Note de lecture : Avant l’Histoire (Alain Testart)

Avant l’His­toire — L’évo­lu­tion des sociétés de Las­caux à Carnac, pub­lié il y a quelques jours dans la pres­tigieuse col­lec­tion « Bib­lio­thèque des Sci­ences Humaines » chez Gal­li­mard, est un mon­u­ment. Ce texte couronne en effet l’œuvre déjà imposante d’Alain Tes­tart, en rassem­blant ses prin­ci­pales thès­es dévelop­pées au cours de nom­breux livres et arti­cles depuis Les chas­seurs-cueilleurs ou l’o­rig­ine des iné­gal­ités (1982). Mais aus­si, et surtout, il artic­ule métic­uleuse­ment la réflex­ion soci­ologique et eth­nologique pour la reli­er aux don­nées archéologiques, four­nissant pour la pre­mière fois chez cet auteur un tableau d’ensem­ble de l’évo­lu­tion sociale depuis le Paléolithique jusqu’au Néolithique tardif. Ain­si, le tableau sta­tique de la clas­si­fi­ca­tion sociale brossé dans les Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés (2005), s’anime et prend vie.

L’ou­vrage se situe donc à la croisée de nom­breuses prob­lé­ma­tiques. À com­mencer par la plus évi­dente pour les archéo­logues, et la plus épineuse pour les eth­no­logues : celle de l’évo­lu­tion sociale. Pro­longeant son excel­lent arti­cle de 1992, A. Tes­tart se livre à une analyse méthodique de la pen­sée évo­lu­tion­niste, de ses preuves, des mécan­ismes qu’elle prête aux sociétés. Réfu­tant à la fois l’an­ti-évo­lu­tion­nisme et les méth­odes spécu­la­tives ou approx­i­ma­tives employées par les dif­férents courants évo­lu­tion­nistes du passé, il plaide pour un évo­lu­tion­nisme fondé sur la rigueur tant de la clas­si­fi­ca­tion sociale que de l’in­ter­pré­ta­tion des traces archéologiques.

La réflex­ion s’ori­ente alors vers la com­para­i­son entre évo­lu­tion biologique et évo­lu­tion sociale, où l’au­teur insiste sur les dis­sem­blances et l’im­pos­si­bil­ité de penser la sec­onde avec les con­cepts de la pre­mière. L’ar­gu­men­ta­tion sur les deux formes générales de l’évo­lu­tion (ce qu’on pour­rait appel­er la macro-évo­lu­tion) pro­pres à chaque domaine est très con­va­in­cante. La par­tie sur les mécan­ismes élé­men­taires de cette évo­lu­tion l’est un peu moins. D’une part, elle laisse un peu le lecteur sur sa faim (les dif­férentes théories, dont le marx­isme, sont assez rude­ment cri­tiquées, mais on ne voit guère ce que pro­pose A. Tes­tart en leur lieu et place) ; d’autre part, il manque, je crois, un élé­ment essen­tiel à cette analyse, à savoir que le mécan­isme de l’évo­lu­tion biologique est intime­ment lié au con­cept d’e­spèce. Or, ce con­cept (ou son équiv­a­lent) fait défaut en ce qui con­cerne les sociétés, et c’est au pas­sage ce qui rend si dif­fi­cile non seule­ment la théorie de leur évo­lu­tion, mais même leur sim­ple clas­si­fi­ca­tion [j’aimerais beau­coup revenir sur ces ques­tions dans un prochain bouquin… à con­di­tion de sur­mon­ter la dif­fi­culté du sujet].

C’est l’archéolo­gie qui four­nit la matière des chapitres suiv­ants de l’ou­vrage. Ses rap­ports (com­plex­es) avec l’eth­nolo­gie y sont explorés, selon des voies qui m’ont sem­blé tout à fait orig­i­nales et stim­u­lantes. Les développe­ments autour du con­cept d’in­vis­i­bil­ité des rap­ports soci­aux en archéolo­gie, en par­ti­c­uli­er, méri­tent une men­tion spé­ciale.

