Les femmes et la chasse au Paléolithique : une récente découverte bouleverse-t-elle la science ?

Sur cer­tains points, le bil­let qui suit est redev­able à des échanges avec Bruno Boulestin, Jean-Marc Pétil­lon et Pierre Cat­te­lain. Qu’ils en soient remer­ciés. Selon la for­mule con­sacrée, je reste évidem­ment seul respon­s­able du résul­tat !

La ques­tion de l’an­ci­en­neté de la divi­sion sex­uelle du tra­vail – et, plus générale­ment, des rap­ports entre les sex­es durant la Préhis­toire – est décidé­ment dans l’air du temps. En France, deux livres vien­nent de lui être con­sacrés, rédigés par des chercheurs célèbres et qui ont béné­fi­cié d’un cer­tain reten­tisse­ment. J’au­rai sans doute l’oc­ca­sion d’en dire prochaine­ment quelques mots sur ce blog, mais aujour­d’hui, mon atten­tion se porte sur une étude améri­caine parue le 4 novem­bre dernier, inti­t­ulée « Femmes chas­ser­ess­es de l’Amérique anci­enne ». À en croire les arti­cles de jour­naux qui ont suivi sa pub­li­ca­tion, cette étude ferait vol­er en éclats des siè­cles de préjugés et con­stituerait un tour­nant majeur dans notre con­nais­sance du passé loin­tain. Comme on va le voir, un peu de rigueur et de sens des nuances tem­père forte­ment le tri­om­phe. Au bout du compte, il sem­ble bien que l’é­tude en ques­tion nous instru­ise bien moins par ses résul­tats réels que par la manière dont ceux-ci sont présen­tés, puis ampli­fiés (sinon défor­més), dans un con­texte prop­ice à leur servir de caisse de réso­nance.

La vue d’artiste illus­trant l’ar­ti­cle
(© Matthew Ver­do­li­vo /​UC Davis IET Aca­d­e­m­ic Tech­nol­o­gy Ser­vices)

De quoi s’agit-il ?

Une équipe d’archéo­logues dirigée par Ran­dall Haas (Uni­ver­sité Davis de Cal­i­fornie), et qui étudie un site des mon­tagnes péru­vi­ennes, a fouil­lé plusieurs sépul­tures remon­tant à 9 000 ans, une époque où l’a­gri­cul­ture était encore incon­nue sur ce con­ti­nent. Par­mi les tombes, un squelette (lui-même fort mal con­servé), était accom­pa­g­né d’un ensem­ble de 24 pier­res tail­lées, pou­vant être inter­prétées comme des out­ils ser­vant à la chas­se au gros gibier (c’est le cas, en par­ti­c­uli­er, de 7 pointes attribuées à des sagaies). La sur­prise est venue du sexe du squelette, déter­miné par une méth­ode récente con­sis­tant à analyser les pep­tides de l’é­mail des dents : il s’agis­sait d’une jeune femme. Le con­texte indi­quant assez net­te­ment que les objets avaient été asso­ciés inten­tion­nelle­ment au cadavre lors de l’in­hu­ma­tion, la con­clu­sion est que cette tombe con­tred­it l’idée courante selon laque­lle partout, et depuis fort longtemps, la chas­se au gros gibier était une activ­ité stricte­ment mas­cu­line.

Intrigués par cette pre­mière décou­verte, Haas et son équipe ont ensuite entre­pris de recenser les don­nées disponibles con­cer­nant les sépul­tures de chas­seurs-cueilleurs sur l’ensem­ble du con­ti­nent améri­cain, en retenant celles dont le sexe était déter­miné sans ambiguïté et qui étaient claire­ment accom­pa­g­nés d’ob­jets liés à la chas­se. Sur les 429 restes dénom­brés provenant de 107 sites dif­férents, seuls 27 répon­dent à cette exi­gence. Et là, nou­velle sur­prise : sur cet échan­til­lon, seule­ment 16 sont des hommes et 11 sont des femmes. Sta­tis­tique­ment, cela sig­ni­fie qu’à moins d’une très improb­a­ble coïn­ci­dence, 30 % à 50 % des chas­seurs du Paléolithique améri­cain étaient en réal­ité des chas­ser­ess­es.

Je reviendrai un peu plus loin sur ces faits et sur leur inter­pré­ta­tion par les auteurs de l’ar­ti­cle. Pour le moment, et en sup­posant que ces décou­vertes seraient effec­tive­ment probantes, intéres­sons-nous à la manière dont ces résul­tats ont été présen­tés et au raison­nement glob­al dans lequel leur lec­ture s’in­sère.

Dans l’ar­ti­cle, les auteurs ten­tent en effet de lever la con­tra­dic­tion entre une telle divi­sion non gen­rée du tra­vail de chas­se au gros gibier dans un passé rel­a­tive­ment proche et l’ensem­ble des obser­va­tions eth­nologiques sur les chas­seurs-cueilleurs – la prin­ci­pale excep­tion con­nue de femmes chas­sant à l’é­gal des hommes est celle des Agta des Philip­pines, qui se procu­raient les végé­taux par échange avec les agricul­teurs voisins et étaient donc exagéré­ment spé­cial­isés dans la chas­se. Leur argu­men­ta­tion, qui tient en trois points, affirme que dans une économie reposant sur la chas­se au gros gibier :

  1. « la par­tic­i­pa­tion de tous les indi­vidus valides était souhaitable »
  2. le tra­vail col­lec­tif était néces­saire pour atténuer les risques liés à la faible pré­ci­sion du propulseur.
  3. « la maîtrise opti­male du propulseur pou­vait être atteinte à un âge pré­coce, poten­tielle­ment avant que les femmes n’at­teignent l’âge de la repro­duc­tion, évi­tant de ce fait un biais sex­ué dû à con­trainte tech­nologique qui s’in­ten­si­fiera plus tard avec la tech­nolo­gie de l’arc et de la flèche ».

