L’arithmétique sociale de Marshall Sahlins
(sur la « Sociologie de l’échange primitif »)

Mar­shall Sahlins (né en 1930)
Le livre le plus célèbre de Mar­shall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abon­dance, ne con­tient pas seule­ment l’es­sai qui a inspiré son titre (« La pre­mière société d’abon­dance », que j’avais assez longue­ment dis­cuté dans ce bil­let). Il rassem­ble plusieurs autres textes, notam­ment une « Soci­olo­gie de l’échange prim­i­tif » qui, sur une cen­taine de pages (annex­es com­pris­es), pro­pose une typolo­gie des trans­ferts de biens dans l’ensem­ble des sociétés prim­i­tives. Mal­gré la pru­dence affichée en intro­duc­tion et en con­clu­sion par l’au­teur, ce texte a ren­con­tré un cer­tain écho et il n’est pas rare d’en voir les thès­es exposées dans des manuels ou des sites inter­net con­sacrés à l’an­thro­polo­gie. Aus­si, je me suis dit qu’un exa­m­en (pass­able­ment cri­tique) n’en serait pas inutile. Comme tou­jours, le style de Mar­shall Sahlins n’est pas avare d’ef­fets lit­téraires et de for­mules frap­pantes ; cela en rend, sans aucun doute, la lec­ture plaisante. Mais en ten­tant d’en suiv­re les con­cepts et les raison­nements de manière plus ser­rée, je dois bien avouer avoir été sou­vent désori­en­té et ne pou­voir affirmer avec cer­ti­tude quelle était la thèse dont on ten­tait de me con­va­in­cre.

Redistribution et réciprocités

L’ob­jec­tif avoué du texte est d’a­vancer « quelques sug­ges­tions por­tant sur l’interaction des formes, con­di­tions matérielles et rela­tions sociales de l’échange, au sein des sociétés prim­i­tives. » (237). Suiv­ant en cela la tra­di­tion dite « sub­stan­tiviste » incar­née en par­ti­c­uli­er par Karl Polanyi, M. Sahlins veut illus­tr­er que dans les sociétés autres que cap­i­tal­iste, il n’ex­iste pas de sphère économique pro­pre : les trans­ferts de biens y sont indis­so­cia­bles des rela­tions sociales au sens large, et on ne saurait trou­ver leur expli­ca­tion dans l’u­til­i­tarisme, ou des motifs ten­ant au pur cal­cul économique. Pour para­phras­er l’au­teur, dans ces sociétés prim­i­tives, les liens soci­aux font les trans­ferts de biens, et les trans­ferts de biens font les liens soci­aux. M. Sahlins développe, sur cette base, une typolo­gie en deux temps.

