Insaisissable richesse ?

EDIT du 29/​03 : suite aux com­men­taires de BB ci-dessous, je suis bien obligé de recon­naître que je me suis ent­hou­si­as­mé un peu vite et que, comme je le red­outais, ma solu­tion ne résout en fait pas grand-chose. En l’é­tat, si elle donne une for­mu­la­tion plus rigoureuse du prob­lème, elle ne parvient pas vrai­ment à inté­gr­er ces très pénibles Inu­its de l’Alas­ka, dont je n’ar­rive tou­jours pas à car­ac­téris­er la richesse ! Donc soit il est pos­si­ble d’amé­nag­er mes propo­si­tions pour qu’elles fonc­tion­nent, soit il va fal­loir repar­tir sur de tout autres bases : je cherche…

EDIT du 01/​04 : nou­velle solu­tion pro­posée dans ce bil­let

Atten­tion, bil­let ardu ! (mais pas le choix : quand le vin théorique est tiré, il faut le boire jusqu’au bout, même s’il dévaste l’œ­sophage…)
J’ai con­sacré, il y a quelques mois, plusieurs bil­lets au prob­lème de la richesse, c’est-à-dire, à par­tir d’une cri­tique des propo­si­tions d’Alain Tes­tart, à rechercher un critère qui sépare les sociétés qui en sont pourvues de celles qui l’ig­norent. J’é­tais assez con­tent de moi, puisque après maintes cog­i­ta­tions, j’é­tais par­venu à une solu­tion qui me sem­blait tout à fait accept­able. Et c’est d’ailleurs cette solu­tion qui s’est trou­vée imprimée dans L’Homme, dans le dernier numéro où s’est pour­suivi le débat sur cette ques­tion.
On rap­pelle sou­vent, à l’ar­mée, la vieille plaisan­terie selon laque­lle il ne faut jamais exé­cuter un ordre avant d’avoir reçu le con­tre-ordre. Je pro­pose donc, en matière de recherche, d’en­vis­ager un adage selon lequel il ne faut jamais écrire une idée avant de s’être aperçu qu’elle était fausse. En effet, la solu­tion que je jugeais tout à fait sat­is­faisante il y a quelques mois me paraît aujour­d’hui inten­able – ce qui sig­ni­fie bien sûr qu’il faut en trou­ver une autre.

Rappel : la position du problème

Sans repren­dre l’in­té­gral­ité du débat – ce bil­let s’an­nonce déjà suff­isam­ment long et ardu – j’en résumerai les prin­ci­paux ter­mes de la manière suiv­ante : on sent, intu­itive­ment, qu’il existe deux grandes caté­gories de sociétés. Dans les unes, les biens matériels ne jouent qu’un rôle très lim­ité. On ne les accu­mule pas, on ne les recherche pas au-delà du néces­saire pour les utilis­er soi-même. Il n’y a pas de rich­es ni de pau­vres – la dif­féren­ci­a­tion sociale, lorsqu’elle existe, s’opère selon le sexe, l’âge, l’ap­ti­tude à la chas­se, à la guerre, le nom­bre d’épous­es ou la con­nais­sance du sur­na­turel. Ce sont des sociétés sans richesse, qu’Alain Tes­tart appelait le monde I. Face à cela, il y a des sociétés dans lesquelles la pos­ses­sion des bien matériels joue un rôle évi­dent : on cherche à les accu­muler, car au-delà de leur sim­ple rôle util­i­taire, ils inter­vi­en­nent dans le jeu social. Les droits de pro­priétés sont impor­tants, il y a des rich­es et des pau­vres — en plus, éventuelle­ment, de dif­férences de statuts. Ce sont des sociétés à richesse, les mon­des dits II et III (selon que les class­es sociales y sont absentes ou présentes).
Com­ment délim­iter ces deux mon­des ? La réponse de Tes­tart con­sis­tait à pren­dre pour critère l’ex­is­tence de paiements pour des « oblig­a­tions sociales », en par­ti­c­uli­er celles liées au mariage (le « prix de la fiancée »), et à la jus­tice (le wergild). Or, cette solu­tion soule­vait plusieurs dif­fi­cultés.
  1. Si la richesse fait son appari­tion sous la forme de biens trans­férés dans le cadre mat­ri­mo­ni­al ou judi­ci­aire, il faut en déduire que les biens qui sont sim­ple­ment tro­qués, ain­si qu’il en existe dans toutes les sociétés du monde I, ne con­stituent pas de la richesse. Or, une telle affir­ma­tion est dif­fi­cile­ment accept­able dans la mesure où de nos jours encore, l’une des prin­ci­pales fonc­tions de la richesse con­siste pré­cisé­ment à per­me­t­tre à celui qui la pos­sède d’acquérir d’autres biens. Alain Tes­tart con­cé­dait qu’il s’agissait effec­tive­ment d’une forme de richesse, mais que dans le monde I, celle-ci n’était pas « sociale­ment utile », une réponse qui, au mieux, repousse le prob­lème sans réelle­ment le résoudre.
  2. Cette déf­i­ni­tion de la richesse ignore totale­ment l’esclavage, pour­tant con­sid­éré par Alain Tes­tart comme « la richesse par excel­lence ».
  3. Plus glob­ale­ment, on attend d’une déf­i­ni­tion de la richesse qu’elle s’applique égale­ment aux sociétés du monde III – c’est-à-dire aux sociétés de classe. Or, le critère pro­posé par A. Tes­tart ne les con­cerne, au mieux, que de manière mar­ginale : les paiements mat­ri­mo­ni­aux sont en voie de dipari­tion dans la plu­part des sociétés mod­ernes, et le cadre judi­ci­aire est loin d’être le prin­ci­pal con­texte d’utilisation de la richesse (si tel a jamais été le cas).
  4. Enfin, le point peut-être le plus décisif de tous : cer­taines sociétés, qui ignorent tant le prix de la fiancée que les paiements judi­ci­aires, n’en sont pas moins mar­quées par d’évidentes iné­gal­ités de richesse. C’est cette con­fig­u­ra­tion – que j’appelais de « type S » – qui pré­vaut, par exem­ple, chez les Inu­its de l’Alaska, mais aus­si dans l’aire sibéri­enne avec les Itel­men, les Kori­ak ou les Tchouk­tch­es.