Ils choi­sis­sent donc d’an­non­cer dès le cha­peau intro­duc­tif de leur texte : « Nos décou­vertes sont cohérentes avec des pra­tiques de tra­vail non gen­rées, dans lesquelles les femmes des sociétés de chas­se-cueil­lette chas­saient le gros gibier ».

L’é­tude a été abon­dam­ment reprise par des dépêch­es d’a­gences et des arti­cles de presse ; qu’il agisse des jour­nal­istes ou de cer­tains sci­en­tifiques qu’ils ont sol­lic­ités, beau­coup n’ont pas hésité à rajouter une petite (ou une grosse) couche sur le gâteau. Ran­dal Haas, le prin­ci­pal sig­nataire de l’ar­ti­cle, n’a d’ailleurs pas échap­pé lui-même au mou­ve­ment, s’a­vançant à l’oc­ca­sion de ces inter­views beau­coup plus loin que dans le texte écrit avec ses col­lègues.

On décou­vre ain­si dans un arti­cle de Nation­al Geo­graph­ic que les 24 pier­res retrou­vées avec le corps lui ont immé­di­ate­ment fait penser qu’il s’agis­sait « [d’] un excel­lent chas­seur, une per­son­ne très impor­tante au sein de la société » – sur quelle base, hormis celle de pro­mou­voir arti­fi­cielle­ment la décou­verte en faisant pass­er pour hors du com­mun un lot d’ob­jet assez banal ? Selon France Cul­ture, il déclare tout de go : « Cette décou­verte archéologique et l’analyse des pra­tiques funéraires de l’époque ont remis en cause l’hypothèse de l’homme-chasseur […] Cela nous mon­tre que l’al­lé­ga­tion selon laque­lle les chas­seurs étaient prin­ci­pale­ment des hommes était inex­acte, au moins pour une par­tie de la préhis­toire humaine ». Rap­pelons tout de même que selon ses pro­pres con­clu­sions (dont on ver­ra un peu plus loin sur quoi elles reposent), les hommes s’oc­cu­paient bel et bien de chas­se, et que par­mi les chas­seurs, les femmes étaient bel et bien minori­taires. Mais qu’im­porte, le buzz a ses raisons que la rai­son ignore.

Quant à Pamela Geller, archéo­logue à l’u­ni­ver­sité de Mia­mi, inter­viewée par Nation­al Geo­graph­ic, elle apporte sur le sujet un éclairage que l’on pour­rait qual­i­fi­er de poli­tique :

Sauf quelques excep­tions, et peu importe le con­ti­nent sur lequel ils tra­vail­lent, les chercheurs qui étu­di­ent les groupes de chas­seurs-cueilleurs sup­posent que la divi­sion du tra­vail basée sur le sexe était uni­verselle et rigide (…) Et comme cela fait sens, ils ont eu beau­coup de mal à expli­quer pourquoi le squelette d’individus présen­tait des mar­ques de lutte ou de chas­se ou pourquoi ces per­son­nes étaient enter­rées avec des out­ils de chas­se comme biens funéraires (…) En général, ils ne dis­ent rien, comme si le fait d’ignorer la preuve la fera dis­paraître.

Là encore, on aura l’oc­ca­sion de dire quelques mots de cette dernière affir­ma­tion, pour le moins éton­nante. Et en atten­dant, on peut se deman­der ce qu’est une « mar­que de chas­se », tout comme en quoi la présence de mar­ques de lutte sur un corps féminin traduirait quoi que ce soit de la divi­sion du tra­vail — qu’il s’agisse de vio­lences domes­tiques ou de guer­res, les femmes n’ont pas besoin d’être armées pour être vic­times… tout au con­traire. Quoi qu’il en soit, selon Pamela Geller, la ques­tion représente un enjeu majeur vis-à-vis des débats de société actuels :

La dis­par­ité entre les sex­es est si impor­tante aujourd’hui. Si nous en venons à sup­pos­er que quelque chose nous prédis­pose d’un point de vue biologique, cela la jus­ti­fierait (…) Cela est, à mes yeux, dan­gereux et absol­u­ment non fondé.

Pour illus­tr­er (s’il en était besoin) le fait qu’une telle opin­ion est assez répan­due dans les milieux fémin­istes, on peut citer la rédac­trice de l’ar­ti­cle de Libéra­tion sur le même sujet, titré sans ambages « Une nou­velle étude mon­tre que les femmes par­tic­i­paient elles aus­si il y a neuf mille ans à la chas­se, notam­ment à celle au gros gibier » :

Une nou­velle étude fait vac­iller l’imaginaire col­lec­tif selon laque­lle la femme n’était dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs qu’un être pas­sif qui se con­sacrait surtout à la repro­duc­tion et la cueil­lette, quand l’homme act­if et dom­i­nant s’occupait d’aller chas­s­er. Une fig­ure régulière­ment invo­quée par les mas­culin­istes et autres adeptes des dif­férences entre les sex­es sur un ton plus ou moins blagueur.

Tout esprit un tant soit peu cri­tique iden­ti­fiera dans ce pas­sage le procédé dit de l’homme (ou, en l’oc­cur­rence, de la femme) de paille, con­sis­tant à car­i­ca­tur­er le point de vue adverse pour le réfuter à bon compte. En effet, affirmer (à tort ou à rai­son) l’ex­is­tence d’une divi­sion sex­uelle du tra­vail qui aurait réservé la chas­se aux hommes et la cueil­lette aux femmes, ce n’est pas dire, ni même sug­gér­er, que les pre­miers auraient été « act­ifs » et les sec­on­des « pas­sives ». Je ne sais pas au juste qui est cen­sé en douter, mais la cueil­lette est, dans le plein sens du terme, une activ­ité. Chez tous les peu­ples vivant dans des zones équa­to­ri­ales à tem­pérées, c’est d’ailleurs elle qui assur­ait l’essen­tiel de la sub­sis­tance famil­iale. Et même dans les régions polaires, où l’ap­pro­vi­sion­nement repo­sait qua­si-exclu­sive­ment sur les hommes, les femmes, qui devaient traiter les ani­maux abat­tus pour en tir­er l’al­i­men­ta­tion ou les vête­ments, étaient tout sauf pas­sives et désœu­vrées.

