Principes de sociologie générale (Alain Testart)

Si l’on excepte la belle recen­sion rédigée pour Le Monde par Bernard Lahire, c’est dans une indif­férence à peu près totale que CNRS Edi­tions a pub­lié il y a quelques semaines le pre­mier volet de cette somme posthume d’Alain Tes­tart, con­sacrée aux « rap­ports soci­aux fon­da­men­taux et [aux] formes de dépen­dance ». On ne peut que rap­procher ce silence presque absolu de l’in­térêt bruyant sus­cité par une autre somme en par­tie posthume, celle de D. Grae­ber et D. Wen­grow, dont je ferai tout mon pos­si­ble pour ne pas avoir à la lire. Tou­jours est-il qu’Alain Tes­tart, aux antipodes d’une étrange « sci­ence » con­sis­tant à affirmer que les déter­min­ismes n’ex­is­tent pas, que les lois de l’évo­lu­tion sociale sont des illu­sions et que les sociétés sont libres, déploie dans cet ouvrage colos­sal l’é­ten­due de sa rigueur et de son éru­di­tion, pour un exposé dont tous les développe­ments ne sont pas néces­saire­ment con­va­in­cants, mais dont chaque ligne est stim­u­lante.

Un maître-ouvrage et un étrange parcours éditorial

Avant d’en venir au fond, quelques mots s’im­posent sur la des­tinée un peu étrange de ce texte. Il se com­pose d’une série de chapitres écrits sur une péri­ode assez longue, beau­coup d’en­tre eux provenant des séances du sémi­naire qu’A. Tes­tart a ani­mé durant de nom­breuses années. Quelques rares par­ties sont restées non rédigées. Dans son état semi-fini, l’ensem­ble de l’œu­vre avait été mise à dis­po­si­tion par l’au­teur sur son site per­son­nel plusieurs années avant son décès – il dis­ait en plaisan­tant qu’au­cun édi­teur sain d’e­sprit n’ac­cepterait jamais de pub­li­er un vol­ume aus­si épais sur un sujet aus­si dif­fi­cile.

À sa mort, en 2013, le texte dis­parut d’in­ter­net (mais évidem­ment, pas des dis­ques durs de ceux qui l’avaient téléchargé) ; il a donc fal­lu atten­dre huit ans pour le voir réap­pa­raître, cette fois en ver­sion imprimée. On s’aperçoit toute­fois que le texte ini­tial a subi à cette occa­sion quelques remaniements, de la main de Valérie Lécrivain et Marc Joly. J’avoue ne pas m’être livré à l’ex­er­ci­ce fas­ti­dieux con­sis­tant à com­par­er la ver­sion orig­i­nale et la ver­sion éditée pour y iden­ti­fi­er chaque change­ment. Un ami qui a cédé à la ten­ta­tion sur quelques pas­sages m’as­sure que ces mod­i­fi­ca­tions sont loin d’être anec­do­tiques. Quoi qu’il en soit, on peut s’é­ton­ner de leur exis­tence, et surtout du fait qu’elles ne soient pas sig­nalées au lecteur. S’ag­isant d’un ouvrage inachevé et posthume, on voit mal quel prob­lème insur­montable aurait posé le fait de con­serv­er le texte dans son état orig­inel – d’au­tant plus que celui-ci, hormis quelques très rares coquilles, est très loin d’être illis­i­ble (et ceux qui veu­lent en juger par eux-mêmes pour­ront évidem­ment me le deman­der par email).

Venons-en au fond, et à l’ob­jec­tif sci­en­tifique de l’ou­vrage, qui procède de l’idée que tout type social se car­ac­térise par un rap­port spé­ci­fique. De la mor­pholo­gie de ce rap­port, dit « fon­da­men­tal », découlent l’ensem­ble des autres rap­ports soci­aux tels qu’ils se man­i­fes­tent dans les dif­férentes dimen­sions (économique, poli­tique, idéologique et religieux, etc.). La sci­ence des sociétés (au plein sens de ce terme) doit donc s’ef­forcer de cern­er les rap­ports fon­da­men­taux et d’en don­ner la déf­i­ni­tion la plus fine et la plus rigoureuse pos­si­ble. Ce pre­mier vol­ume est donc con­sacré à présen­ter la démarche, à la jus­ti­fi­er, et à l’ex­posé de ce rap­port fon­da­men­tal dans divers­es sociétés. Les tomes suiv­ants, dans l’e­sprit de l’au­teur, devaient cou­vrir les divers­es dimen­sions dans lesquelles se déploient le rap­port « fon­da­men­tal » : l’é­conomie, l’idéolo­gie et le poli­tique — seul, mal­heureuse­ment, ce dernier vol­ume a été rédigé, qui sera à son tour pub­lié dans les mois qui vien­nent.