Pour com­mencer, il dis­tingue (plus qu’il n’op­pose) les mou­ve­ments de biens « cen­tral­isés » des mou­ve­ments « récipro­ques ». Les pre­miers, dans lesquels les biens afflu­ent vers un per­son­nage cen­tral pour être ensuite répar­tis en sens inverse, sont typ­iques de la « redis­tri­b­u­tion » pro­pre à ce que l’an­thro­polo­gie évo­lu­tion­niste améri­caine appelle les « chef­feries ». Dans les sec­onds, ce per­son­nage cen­tral n’ex­iste pas : les indi­vidus sont, en quelque sorte, directe­ment aux pris­es les uns avec les autres. Ce cas de fig­ure, celui de la réciproc­ité, con­stitue l’essen­tiel de l’es­sai, et fait l’ob­jet d’un sec­ond niveau d’analyse.
Il recou­vre en effet des sit­u­a­tions vari­ables ; en par­ti­c­uli­er, la réciproc­ité ne met pas néces­saire­ment en œuvre des biens équiv­a­lents. Or, selon M. Sahlins, ce sont ces sit­u­a­tions « d’échanges non symétriques », ces « rup­tures d’équilibre », qui sont à la fois les plus nég­ligées par l’é­tude et les plus intéres­santes. La réciproc­ité étant « une caté­gorie spé­ci­fique d’échange, un con­tin­u­um de formes » (243), il con­vient de dégager les pro­priétés tant formelles que soci­ologiques de ce con­tin­u­um.
On aboutit alors à une gra­da­tion ter­naire : à une extrémité se situe la « réciproc­ité général­isée », dont on peut dire qu’elle est la plus dés­in­téressée. Elle recou­vre « l’aide et l’as­sis­tance libre­ment con­sen­ties », les sit­u­a­tions où « l’oblig­a­tion de ren­dre [est] peu astreignante » (247). Le point médi­an du spec­tre est celui de la « réciproc­ité équili­brée (ou symétrique) », qui car­ac­térise l’échange d’équiv­a­lents. Enfin, à l’autre extrémité, on trou­ve la « réciproc­ité néga­tive ». Elle désigne l’ap­pro­pri­a­tion vio­lente, la recherche de l’in­térêt égoïste, la ten­ta­tive d’ac­quérir un bien sans con­trepar­tie. Il s’ag­it donc de « la saisie intéressée, l’ap­pro­pri­a­tion par la ruse ou par la force payée de retour par un effort antag­o­niste de même nature » (244).
M. Sahlins développe dans les pages suiv­antes les impli­ca­tions de cette clas­si­fi­ca­tion ; il insiste en par­ti­c­uli­er sur le fait que dans une organ­i­sa­tion sociale don­née, les trois niveaux de réciproc­ité s’or­gan­isent en cer­cles con­cen­triques ; au plus près, dans la famille (ou le clan, ou la tribu) on pra­ti­quera la réciproc­ité général­isée, don­nant sans compter, obéis­sant à une éthique de sol­i­dar­ité, de partage et de générosité. Avec des indi­vidus sociale­ment plus dis­tants, on met­tra en place des rela­tions de réciproc­ité symétrique, qui seront une alter­na­tive avan­tageuse aux con­flits. On nouera en par­ti­c­uli­er des parte­nar­i­ats d’échange, dans lesquels le souci de l’équili­bre sera con­stant. Au loin, enfin, avec l’é­tranger ou l’en­ne­mi, on pra­ti­quera la réciproc­ité néga­tive.
La thèse débor­de égale­ment sur le rôle de la richesse matérielle dans ces sociétés, les voies de l’évo­lu­tion de la réciproc­ité à la redis­tri­b­u­tion, ou encore le con­fine­ment spé­ci­fique de la nour­ri­t­ure dans la sphère de la réciproc­ité général­isée. De par l’am­pleur des thèmes abor­dés, il y aurait sans doute énor­mé­ment à dire pour dis­cuter de tout ce qui mérit­erait de l’être ; aus­si, dans le cadre lim­ité de ce bil­let, je me lim­it­erai pour l’essen­tiel aux fonde­ments de la thèse, c’est-à-dire à cette clas­si­fi­ca­tion elle-même, qui me sem­ble pos­er prob­lème sous bien des aspects.