Une vision « paléolithiquement correcte » de la division sexuelle du travail

Je me per­me­ts d’emprunter cet excel­lent jeu de mots à Emmanuel Guy, jaloux que je suis de ne pas l’avoir trou­vé avant lui. Les vigoureuses dénon­ci­a­tions d’une vision du passé défor­mée par les préjugés sex­istes ser­vent en effet fréquem­ment à pro­mou­voir une vision opposée, cen­sée servir le com­bat pour la fin de la dom­i­na­tion mas­cu­line – c’est tout le sens de la cita­tion de Pamela Geller repro­duite ci-dessus. Mais pos­er les prob­lèmes de cette manière con­stitue une dou­ble erreur, à la fois sci­en­tifique et poli­tique. Sci­en­tifique, parce que la divi­sion sex­uée du tra­vail au Paléolithique, comme tous les autres sujets, doit être étudiée pour elle-même, et non pour ce qu’elle est cen­sée démon­tr­er. Certes, il faut com­bat­tre les préjugés sex­istes qui peu­vent biais­er notre com­préhen­sion de la réal­ité passée ; mais il serait tout aus­si coupable de com­met­tre la méprise symétrique et, au nom d’un anti-sex­isme mal com­pris, de grev­er cette com­préhen­sion par le biais inverse.

Ce choix est aus­si une erreur poli­tique, parce qu’on ne voit guère pourquoi l’an­ci­en­neté ou la rigueur de la divi­sion sex­uelle du tra­vail dans les sociétés paléolithiques chang­erait quoi que ce soit au pro­gramme fémin­iste actuel. En fait, tout procède de l’idée fausse (bien que très courante) que la pos­si­ble orig­ine naturelle de cette insti­tu­tion en con­stituerait une jus­ti­fi­ca­tion. Mais face à ceux qui jus­ti­fient une insti­tu­tion nuis­i­ble par ses racines « naturelles », la pre­mière objec­tion n’est pas de nier ces racines par principe : elle est de répon­dre que des racines, naturelles ou non, ne jus­ti­fient rien du tout. Imag­i­nons, par exem­ple, que l’on étab­lisse que, dans cer­taines cir­con­stances la lignée homo pra­ti­quait jadis l’in­fan­ti­cide, l’af­fron­te­ment sanglant des mâles ou la polyg­a­mie. En quoi ces faits de nature légitimeraient-ils de telles pra­tiques aujour­d’hui ? L’évo­lu­tion cul­turelle et sociale, ne con­siste-t-elle pas pré­cisé­ment à con­tredire à la fois les choix cul­turels antérieurs et la nature elle-même – pour autant qu’elle ait quelque chose à voir dans l’af­faire ?

Je ne peux que répéter ici une réal­ité sur laque­lle j’ai déjà eu sou­vent l’oc­ca­sion d’in­sis­ter : nous ne con­nais­sons pas l’o­rig­ine de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. En par­ti­c­uli­er, et pour pren­dre des hypothès­es extrêmes, nous ne savons pas si elle con­stitue une bifur­ca­tion très anci­enne de notre lignée, en par­tie inscrite dans notre pat­ri­moine géné­tique, ou si elle est une inno­va­tion beau­coup plus récente et pure­ment cul­turelle, remon­tant seule­ment à sapi­ens (ou à cer­tains groupes de sapi­ens). Mais dans tous les cas, cela ne change stricte­ment rien pour aujour­d’hui. J’i­rais même plus loin : la seule manière de savoir un jour s’il existe cer­taines dif­férences cog­ni­tives innées entre hommes et femmes est de débar­rass­er la société non seule­ment de toute inter­dic­tion juridique, mais aus­si de toute pres­sion pour que les indi­vidus se con­for­ment à un rôle ou à un autre selon leurs organes repro­duc­teurs. Ver­ra-t-on alors sub­sis­ter cer­taines incli­naisons sta­tis­tiques, en par­ti­c­uli­er des hommes vers les activ­ités les plus risquées, et des femmes vers celles qui deman­dent de l’empathie ? Nul ne peut le savoir. Mais le para­doxe de la chose, c’est que le seul moyen d’avoir la réponse, c’est de met­tre en place les con­di­tions pour qu’elle n’ait plus aucune impor­tance.

Pour en revenir aux sociétés de sapi­ens de la préhis­toire, nous n’avons, d’une manière générale, absol­u­ment aucun autre moyen d’in­fér­er les rap­ports de dom­i­na­tion entre les sex­es que des raison­nements très indi­rects et donc, très frag­iles. Ces raison­nements peu­vent être menés dans les deux sens : en suiv­ant la chronolo­gie, sur la base de ce que nous savons de nos cousins pri­mates, ou à rebours, à par­tir des obser­va­tions effec­tuées en eth­nolo­gie. Au pas­sage, il est désar­mant de lire sous la plume de Marylène Patou-Math­is, dans son récent arti­cle paru dans le Monde diplo­ma­tique, qu’ « aucun argu­ment archéologique ne con­forte l’hy­pothèse qu’au paléolithique les femmes avaient un statut social inférieur à celui des hommes », un con­stat cen­sé sug­gér­er que rég­nait l’é­gal­ité des sex­es. On se demande bien, en effet, ce que pour­rait bien être un tel argu­ment archéologique.