Sans même par­ler de son immen­sité, l’au­teur n’ig­nore évidem­ment pas la dif­fi­culté de la tâche, ne serait-ce qu’en rai­son du fait que les sociétés, tout comme les corps chim­iques, ne sont jamais pures. Leur étude impose donc de par­venir à décom­pos­er la com­plex­ité du réel pour en dégager les quelques élé­ments sim­ples qui dont il est con­sti­tué. Cette analyse ne peut s’ef­fectuer que par le raison­nement — les soci­o­logues, à la dif­férence des chimistes, n’ont à leur dipo­si­tion ni cor­nues, ni élec­trodes. Ain­si qu’il le souligne lui-même, Alain Tes­tart procède donc à la manière de Marx qui, pour car­ac­téris­er le cap­i­tal­isme, priv­ilé­giait l’é­tude de l’An­gleterre, pays où cette forme sociale se man­i­fes­tait de la manière la plus achevée. Dans ce vol­ume (d’une épais­seur déjà con­sid­érable !), l’in­ves­ti­ga­tion se focalise sur l’analyse des trois types que sont l’Aus­tralie aborigène, la société féo­dale et la société mod­erne. S’y ajoutent ensuite de tout aus­si pas­sion­nants développe­ments sur (en par­ti­c­uli­er) la cité antique (avec l’esclavage et la clien­tèle), la Chine et le Japon tra­di­tion­nels, l’Afrique lig­nagère et les sociétés indi­ennes d’Amérique du Nord.

Un premier point de discussion : la dépendance

Il est évidem­ment impos­si­ble de relever – sans même par­ler de dis­cuter – tout ce qui devrait l’être dans une somme aus­si con­sid­érable. Je me lim­it­erai à deux aspects, qui me sem­blent essen­tiels.

Le pre­mier con­cerne le con­cept de dépen­dance, qui occupe une place cen­trale dans l’analyse. Les rap­ports soci­aux sont ain­si car­ac­térisés selon les dépen­dances qu’ils impliquent, et la pre­mière des deux « lois de soci­olo­gie » sur lesquelles se clôt l’ou­vrage énonce que « toute société met en œuvre au moins une forme de dépen­dance » – A. Tes­tart ajoute :

Pas de société sans dépen­dance : c’est là notre con­clu­sion prin­ci­pale, notre évi­dence fon­da­trice. Et d’une société à l’autre, dif­fère la façon dont les hommes dépen­dent entre eux.

Une telle affir­ma­tion ren­voie bien sûr à la déf­i­ni­tion de la dépen­dance. Le dic­tio­n­naire (le Larousse en l’oc­cur­rence) retient divers sens, dont les plus sig­ni­fi­cat­ifs sont ceux d’une « soumis­sion à l’au­torité d’autrui », avec la con­no­ta­ton d’une « sujé­tion », d’une « sub­or­di­na­tion », ou la « sit­u­a­tion de quelqu’un (…) qui n’a pas son autonomie par rap­port à un autre, qui n’est pas libre d’a­gir à sa guise ». Or, un peu curieuse­ment, c’est dans une accep­tion très sen­si­ble­ment dif­férente qu’A. Tes­tart choisit d’u­tilis­er le terme :

nous appellerons « rap­port social de dépen­dance » tout rap­port entre deux êtres soci­aux (pas for­cé­ment des indi­vidus) et tel que l’un au moins (le dépen­dant) se trou­ve pris dans ce rap­port d’une telle façon qu’il ne puisse seul, par aucun acte émanant de sa part, s’en dépren­dre. Ce par quoi l’on voit que la rela­tion de serf à seigneur est de dépen­dance tan­dis que l’ami­tié ne l’est pas, étant un lien (parce que toute ami­tié oblige), mais pas de dépen­dance (parce que l’on en sort à sa con­ve­nance).

On peut donc s’in­ter­roger sur le choix ter­mi­nologique qui con­duit à don­ner au terme de « dépen­dance » un sens fort par­ti­c­uli­er – l’au­teur insiste par exem­ple sur le fait qu’un rap­port de par­en­té est sou­vent de dépen­dance (dans le sens ain­si établi) alors même que ce rap­port peut n’im­pli­quer aucune forme de soumis­sion, de sub­or­di­na­tion, ou de pri­va­tion d’au­tonomie.