Rappel 2 : la solution « politique »… et sa critique

Après avoir tourné le prob­lème en tout sens (je ren­voie le lecteur curieux ou mani­a­co-dépres­sif à la lec­ture de mes bil­lets suces­sifs sur ce point), j’en étais venu à la con­clu­sion qu’on ne pou­vait car­ac­téris­er la richesse des mon­des II et III par sa forme, et qu’on devait donc se con­tenter de la définir par ses effets. En l’oc­cur­rence, j’écrivais que :

Une société est dite ‘à richess­es’ (et relève donc des mon­des II ou III) lorsque sa déten­tion en quan­tité se traduit par une posi­tion sociale dom­i­nante, de droit ou de fait, et que symétrique­ment, en être dépourvu con­duit à une sit­u­a­tion de dépen­dance, de droit ou de fait.

J’é­tais alors con­va­in­cu que tout en élim­i­nant les prob­lèmes soulevés par le critère des « paiements pour oblig­a­tions sociales », cette propo­si­tion était solide et que sa cuirasse ne présen­tait aucun défaut majeur. Je le dis donc tout net : j’ai changé d’avis, et je m’en veux un peu de ne pas avoir perçu ses faib­less­es plus tôt.
Le pre­mier prob­lème, c’est que du point de vue de la méth­ode et de la cohérence, il est quand même étrange – et pas vrai­ment sat­is­faisant – de se retrou­ver à for­muler un critère por­tant sur un phénomène économique en ter­mes poli­tiques. Il s’agis­sait claire­ment, dans le meilleur des cas, d’une solu­tion de repli, qui laisse penser qu’on passe à côté de la vraie réponse qui, elle, devrait se présen­ter en ter­mes pure­ment économiques.
Mais aus­si, et surtout, cette solu­tion ne fonc­tionne pas ou, plus exacte­ment, elle ne fonc­tionne qu’à moitié. Dans un sens, toute société dans laque­lle exis­tent des dom­i­na­tions qui dérivent de la richesse est une société… à richesse – cette belle décou­verte n’est évidem­ment rien de plus qu’une tau­tolo­gie. Le prob­lème, c’est qu’en sens inverse, il existe des sociétés qui manip­u­lent les biens dans cer­taines occa­sions sociales, tout en ayant mul­ti­plié les diposi­tifs empêchant ces cou­tumes de provo­quer une dif­féren­ci­a­tion entre indi­vidus — je pense notam­ment aux Indi­ens pueb­los et, peut-être, à ceux de la côte ori­en­tale de l’Amérique du Nord aux­quels fait allu­sion Rémi Had­dad dans son arti­cle. Finale­ment, j’aboutis­sais à une erreur symétrique à celle que je reprochais à A. Tes­tart : là où sa déf­i­ni­tion exclu­ait du monde de la richesse les sociétés dépourvues de prix de la fiancée et du wergild, mais où rég­naient des iné­gal­ités socio-économiques, la mienne exclu­ait celles qui pos­sé­daient le prix de la fiancée et le wergild, mais pas d’iné­gal­ités socio-économiques sig­ni­fica­tives.

3. Vers une nouvelle solution (?)

Il faut donc, en quelque sorte, en revenir aux fon­da­men­taux, et trou­ver un critère formel qui per­me­tte de class­er d’un côté le sim­ple troc, le ser­vice pour la fiancée, les assas­si­nats de com­pen­sa­tion, etc. et de l’autre, le prix de la fiancée et le wergild, mais aus­si l’a­mende, la rente, et bien d’autres phénomènes encore.