Une terminologie étrange

La pre­mière remar­que n’est sans doute pas la plus fon­da­men­tale, mais je la pense symp­to­ma­tique de la manière tou­jours un peu élas­tique (les méchantes langues diraient dés­in­volte) dont M. Sahlins traite des con­cepts qu’il juge pour­tant lui-même fon­da­men­taux. La réciproc­ité, axe majeur de car­ac­téri­sa­tion des phénomènes soci­aux, est en effet cen­sée se situer quelque part le long d’une ligne allant de « général­isée » à « néga­tive », en pas­sant par « symétrique ». Indépen­dam­ment même de l’idée qu’ils sont cen­sés exprimer, on ne peut que s’é­ton­ner du choix de ces adjec­tifs. Ce qui est général­isé ne s’op­pose en effet pas à ce qui est négatif, mais à ce qui est par­ti­c­uli­er, ou restreint – Claude Lévi-Strauss ne s’y était pas trompé. Et le con­traire de symétrique n’est ni général (ou restreint), ni négatif (ou posi­tif, ou nul). En fait, tout se passe comme si, pour les gra­da­tions de son axe, M. Sahlins avait volon­taire­ment choisi trois ter­mes se situ­ant dans trois champs con­ceptuels dif­férents.
On ne voit d’ailleurs pas très bien ce qui est cen­sé être « général­isé » ou « négatif » dans les réciproc­ités dont par­le M. Sahlins. En quoi un don altru­iste s’in­scrirait dans un sché­ma plus « général­isé » qu’une razz­ia m’échappe. De la même manière, le car­ac­tère négatif de la réciproc­ité d’un vol sem­ble assez dis­cutable. Du point de vue de la société pré­da­trice, le bilan est au con­traire posi­tif – à moins, ce qui est pos­si­ble, que ce qui soit avant tout négatif soit la social­ité et la dura­bil­ité de la rela­tion ain­si établie.
Bref, cela n’est pas très clair et, d’une manière plus générale, on s’in­ter­roge sur les raisons pour lesquelles la réciproc­ité se voit ain­si pro­mue comme aune à laque­lle devraient être éval­ués l’ensem­ble des trans­ferts, fussent-ils non récipro­ques – j’y reviendrai. Tou­jours est-il que l’op­po­si­tion ini­tiale entre ces dif­férentes réciproc­ités et la redis­tri­b­u­tion se voit elle aus­si pass­able­ment brouil­lée, dès lors qu’il s’ag­it d’ex­pli­quer la tran­si­tion de l’un à l’autre. On lit ain­si que « la redis­tri­b­u­tion est une forme d’organisation des con­duites de réciproc­ité, un sys­tème de réciproc­ité » (241)… ce qui n’empêche pas redis­tri­b­u­tion et réciproc­ité de s’op­pos­er rad­i­cale­ment, en rai­son du fait qu’elles « impliquent (…) une organ­i­sa­tion sociale très dif­férente » (241). Cette dialec­tique me laisse, je l’avoue, assez per­plexe ; d’au­tant plus lorsqu’au rang des phénomènes cen­sés illus­tr­er la redis­tri­b­u­tion, on voit citée la mise en com­mun de la nour­ri­t­ure au sein de la famille (assim­ilée, pour l’oc­ca­sion, à une chef­ferie, p. 242)… dont M. Sahlins explique par ailleurs qu’elle est le lieu par excel­lence de la réciproc­ité général­isée.