Le prob­lème dépasse toute­fois large­ment les ques­tions de vocab­u­laire. Même si A. Tes­tart avait opté pour un autre mot, on peut s’in­ter­roger sur la volon­té de priv­ilégi­er, par­mi l’ensem­ble des car­ac­téris­tiques des rap­ports soci­aux, celle de la dépen­dance ain­si définie, c’est-à-dire celle de la pos­si­bil­ité de sor­tir du rap­port de manière uni­latérale. La pri­mauté placée sur ce point est d’au­tant plus intri­g­ante qu’A. Tes­tart con­sacre plusieurs para­graphes très incisifs à polémi­quer con­tre la tra­di­tion bien établie, en par­ti­c­uli­er dans l’an­thro­polo­gie améri­caine, con­sis­tant à pren­dre comme vari­able cen­trale la lib­erté d’en­tr­er dans un rap­port social don­né :

(…) Il serait tout à fait erroné de juger des rap­ports soci­aux et de la société dont ils sont car­ac­téris­tiques à par­tir de leurs seuls rap­ports d’ac­cès. (…) Comme exem­ple typ­ique de ce mode d’er­re­ments, il faut citer la ten­dance lourde et per­sis­tante de l’an­thro­polo­gie, si ce n’est de la soci­olo­gie, améri­caine à car­ac­téris­er les types de sociétés à par­tir de l’ex­is­tence ou non d’une mobil­ité sociale ou, ce qui revient au même, à par­tir du car­ac­tère hérédi­taire ou non des posi­tions sociales, de la fonc­tion de chef, etc. Dans cette per­spec­tive, le car­ac­tère « démoc­ra­tique » de la société améri­caine est rap­porté au fait que tout un cha­cun, par­ti de rien, peut s’élever par son mérite ou son tra­vail aux posi­tions les plus envi­ables. Les sociétés néo-guinéennes à big men sont dites « égal­i­taires » parce que tout un cha­cun peut devenir big man, même si cer­tains big men peu­vent être rich­es au point qu’ils tien­nent une bonne par­tie de la pop­u­la­tion par les crédits qu’ils leurs ont octroyés ; à l’in­verse, la moin­dre société indonési­enne, du sim­ple fait qu’elle dis­tingue entre des nobles et des roturi­ers, est stig­ma­tisée comme hiérar­chique, strat­i­fiée ou « iné­gal­i­taire », même si les iné­gal­ités ne sont pas plus impor­tantes que dans les sociétés à big men. On par­le de « chef­ferie », et on en fait une caté­gorie sociale de pre­mière impor­tance, en rai­son du seul car­ac­tère hérédi­taire de la fonc­tion. Nous ne dis­ons pas que ces faits soient sans impor­tance (…) mais il y a un prob­lème dans la façon de car­ac­téris­er une société à par­tir de ces seuls faits. Car tout ce dont on nous par­le sont les rap­ports d’ac­cès (accès à la fonc­tion de chef, accès à la richesse, etc.) et les rap­ports d’ac­cès sont tou­jours acces­soires par rap­ports à ceux aux­quels ils don­nent accès, acces­soires donc par rap­port à, s’il s’ag­it de l’ac­cès à la chef­ferie, aux attrib­uts de la fonc­tion de chef et au pou­voir que cela lui donne, s’il s’ag­it de l’ac­cès à la richesse, à la puis­sance que con­fère cette richesse et à son mode de ges­tion, etc.

Ces lignes sont admirables. Mais en plaçant la dépen­dance – c’est-à-dire, les modal­ités de rup­ture du rap­port – au cen­tre de son analyse, A. Tes­tart ne s’ex­pose-t-il pas à une cri­tique sim­i­laire ? Ce para­doxe s’ex­prime par exem­ple dans ce pas­sage con­sacré au féo­dal­isme où A. Tes­tart reproche, à juste titre, aux ten­ants d’un pré­ten­du « con­trat vas­salique » de ne con­sid­ér­er que la lib­erté d’en­tr­er en vas­sal­ité, en oubliant qu’une fois le lien forgé, le vas­sal ne peut plus le dis­soudre :

le lien de vas­sal à seigneur ne peut en aucun cas être car­ac­térisé comme un lien con­tractuel, pour la sim­ple rai­son (…) que le vas­sal ne peut pas se libér­er de ce lien seul, par aucun acte émanant de sa part ― le lien pou­vant seule­ment être brisé par cer­taines fautes de son seigneur : il est lié à vie, éventuelle­ment con­tre sa volon­té, même ayant rem­pli ses oblig­a­tions, ce qui est tout à fait antin­o­mique avec les con­di­tions du con­trat mod­erne. Ce n’est pas un lien con­tractuel, c’est un lien de dépen­dance.

