute­fois en avoir le cœur net ; et si tel est le cas, com­ment expli­quer cette absence de l’as­sas­si­nat de com­pen­sa­tion, si banal ailleurs ?
  3. Enfin, la guerre des Yanoma­mi pos­sède incon­testable­ment une orig­i­nal­ité intri­g­ante. L’idée que le suc­cès mil­i­taire est con­di­tion­né par l’ab­sence de toute perte humaine, quels que soient les dom­mages infligés à l’ad­ver­saire, est pour le moins inhab­ituelle – une telle atti­tude est par exem­ple totale­ment incon­nue en Aus­tralie. S’ag­it-il d’un trait cul­turel plus ou moins anec­do­tique, ou, comme j’au­rais plutôt ten­dance à le soupçon­ner, dit-il quelque chose d’im­por­tant sur les struc­tures de cette société ? Pour le moment en tout cas, je n’en ai pas la moin­dre idée…

Les procé­dures de vio­lence des Yanoma­mi sig­nalées par Chagnon,
local­isées dans ma propo­si­tion de clas­si­fi­ca­tion générale

13 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Ca me rap­pelle les réc­its irlandais ou gal­lois ‚avec le même genre d’embuscades et de ban­quets où l’on mas­sacrait allè­gre­ment les invités, par­fois pour des motifs “d’honneur”…Bien qu’é­ta­tiques (peut-être à réviser…)ces sociétés antiques (mais vues à tra­vers le fil­tre de la chré­tien­té du Moyen-Age)ne me sem­blent guère dif­férentes de celles des Yanoma­mi, à moins que ce ne soient des mythes his­tori­cisés reflé­tant un état plus archaïque de leur évo­lu­tion. En tout cas ‚tout tourne tou­jours autour de l’hon­neur des hommes, de leur suc­cès au com­bat qui reflèterait leur “valeur” pour la société, en leur assur­ant tan­tôt plus de femmes (et donc dans une per­spec­tive dar­wini­enne plus de suc­cès repro­duc­tif) tan­tôt plus d’au­torité et de pou­voir (plus d’alliés,meilleur statut ‑qui se trans­met sou­vent aux descen­dants directs, etc),sans toute­fois en faire oblig­a­toire­ment des chefs. Peut-être est-ce là la véri­ta­ble rai­son de la volon­té de pou­voir des hommes sur les femmes,celle de s’ac­ca­parer le plus de femmes pos­si­ble, et de s’as­sur­er que la progéni­ture qu’ils en ont est bien d’eux.C’est biologique­ment triv­ial, ça ne dit rien des mul­ti­ples modal­ités que ça peut pren­dre ‚et c’est con­forme au sché­ma général des sociétés de pri­mates .Après , la raison,la con­science réflex­ive, l’empathie pro­pres à notre espèce com­plex­i­fient le tableau, mais au départ c’est bien le fait qu’un mâle puisse semer des sper­ma­to­zoïdes à tout va alors que la femelle investit beau­coup plus d’én­ergie dans cha­cun de ses gamètes(et pour les mam­mifères encore plus)qui déter­mine l’asymétrie du comportement.Je pense que le fait que le mâle s’in­vestisse dans la repro­duc­tion doit encore accentuer le phénomène en le déter­mi­nant à con­trôler de près la sex­u­al­ité de la femelle.

    1. Mais dans ce cas, si vrai­ment la clé de tout c’est la volon­té d’as­sur­er la pater­nité biologique, com­ment expliquez-vous que la pre­mière chose qu’on fasse avec les pris­on­nières soit de les soumet­tre à un viol col­lec­tif qui implique à peu près tous les hommes du groupe ?

    2. Avatar de Inconnu
      Jacques Simon

      Je dois sans doute m’a­vancer sur un ter­rain sur lequel je ne suis pas légitime, mais cela aurait-il un rap­port avec le ren­force­ment du sen­ti­ment d’ap­par­te­nance au groupe,(cf.les ban­des d’escholiers au MA et les tour­nantes mod­ernes) et la volon­té de bris­er la victime,ou d’hu­m­i­li­er sym­bol­ique­ment les per­dants ? A pro­pos, quel est le des­tin de ces femmes dans leur nou­velle sit­u­a­tion ? Je n’ai rien lu sur ce peu­ple, et je me dis que le statut de la femme ne doit pas y être envi­able…