La dimension juridique maltraitée

Un chef Powhatan de Vir­ginie, dess­iné en 1612.
Cette région con­nais­sait alors de nom­breuses for­ma­tions sociales
tra­di­tion­nelle­ment appelées « chef­feries ».
Dans ce tableau à grands traits, une des pre­mières choses qui sur­prend est l’ab­sence de déf­i­ni­tion pré­cise des critères prési­dant à la clas­si­fi­ca­tion. Il y a, dans la divi­sion tri­par­tite entre réciproc­ité général­isée, symétrique et néga­tive, quelque chose qui évoque de loin la tri­par­ti­tion des trans­ferts pro­posée par Alain Tes­tart entre don, échange et trans­fert du troisième type (t3t) – pour un exposé cri­tique des con­cep­tions d’A.Testart sur ce point, je ren­voie vers ce bil­let. La réciproc­ité général­isée est en effet celle du « don libre » (exis­terait-il des dons qui ne le soient pas ?) « pour lequel il est incon­venant, voire anti­so­cial, d’exiger une con­trepar­tie » (244) – mais que fait-on lorsqu’en dépit de la morale sociale, la con­trepar­tie a bel et bien été exigée ? La réciproc­ité symétrique est celle de « l’échange direct », et de la con­tre-presta­tion équiv­a­lente – mais alors, com­ment car­ac­téris­er un trans­fert où la con­trepar­tie est exigée, mais non équiv­a­lente, et celui où elle est équiv­a­lente, mais non exigée ? Quant à la réciproc­ité néga­tive, elle cor­re­spond à une appro­pri­a­tion à sens unique — on n’est donc pas peu sur­pris d’y trou­ver, à côté du vol et de la razz­ia… le troc, au nom du fait que celui-ci procède d’un marchandage préal­able (249).
Tout cela illus­tre que la réciproc­ité ne con­stitue guère une clé d’en­trée per­ti­nente pour appréhen­der les trans­ferts de biens. Cer­tains trans­ferts se car­ac­térisent pré­cisé­ment par l’ab­sence de réciproc­ité – tout au moins, de réciproc­ité oblig­a­toire : qu’il y ait réciproc­ité ou non, ils se définis­sent en-dehors d’elle. C’est par déf­i­ni­tion le cas du trans­fert du troisième type, le « t3t », tel que l’im­pôt, la com­pen­sa­tion pour meurtre ou le verse­ment d’une cer­taine part du gibier chas­sé en rai­son des rela­tions de par­en­té (car la famille n’est pas seule­ment un lieu de dons ; elle peut fort bien con­naître, elle aus­si, des trans­ferts oblig­a­toires). C’est aus­si le cas du don, qui ne se définit nulle­ment par la présence ou l’ab­sence d’une con­trepar­tie. Les cadeaux faits aux amis ne sont pas moins des dons, et il ne sont pas libres et moins dés­in­téressés du fait que ceux-ci ren­dent des cadeaux en sens inverse. Comme l’a fort juste­ment souligné A. Tes­tart, ce n’est pas la présence ou l’ab­sence d’une con­trepar­tie qui dif­féren­cie le don de l’échange, mais le fait que la con­trepar­tie est oblig­a­toire, et liée de manière con­di­tion­nelle au trans­fert con­sid­éré. Dans l’ap­proche de Sahlins, toutes ces lignes sont brouil­lées. À tel point que tout trans­fert, fût-il un « don libre », est con­sid­éré comme faisant par­tie de la caté­gorie générale des échanges, une con­fu­sion affir­mée dès le titre de l’es­sai et réitérée à plusieurs repris­es au cours du texte. 