À cela, on pour­rait à bon droit rétor­quer que ce faisant, A. Tes­tart défend une posi­tion exacte­ment symétrique à celle qu’il dénonce. Là où les anthro­po­logues qu’il cri­tique com­met­tent l’er­reur d’é­tudi­er les rap­ports soci­aux au prisme prin­ci­pal, sinon exclusif, des con­di­tions aux­quelles ils se nouent, il les exam­ine pour sa part avant tout sous l’an­gle des con­di­tions de leur dis­so­lu­tion. On ne voit pour­tant pas bien en quoi ce sec­ond choix serait plus légitime. En bonne logique, il sem­blerait plus juste de par­tir de l’idée que lib­erté de for­ma­tion et lib­erté de dis­so­lu­tion sont deux dimen­sions des rap­ports soci­aux tout aus­si impor­tantes l’une que l’autre, mais dont aucune n’épuise la ques­tion prin­ci­pale, celle du con­tenu de ce rap­port à pro­pre­ment par­ler, c’est-à-dire des droits et des pos­si­bil­ités qu’il ouvre et des oblig­a­tions, légales ou de fait, aux­quelles il con­traint.

Rapports sociaux fondamentaux et matérialisme historique

L’autre point que ce blog ne peut man­quer d’abor­der con­cerne le rap­port de ces développe­ments avec le marx­isme – une référence qu’A. Tes­tart lui-même, qui s’en revendi­quait ini­tiale­ment, avait aban­don­né par la suite. Un des pre­miers chapitres des Principes… com­porte ain­si une lec­ture cri­tique de Marx (de même que de Toqueville et Durkheim). La théorie dévelop­pée par Marx est cen­sée buter sur des con­tra­dic­tions insol­ubles, qui se man­i­fes­tent avec une clarté toute par­ti­c­ulière à pro­pos du rap­port féo­dal.

En effet, selon A. Tes­tart, ce rap­port juridique, qui est à la fois un rap­port de dom­i­na­tion et d’ex­ploita­tion, ne peut pas s’in­scrire dans les caté­gories marx­istes d’in­fra­struc­ture et de super­struc­ture : il relève des deux à la fois. Une autre manière d’ex­primer le prob­lème est de dire que l’é­conomie, qui est cen­sée chez Marx con­stituer le déter­mi­nant des rap­port soci­aux, est dans le cas féo­dal tout aus­si bien déter­minée par eux, puisque c’est le lien jurique du ser­vage qui est la cause du trans­fert de sur­tra­vail vers le seigneur. Il y a donc là selon A. Tes­tart une con­tra­dic­tion insol­u­ble dans le marx­isme, dont on ne peut sor­tir qu’en aban­don­nant toute idée de déter­mi­na­tion ultime des rap­ports soci­aux par l’é­conomie.

L’im­por­tance recon­nue à ces rap­ports de dépen­dance par Marx dans les quelques notes ― géniales, mais dont il ne tire pas les con­clu­sions ― qu’il con­sacre à leur sujet con­tred­it directe­ment les prin­ci­pales de ses thès­es. Ain­si quand il écrit : « la société [féo­dale] est basée sur la dépen­dance per­son­nelle ». Selon la vision marx­i­enne de la société comme un ensem­ble étagé dans lequel l’é­conomie joue le rôle d’in­fra­struc­ture et de soubasse­ment général, la société ne peut être que basée sur l’é­conomie. Com­ment com­pren­dre qu’elle puisse être à la fois basée sur l’é­conomie et sur quelque chose dont il recon­naît le car­ac­tère extra-économique ? Pos­er cette ques­tion, c’est pos­er celle de la déter­mi­na­tion en dernière instance.

Qu’il soit per­mis de dire qu’il y a un peu du para­doxe du gruyère (1) dans cette lec­ture de Marx, et qu’en dis­tin­guant, au sein du terme général de « l’é­conomie », d’une part ce qui con­cerne l’é­tat du développe­ment tech­nique (notam­ment agri­cole), d’autre part l’or­gan­i­sa­tion de la pro­duc­tion et du prélève­ment du sur­tra­vail, on évac­ue déjà une bonne par­tie des con­tra­duc­tions sup­posées.