3.1 La forme minimale de la richesse

Le raison­nement part d’une évi­dence : la richesse se rap­porte avant tout aux biens et à leur rôle dans le jeu social. Or, les biens exis­tent dans toutes les sociétés, et dans toutes les sociétés, cer­tains d’en­tre eux peu­vent être échangés con­tre d’autres biens. On doit donc com­mencer par dis­tinguer la forme min­i­male de la richesse de ses formes dévelop­pées. La forme min­i­male étant uni­verselle, elle ne per­met pas, à elle seule, de car­ac­téris­er une société. Cepen­dant, lorsque émerge la richesse que j’ap­pelle dévelop­pée, cette forme min­i­male acquiert une impor­tance nou­velle – et c’est ain­si que dans la société cap­i­tal­iste, avec sa divi­sion du tra­vail et ses échanges général­isés, une fonc­tion pre­mière de la richesse est d’ac­quérir des biens.
Pour com­mencer, je pro­pose les deux déf­i­ni­tions suiv­antes :
Déf­i­ni­tion 1 : Les biens con­stituent des richess­es lorsqu’ils sont sus­cep­ti­bles d’être exi­gi­bles.
Cette déf­i­ni­tion appelle trois com­men­taires :
  • Les biens con­stituent une richesse si et seule­ment si ils s’in­sèrent dans des déter­mi­na­tions sociales spé­ci­fiques – c’est toute la dif­férence entre une richesse et une (sim­ple) ressource.
  • La richesse com­prend les biens ain­si défi­nis, mais ne s’y lim­ite pas (voir plus loin).
  • la notion d’exi­gi­bil­ité ren­voie à celle d’oblig­a­tion juridique (sur ce point, je m’in­scris dans les pas d’Alain Tes­tart et de sa Cri­tique du don). L’exi­gi­bil­ité peut naître soit d’un échange, soit d’un « trans­fert du troisième type » (t3t), c’est-à-dire d’un trans­fert oblig­a­toire qui ne soit pas con­di­tion­né par une con­trepar­tie.
Déf­i­ni­tion 2 : on par­le de forme min­i­male, ou élé­men­taire, de la richesse, lorsque l’exi­gi­bil­ité du bien résulte d’un échange con­tre d’autres biens.
En d’autres ter­mes, dans toutes les sociétés, il existe des biens sus­cep­ti­bles d’être échangés, et cet échange crée des oblig­a­tions de part et d’autre. Ces biens incar­nent la richesse sous sa forme min­i­male. Mais, je le répète, pré­cisé­ment parce que cette forme existe partout à des degrés divers dans toutes les sociétés, elle ne suf­fit pas à elle seule à car­ac­téris­er le type de société.
Les San du Kala­hari, un cas emblé­ma­tique de société du monde I

3.2 Les formes développées de la richesse

Si, donc, la forme min­i­male de la richesse con­cerne l’échange de biens con­tre d’autres biens, en quoi con­siste la forme dévelop­pée, dont la présence pour­rait donc être le critère des mon­des II et III ? La réponse, dans sa for­mu­la­tion générale, découle de ce qui précède :
Déf­i­ni­tion 3 : la forme de la richesse est dite dévelop­pée lorsque l’exi­gi­bil­ité d’un bien se fonde sur un autre motif qu’un échange con­tre d’autres biens.
Il est toute­fois utile de ne pas s’en tenir là, et de dis­tinguer les divers cas de fig­ure qui se présen­tent au sein de cette caté­gorie.
  1. l’exi­gi­bil­ité du bien découle d’un échange con­tre autre chose qu’un bien. Cette pos­si­bil­ité en recou­vre à son tour deux autres :
    1a. l’échange vise à acquérir un droit sur une per­son­ne
    1b. l’échange vise à acquérir les droits d’usus ou de fruc­tus sur un bien, à l’ex­clu­sion du droit d’abusus
  2. l’exi­gi­bil­ité du bien ne découle pas d’un échange.
Le cas 1a cor­re­spond à l’ac­qui­si­tion, par ces­sion de biens, d’un droit sur une per­son­ne. Ici, il faut avancer avec pru­dence, car en ter­mes mod­ernes, le « droit per­son­nel » (qui s’op­pose au « droit réel », droit direct sur une chose) est le droit d’ex­iger d’une per­son­ne qu’elle four­nisse un bien – autrement dit, c’est le droit du créanci­er sur le débi­teur. Le droit sur la per­son­ne dont il est ques­tion ici exclut pré­cisé­ment ce cas de fig­ure. C’est un droit de com­man­der, d’ex­iger une presta­tion, pour autant que cette presta­tion ne soit pas la four­ni­ture dif­férée d’un bien suite à un échange. Par exem­ple, c’est le pou­voir du père sur sa fille, qui sera trans­féré au mari con­tre paiement du prix de la fiancée. C’est aus­si le pou­voir sur l’esclave, qui peut être acheté et ven­du.
Corol­laire : tout droit sur une per­son­ne pou­vant être échangé con­tre des richess­es con­stitue lui-même une richesse.
Ain­si qu’on le dis­ait un peu plus haut, la richesse ne se lim­ite donc pas aux biens sus­cep­ti­bles de trans­ferts oblig­a­toires. Dans la mesure où cer­tains droits sur des per­son­nes sont con­vert­ibles en droits sur des biens matériels (dans un sens et dans l’autre, par l’achat et la vente), ces droits sur les per­son­nes relèvent eux aus­si du périmètre de la richesse. Autrement dit, le droit qu’un père détient sur sa fille, ou un frère sur sa sœur, n’est pas une richesse dans une société ou en le cédant, il ne peut acquérir qu’un droit sur une autre femme (par « l’échange de sœurs ») ou une presta­tion en tra­vail (par le « ser­vice pour la fiancée »). Il con­stitue, en revanche, une richesse dans une société où ce droit peut être ven­du con­tre des biens matériels (par le « prix de la fiancée »).
Quant à la sit­u­a­tion 1b, elle cor­re­spond au fait que le pro­prié­taire d’un bien cède son util­i­sa­tion et éventuelle­ment ses fruits à un tiers, en échange d’un paiement. Cette con­fig­u­ra­tion est celle de la rente, fon­cière ou non, du prêt à intérêt (moné­taire ou non), etc.
Le cas 2, pour sa part, con­cerne donc des oblig­a­tions de fournir des biens dans le cadre d’un « t3t » (trans­fert du troisième type). Celui-ci peut procéder d’un motif judi­ci­aire, une caté­gorie qui inclut tant le wergild que l’a­mende ou les dom­mages et intérêts. L’oblig­a­tion peut égale­ment découler d’un motif poli­tique, comme dans le cas de l’im­pôt, d’une rela­tion de par­en­té ou de dépen­dance.
L’érec­tion d’un mégalithe dans la « plouto­cratie osten­ta­toire » de l’île de Nias
Une pra­tique et une société typ­iques du monde de la richesse