Le manque de critères juridiques clairs dans la clas­si­fi­ca­tion de Sahlins trou­ve son pen­dant dans la surabon­dance de critères sup­plé­men­taires qui l’en­com­brent et ajoutent à la con­fu­sion. Les dif­férents types de réciproc­ité recou­vri­raient ain­si les dif­férences dans la « promp­ti­tude à pay­er de retour » (244) (mais un con­tre-don, tout comme le sol­de d’un échange, peut aus­si bien être immé­di­at que dif­féré), le « degré de par­ité du con­tre-don » (244) (mais il existe des con­tre-dons équiv­a­lents, et des échanges de non-équiv­a­lents) ou les « autres car­ac­téris­tiques matérielles et pure­ment mécan­istes de l’échange » (dont je ne parviens pas très bien à voir ce qu’elles recou­vrent). M. Sahlins revendique cette infla­tion :
« D’où la pos­si­bil­ité d’introduire d’autres critères empiriques d’évaluation du degré de ‘sat­is­fac­tion mutuelle des par­ties’, out­re ceux de la par­ité et de la rapid­ité de paiement : le trans­fert ini­tial peut être volon­taire ou involon­taire, répon­dre à une oblig­a­tion sim­ple ou con­tractuelle ; la com­pen­sa­tion peut être libre­ment con­sen­tie, exigée, extorquée ; l’échange avoir ou non fait l’objet d’un marchandage, être ou non compt­abil­isé et ain­si de suite. » (246–247)
Ain­si, une cor­re­spon­dance est cen­sée lier la forme du trans­fert aux inten­tions morales qui le sous-ten­dent, puisque « l’exigence de con­trepar­tie nous ren­seigne sur l’esprit de l’échange, sur son car­ac­tère intéressé ou dés­in­téressé, imper­son­nel ou pitoy­able » (245). Il existe pour­tant des échanges dés­in­téressés, comme lorsqu’on accepte d’a­cheter une vilaine breloque à quelqu’un dans le besoin, et des dons on ne peut plus intéressés, tels ceux que ces mécènes font à des fon­da­tions, avec la ferme inten­tion qu’une plaque et quelques céré­monies flat­tent l’honor­a­bil­ité de leur nom. Bref, de quelque côté qu’on se tourne, la réal­ité refuse de se ranger sage­ment le long de l’axe imag­iné par M. Sahlins.
Ter­mi­nons en remar­quons à quel point, à pro­pos des chef­feries, M. Sahlins priv­ilégie sys­té­ma­tique­ment les aspects redis­trib­u­tifs en mino­rant leur car­ac­tère iné­gal­i­taire et oppres­sif. Mar­quée par cette réciproc­ité qui est cen­sée pétrir toute la matière sociale, la chef­ferie sem­ble n’être sous sa plume qu’une insti­tu­tion organ­isant la réciproc­ité, une caisse altru­iste de sécu­rité sociale, et nulle­ment le germe des futures class­es sociales et le lieu d’une exploita­tion d’ores et déjà bien instal­lée. On lit ain­si avec éton­nement que : « sou­vent un rang élevé ne s’obtient ou ne se sou­tient que par un déploiement de générosité out­ran­cière : l’avantage matériel est du côté des inférieurs » (261). Autant la pre­mière par­tie de la phrase est incon­testable, autant la sec­onde en vient à déformer sin­gulière­ment la réal­ité. Dans toutes les sociétés prim­i­tives où un per­son­nage se trou­ve au cen­tre des flux de biens et où son autorité poli­tique autorise à par­ler de chef­ferie, ce per­son­nage béné­fi­cie de priv­ilèges matériels tout à fait tan­gi­bles. Sa générosité est certes une con­di­tion pour que la société la place et le main­ti­enne dans sa posi­tion ; mais elle est, au moins autant, l’al­i­bi qui lui per­met de jus­ti­fi­er ses prélève­ments et ses priv­ilèges, soci­aux et matériels. Ain­si en allait-il, par exem­ple, chez ces aris­to­crates tahi­tiens, qui se sig­nalaient notam­ment par « le soin métic­uleux qu’ils appor­taient à leur corps et qui n’est pos­si­ble que chez ceux qui ne sont pas astreints au tra­vail manuel. » (M. Her­skovitz, Eco­nom­ic anthro­pol­o­gy, p. 475).