Je n’af­firmerais cer­taine­ment pas que tout est limpi­de dans la théorie du matéri­al­isme his­torique de Marx, et que tous les prob­lèmes théoriques y sont réglés avec la plus par­faite pré­ci­sion. Il n’ex­iste aucun exposé sys­té­ma­tique des principes de cette théorie de la main de Marx lui-même (L’an­ti-Dühring d’En­gels, qui est avant tout un livre polémique, ne rem­plit ce rôle que très impar­faite­ment). On a par con­séquent beau­coup com­men­té – et, me sem­ble-t-il, en prenant sou­vent beau­coup trop au pied de la let­tre – les quelques rares pas­sages qui résumaient les idées fon­da­men­tales de cette théorie, en par­ti­c­uli­er les notions d’ « infra­struc­ture » et de « super­struc­ture » qui ne sont guère davan­tage que des métaphores.

Pour autant, il me sem­ble qu’Alain Tes­tart — même lorsqu’il se dis­ait lui-même marx­iste – com­met­tait de graves con­tre­sens sur les thès­es fon­da­men­tales du matéri­al­isme his­torique, et que les con­tra­dic­tions qu’il croit y décou­vrir y sont avant tout intro­duites patr sa pro­pre lec­ture. Chez Marx et Engels, l’idée fon­da­men­tale est en effet que les rap­ports soci­aux, ou si l’on préfère, les dif­férentes organ­i­sa­tions sociales, ne s’im­pro­visent pas en toute lib­erté. Elles sont déter­minées — mieux vaudrait sans doute dire « con­traintes » — non par quelque force divine, spir­ituelle ou imma­nente (Dieu, la Rai­son, le Pro­grès, la Vérité…) mais par l’é­tat de développe­ment des tech­niques et de la maîtrise de la nature. Une autre manière de le dire est que l’His­toire con­stitue un proces­sus de sélec­tion des rap­ports soci­aux : ceux qui s’im­posent et sub­sis­tent, sont ceux qui sont aptes à assur­er la sat­is­fac­tion des besoins matériels des humains. Tout cela procède d’un mou­ve­ment, d’une évo­lu­tion : telle forme d’or­gan­i­sa­tion qui, à un niveau tech­nique et économique don­né, per­met le développe­ment économique et donc social, sera à son tour éventuelle­ment ren­due obsolète par ce même développe­ment. Si l’on refor­mule tout cela dans les ter­mes pro­posés par Marx, c’est l’é­tat des forces pro­duc­tives qui fixe le cadre dans lequel des rap­ports de pro­duc­tion don­nés peu­vent naître, se con­fron­ter et être élim­inés, et ce sont donc ces forces pro­duc­tives et leur crois­sance qui con­stituent en dernière analyse le fac­teur expli­catif des rap­ports soci­aux en général.

À ses débuts, A. Tes­tart s’in­scrivait dans cette tra­di­tion qui, tout en se récla­mant du marx­isme, refu­sait d’ad­met­tre cette déter­mi­na­tion pre­mière par les forces pro­duc­tives, et qui ren­ver­sait la propo­si­tion en affir­mant que c’é­tait au con­traire les rap­ports de pro­duc­tion qui expli­quaient fon­da­men­tale­ment le niveau atteint par l’é­conomie et sa dynamique. Cette thèse, inspirée d’une lec­ture un peu myope du Cap­i­tal – où Marx focalise son atten­tion sur la dynamique économique spé­ci­fique qu’en­traî­nent les rap­ports cap­i­tal­istes – aboutis­sait de fait à rejeter toute idée de con­trainte extérieure sur les rap­ports soci­aux et par con­séquent, sur la marche des sociétés ; les rap­ports de pro­duc­tion étant cen­sés être libre­ment déter­minés par la seule lutte de classe… ou par la volon­té poli­tique des dirigeants chi­nois. En fait, en pas­sant d’une déter­mi­na­tion en dernière instance de l’évo­lu­tion sociale par les rap­ports de pro­duc­tion à sa déter­mi­na­tion par un « rap­port social fon­da­men­tal », Alain Tes­tart avait beau­coup moins divor­cé du marx­isme qu’il n’avait pris acte du fait que le mariage n’avait jamais été véri­ta­ble­ment con­som­mé.