Tou­jours est-il que pour cette péri­ode, on ne dis­pose que de très rares infor­ma­tions sur la divi­sion sex­uelle du tra­vail ; mais celles-ci plaident pour sa cohérence avec les don­nées observées en eth­nolo­gie.

Selon un principe bien con­nu, un élé­ment qui con­tred­it une con­nais­sance établie doit être d’au­tant plus solide que ladite con­nais­sance repose sur des faits nom­breux et con­ver­gents. Même si l’on peut dis­cuter des nuances quant à son uni­ver­sal­ité et à sa rigid­ité, la divi­sion sex­uelle du tra­vail – en par­ti­c­uli­er, le fait que les armes les plus létales, qui ser­vent à met­tre à mort le gros gibier, sont inter­dites aux femmes – a été observée dans l’ensem­ble des chas­seurs-cueilleurs sur tous les con­ti­nents. Avant de proclamer que cette divi­sion n’ex­is­tait pas chez les peu­ples paléolithiques, ou même chez cer­tains, on est donc en droit d’ex­iger un cer­tain niveau de preuves.

Les out­ils retrou­vés avec le squelette (prob­a­ble­ment) féminin

Les points aveugles de l’étude

Pour com­mencer, et indépen­dam­ment même des don­nées sur lesquelles ils se fondent, les auteurs de l’é­tude com­met­tent au moins trois erreurs man­i­festes.

Pre­mière­ment, on ne voit pas très bien ce qui jus­ti­fie l’idée que le propulseur serait en lui-même moins pré­cis que l’arc (rap­pelons que pour faire sens, la com­para­i­son doit se faire avec les arcs les plus anciens, et pas avec les engins de com­péti­tions actuels !). Et surtout, con­clure de ce manque sup­posé de pré­ci­sion que les chas­s­es devaient néces­saire­ment revêtir des formes plus col­lec­tives appa­raît comme une déduc­tion très osée : le tir, à la chas­se prim­i­tive, ne représente qu’une par­tie de la dif­fi­culté. La traque et l’ap­proche, notam­ment, étaient sou­vent large­ment plus impor­tantes. En Aus­tralie – con­ti­nent sur lequel le propulseur rég­nait en maître – la chas­se était loin d’im­pli­quer tou­jours de larges effec­tifs. Et lorsque c’é­tait le cas, elle était loin de se faire tou­jours au propulseur.

Deux­ième­ment, en cas de chas­se col­lec­tive, la par­tic­i­pa­tion des femmes n’empêche nulle­ment que les tâch­es y soient répar­ties selon le sexe, les femmes s’oc­cu­pant de ten­dre des pièges, des rabat­tre le gibier, etc., et les hommes se réser­vant la mise à mort avec les armes létales. De telles con­fig­u­ra­tions sont mêmes un lieu com­mun de l’eth­nolo­gie.

Enfin, l’idée défendue par les auteurs de l’ar­ti­cle, selon laque­lle l’ap­pren­tis­sage du propulseur serait plus facile et par con­séquent, que cette arme aurait don­né lieu à une répar­ti­tion des tâch­es moins gen­rée que l’arc qui lui a suc­cédé, est une thèse un peu incon­grue qui repose entière­ment sur un arti­cle paru en 2014 dans Amer­i­can Anthro­pol­o­gist. Or, cet arti­cle a depuis fait l’ob­jet d’une réfu­ta­tion magis­trale par l’un des meilleurs spé­cial­istes de la ques­tion. Et l’on ne peut s’empêcher de remar­quer que le seul peu­ple jamais observé où les femmes chas­saient à l’é­gal des hommes, en mani­ant les mêmes armes qu’eux – à savoir les Agta dont je par­lais plus haut – util­i­sait pré­cisé­ment l’arc et non le propulseur.

Pour le reste, que mon­tre au juste cette étude ?

Pour com­mencer, selon les auteurs eux-mêmes, la déter­mi­na­tion du sexe du squelette doté des out­ils de chas­se par l’analyse de l’é­mail den­taire est fiable à 81 %. C’est certes plus élevé qu’une déter­mi­na­tion au pur hasard (50 %), mais cela reste tout de même entaché d’une incer­ti­tude non nég­lige­able – incer­ti­tude qui dis­paraît pour­tant totale­ment lors de la présen­ta­tion des résul­tats.

Ensuite, s’il ne sem­ble guère faire de doute que les 24 pier­res ont bel et bien été déposées avec le cadavre, il est bien hâtif d’en con­clure sans ambages qu’il s’ag­it d’outils que celui-ci (quel que soit son sexe) util­i­sait de son vivant. On sait en effet que les sociétés peu­vent avoir bien des raisons dif­férentes d’en­ter­rer des biens funéraires… ou, d’ailleurs, de ne pas le faire. Même si ces pier­res sont bel et bien des out­ils de chas­se, et même si le cadavre est celui d’une femme, sur quelle base écarter, par exem­ple, la pos­si­bil­ité qu’elles aient été déposées en guise de cadeau au mari ou au frère que la défunte était cen­sée retrou­ver dans l’au-delà ? Certes, je ne con­nais pas de sociétés de chas­seurs-cueilleurs chez qui on ait observé une telle pra­tique. Mais cette hypothèse, a pri­ori pas plus absurde que bien des cou­tumes observées, a pour but de soulign­er qu’on ne saurait déduire tout de go l’ac­tiv­ité d’un indi­vidu de ses dépôts funéraires (voir ci-dessous « Le précé­dent d’In­di­an Knoll »). Dans le cas présent, la pru­dence devrait être d’au­tant plus de mise qu’au­cune analyse tracéologique n’ayant été effec­tuée, on ne sait même pas si les out­ils en ques­tions avaient été util­isés ou non.