Qu’il soit néan­moins per­mis de regret­ter que ces con­sid­éra­tions de méth­ode, pour cap­ti­vantes qu’elles soient occu­pent dans le livre une place si volu­mineuse, sans que rien ne sig­nale au lecteur pressé, ou peu ver­sé dans ces ques­tions un peu spé­cial­isées, qu’il pour­rait en venir directe­ment à la par­tie appliquée. Le risque est fort que cer­tains se découra­gent devant la dif­fi­culté de ces pages, et aban­don­nent un livre qui aurait pour­tant pu les séduire, s’ils avaient pu abor­der plus directe­ment la sec­onde (grosse) moitié de l’ou­vrage. C’est d’au­tant plus regret­table que si la con­struc­tion du livre mérite ce reproche, le style de l’au­teur, en revanche, n’est en rien fau­tif : comme à son habi­tude, A. Tes­tart écrit dans une langue aus­si plaisante qu’ac­ces­si­ble, et l’on a jamais cette impres­sion désagréable (mais hélas si fréquente en sci­ences sociales) qu’il cherche à noy­er le lecteur dans un jar­gon tech­nique ou des développe­ments fumeux. Là, tout est clair et pré­cis. Même le raison­nement le plus nuancé se présente de manière limpi­de et con­stitue, qu’on l’ap­prou­ve ou non, une invi­ta­tion à la réflex­ion.

À par­tir du chapitre 5, les dis­cus­sions de méth­ode lais­sent (enfin ?) place à ce qu’on pour­rait appel­er l’évo­lu­tion­nisme appliqué. Se déroule alors sous nos yeux une vaste recon­sti­tu­tion de l’évo­lu­tion tech­nique et sociale préhis­torique à l’échelle du monde — les derniers chapitres faisant toute­fois une place priv­ilégiée à l’Eu­rope et au Proche-Ori­ent. Sont ain­si suc­ces­sive­ment (et par­mi de nom­breux autres) abor­dés les thèmes du pro­grès tech­nique mésolithique, de la séden­tari­sa­tion, de la tran­si­tion à l’a­gri­cul­ture (de manière très détail­lée), du mon­u­men­tal­isme (en par­ti­c­uli­er mégalithique) et de la for­ma­tion des iné­gal­ités de richesse. En de nom­breuses occa­sions, les inter­pré­ta­tions pro­posées pren­nent — de manière très con­va­in­cante — le con­tre­pied des idées admis­es, qu’il s’agisse de l’é­gal­i­tarisme des pre­miers étab­lisse­ments néolithiques, du paci­fisme des agricul­teurs de la cul­ture danu­bi­enne ou du car­ac­tère lig­nag­er des sociétés ayant érigé les mégalithes sur la façade atlan­tique de l’Eu­rope.

Les lecteurs fam­i­liers de l’œuvre d’A. Tes­tart retrou­veront facile­ment leurs repères, en par­ti­c­uli­er en ce qui con­cerne la typolo­gie des sociétés. Gageons que ceux qui décou­vriront ces con­cepts pour la pre­mière fois pour­ront être un peu décon­certés par la richesse de l’ex­posé. Comme tou­jours chez cet auteur, des con­nais­sances ency­clopédiques sont mobil­isées (et plus que jamais, en matière archéologique) ; mais plus encore que dans ses autres ouvrages, en rai­son de l’am­pleur du pro­pos, les raison­nements sont exprimés de manière con­cise, ce qui ajoute à leur tran­chant.

Il serait bien pré­somptueux de pré­ten­dre résumer en quelques lignes la grande richesse des analy­ses pro­posées dans ce livre. Aus­si m’au­tori­sai-je à en venir directe­ment aux deux points qui, me sem­ble-t-il, en con­stituent les prin­ci­pales faib­less­es.