Pour finir, il est per­mis de douter du fait que pos­tuler l’ex­is­tence d’un rap­port social fon­da­men­tal, déter­mi­nant toutes les autres instances des sociétés mais n’é­tant lui-même déter­miné par rien, pour­rait per­me­t­tre d’a­vancer dans la com­préhen­sion de l’évo­lu­tion sociale elle-même. Le rap­port social fon­da­men­tal aus­tralien ou féo­dal aurait-il pu naître et s’é­panouir sur la base de l’é­conomie dévelop­pée par la révo­lu­tion indus­trielle ? Inverse­ment, les rap­ports féo­daux ou cap­i­tal­istes auraient-ils pu appa­raître à l’époque de Las­caux ? Pos­er la ques­tion, c’est y répon­dre. Le fil rouge du pro­grès tech­nique et de l’élar­gisse­ment de l’échelle des coopéra­tions tra­verse et organ­ise l’ensem­ble de la préhis­toire et de l’his­toire humaines. Ignor­er ou nier un phénomène aus­si man­i­feste et aus­si cru­cial ne peut que con­duire à des impass­es.

In fine, à l’in­star du sys­tème hégélien, l’im­posante et fasci­nante con­struc­tion pro­posée par Alain Tes­tart, avec l’im­mense éru­di­tion qu’elle mobilise, s’avèr­era d’au­tant plus utile qu’on l’au­ra remise sur ses pieds, en aban­don­nant l’idée que les rap­ports soci­aux, si « fon­da­men­taux » qu’il parais­sent, pour­raient être con­sid­érés comme le point ultime de l’analyse.

AJOUT DU 28/​12/​2021 : je ne crois finale­ment pas inutile de rap­pel­er l’ex­is­tence de mon arti­cle Alain Tes­tart : un évo­lu­tion­niste au pays des anthro­po­logues, rédigé il y a quelques années pour His­tor­i­cal Mate­ri­al­ism ; son objec­tif était de présen­ter à un pub­lic marx­iste tout l’in­térêt de l’ensem­ble de l’oeu­vre de Tes­tart, et plusieurs aspects abor­dés dans ce bil­let y étaient déjà dis­cutés.


1. Il s’ag­it du fameux : « Plus il y a de gruyère, plus il y a de trous, mais plus il y a de trous, moins il y a de gruyère ». L’énigme se dis­sipe dès lors qu’on com­prend que le mot de « gruyère » est util­isé dans la même phrase dans deux sens dif­férents, selon qu’on y inclut les trous ou non.

24 commentaires

  1. Mer­ci pour cette cri­tique. C’est vrai que ca change pas mal des Principes qui avaient été mis en ligne sur le site à l’époque. Vive­ment le Tome II sur le poli­tique.
    Rem : il manque une let­tre dans la phrase suiv­ante du bil­let : “La sci­ence des sciétés”

  2. Hel­lo,
    J’avoue que pour l’instant je n’ai fait que le sur­v­ol­er et que je ne me suis pas amusé au petit jeu des com­para­isons. Mais pour le peu que j’en ai vu, je suis assez de l’avis de « l’ami qui a cédé à la ten­ta­tion » : glob­ale­ment le texte reste du Tes­tart, mais ça a tout de même été assez bricolé. Sinon, je ne me sou­ve­nais pas que ce Livre I avait été mis en ligne. Je n’en con­nais que la ver­sion papi­er, dont ne dis­posent que les quelques chanceux (dont je suis) qui suiv­aient le sémi­naire au début des années 2000.

  3. Hel­lo,
    Je con­firme : il y a bien eu une ver­sion du texte sur le Net. Celle-ci a été retirée par son exécutrice tes­ta­men­taire très peu de temps après le décès d’Alain Tes­tart. Cette ver­sion, tout comme celle qui est imprimée a été légère­ment mod­i­fiée en 2010.
    Il est tout à fait incroy­able qu’un ouvrage entière­ment rédigé par un auteur soit manip­ulé sans qu’on puisse com­par­er à l’o­rig­i­nal. Pour pren­dre un exem­ple très sim­ple : De Lagu­na, une très grande anthro­po­logue, a pub­lié le livre de Emmons sur les Tlin­git en rajoutant entre cro­chets ses com­plé­ments. Le livre de Tes­tart sur l’esclave, etc. a été repub­lié et mod­i­fié. Mais, il est tou­jours pos­si­ble de con­sul­ter (au moins en bib­lio­thèque) le livre de Tes­tart. Ce n’est pas le cas de son ouvrage sur les Principes qu’il con­sid­érait comme l’oeu­vre de sa vie. Un mot de plus : par­mi les mod­i­fi­ca­tions, celles con­cer­nant le style de l’au­teur frisent par­fois le ridicule, sinon la faute grossière.
    Ceci étant, comme le dit BB, et à défaut de mieux, c’est du Tes­tart. C’est bien un ouvrage incon­tourn­able. Espérons que le vol­ume 2 sur le Poli­tique ver­ra bien­tôt le jour, tel que l’a écrit l’au­teur.