Non seule­ment la méta-analyse des 429 sépul­tures souf­fre du même biais – les objets retrou­vés dans les sépul­tures sont cen­sés, par défaut, cor­re­spon­dre aux activ­ités des indi­vidus lorsqu’ils étaient vivants – mais elle pos­sède un sec­ond talon d’Achille : par­mi ces objets con­sid­érés comme mar­queurs de la chas­se, les auteurs inclu­ent des « pier­res ban­nières », con­sid­érées sans ambages comme des pièces de propulseurs. Or, rien n’est moins sûr : on ne pos­sède encore aujour­d’hui aucune cer­ti­tude sur l’usage exact de ces pier­res rel­a­tive­ment abon­dantes par­mi les arte­facts archéologiques du con­ti­nent améri­cain. Or, bien qu’il soit sous cer­tains aspects très détail­lé, le com­plé­ment fourni à l’é­tude ne donne aucune infor­ma­tion sur la part de ces pier­res ban­nières par­mi les 27 cas retenus, et a for­tiori, sur sa répar­ti­tion par sexe. Que resterait-il de cet échan­til­lon une fois les pier­res-ban­nières mis­es de côté ?

EDIT du 11/​10/​2021. Après véri­fi­ca­tion auprès d’un col­lègue améri­cain spé­cial­iste de ces ques­tions, les doutes que j’ex­pri­mais ici sur l’at­tri­bu­tion des pier­res-ban­nières aux propulseurs ne parais­sent pas légitimes. Il est en revanche un autre aspect qui m’avait échap­pé : sur les 27 cas retenus d’as­so­ci­a­tion entre objets de chas­se et squelettes, seuls 4 sont con­sid­érés par les auteurs comme sûrs, tant sur cette asso­ci­a­tion elle-même que sur le sexe du squelette. Or, par­mi ces qua­tre indi­vidus (un mas­culin et trois féminins), on trou­ve deux enfants… ain­si que celui qu’ils ont eux-mêmes décou­vert, dont le sexe n’est déter­miné qu’avec beau­coup d’in­cer­ti­tude.

Conclusion

Le reten­tisse­ment médi­a­tique de cette étude dépasse donc de très loin ses réels apports à nos con­nais­sances. Une fois encore, les moyens dont nous dis­posons pour con­naître la divi­sion sex­uelle du tra­vail dans les sociétés dis­parues sont extrême­ment faibles, et entachés de nom­breuses incer­ti­tudes : la com­mu­ni­ca­tion sci­en­tifique (et, à tra­vers elle, l’é­d­u­ca­tion du pub­lic) devrait donc être guidée par la pru­dence et par le franc aveu de l’é­ten­due de notre igno­rance, et non par la volon­té de procéder à des effets d’an­nonce. Mal­heureuse­ment, ce souhait risque fort de rester un vœu pieux tant que la car­rière des sci­en­tifiques et le finance­ment de leurs recherch­es seront soumis à une com­péti­tion de tous les instants.

Sur le fond, rien ne nous incite à ce jour à penser que la divi­sion sex­uelle du tra­vail au Paléolithique récent aurait sig­ni­fica­tive­ment dif­féré de celle qui a été observée en eth­nolo­gie – ou, plutôt, de la gamme de celles qui ont été observées. Cela sig­ni­fie sans doute que sur une même trame générale de monop­o­li­sa­tion par les hommes des armes les plus létales et des fonc­tions qui leur étaient liées, ont pu se nouer un cer­tain nom­bre de vari­a­tions locales – en par­ti­c­uli­er, le fait que cer­taines sociétés aient admis que des indi­vidus par­ti­c­uliers occu­pent un rôle dif­férent de celui clas­sique­ment assigné à leur sexe, un phénomène bien con­nu en Amérique sous le nom de « two-spir­its ».

Annexe : le précédent d’Indian Knoll

Une ban­ner-stone

Un des procédés les plus com­muns (et, il faut bien le dire, les plus irri­tants) du « buzz » sci­en­tifique con­siste à men­tir par omis­sion afin de présen­ter comme inédits des faits ou des prob­lé­ma­tiques qui pos­sè­dent pour­tant une longue his­toire. En l’oc­cur­rence, la décou­verte d’ob­jets con­sid­érés comme mas­culins dans des tombes féminines n’a pas atten­du cette étude pour être observée et dis­cutée. Il s’ag­it même d’une des prin­ci­pales car­ac­téris­tiques d’un des sites les plus emblé­ma­tiques et les plus anciens de l’archéolo­gie nord-améri­caine : celui d’In­di­an Knoll.

Le traite­ment de ce site par l’é­tude dis­cutée ici ne manque d’ailleurs pas de sel. Il y est évo­qué en une phrase : « Durant l’holocène moyen, sur le site d’In­di­an Knoll, dans le Ken­tucky, des femmes et des hommes furent enter­rés avec des atlatls [propulseurs] dans une pro­por­tion de 17 con­tre 63, sug­gérant ain­si que la chas­se au gros gibier était alors une activ­ité prin­ci­pale­ment mas­cu­line ». Pas­sons sur le fait que ce qu’on a retrou­vé dans les tombes n’é­tait pas des propulseurs mais des pier­res-ban­nières et qu’une fois encore, les rédac­teurs ne se dis­tinguent pas par leur rigueur. Mais surtout 17/(17+63) = 21 %. À tout pren­dre, ce n’est pas si éloigné de la fourchette de 30 % à 50 % de « chas­ser­ess­es » que les auteurs dis­ent avoir iden­ti­fiée. Mais on con­state qu’un résul­tat voisin, selon qu’il est con­nu de longue date ou qu’il émane de leurs pro­pres recherch­es, est présen­té dans un cas comme con­for­t­ant les opin­ions établies, dans l’autre comme révo­lu­tion­naire. Ajou­tons, pour com­pléter le tableau, que cette présen­ta­tion majore con­sid­érable­ment le nom­bre de tombes mas­cu­lines, puisque les sources pre­mières sur le site four­nissent un comp­tage beau­coup plus mod­este. Pour par­venir à 63, il a fal­lu inclure les tombes d’en­fants et d’ado­les­cents, de même que celles de cadavres non sex­ués : ain­si Indi­an Knoll peut-il être arti­fi­cielle­ment poussé du côté de la divi­sion du tra­vail gen­rée, et les résul­tats de l’é­tude récente appa­raître comme d’au­tant plus nova­teurs.