Une conclusion et deux remarques pour finir

En con­clu­sion, il me sem­ble – mais peut-être des lecteurs avisés me mon­treront-ils le con­traire – que ce jeu de déf­i­ni­tions per­met de dis­crim­in­er effi­cace­ment les sociétés et que cette approche formelle est cohérente avec ce que dicte l’in­tu­ition. On remar­quera que dans le monde II, le type de sociétés le plus com­mun, qui inspi­rait la propo­si­tion d’Alain Tes­tart, est celui où la richesse dévelop­pée existe sous les trois formes 1a, 1b et 2. Les sociétés que j’ap­pelais de « type S », qui ignorent le prix de la fiancée ou le wergild, sont celles où les formes dévelop­pées 1a et 2 sont inex­is­tantes ou très peu présentes, et où c’est la forme 1b qui domine.
On pour­rait se pos­er la ques­tion de savoir si ce bel échafaudage n’est pas mis à bas par ce qu’Alain Tes­tart appelait les « presta­tions viagères » aus­trali­ennes. En échange de son épouse, le mari ne doit-il pas fournir de la viande à ses beaux-par­ents tout au long de leur vie ? Une telle cou­tume ne con­stitue-t-elle pas une vari­ante du prix de la fiancée, dont le paiement ne serait pas libéra­toire, mais qui représen­terait en quelque sorte les intérêts d’une dette per­pétuelle ? L’opin­ion d’A. Tes­tart lui-même, et je le suis sans dif­fi­culté sur ce point, était que ces presta­tions peu­vent tout autant, et même davan­tage, être vues comme un ser­vice à vie. Une telle inter­pré­ta­tion est d’ailleurs par­faite­ment cohérente avec l’ab­sence de toute forme dévelop­pée de la richesse dans ces sociétés.
L’autre prob­lème touche à ce que recou­vre exacte­ment, dans les déf­i­ni­tions qui précè­dent, le con­cept de biens. Ceux-ci se lim­i­tent-ils aux seuls biens matériels, ou inclu­ent-ils égale­ment des biens immatériels autres que des droits sur les per­son­nes : chants, dans­es, savoirs ésotériques, titres hon­ori­fiques, etc. ? On pour­rait être ten­té de choisir la pre­mière option. En effet, on a le sen­ti­ment que les seules sociétés dans lequelles on achète et on vend ce type de biens sont pré­cisé­ment les sociétés à richesse. Dans cette optique, il faudrait donc admet­tre que les biens immatériels for­ment une caté­gorie spé­ci­fique, et iden­ti­fi­er une forme dévelop­pée sup­plé­men­taire de la richesse définie par leur achat et leur vente. J’ai cepen­dant l’im­pres­sion que ce n’est ni néces­saire, ni souhaitable. Je ne vois aucune bonne rai­son de con­sid­ér­er dif­férem­ment la sit­u­a­tion où l’on paye pour se pro­cur­er une hache, que celle où l’on paye pour les ser­vices d’un chamane ou pour le droit d’ap­pren­dre un chant. Et si c’est man­i­feste­ment dans les sociétés à richesse que l’on paye pour des biens immatériels, l’ex­pli­ca­tion la plus sim­ple est que ce sont aus­si les sociétés où, d’une manière générale, on paye pour davan­tage de choses.