  4. Rap­port de dépen­dance, exact opposé de la démarche de Tön­nies qui tablait sur ce que l’on pour­rait nom­mer rap­port d’assen­ti­ment (le dire “oui” à l’autre). Pour ma part, je dis­tinguerais entre rap­ports d’en­det­te­ment (A+/B-) pour les sociétés non-mod­ernes et rap­port d’en­richisse­ment (A+/B+) pour la société mod­erne, dont l’in­fra­struc­ture (la con­di­tion de pos­si­bil­ité) est l’éli­sion d’un C qui, dans le cas de biens lim­ités et rival­i­taires, paie les pots cassés : (A+/B+) = f (C–). Par ce biais, on revient à Marx et à l’épineuse ques­tion du fétichisme : par quel arti­fice l’éli­sion de C a‑t-elle pu être pra­tiquée de manière aus­si sys­té­ma­tique (naturelle) ?

  5. Con­cer­nant le livre de Grae­ber et Wen­grow, l’avez vous lu finale­ment ? Recom­mderiez vous une recen­sion ou une analyse cri­tique de cet ouvrage ? Mer­ci

    1. Bon­jour
      Non, je ne l’ai pas lu, et ce que j’en ai lu ne me donne pas envie de le lire ! Voir, par exem­ple, ce compte-ren­du écrit par quelqu’un qui n’est pas un sci­en­tifique de méti­er, mais qui a je crois une bous­sole qui indique assez fidèle­ment le Nord : https://www.academia.edu/71838663/Au_commencement_%C3%A9tait_une_nouvelle_histoire_de_lhumanit%C3%A9_Graeber_et_Wengrow_Commencer_%C3%A0_vivre_humainement_Rosa_Luxemburg_

  6. “au con­traire les rap­ports de pro­duc­tion qui expli­quaient fon­da­men­tale­ment le niveau atteint par l’é­conomie et sa dynamique.” Pourquoi dire ensuite que cette thèse est “inspirée d’une lec­ture un peu myope du Cap­i­tal” ?

    1. Le Cap­i­tal, qui étudie spé­ci­fique­ment la dynamique du cap­i­tal­isme, insiste beau­coup sur le rôle du rap­port salar­i­al et de la con­cur­rence dans le pro­grès tech­nique et la crois­sance. À la suite d’Althuss­er (mais pas seule­ment), divers marx­istes se sont appuyés sur cette analyse pour ren­vers­er la propo­si­tion clas­sique de Marx selon laque­lle ce sont les forces pro­duc­tives qui expliquent les rap­ports de pro­duc­tion, et pour dire que Marx plaçait en réal­ité la causal­ité dans l’autre sens.

    2. Donc il faut se con­tenter de ce que Marx a dit dans sa fameuse pré­face pour bien le cern­er sur le sujet si j’ai bien com­pris ?

    3. Mais il n’y a pas “les” faitS étant don­né que la pré­face est juste­ment son seul ouvrage qui con­tient un exposé des principes fon­da­men­taux du Matéri­al­isme His­torique… sauf si vous avez en tête des pas­sages que je n’ai pas

    4. Nous dis­cu­tons de deux choses en même temps, et nous avons du mal à nous com­pren­dre.
      La pre­mière ques­tion est : « quelle était la con­cep­tion de Marx sur l’évo­lu­tion des sociétés ? Accor­dait-il la pri­or­ité au niveau tech­no-économique, ou aux rap­ports soci­aux ? ». C’est évidem­ment une ques­tion intéres­sante, mais à laque­lle on ne peut répon­dre que par l’exégèse de ses textes (cer­tains l’ayant traitée directe­ment, d’autres, si on peut dire, par l’ex­em­ple) – et il y a aus­si les écrits d’En­gels. Et il y a l’autre ques­tion : « qu’en est-il ? » (autrement dit, l’opin­ion que l’on prête à Marx, à tort ou à rai­son, est-elle juste ?). C’est à cette sec­onde ques­tion, qui est au fond la plus fon­da­men­tale des deux, que je pro­po­sais de répon­dre en exam­i­nant les faits (pré)historiques et en essayant d’y trou­ver une logique.