Con­cer­nant Indi­an Knoll et les dif­fi­cultés d’in­ter­pré­ta­tion en ter­mes de divi­sion sex­uée du tra­vail, je repro­duis ici les lignes que j’y con­sacrais dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif :

Des chas­seuses dans la plaine ?

Décou­vert au début du XXe siè­cle, le site funéraire d’Indian Knoll, dans l’actuel Ken­tucky, a livré des cen­taines de corps inhumés entre 4 000 et 2 000 ans avant notre ère. Ceux-ci apparte­naient à une pop­u­la­tion de chas­seurs-cueilleurs de la péri­ode dite « archaïque », qui ne con­nais­saient pas encore l’arc et la flèche.

Durant plusieurs décen­nies, Indi­an Knoll ne soule­va pas d’interrogations par­ti­c­ulières. On avait bien remar­qué qu’en plus des objets habituels, cer­taines tombes ren­fer­maient d’étranges pier­res polies, per­cées d’un ori­fice en leur cen­tre et sou­vent aplaties en deux ailes symétriques, une forme qui leur val­ut le nom de ban­ner­stone (« pierre-ban­nière »). Ces pier­res furent inter­prétées selon les cas comme des out­ils d’usage divers, des objets céré­moniels, voire de sim­ples élé­ments déco­rat­ifs ou de pres­tige. Mais c’est le préhis­to­rien William S. Webb (1882–1964) qui, suite à de nou­velles fouilles dans les années 1940, jeta un pavé dans la mare. Selon lui, en effet, ces pier­res-ban­nières étaient des pièces de propulseurs, dont elles aug­men­taient l’efficacité en les lestant. Si l’on ne s’en était pas aperçu plus tôt, c’est que le corps de ces propulseurs, fait de bois, avait dis­paru avec le temps, ne lais­sant que ces lests et la par­tie ser­vant à accrocher le pro­jec­tile, sculp­tée dans des ramures de cerfs.

Même si elle ne fait tou­jours pas l’unanimité, cette théorie sur les fonc­tions des pier­res-ban­nières reste la plus partagée. Mais là, sur­git une nou­velle énigme. Sur les 76 sépul­tures qui con­te­naient des élé­ments de propulseurs, 31 ren­fer­maient des hommes adultes et 13 des femmes (dans 14 cas, le sexe n’a pu être déter­miné). Cet échan­til­lon tendait donc à sug­gér­er qu’à Indi­an Knoll, con­traire­ment à la loi observée partout ailleurs, une par­tie non nég­lige­able des femmes chas­saient le gros gibier au moyen de l’arme la plus létale qui exis­tait alors.

Plusieurs élé­ments jet­tent néan­moins un doute sur cette hypothèse, élé­ments que Webb ne man­qua pas de relever. Tout d’abord, ces propulseurs étaient les seuls biens funéraires qui vio­laient les règles générales de la répar­ti­tion entre les sex­es. Pour le reste, Indi­an Knoll se con­for­mait en tous points au sché­ma général : avec les hommes étaient enter­rés des haches, des har­pons et cer­tains out­ils spé­ci­fiques, tan­dis que les femmes étaient inhumées avec des mortiers, des pilons et des per­les. Ensuite, les propulseurs n’avaient pas été enter­rés unique­ment avec des défunts adultes : 18 tombes sur 76 apparte­naient à des enfants ou des ado­les­cents. Il sem­blait tout à fait invraisem­blable que ceux-ci aient pu en avoir l’usage de leur vivant. Enfin, une par­tie impor­tante des pier­res-ban­nières avaient été brisées, sans aucun doute inten­tion­nelle­ment, ce qui ne pou­vait guère s’expliquer en-dehors de cer­taines pra­tiques rit­uelles (une manière de mar­quer le deuil ?). Cer­tains chercheurs ont d’ailleurs fait remar­quer que dans les tribus où le propulseur avait été aban­don­né en tant qu’arme au prof­it de l’arc, il n’était pas rare qu’il soit resté un objet chargé d’une forte con­no­ta­tion religieuse céré­monielle.

C’est ici qu’on touche de près aux lim­ites de la con­nais­sance archéologique ; on n’a virtuelle­ment aucun moyen de con­naître les pra­tiques rit­uelles des peu­ples tels que celui d’Indian Knoll. Pire, on ne sait même pas pourquoi une société don­née inhume cer­tains objets avec ses morts — il y a à cela bien des moti­va­tions dif­férentes pos­si­bles. Indi­an Knoll reste donc un point d’interrogation. On ne peut écarter la pos­si­bil­ité qu’ait régné à cet endroit une divi­sion sex­uelle du tra­vail par­tielle­ment hors normes. Celle-ci, fut-elle avérée, resterait néan­moins cir­con­scrite dans cer­taines lim­ites : les tombes mas­cu­lines étaient non seule­ment celles qui con­cen­traient la majorité des propulseurs, mais aus­si les biens les plus abon­dants et les plus var­iés. Mais en tout état de cause, les femmes chas­ser­ess­es d’Indian Knoll sont une con­jec­ture par­mi d’autres, et sans doute pas la plus prob­a­ble.