(Edit du 27/​03) Éléments récapitulatifs :

Propo­si­tion 1 : Une société est dite sans richesse (monde I) si les biens ne peu­vent y être exi­gi­bles qu’en échange d’autres biens.
Propo­si­tion 2 : Une société est dite à richesse (monde II ou monde III) si cer­tains biens peu­vent y être exi­gi­bles pour d’autres raisons qu’en échange d’autres biens.

26 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    Je pense que vous êtes trop rigoureux… Oui c’est pos­si­ble même en sci­ence. Il n’y a pas de réponse absolue. Pourquoi ?

    Sim­ple­ment parce que nos représen­ta­tions du monde se fondent sur des caté­gori­sa­tions, sur des dis­crim­i­na­tions, des tris. Or tout tri est impar­fait. Car deux choses non abstraites ne sont jamais les mêmes.

    La classe “table” par exem­ple est très impré­cise car des table il en a des ronde et des car­rées, des faites en bois et d’autres en pierre, cer­taines ont trois pieds et d’autres qua­tre et j’en passe. Ne par­lons pas non plus des table des cal­cul, des tables des nom­bres log­a­rith­miques, des tables de la loi,. Et puis il y a des tables où on mange, des tables où on tra­vaille…

    Vous chercher une caté­gorie uni­verselle aux “richess­es” mais c’est un leurre , vous n’y arriverez pas. La classe est tou­jours approx­i­ma­tive, c’est une approx­i­ma­tion englobante qui per­met sim­ple­ment d’établir un référent pour nom­mer ce qu’il con­tient

    Toute classe est insat­is­faisante mais elle sont indis­pens­able non seule­ment pour nom­mer les choses, les dis­tinguer des autres et pour échang­er (dis­courir) à leur sujet mais aus­si et surtout pour les con­cep­tu­alis­er, en faire une réal­ité tan­gi­ble. C’est d’ailleurs vain de vouloir lut­ter con­tre les dis­crim­i­na­tions puisque celle-ci sont indis­pens­ables pour “lire” le monde.

    Vous ne trou­verez pas ce que vous cherchez. Soyez plus indul­gent avec vous même. Pas besoin d’outil par­fait pour labour­er le savoir et y planter ses graine. C’est le chemin qui compte jamais le but à l’hori­zon qui est tou­jours repoussé.

    1. Je vous avoue qu’en lisant votre dernier para­graphe, je me suis demandé un instant si je n’é­tais pas en train de con­sul­ter mon horo­scope. En tout cas, ce que j’aimerais bien savoir, c’est si sur le fameux chemin, j’ai avancé ou reculé. Avez-vous iden­ti­fié un ou plusieurs prob­lèmes dans la solu­tion que je pro­pose ? Si oui, lesquels ?

  2. Bon­jour Christophe,
    Une réac­tion épi­der­mique : l’exi­gi­bil­ité que tu exiges pour qu’un bien soit une richesse écarte d’emblée les dons. Or s’il y a des richess­es dans la Côte nord-ouest, ce sont les biens qui s’of­frent lors des pot­latchs. Par ailleurs, dans au moins une par­tie des sociétés du monde II, il n’y a pas une caté­gorie générale de biens mais au moins deux, sinon trois : les biens “utiles” (ali­men­taires ou autres), ceux qui ne ser­vent qu’à des presta­tions sociales et ceux qui ne ser­vent que pour le pres­tige. Dans cer­taines de ces sociétés ces trois caté­gories sont étanch­es, dans d’autres les pre­mières peu­vent per­me­t­tre d’ac­quérir les sec­on­des et/​ou les troisièmes, récipro­que­ment, les dernières per­me­t­tent, lors d’événe­ments cat­a­strophiques de se pro­cur­er des ali­ments. N’est-ce pas alors une voie d’évo­lu­tion de la richesse ?

    1. Hel­lo Momo
      Non, le critère de l’exi­gi­bil­ité n’é­carte pas les dons : il dit que que qui peut être unique­ment don­né n’est pas une richesse. C’est très dif­férent ! Parce qu’in­verse­ment, ce qui peut être exigé (comme paiement) peut for­cé­ment être don­né. Si, juste­ment, les dons des pot­latchs sont des dons de valeur, c’est parce que les biens ain­si trans­férés sont utiles par ailleurs : ils ser­vent dans les paiements de mariage ou de jus­tice – c’est d’ailleurs très exacte­ment ce que dis­ait Tes­tart. Pour ce qui est des deux ou trois caté­gories de biens, je ne doute pas une sec­onde qu’il existe des dizaines de con­fig­u­ra­tions et de voies d’évo­lu­tion pos­si­bles (et il y en a d’au­tant plus qu’on con­sid­ère les choses plus en détail). Dans ce bil­let, je n’ex­plore pas ces ques­tions, je dresse une série de déf­i­ni­tions qui per­me­t­tent de s’ori­en­ter – et de repér­er le cas bizarre des sociétés dites « S ».