A. Tes­tart oppose depuis longtemps (Le com­mu­nisme prim­i­tif, 1986) deux types soci­aux de chas­seurs-cueilleurs sans richess­es. Le type “A”, celui de l’Aus­tralie, où les oblig­a­tions sont de nais­sance, à vie, où tout indi­vidu dépend tant pour le domaine mat­ri­mo­ni­al qu’al­i­men­taire d’une autre frac­tion de la société, et qui est cen­sé frein­er con­sid­érable­ment le pro­grès tech­nique. Le type “B”, celui des Inu­its, des Bush­men ou d’autres, est une société plus cen­trée sur les indi­vidus, où le chas­seur est pro­prié­taire du gibier et où l’inci­ta­tion au pro­grès tech­nique est cen­sée avoir été beau­coup plus forte. Pour la pre­mière fois, A. Tes­tart entre­prend de démon­tr­er que le type A était celui de l’Eu­rope du Paléolithique supérieur, qui ne fut sup­plan­té par le type B qu’au Mésolithique. Cette démon­stra­tion s’ap­puie sur deux élé­ments prin­ci­paux : une analyse des rythmes du pro­grès tech­nique (lent au Paléolithique, accéléré au Mésolithique) et celle de l’art par­ié­tal, cen­sé dénot­er une société struc­turée “à l’aus­trali­enne”.

Je n’ai per­son­nelle­ment jamais été très con­va­in­cu sinon par cette typolo­gie, du moins par les con­séquences qu’ A.Testart lui prê­tait (ce point, à lui seul, mérit­erait une longue dis­cus­sion). Mais en admet­tant même les prémiss­es du raison­nement, il sem­ble qu’au moins deux points posent prob­lème.

1. A. Tes­tart mène une analyse ser­rée de l’art par­ié­tal paléolithique, en ten­tant de mon­tr­er que ses car­ac­tères dérivent de la vision du monde pro­pre au type “A”. Mais la démon­stra­tion est effec­tuée sans aucune référence à l’art des pop­u­la­tions sub­actuelles de chas­seurs-cueilleurs. Mes con­nais­sances beau­coup trop frag­men­taires ne me per­me­t­tent pas d’avoir un avis tranché sur ce point ; je suis néan­moins cer­tain que l’art par­ié­tal aus­tralien dif­fère pro­fondé­ment, au moins sur cer­tains plans, de l’art par­ié­tal paléolithique — ne serait-ce que parce qu’il met en scène des êtres humains. Leur car­ac­tère com­mun, et leur com­mune orig­ine sociale, ne parais­sent donc pas du tout aus­si évi­dents que l’affirme A. Tes­tart. Pour être com­plète, et emporter éventuelle­ment l’ad­hé­sion, la démon­stra­tion aurait dû inclure deux volets sup­plé­men­taires, qui auraient mis en évi­dence d’une part com­ment l’art aborigène aus­tralien peut être rap­proché de l’art par­ié­tal paléolithique, d’autre part com­ment tous deux peu­vent être opposés à l’art des chas­seurs-cueilleurs “B”.

2. Surtout, et c’est le plus frap­pant, A. Tes­tart évac­ue totale­ment la ques­tion de la tran­si­tion du “A” au “B”, tran­si­tion qui n’a pour­tant rien d’anec­do­tique, puisqu’elle est cen­sée ini­ti­er le décol­lage mésolithique. On peut même voir un sché­ma évo­lu­tif (p. 323) où dans l’ar­bre, “B” suc­cède à “A”. Mais à aucun moment dans le texte, les modal­ités de cette tran­si­tion ne sont abor­dées. S’ag­it-il d’une inva­sion ? Mais sur quels doc­u­ments archéologiques appuierait-on cette hypothèse ? S’ag­it-il d’une muta­tion interne des rap­ports soci­aux ? Mais celle-ci paraît bien peu com­pat­i­ble avec le con­ser­vatisme qu’ A.Testart attribue à au type social “A”. Bref, de quelque côté qu’on se tourne, le prob­lème reste sans réponse ; pire, il est en quelque sorte caché sous le tapis. Un tel con­stat autorise le lecteur à envis­ager que si cette tran­si­tion est si dif­fi­cile à expli­quer… c’est peut-être parce qu’elle n’a jamais eu lieu.