    3. Ren­forcer le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance, volon­té de bris­er la vic­time, je dirais que ce sont des hypothès­es envis­age­able. Hum­i­li­er les per­dants, je n’en ai pas spé­ciale­ment l’im­pres­sion, mais je peux me tromper. En tout cas, mon argu­ment, c’est que c’est tout de même un gros cail­lou dans la chaus­sure de l’ex­pli­ca­tion par la socio­bi­olo­gie. Pour le reste, les femmes devi­en­nent des épous­es à peu près comme les autres, si ce n’est qu’elles ne dis­posent pas du sou­tien de leurs proches par­ents en cas d’abus du mari. Mais effec­tive­ment, être une femme dans ces sociétés, ce n’est glob­ale­ment pas la joie — au pas­sage, il existe un témoignage directe d’une femme (Hele­na Valero) enlevée enfant par les Yanoma­mi et qui a passé presque toute sa vie par­mi eux, c’est assez sai­sis­sant.

    1. Hel­lo Jean-Pilippe

      On recon­naît peut-être (sans doute) des formes de com­bat sim­i­laires dans dif­férentes sociétés, par exem­ple le duel col­lec­tif. Mais ce qui est intéres­sant, c’est l’im­age d’ensem­ble qui se dégage du sché­ma final : pourquoi cer­taines sociétés ont-elles des procé­dures col­lec­tives et d’autres non ? Pourquoi cer­taines sociétés ont-elles inven­té la per­son­ne morale ? Inter­dit les procé­dures symétriques telles que les duels ? etc.

      Il y a au moins un point, en tout cas, sur lequel les Gaulois dif­fèrent rad­i­cale­ment des Yanoma­mi : les Gaulois fai­saient la guerre pour le pil­lage, notam­ment pour pren­dre des esclaves qu’ils revendaient ensuite aux Romains. Chez les Yanoma­mi, la guerre est avant tout vin­di­ca­toire (par ailleurs, mais c’est sans doute plus sec­ondaire – encore que ? –, les Gaulois pre­naient la tête de leurs enne­mis et l’ex­po­saient comme trophées. Il y en a de sai­sis­santes recon­sti­tu­tions au musée de Bibracte, dans le Mor­van.

  2. Intéres­sant. On peut voir un cer­tain con­traste avec les Achuars tels que décrits par Desco­la dans “les lances du cré­pus­cule”, puisque ceux-ci apparem­ment méprisent absol­u­ment toute forme de com­bat non létal, en par­ti­c­uli­er Desco­la fait plusieurs fois référence au mépris des Achuars pour les Quichuas, qui se bat­tent à coups de poing, ce qui ne présente aucun risque sérieux et ferait honte à un vrai guer­ri­er.

    Fau­dra que le lise Chagnon, tiens 🙂

    1. Les Jivaros (dont les Achuars), je suis dedans. Pas lu (encore ?) Les lances du cré­pus­cule, juste le bouquin de Harn­er et dif­férents arti­cles. Mais effec­tive­ment, je n’ai trou­vé aucune men­tion de procé­dures mod­érées. Vous avez sans doute mis le doigt sur une car­ac­téris­tique intéres­sante de cette cul­ture très ori­en­tée vers l’a­gres­siv­ité et la guerre : apparem­ment, on y con­sid­ère que la guerre « atténuée », c’est indigne d’un homme qui se respecte.

    2. Le livre de Desco­la est vrai­ment très bon et se lit comme un roman, il ne faut pas s’en priv­er :). Il fait remar­quer que le fait d’être allé vis­iter les Achuars en cou­ple lui a per­mis d’être sans doute beau­coup mieux inté­gré que la plu­part des autres anthro­po­logues à la com­mu­nauté, et aus­si bien sûr que sa femme pou­vait accéder à l’e­space réservé féminin absol­u­ment tabou pour tout homme autre que le maître de mai­son.