Qui trop embrasse mal étreint

Un des derniers pot­latch, pho­tographié en 1914
Au fond des prob­lèmes que soulève le tra­vail de M. Sahlins, il y a, je crois, une faute de méth­ode : celle de rechercher une clas­si­fi­ca­tion qui puisse organ­is­er les faits tout à la fois dans leurs dimen­sions formelles et sociales. Cette ambi­tion est claire­ment revendiquée dès le début du texte, qui affirme avoir comme but de pro­pos­er « quelques sug­ges­tions por­tant sur l’interaction des formes, con­di­tions matérielles et rela­tions sociales de l’échange, au sein des sociétés prim­i­tives » (237). Or, et c’est là un point qui me sem­ble essen­tiel, il n’y a aucune rai­son de penser que ces trois aspects (dans par­ler de tous ceux que M. Sahlins mobilise au pas­sage au cours des pages suiv­antes) coïn­ci­dent et qu’il soit, par con­séquent, pos­si­ble de les ordon­ner de manière com­mune le long d’un axe unique. Quand bien même ce serait le cas, je crois qu’un tel résul­tat ne pour­rait être établi qu’en deux­ième inten­tion, après avoir dressé une clas­si­fi­ca­tion raison­née et indépen­dantes, de ces formes, de ces con­di­tions matérielles et de ces rela­tions sociales, et con­staté leur éventuelle coïn­ci­dence.
Pour ten­ter d’il­lus­tr­er le fait que les faits soci­aux ne sauraient être enfer­més dans quelques équiv­a­lences trop sim­ples, je prendrai l’ex­em­ple du don — défi­ni, dans un sens strict, comme une ces­sion de biens non exi­gi­ble et non con­di­tion­née à une con­trepar­tie exi­gi­ble. Or, même dans ce sens le plus restreint (mais le seul qui per­me­tte réelle­ment de men­er un raison­nement rigoureux à son pro­pos), ce « don libre » peut pos­séder des con­tenus soci­ologiques bien dif­férents, selon le con­texte dans lequel il s’in­sère. Je prendrai trois exem­ples, tous issus du con­ti­nent améri­cain.
Le pre­mier, issu des sociétés ama­zoni­ennes non struc­turées par la richesse, est celui de ces chefs décrits notam­ment par Pierre Clas­tres ou Fran­cis Hux­ley : « C’est le rôle du chef d’être généreux et de don­ner tout ce qu’on lui demande : dans cer­taines tribus indi­ennes, on peut tou­jours recon­naître le chef à ce qu’il pos­sède moins que les autres et porte les orne­ments les plus minables. Le reste est par­ti en cadeaux » (Affa­bles sauvages, p. 63).
Le sec­ond est celui des rich­es Iro­quois qui décidaient, d’une manière qui évoque les évergètes de la Grèce antique, d’abon­der au tré­sor pub­lic de leur clan ou de leur vil­lage, afin de pour­voir à une dépense inopinée.
Enfin, le troisième exem­ple est celui du pot­latch, cette dis­tri­b­u­tion publique et munif­i­cente, où celui qui don­nait démon­trait ain­si sa puis­sance économique aux yeux de sa com­mu­nauté, mais où celui qui rece­vait les biens pres­tigieux se voy­ait égale­ment hon­oré et con­fir­mé dans son rang de mem­bre de l’élite.
Ces trois trans­ferts sont incon­testable­ment des dons libres et, à ce titre, des incar­na­tions de la « réciproc­ité général­isée » de M. Sahlins. Pour­tant, leurs sig­ni­fi­ca­tions soci­ologiques ne pour­raient être plus dis­sem­blables. Le pre­mier est sans con­teste le plus altru­iste ; le chef ama­zonien ne tir­era aucune gloire, aucun pres­tige social par­ti­c­uli­er de sa générosité. Son prin­ci­pal béné­fice en sera une charge de tra­vail accrue – on pour­rait certes men­tion­ner la polyg­a­mie, seul priv­ilège du chef dans ces sociétés ; mais il n’est pas cer­tain que celle-ci ait été davan­tage qu’une néces­sité indis­pens­able pour pour­voir à ses charges. Le riche Iro­quois, lui, donne pour s’enorgueil­lir de son don. Son nom sera loué publique­ment, et sa générosité van­tée devant tous ; ce qu’il a cédé en biens matériels lui sera ren­du sous forme de pres­tige social. Quant à l’In­di­en qui fait éta­lage de sa richesse lors du pot­latch, il fait pour sa part en quelque sorte coup dou­ble. Non seule­ment il s’honore et valide aux yeux de tous sa place dans l’élite, mais les biens matériels qu’il a don­nés ont toutes les prob­a­bil­ités de lui revenir tôt ou tard. Si, dans notre société marchande, « on ne prête qu’aux rich­es », sur la Côte Nord-Ouest, on ne donne — en tout cas, les biens les plus pres­tigieux – qu’à ces mêmes rich­es, avec le ferme cal­cul que ce qui a été don­né aujour­d’hui sera ren­du demain : « don­ner sans con­sid­éra­tion de ce qui peut revenir en retour est con­sid­éré comme le sum­mum de la folie. » (McIll­wraith, cité par A. Tes­tart, Le pot­latch entre le don et l’usure, p. 21). Pour le dire autrement, autant le don ama­zonien est un vecteur d’é­gal­ité et de sol­i­dar­ité, autant celui de la côte nord-ouest est un don de dif­féren­ci­a­tion, un don aris­to­cra­tique et intéressé.
Il me sem­ble que la typolo­gie formelle des trans­ferts de biens a été large­ment effec­tuée par A. Tes­tart, puis par F. Athané – bien qu’on puisse encore l’affin­er, ce que j’ai ten­té de faire dans un arti­cle à paraître qui pro­longe leurs analy­ses. En revanche, je ne con­nais pas de clas­si­fi­ca­tion soci­ologique de ces dif­férents trans­ferts. Je soupçonne qu’au moins en ce qui con­cerne le don, la prin­ci­pale ques­tion serait son car­ac­tère per­son­nel et pub­lic, tant en ce qui con­cerne celui qui donne que celui qui reçoit ; le don le plus dés­in­téressé et/​ou égal­i­taire se situ­ait du côté de la col­lec­tiv­ité et de l’anony­mat (comme dans le cas du don d’or­gane), le plus intéressé et/​ou hiérar­chique du côté de l’in­di­vid­u­al­i­sa­tion et de la pub­lic­ité (c’est le cas avec le pot­latch). En tout état de cause, cette hypothèse par­faite­ment pro­vi­soire mérit­erait d’être scrupuleuse­ment véri­fiée.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Vivien Pierné

    Mr Christophe Dar­mangeat,

    Bon­jour, j’ap­pré­cie votre con­tri­bu­tion et la clarté de vos pro­pos de manières générale, mais doit con­stater que vos cri­tiques sont toute aus­si cri­ti­quables. Dans les trois cas que vous décrivez dans votre dernier para­graphe, aucun de ces dons n’est réelle­ment libre. Ni celui du chef Guyaki/​amazonien de Pierre Clas­tre et Hux­ley, ni celui des chefs kwak­i­utl et dig­ni­taires du pot­lach, ni le chef iro­quois ne don­nent réelle­ment libre­ment selon l’ac­cep­ta­tion de don libre que vous emprun­tez ” je prendrai l’ex­em­ple du don — défi­ni, dans un sens strict, comme une ces­sion de biens non exi­gi­ble et non con­di­tion­née à une con­trepar­tie exi­gi­ble.