Le prob­lème se pose à nou­veau, presque dans les mêmes ter­mes, à pro­pos des sociétés néolithiques. Celles-ci se répar­tis­sent, selon l’au­teur, en trois grands types : les plouto­craties osten­ta­toires, dépourvues de toute organ­i­sa­tion poli­tique spé­ci­fique, les démoc­ra­ties prim­i­tives et les sociétés lig­nagères. Par un raison­nement tout à fait vraisem­blable, A. Tes­tart sup­pose que les plouto­craties osten­ta­toires con­stituent la forme ini­tiale, directe­ment héritée des chas­seurs-cueilleurs de type B. Les démoc­ra­ties prim­i­tives et les sociétés lig­nagères sont donc conçues comme des formes dérivées de ces plouto­craties osten­ta­toires (voir le sché­ma p. 462). Mais quand et surtout, com­ment, cette muta­tion a‑t-elle pu s’opér­er ? Par quels mécan­ismes soci­aux une struc­tura­tion de la com­mu­nauté en con­seils ou en lig­nages a‑t-elle pu émerg­er et s’im­pos­er ? On cherchera en vain une réponse dans le livre, qui là non plus, ne pose jamais claire­ment la ques­tion.

Ces points restent les prin­ci­pales zones d’om­bre de ce texte, qui n’en con­stitue pas moins un ouvrage de référence. Les grands livres sont peut-être ceux qui stim­u­lent la réflex­ion, non seule­ment dans leurs éclairs de génie, mais aus­si dans ce que leurs raison­nements ont de con­testable. À ce titre, nul doute qu’Avant l’his­toire soit un grand livre. On aura bien du mal à trou­ver aujour­d’hui une somme aus­si achevée et syn­thé­tique des con­nais­sances archéologiques, qui s’élève au-dessus de la plate descrip­tion ou de quelques lieux com­muns, pour abor­der à bras-le-corps les ques­tions sociales. Et de toutes les ques­tions que le livre laisse en sus­pens, l’une taraude par­ti­c­ulière­ment le lecteur : à quand une suite qui trait­era de l’évo­lu­tion sociale de Carnac à Rome ?

5 commentaires

  1. Bon­jour. Comme je rejoins large­ment le compte-ren­du que vous faites de ce livre, je me lim­it­erai à quelques réflex­ions con­cer­nant votre doute sur l’inférence opérée par Alain Tes­tart entre les struc­tures sociales des aborigènes aus­traliens et celles des sociétés du paléolithique supérieur.

    En effet, dans votre recen­sion, vous soulignez que « Tes­tart mène une analyse ser­rée de l’art par­ié­tal paléolithique, en ten­tant de mon­tr­er que ses car­ac­tères dérivent de la vision du monde pro­pre au type “A” [de chas­seurs cueilleurs]. Mais la démon­stra­tion est effec­tuée sans aucune référence à l’art des pop­u­la­tions sub­actuelles de chas­seurs-cueilleurs ». Or, dites-vous « je suis néan­moins cer­tain que l’art par­ié­tal aus­tralien dif­fère pro­fondé­ment, au moins sur cer­tains plans, de l’art par­ié­tal paléolithique — ne serait-ce que parce qu’il met en scène des êtres humains. Leur car­ac­tère com­mun, et leur com­mune orig­ine sociale, ne parais­sent donc pas du tout aus­si évi­dents que l’affirme A. Tes­tart ». Ceci vous incline alors à émet­tre des doutes sur le rap­proche­ment avancé par Tes­tart entre les struc­tures sociales des aborigènes aus­traliens et celles des sociétés du paléolithique supérieur. C’est pourquoi, vous sug­gérez que : « Pour être com­plète, et emporter éventuelle­ment l’ad­hé­sion, la démon­stra­tion aurait dû inclure deux volets sup­plé­men­taires, qui auraient mis en évi­dence d’une part com­ment l’art aborigène aus­tralien peut être rap­proché de l’art par­ié­tal paléolithique, d’autre part com­ment tous deux peu­vent être opposés à l’art des chas­seurs-cueilleurs “B” ».