    5. “Et il y a l’autre ques­tion : « qu’en est-il ? »” mais je n’ai jamais posé cette ques­tion, je me suis con­tenté de vous ques­tion­ner sur ce que pen­sait Marx à ce sujet. Rien de plus.

    6. C’est la rai­son pour laque­lle nous avions du mal à nous com­pren­dre : j’é­tais passé directe­ment à l’autre ques­tion. Sur Marx, je suis con­va­in­cu qu’il n’y a pas d’am­bi­gu­i­té, et que la déter­mi­na­tion fon­da­men­tale part bien des forces pro­duc­tives. C’est pour cela que je par­lais de ce qui me paraît être une lec­ture « myope » du Cap­i­tal.

    7. Très bien mais alors com­ment répon­dre à l’ob­jec­tion de Tes­tart qui dit juste­ment : “Marx dans le cap­i­tal, mon­tre que les rap­ports soci­aux de pro­duc­tion sont pre­miers. Pre­miers au
      sens logique, dans le mode de pro­duc­tion : c’est le mécan­isme de la plus-val­ue rel­a­tive qui
      per­met de com­pren­dre le développe­ment spé­ci­fique au cap­i­tal­isme des forces
      pro­duc­tives. Pre­miers his­torique­ment : dans l’analyse de la man­u­fac­ture, Marx mon­tre
      que les rap­ports cap­i­tal­istes s’emparent tout d’abord de la pro­duc­tion telle qu’elle est
      heri­tee des modes de pro­duc­tion prece­dents, c’est la peri­ode de « soumis­sion formelle »,
      qu’on peut situer au XVI­Ie siecle ; ce n’est qu’ul­terieure­ment que le cap­i­tal se « soumet
      réelle­ment » des forces de pro­duc­tion, déter­mi­nant la révo­lu­tion indus­trielle du XVI­I­Ie
      siè­cle”

    8. Il y a plusieurs argu­ments. Le pre­mier est que si Marx avait vrai­ment changé d’avis sur ce point, il l’au­rait prob­a­ble­ment écrit (comme il l’a fait à plusieurs occa­sions). Le sec­ond est que Tes­tart, à mon avis, con­fond une rela­tion locale et une rela­tion glob­ale (et force un peu la rela­tion locale pour que ça ren­tre). Oui, la plus-val­ue rel­a­tive (et la con­cur­rence) expliquent la crois­sance cap­i­tal­iste des forces pro­duc­tives. Mais cette plus-val­ue, ce salari­at, cette con­cur­rence, pou­vaient-ilsex­is­ter dans n’im­porte quelle société, ou sup­po­saient-ils juste­ment un cer­tain niveau de développe­ment ?
      Donc oui, dans la rela­tion dialec­tique entre forces pro­duc­tives et rap­ports de pro­duc­tion, les sec­onds ne sont pas sans effets sur les pre­mières. Mais à l’échelle his­torique, si l’on veut com­pren­dre quelque chose à la ten­dance évo­lu­tive des sociétés humaines, celle-ci s’é­claire bien mieux par l’ac­croisse­ment (quan­ti­tatif) des forces pro­duc­tives que par les mod­i­fi­ca­tions (qual­i­ta­tives) des rap­ports sde pro­duc­tion.

  7. Bon­jour,

    Mer­ci beau­coup pour cet arti­cle très éclairant.
    Accepteriez-vous d’ex­pli­quer en deux mots ce qui vous paraît prob­lé­ma­tique dans l’ou­vrage de Grae­ber et Wen­grow s’il vous plaît ? Je ne l’ai pas lu mais j’avais l’im­pres­sion que des per­son­nes pour lesquelles j’ai de l’es­time intel­lectuelle en fai­saient des retours plutôt élo­gieux. J’imag­ine que c’est sur le plan méthodologique que ça pèche ?
    Mer­ci d’a­vance pour votre réponse !

    1. Sur ce point, je me per­me­ts de vous ren­voy­er d’une part à mon texte pub­lié dans le BSPF (voir rubrique « textes courts »), d’autre part aux dif­férentes cri­tiques que j’ai traduites et repro­duites dans le blog (en par­ti­c­uli­er celle de Wal­ter Schei­del). Sur la ques­tion plus par­ti­c­ulière de l’in­flu­ence sup­posée des Amérin­di­ens sur les Lumières, jetez aus­si un œil aux textes de David Bell (https://legrandcontinent.eu/fr/2021/12/03/une-histoire-imparfaite-de-lhumanite/) et de Guy Laflèche (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mise-au-point-de-nouvelle-france-251441).

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