    En effet, dans les trois cas, le sta­tus de bien non exi­gi­bles fait débat, si le chef ama­zonien ne fait pas de cadeau et ne se dépouille pas de tout ce que vous qual­i­fiez comme “dons”, alors il per­dra rapi­de­ment sa place de chef et sera con­testé.

    Dans le cas des chefs iro­quois qui survi­en­nent à une dépense inopinée, on peut égale­ment voir cela comme un investisse­ment dont le retour sur investisse­ment sera dif­fus, si il ne fait pas ce don, sa légitim­ité, son hon­neur et la place préféren­tielle qu’il occupe dans la cel­lule de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion sera remis en cause, et la capac­ité de la cel­lule en générale sera amoin­dris, ce qui amoin­dri­ra égale­ment la recon­nais­sance de la pré­dom­i­nance de son statut sociale et même le statut du groupe par rap­port à d’autre groupes en com­péti­tion.
    Enfin, de même, le dig­ni­taire kwak­itl qui ne donne pas ou ne peut soutenir com­péti­tion se ver­ra immé­di­ate­ment sanc­tion­ner par une chute de son rang social.

    expliquez moi alors en quoi les trois exem­ples que vous citez sont des dons libres, voir-même des dons ? Dans les trois cas que vous citez, ce qui car­ac­térise les sys­tèmes soci­aux, c’est que les statuts sont accordés ou rétrocédé en fonc­tion de la capac­ité à soutenir un type d ‘échange défi­nis à long ter­mes, en fonc­tion des dif­férents sys­tème de répar­ti­tion de la richesse.

    De même, la con­tre par­tie, si elle n’est pas directe­ment exi­gi­ble, con­di­tionne bien sou­vent la pos­si­bil­ité de don­ner, si le chefs n’avaient pas 4 femmes et 10 enfant qui “pro­duisent” pour lui, il ne pour­rait pas redis­tribuer et sat­is­faire au besoin de la tribu. Le don a pri­ori libre appa­raît donc comme une con­di­tion d’accès ou de main­tien au pou­voir. Mais il est vrai que le don d’or­gane, sur lequel Mar­garet Lock à pro­duit une très intéres­sante ethno­gra­phie, pose quand à lui des ques­tions sur le don libre, puisque celui qui donne ne peut atten­dre ni réciproc­ité directe, ni dif­fuse.

    1. Bon­jour

      Pour com­mencer, le terme même de don libre me sem­ble de nature à fauss­er la dis­cus­sion ; c’est pourquoi, si je le reprends de Sahlins, c’est tou­jours entre guillemets. En effet, soit cette “lib­erté” con­cerne unique­ment l’aspect juridique de l’acte, et alors l’ex­pres­sion est un pléonasme : car ce qui définit le don, c’est pré­cisé­ment de ne pas être oblig­a­toire, c’est-à-dire pas­si­ble d’une sanc­tion judi­ci­aire en cas de man­que­ment. Soit la “lib­erté” porte sur l’ab­sence de pres­sion morale ou sociale, et jamais per­son­ne, je crois n’a nié que le don pou­vait être soumis à ce genre de déter­mi­na­tions — cha­cun peut en faire l’ex­péri­ence en venant à une soirée famil­iale de Noël en étant le seul à ne pas amen­er de cadeaux.
      Dans mon bil­let, j’en reste au pre­mier sens, le seul qui à mon avis (et en fait, à celui de Tes­tart, que je ne fais que suiv­re) per­met de dif­férenci­er le don des autres types de trans­ferts. Que risquent les chefs ama­zoniens ou iro­quois, ou les nobles de la Côte Nord-Ouest ? Per­dre leur pres­tige, leur hon­neur, ou même leurs fonc­tions s’ils en ont une, cer­taine­ment. Se retrou­ver endet­tés sur leurs biens per­son­nels et devoir répon­dre de cette dette devant la jus­tice trib­ale, cer­taine­ment pas. Voilà pourquoi, sans aucun doute pos­si­ble, il s’ag­it bel et bien d’un don.
      Cor­diale­ment

      PS : si vous voulez creuser l’ar­gu­men­taire (limpi­de) qui m’a con­va­in­cu de ces critères, je vous recom­mande chaude­ment le livre Cri­tique du don, d’Alain Tes­tart, qui le développe en détail.

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