    Assuré­ment, l’art préhis­torique n’est pas com­pa­ra­ble aux arts des peu­ples sub­actuels d’Océanie, d’Afrique et d’Amérique et Alain Tes­tart ne l’ignore pas. Mais cette pro­fonde dif­férence con­stitue-t-elle un argu­ment qui entacherait la démon­stra­tion de ce dernier et inter­di­rait d’y adhér­er pleine­ment comme vous le pensez ? Ensuite, la valid­ité de cette démon­stra­tion dépendrait-elle de la mise « en évi­dence d’une part com­ment l’art aborigène aus­tralien peut être rap­proché de l’art par­ié­tal paléolithique, d’autre part com­ment tous deux peu­vent être opposés à l’art des chas­seurs-cueilleurs “B” » ?

    Prenons l’exemple des arts romans, goth­iques et baro­ques. Assuré­ment, ils sont très dif­férents : à la surabon­dance goth­ique — où l’or et le mar­bre y dégouli­nent — s’oppose le car­ac­tère dépouil­lé de l’art roman. Nous ne sommes plus dans l’austère mai­son du Seigneur mais dans la mag­nif­i­cence de son palais. Il en va de même pour l’iconographie : l’art roman se car­ac­térise par l’absence de cru­ci­fix­ion, de descente de croix, le peu d’importance de la Vierge, la présence du tétramor­phe, etc. alors que ces élé­ments abon­dent par la suite. De même, si la souf­france humaine et celle du Christ sont abon­dam­ment représen­tées dans l’art goth­ique et baroque, elles sont absentes de l’art roman. Les dif­férences sont donc très grandes et, pour­tant, ces trois arts expri­ment une même reli­gion, une même vision du monde (à quelques détails près). En effet, si l’on suiv­ait votre raison­nement, il faudrait con­clure qu’il exis­terait dans le Goth­ique et le Baroque un culte d’une sorte de déesse-mère (Marie) qui ferait totale­ment défaut dans le Roman !

    (à suiv­re…)

  2. Il en va de même pour l’art paléolithique et l’art aborigène aus­tralien : ce n’est pas parce que ce dernier met en scène des êtres humains alors que le pre­mier est essen­tielle­ment ani­malier que les deux reli­gions et visions du monde qu’ils restituent « dif­fèrent pro­fondé­ment » et que « leur car­ac­tère com­mun, et leur com­mune orig­ine sociale, ne parais­sent donc pas du tout aus­si évi­dents ». Dès lors, soulign­er que « l’art par­ié­tal aus­tralien dif­fère pro­fondé­ment, au moins sur cer­tains plans, de l’art par­ié­tal paléolithique — ne serait-ce que parce qu’il met en scène des êtres humains » ne peut être invo­qué pour douter de « leur car­ac­tère com­mun, et leur com­mune orig­ine sociale » car, avec cet argu­ment, il faudrait en con­clure que les arts romans, goth­iques et baro­ques relèvent de reli­gions et de visions dif­férentes du monde.

    En réal­ité, il est erroné de sup­pos­er qu’une reli­gion s’exprime de façon uni­voque par un art qui en serait la seule et unique tra­duc­tion. En con­séquence, iden­ti­fi­er des dif­férences entre deux arts n’implique aucune­ment l’absence de car­ac­tères com­muns ou d’origine sociale com­mune comme vous le sug­gérez.

    Con­clu­ons : si une même reli­gion peut s’exprimer au tra­vers de modes et de styles artis­tiques dis­tincts, voire par­fois opposés, on ne peut alors arguer d’une dif­férence dans leur art pour affirmer qu’elle relève de deux reli­gions et de visions du monde dis­sem­blables !