    3. Oui, du coup je me le suis procuré et l’ai sur­volé rapi­de­ment — je priv­ilégie les infor­ma­tions rel­a­tives à la jus­tice et à la guerre et, je dois bien l’avouer, je saute le reste. C’est vrai que c’est un très bon livre, où l’au­teur sait rester du bon côté de la lim­ite quant à l’emploi d’un style fleuri qu’il affec­tionne. Prochain bil­let en tout cas, direc­tion les jivaros…

  3. Bon­jour. Je ne con­nais­sais pas Chagnon, mais le hasard fait que je tombe sur votre arti­cle et un autre qui évoque la réac­tion out­rée de Mar­shall Sallins lors de l’élec­tion de Chagnon à l’A­cadémie royale des sci­ences.
    SOurce : http://lemoinebleu.blogspot.com/2021/04/marshall-sahlins-et-le-cauchemar.html
    Le 23 févri­er 2013, Mar­shall Sahlins démis­sionne ain­si de la Nation­al Acad­e­my of Sci­ences (Académie Nationale des Sci­ences) pour pro­test­er, pêle-mêle, con­tre « l’élection de Napoléon Chagnon et les pro­jets de recherche mil­i­taire de l’Académie. » Voici la déc­la­ra­tion qu’il pub­lia alors pour expli­quer sa démis­sion :

    « Comme le prou­vent ses pro­pres écrits ain­si que le témoignage d’autres per­son­nes, y com­pris celui des peu­ples ama­zoniens et des spé­cial­istes qui obser­vent cette région, Chagnon a fait beau­coup de mal aux com­mu­nautés indigènes au sein desquelles il a effec­tué ses recherch­es. Par­al­lèle­ment, ses déc­la­ra­tions “sci­en­tifiques” con­cer­nant l’évolution humaine et la sélec­tion géné­tique en faveur de la vio­lence mas­cu­line – comme dans l’étude célèbre qu’il a pub­liée dans Sci­ence en 1988 – s’avèrent super­fi­cielles et sans fonde­ment, ce qui n’est pas à l’honneur de l’anthropologie. Son élec­tion à l’Académie Nationale des Sci­ences est, au mieux, une énorme bévue morale et intel­lectuelle de la part de ses mem­bres. À tel point que ma pro­pre par­tic­i­pa­tion à l’Académie est dev­enue gênante. Je ne souhaite pas non plus me ren­dre com­plice de l’assistance, de l’encouragement et du sou­tien que l’Académie nationale des sci­ences pro­cure à la recherche en sci­ences sociales afin d’améliorer les per­for­mances de l’armée améri­caine, étant don­né tout ce que cette armée a coûté de sang, de richesse et de bon­heur au peu­ple améri­cain, et les souf­frances qu’elle a infligées à d’autres peu­ples au cours des guer­res inutiles de ce siè­cle. Je crois que l’Académie Nationale des Sci­ences, si elle s’engage dans cette recherche con­nexe, devrait réfléchir au moyen de pro­mou­voir la paix et non de faire la guerre. »

    1. Bon­jour

      Je crois qu’il faut dis­tinguer trois choses, qui sont tout de même d’un statut assez dif­férent.

      La pre­mière con­cerne la qual­ité des infor­ma­tions livrées par Chagnon sur les Yanoma­mi (en l’oc­cur­rence, sur les modal­ités de la vio­lence organ­isée dans cette société). La sec­onde se rap­porte aux théories socio­bi­ologiques par lesquelles Chagnon pré­tendait expli­quer ce qu’il avait vu. La troisième, enfin, porte sur les accu­sa­tions dont Chagnon et d’autres ont été l”objet (avoir notam­ment sus­cité de la vio­lence de toutes pièces, ou répan­du une épidémie de rouge­ole).

      À ma con­nais­sance, le troisième point a fait l’ob­jet d’une enquête dont Chagnon est sor­ti blanchi – mais je vous avoue ne con­naître tout cela que par quelques lec­tures, et je me garderais bien de pré­ten­dre à une quel­conque exper­tise. Sur le sec­ond point, je com­prends très bien qu’on s’op­pose aux idées de la socio­bi­olo­gie et qu’on souhaite les com­bat­tre (doit-on le faire en refu­sant leurs pro­mo­teurs l’ac­cès à une académie sci­en­tifique, je n’ai pas non plus d’avis sur la ques­tion). Enfin, et c’est le point qui m’oc­cu­pait ici, je ne crois avoir de raisons de douter des infor­ma­tions que je relayais dans le bil­let et qui, quand on les rap­proche de celles obtenues sur d’autres peu­ples, ont tout de même l’air par­faite­ment vraisem­blables.

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