  3. Je vois où Olivi­er veut en venir, à sa manière alam­biquée 🙂 La ques­tion est de savoir si vous cherchez à définir les richess­es comme con­cept opéra­toire dans un cadre anthro­pologique, ou bien de manière plus générale. Jean-Marie Har­ribey a écrit un livre très intéres­sant “la richesse, la valeur et l’ines­timable” dans lequel il cherche lui-même à établir une déf­i­ni­tion générale dans un cadre économique (appuyé sur Marx), écologique (appuyé sur dif­férents auteurs, dont André Gorz) et soci­ologique. J’es­saierai d’en faire un résumé à l’oc­ca­sion 🙂

    1. Encore une fois, la prob­lé­ma­tique de départ est celle à laque­lle je fais allu­sion dans le bil­let : il y a des sociétés qui « ne jouent pas » avec les biens matériel et qui, de ce point de vue, sont égal­i­taires. Et puis, il y a des sociétés où c’est tout le con­traire. Com­ment penser /​com­pren­dre cette oppo­si­tion ? Tes­tart avait pro­posé une solu­tion, j’ai expliqué quels étaient ses défauts, et j’es­saye d’en trou­ver une meilleure…

  4. Intéres­sant ! et que nous dis­ent ces types d’échanges sur les modes de rela­tions sociales ? Sur le niveau de hiérar­chi­sa­tion des sociétés ?

    1. Atten­tion, ce ne sont pas tous des échanges, juste­ment ! Après, ils nous aident juste­ment à raison­ner à par­tir des bonnes caté­gories, et à ten­ter d’établir des cor­réla­tions valides. Par exem­ple, dans le monde I de Tes­tart, on observe qu’il n’ex­iste aucune forme d’E­tat (ce qui me sem­ble évi­dent) ni de struc­tura­tion poli­tique (ce qui mérit­erait peut-être d’être nuancé). En tout cas, on sait que c’est un monde où les iné­gal­ités éventuelles ne peu­vent pas se fonder sur la pos­ses­sion des biens, ce qui est déjà con­sid­érable.
      Après, on peut faire l’analo­gie avec la biolo­gie. Si j’op­pose les invertébrés aux vertébrés, je dis quelque chose d’essen­tiel sur leur struc­ture interne, mais cela ne me ren­seigne ni sur leur type d’habi­tat, ni sur leur régime ali­men­taire, ni sur leur mode de loco­mo­tion, etc. C’est une caté­gorie générale per­ti­nente à par­tir de laque­lle on doit raison­ner pour aller plus loin.

  5. Il serait bon de met­tre de l’or­dre dans les numéro­ta­tions : par­fois on a 1a, 1b, 2 et par­fois c’est 1, 2a, 2b. Ça ne con­tribue pas à la clarté de l’af­faire.
    Avec ces déf­i­ni­tions, je doute que l’on puisse class­er les sociétés de “type S” (au moins cer­taines d’en­tre elles), ou des sociétés comme les Tareumi­ut dans les sociétés à richesse…

    1. Effec­tive­ment, à force de faire et de défaire pour ten­ter de met­tre de l’or­dre, j’ai fini par m’emmêler les pinceaux en con­clu­sion. Nor­male­ment, c’est rétabli.
      Pour ce qui est du fond de l’af­faire, comme (trop ?) sou­vent sur ce blog, j’ai voulu réfléchir tout haut, je me suis avancé sur la base de mes sou­venirs sans sur­veiller mes arrières. En allant revéri­fi­er sur les Tareumi­ut, je trou­ve la meilleure descrip­tion dans le livre de Spencer (1959), qui n’est pas très explicite. Il place l’ac­cent sur la notion de « biens de sur­plus » qui seraient l’essence de la richesse, mais un sur­plus de quoi par rap­port à quoi, mys­tère. Ce qui est clair, c’est que la richesse est d’une part com­mer­ciale (ma caté­gorie « min­i­male »), d’autre part liée à la pos­ses­sion des baleinières. On lit que par sa générosité, le pro­prié­taire doit attir­er les hommes pour inté­gr­er son équipage. Il leur fait donc des « cadeaux », et les assiste durant les péri­odes creuses. Sauf que s’il le fait, c’est for­cé­ment que toutes ces dépens­es, qui s’a­joutent à la con­struc­tion de la baleinière, sont con­tre­bal­ancées par des recettes. Lesquelles ? La seule réponse que je vois est que les mem­bres d’équipage ne perçoivent qu’une frac­tion de ce qu’ils pêchent, et que le pro­prié­taire de la baleinière reçoit, en tant que tel, une part du pro­duit. Ce qui sig­ni­fie que d’une manière ou d’une autre, il reçoit quelque chose en con­trepar­tie de l’usage qui est fait de sa baleinière. De là, soit on peut con­sid­ér­er qu’il reçoit des biens, et cela ren­tre dans ma caté­gorie 1B. Soit on con­sid­ère qu’il s’ag­it d’un échange de ce droit d’usage con­tre un ser­vice, auquel cas il faut que j’a­joute une caté­gorie à la clas­si­fi­ca­tion…