12 commentaires

  1. Excel­lente et néces­saire mise au point sur cette nième man­i­fes­ta­tion de la sci­ence-spec­ta­cle, décidé­ment très en vogue ces temps-ci sur ce thème en par­ti­c­uli­er, on se demande bien pourquoi.

    J’en rajoute une couche sur la déter­mi­na­tion du sexe. D’une part, la méth­ode con­sis­tant à se baser sur les pep­tides de l’amélogénine den­taire est toute récente et très mal éval­uée, et l’attribution au sexe féminin de l’occupant de la tombe au cen­tre de l’étude est plus qu’incertaine (les auteurs eux-mêmes par­lent effec­tive­ment de 81 % de prob­a­bil­ités, ce qui est déjà très mau­vais en matière de déter­mi­na­tion du sexe, et c’est 81 % en con­sid­érant que la méth­ode est fiable, ce qui n’est pas avéré). D’autre part, la déter­mi­na­tion du sexe des indi­vidus util­isés dans la méta-analyse est égale­ment grevée de divers­es incer­ti­tudes : les méth­odes de déter­mi­na­tion util­isées, quand elles sont pré­cisées, ne sont pas toutes irréprochables.

    Sinon, il reste évide­ment extrême­ment dif­fi­cile de dis­cuter la divi­sion sex­uelle du tra­vail chez les Préhis­toriques, mais pour faire bonne mesure on peut citer un arti­cle qui va exacte­ment dans le sens opposé de celui-ci et qui, s’il a aus­si des défauts (il a d’ailleurs été dis­cuté), s’appuie directe­ment sur des don­nées ostéologiques net­te­ment plus robustes : https://www.researchgate.net/publication/260011072_I_sing_of_arms_and_of_a_man_Medial_epicondylosis_and_the_sexual_division_of_labour_in_prehistoric_Europe

  2. Par ailleurs, j’ai bien peur que Pas­cal Picq, une fois de plus, ait écrit trop vite. Dans l’in­ter­view qu’il donne aujour­d’hui au Monde, il valide cette pub­li­ca­tion sans pré­cau­tions : « Mal­gré d’im­por­tants biais, on peut procéder par analo­gies avec ce que l’on sait des ultimes sociétés de chas­seurs-cueilleurs actuelles, même si leur diver­sité passée et présente est très sous-estimée. En témoigne la décou­verte, pub­liée le 4 novem­bre dans Sci­ence Advances, de femmes qui par­tic­i­paient active­ment à la chas­se dans les Andes il y a 9 000 ans. »

  3. Très mod­este­ment, et sans avoir encore regardé l’é­tude orig­i­nale j’ai été intrigué par la pho­to des arte­facts qu’on trou­ve dans les arti­cles de la presse général­iste : les pointes de pro­jec­tile font deux cen­timètres, ce qui me paraît sous cal­i­bré pour une chas­se au “grand gibier” paléo-(sud)américain, par exem­ple pour un petit camélidé, et à for­tiori un tapir ou un fauve ren­con­tré en route, ce qui ne con­tre­vient en rien à ce qui me sem­ble être le con­sen­sus autour la petite chas­se oppor­tuniste des femmes en marge de la col­lecte végé­tale. A‑t-on des élé­ments de com­para­i­son avec les pointes de l’autre sépul­ture décrite comme mas­cu­line ? Que nous en dis­ent les recon­sti­tu­tions expéri­men­tales ?

    1. D’après l’é­tude orig­i­nale, l’autre sépul­ture ne con­tient que deux pointes, de plus grandes dimen­sions, mais le statut de l’as­so­ci­a­tion entre corps et objets est plus prob­lé­ma­tique dans ce cas (objets enter­rés avec le mort, ou mort enter­ré avec des pointes dans le corps ?). Les pointes enter­rées avec l’in­di­vidu cen­sé­ment féminin sont rap­portées à un “type 1B” et sont de dimen­sions sem­ble-t-il clas­siques pour ce type, voir : https://www.researchgate.net/publication/237459288_A_Projectile_Point_Chronology_for_the_South-Central_Andean_Highlands
      Que ce soit dans ce con­texte ou dans d’autres, les petites dimen­sions de la pointe n’ex­clu­ent pas une chas­se au gros gibier : du moment que c’est per­forant et tran­chant…

  4. Mer­ci ! et par un expert, en plus. Depuis, j’ai sur­volé l’ar­ti­cle où il ques­tion de petits camélidés et cervidés, soit, et d’oiseaux… et effec­tive­ment vu la dif­férence notable de taille des pointes (rap­port de un à trois ou qua­tre) avec celles de la sépulture…censément mas­cu­line.

  5. Avatar de Inconnu
    Pierre Cattelain

    Bon­jour Christophe
    Petite pré­ci­sions con­cer­nant tes com­men­taires à pro­pos d’Indian Knoll :
    les Aborigènes d’Australie, les Papous du Sépik et du Ramu, ain­si que les Inu­its du Groen­land, pour ne citer que quelques exem­ples, fab­riquent des propulseurs de taille plus ou moins réduite pour leurs enfants (générale­ment des garçons) comme « jou­ets », ser­vant égale­ment de matériel d’initiation aux pra­tiques de tir. Il en va d’ailleurs de même pour les arcs lorsque l’utilisation de ceux-ci est attestée.