    NB : argu­ment acces­soire – vous qui devez bien con­naître les travaux d’Alain Tes­tart et savoir que c’est un spé­cial­iste des aborigènes aus­traliens, pensez-vous qu’il ignore une telle dif­férence entre l’art de ces derniers et celui du paléolithique supérieur ? S’il n’accorde guère d’importance à cette dif­férence, ne pensez-vous pas plutôt que cette dernière n’est pas per­ti­nente à ses yeux que pour écarter tout rap­proche­ment entre la vision du monde des aborigènes aus­traliens et celle des sociétés du paléolithique supérieure ?

    Pour votre infor­ma­tion — si vous ne le savez déjà, Alain Tes­tart avait effec­tué ce rap­proche­ment dans son livre sur le Com­mu­nisme prim­i­tif. Là, il l’avait fait en com­para­nt la nature et le niveau atteint par les forces pro­duc­tives des chas­seurs cueilleurs des types sub­actuels A et B et ceux du paléolithique supérieur. Autrement dit, à un type et stade don­né des forces pro­duc­tives (les seules armes de jet pour faire sim­ple) cor­re­spond un type social – le type A (les aborigènes aus­traliens par exem­ple) – et à un autre (l’arc et les flèch­es) cor­re­spond un autre type social – le type B (les San par exem­ple). Or, les forces pro­duc­tives des sociétés du paléolithique supérieur (les seules armes de jet) cor­re­spon­dent qua­si exacte­ment à celles des aborigènes aus­traliens.

    Ceci devrait pleine­ment vous sat­is­faire, vous qui cherchez juste­ment à établir ce genre de cor­re­spon­dance entre la nature et les niveaux atteints par les forces pro­duc­tives et des types de struc­tures sociales cor­re­spon­dantes ! Aujourd’hui, Alain Tes­tart vient ren­forcer cette analyse déjà anci­enne. Que vous faut-il de plus ? sauf autres argu­ments relat­ifs aux rap­ports soci­aux (et aux rap­ports soci­aux de pro­duc­tion en par­ti­c­uli­er) qui viendraient con­tredire cette cor­re­spon­dance — mais que vous ne développez guère !

    Cemaire.

  3. Bon­jour Christophe,

    A pro­pos de ce pas­sage de ton post “d’autre part, il manque, je crois, un élé­ment essen­tiel à cette analyse, à savoir que le mécan­isme de l’évo­lu­tion biologique est intime­ment lié au con­cept d’e­spèce. Or, ce con­cept (ou son équiv­a­lent) fait défaut en ce qui con­cerne les sociétés, et c’est au pas­sage ce qui rend si dif­fi­cile non seule­ment la théorie de leur évo­lu­tion, mais même leur sim­ple clas­si­fi­ca­tion” :

    Je ne suis pas cer­tain de te com­pren­dre. Il me sem­blait que le tax­on pro­posé par Tes­tart était son fameux « type » social (l’équiv­a­lent en sci­ences sociales de l’e­spèce pour la biolo­gie).

    Est-ce qu’en­tre temps, tu as écrit quelque chose sur le sujet ?
    Samy

    1. Je recon­nais volon­tiers avoir été très allusif, et à mon avis c’est vrai­ment un sujet très dif­fi­cile, sur lequel tout le monde patauge joyeuse­ment. Mon idée était que si l’on dis­cute des mécan­ismes élé­men­taires de l’évo­lu­tion, ce que voulait faire Tes­tart, per­son­ne ne peut dire à par­tir de quand des muta­tions sociales font qu’on peut par­ler d’un type dif­férent, tout comme on par­le de spé­ci­a­tion. Je sais bien que le con­cept d’e­spèce en biolo­gie s’est révélé de plus en plus dif­fi­cile à saisir, mais je crois qu’il en reste quand même un noy­au (plus ou moins) dur – l’in­ter­fé­con­dité. Avec les sociétés, où finit le type et où com­mence le suiv­ant ? Quoi qu’il en soit, comme sou­vent sur ce blog, je réfléchis à voix haute, et je n’ai pas du tout la pré­ten­tion d’avoir réglé toutes ces ques­tions (ni même sans doute de les avoir posées cor­recte­ment).
      Et non, je n’ai rien écrit de nou­veau sur ce point…

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