  6. Il se trou­ve que j’ai aus­si relu Spencer ce matin (lec­ture rapi­de… et seule­ment de quelques pas­sages). On peut effec­tive­ment faire divers­es inter­pré­ta­tions, mais il y a un point qui m’ap­pa­raît qua­si cer­tain, c’est qu’en ce qui con­cerne les baleinières, rien n’est exi­gi­ble. En fait, ça ressem­ble plus à de la clien­tèle qu’à autre chose : l’umealiq forme son équipage en faisant des cadeaux, mais les gens se ral­lient à lui ou pas et s’en vont quand ça leur chante. Et en ce qui con­cerne la chas­se, la baleine est partagée (l’umealiq promet une bonne ration de baleine à qui vient avec lui, mais ça n’ap­pa­raît pas comme une con­trepar­tie exi­gi­ble du ser­vice). Par ailleurs, le pres­tige sem­ble bien plus fondé sur la qual­ité de bon chas­seur et sur la capac­ité à gér­er un groupe d’hommes que sur la richesse, qui ne vient que sec­ondaire­ment. Il faudrait relire de plus près, mais ça ressem­ble beau­coup à la Sibérie par cer­tains côtés, et tous ces gens-là échap­pent à la déf­i­ni­tion de la richesse, quelle qu’elle soit jusqu’à présent…

    1. Je dois bien recon­naître que c’est aus­si mon sen­ti­ment (même si le terme de clien­tèle ne me paraît pas idéal pour un rap­port qui ici est avant tout économique). Et pour­tant, chez ces gens, tout le monde, et eux les pre­miers, s’ac­corde pour dire qu’l y a des rich­es et des pau­vres. C’est quand même rageant de se dire qu’un truc existe de manière incon­testable, mais qu’on n’ar­rive pas à le définir cor­recte­ment. La seule manière que je voie de m’en sor­tir est de dire qu’il suf­fit qu’il y ait « beau­coup » de richesse élé­men­taire pour qu’on soit dans le monde II, mais c’est aus­si sat­is­faisant qu’un diag­nos­tic médi­cal sur la bonne mine du patient.

  7. Dis­ons que ça rap­pelle la clien­tèle, mais ce n’est effec­tive­ment pas un rap­port de fidél­ité. En réal­ité, c’est plutôt une forme de coopéra­tion, cha­cun ayant besoin de l’autre : le pékin moyen qui n’a pas de baleinière ne peut pas aller chas­s­er, mais le pro­prié­taire de baleinière ne peut pas non plus sans un équipage. Là où l’on voit cepen­dant que la baleinière est finale­ment plus ou moins sec­ondaire, c’est lorsque l’on con­sid­ère les Nuu­nami­ut de l’intérieur : l’umealiq est chez eux le con­duc­teur de la chas­se au cari­bou, exacte­ment de la même manière qu’il l’est pour la chas­se à la baleine chez les gens de la côte. Il a le même pres­tige, c’est aus­si un riche, mais il n’a pas de baleinière pour autant, et son pres­tige est fondé sur son habileté à la chas­se et sa capac­ité à gér­er un groupe de chas­seurs. Tout ça ressem­ble finale­ment à la guerre : le bon chef de guerre a du pres­tige, pour autant il ne peut pas par­tir à la guerre tout seul.

    D’un point de vue plus général, plus j’avance et plus je con­sid­ère que cette sit­u­a­tion par­ti­c­ulière, que l’on retrou­ve égale­ment en Sibérie, n’est ni vrai­ment du monde I ni vrai­ment du monde II, mais une sorte d’entre-deux (la voie ou une voie de pas­sage de l’un à l’autre, peut-être ?). Les incom­préhen­sions avec Charles Sté­panoff vien­nent d’ailleurs en par­tie de là. « Cer­tains » on bal­ayé un peu rapi­de­ment ses argu­ments, alors qu’en réal­ité sa posi­tion reflé­tait une dif­fi­culté clas­si­fi­ca­toire bien réelle.