    Je ne suis donc pas du tout d’accord avec ta phrase suiv­ante : « Ensuite, les propulseurs n’avaient pas été enter­rés unique­ment avec des défunts adultes : 18 tombes sur 76 apparte­naient à des enfants ou des ado­les­cents. Il sem­blait tout à fait invraisem­blable que ceux-ci aient pu en avoir l’usage de leur vivant. » C’est con­tred­it par les faits ! Par ailleurs, des propulseurs de taille réduite exis­tent égale­ment pour tous les types actuelle­ment recon­nus de propulseurs mag­daléniens…

    1. En fait, je savais que toutes les cul­tures util­isant de telles armes pro­duisent aus­si des mod­èles réduits pour l’é­d­u­ca­tion des enfants. Mais je suis man­i­feste­ment par­ti du principe que les mod­èles retrou­vés dans les tombes d’en­fants étaient de la même taille que ceux des adultes, et donc qu’ils n’avaient pu les utilis­er eux-mêmes. Le prob­lème, c’est que j’ai écrit cela il y a plus de dix ans, et que je n’ai plus aucun sou­venir de ce que dis­aient pré­cisé­ment les sources sur lesquelles je m’ap­puyait (et que je n’ai plus sous la main). Ai-je trop hâtive­ment pré­sumé d’in­for­ma­tions qui n’é­taient pas explicites ? C’est bien pos­si­ble.
      En tout cas, ce qui appa­raît claire­ment, et que j’au­rais dû sans doute soulign­er avec plus de force, c’est la faib­lesse du lien établi entre ces ban­ner­stones et des propulseurs pré­sumés.

  6. Bon­jour,
    Mer­ci pour ce bil­let, c’é­tait très intéres­sant. Néan­moins, il y a quelque chose que je ne com­prends pas : vous avancez à un moment le fait que l’on ne peut pas déduire les activ­ités d’une per­son­ne de son vivant à par­tir des arte­facts retrou­vés dans sa tombe (et cela pour jus­ti­fi­er le fait que ce n’est pas parce qu’on a retrou­vé des flèch­es dans une tombe de femme que les armes n’é­taient pas des­tinées in fine à un homme) ; puis à la fin de votre arti­cle vous appuyez votre argu­men­ta­tion sur le fait qu’on trou­ve plus d’armes et d’outils de chas­se dans les tombes des hommes de Indi­an Knoll (sous enten­du que, tout de même ils sont enter­rés avec des armes en plus grande quan­tité, ce sont bien eux les chas­seurs). Finale­ment, peut oui ou non infér­er les activ­ités de quelqu’un à par­tir des objets retrou­vés dans sa tombe ?

    1. Vous soulevez un point de méth­ode très intéres­sant, car très déli­cat. Je ne suis pas sûr d’avoir une réponse ferme et défini­tive à cela, mais mon pre­mier mou­ve­ment est de répon­dre ce qui suit : il existe bien des moti­va­tions pos­si­bles pour dépos­er des objets dans la tombe de quelqu’un. Le fait qu’un objet soit dans une tombe ne peut donc, en effet, être en lui-même tenu comme une preuve absolue que cet objet apparte­nait bien au défunt (ou même, qu’il aurait pu l’u­tilis­er de son vivant). Cepen­dant, il ne faut pas que l’ar­bre cache la forêt : l’eth­nolo­gie mon­tre que les dépôts funéraires d’ob­jets du quo­ti­di­en cor­re­spond le plus sou­vent à leur usage du vivant des défunts.
      La ques­tion, c’est que l’on peut (et, je crois, que l’on doit), crois­er l’in­for­ma­tion funéraire avec ce que l’on sait par ailleurs de l’u­til­i­sa­tion des objets sur la base de l’eth­nolo­gie. Encore une fois, le mono­pole mas­culin des armes les plus létales (dont celles de la chas­se au gros gibier) n’est pas la vue d’e­sprits aveuglés par des préjugés hos­tiles aux femmes, mais un con­stat établi sur la base de mil­liers d’ob­ser­va­tions. Evidem­ment, cela n’ex­clut pas la pos­si­bil­ité d’ex­cep­tions qui vio­lent plus ou moins franche­ment cette règle générale, mais il est nor­mal d’être plus regar­dant sur le niveau de preuve des excep­tions que sur ce qui s’in­scrit dans la règle.
      Pour pren­dre un par­al­lèle : si j’analyse de nos jours, en France, le con­tenu des pen­deries des hommes céli­bataires, je trou­verai beau­coup de cra­vates et très peu de jupes. Sachant que dans la vie sociale, il est courant que les hommes por­tent des cra­vates et beau­coup moins des jupes, il est nor­mal que je ne priv­ilégie pas pour les cra­vates les mêmes hypothès­es que pour les jupes. A pri­ori, j’ai de bonnes raisons de penser que cer­taines au moins de ces jupes n’ap­par­ti­en­nent pas aux occu­pants des lieux, tan­dis que je n’ai guère de raisons d’être aus­si soupçon­neux en ce qui con­cerne les cra­vates…
      Bien cor­diale­ment

  7. “Haas et son équipe ont ensuite entre­pris de recenser les don­nées disponibles con­cer­nant les sépul­tures de chas­seurs-cueilleurs sur l’ensem­ble du con­ti­nent améri­cain” Pourquoi “le con­ti­nent améri­cain” au sin­guli­er ? Dans la page que tu cites https://1.bp.blogspot.com/-_lWyaMrTJ8A/X6lcq_YkMGI/AAAAAAAANzI/2xLb7UH7Jm8mKlukzNvfxcfmaD4Wb_u4ACLcBGAsYHQ/s1033/article.jpg j’ai l’im­pres­sion que les auteurs nom­ment l’Amérique au pluriel. “amer­i­c­as” avec un “s”, donc il y aurait les deux, celle du sud et celle du nord. Mais je lis mal l’anglais.

    1. Bah, pour désign­er l’ensem­ble « Amérique du Nord + Amérique du Sud », les anglo-sax­ons évo­quent volon­tiers les « deux Amériques » là où nous par­lons de l’Amérique tout court. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est bien de l’ensem­ble du con­ti­nent dont il s’ag­it.

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