    Main­tenant, si l’on tient vrai­ment à met­tre une bar­rière entre monde I et monde II pour, entre autres, pou­voir dire de quel côté tombent ces sociétés, je per­siste à croire qu’on s’en sor­ti­ra non pas en cher­chant une déf­i­ni­tion ultra pointue et restric­tive de la richesse qui le per­me­t­trait, mais en en gar­dant une déf­i­ni­tion large et en se fon­dant sur le critère de son util­i­sa­tion. Tes­tart avait sans doute bien sen­ti le prob­lème, et il ne fai­sait pas autre chose lorsqu’il par­lait de « richesse sociale­ment utile ». La clé tient dans le « sociale­ment utile ». Pour Tes­tart, sociale­ment utile = paiements ser­vant à s’acquitter d’obligations sociales (PDF, wergeld, amendes), ce qui exclut ces sociétés inter­mé­di­aires, qui tombent de fait dans le monde I. Et une fois qu’on a payé ces oblig­a­tions, avec ce qu’il reste on fait de l’ostentation. Mais avec les Tareumi­ut, Nuu­nami­ut ou autres, on voit une chose : ils font de l’ostentation (typ­ique­ment, la Mes­sen­ger Feast chez eux), ils dis­tribuent, mais ils n’ont pas de paiements soci­aux. Dit autrement, on a la case pres­tige osten­ta­toire, mais sans la case paiements (alors que pour Tes­tart la case paiements venait en pre­mier). Si l’on arrive à élargir, en le for­mal­isant cor­recte­ment, le « sociale­ment utile » aux dons (dons OU paiements), pour ce côté du Paci­fique on devrait pou­voir s’en sor­tir. Pour la Sibérie, il faut voir si ça suf­fit ou s’il faut encore élargir. Une piste comme une autre…

    Dernière remar­que : on voit dans le cas de l’Alaska que le pres­tige lié à la richesse dérive d’autres formes de pres­tige. C’est au départ parce que l’umealiq est bon chas­seur et bon leader (attrib­uts typ­iques du monde I) qu’il a du pres­tige, et c’est ce pres­tige qui va lui per­me­t­tre d’attirer du monde autour de lui, ce qui lui per­met sec­ondaire­ment d’accumuler de la bouffe et des biens, ce qui lui per­met en troisième lieu d’obtenir un pres­tige sup­plé­men­taire via la richesse, en redis­tribuant et en don­nant. Je vois très bien quelque chose comme cela comme mécan­isme de pas­sage du monde I au monde II, plutôt que de la richesse qui sort de nulle part. Le mod­èle n’est pas com­plet, il faut encore un déclic pour en arriv­er à l’idée qu’un humain puisse avoir une valeur (wergeld, esclave…), mais on sent qu’on n’en est pas très loin…

    To be con­tin­ued…

    1. Que l’on ait un vrai prob­lème de clas­si­fi­ca­tion avec ces sociétés, et que cela con­stitue un élé­ment cen­tral du débat avec C. Sté­panoff, j’en suis bien con­va­in­cu depuis le début – d’où cette suite de textes et de bil­lets, dont tout indique qu’elle est loin d’être ter­minée.

      En ce qui con­cerne les Inu­its de l’Alas­ka, à mes yeux, il ne fait aucun doute qu’ils se rat­tachent au monde II : ils ont des rich­es, dont les pos­ses­sions matérielles (en plus de leurs tal­ents per­son­nels de chas­seurs ou de meneurs d’hommes) con­tribuent à l’in­flu­ence sociale, en par­ti­c­uli­er parce qu’ils peu­vent faire des dons à ceux qui n’ont rien à bouf­fer pen­dant la péri­ode creuse. Et comme tu le soulignes, ils ont même de l’os­ten­ta­tion (ce qui n’est pas tou­jours le cas dans le monde II, et ce serait une erreur d’y voir une con­di­tion néces­saire — je me demande même s’il ne peut pas y avoir osten­ta­tion dans le monde I, avec autre chose que de la richesse). En tout les cas, l’Alas­ka représente un (petit) pan du monde II qui échappe à la déf­i­ni­tion de Tes­tart, et c’est bien tout le prob­lème (je parie cent dol­lars sur le fait qu’il s’ag­it d’une voie évo­lu­tive alter­na­tive et non du cas inter­mé­di­aire typ­ique vers les paiements).

      Alors oui, on est bien d’ac­cord, on sent bien que la richesse c’est une his­toire de biens qui sont « sociale­ment utiles », parce qu’ils débor­dent en quelque sorte la sphère de la valeur d’usage et qu’ils inter­vi­en­nent dans le jeu social. Tout le prob­lème, c’est com­ment for­malis­er cela. Par les con­séquences, j’avais essayé, mais c’est peu con­va­in­cant. Ce que je cher­chais avec ces his­toires autour de l’exi­gi­bil­ité, c’est de for­malis­er que les biens, à un moment don­né, se met­tent à être con­vert­ibles en autre chose que des biens, et que c’est cela l’élé­ment cru­cial. C’est une veille idée, pas vrai­ment orig­i­nale. Le truc c’est d’ar­riv­er à lui don­ner une forme pré­cise et à ce qu’elle englobe tous les cas…

  8. Je ne crois pas à l’ostentation dans le monde I, mais je suis prêt à chang­er d’avis si tu as un con­tre-exem­ple.
    Si tu veux à la fois pour­suiv­re dans la voie où tu t’es engagée et met­tre l’Alaska et autre Sibérie dans le monde II, il ne me paraît pas pos­si­ble de faire autrement que de : 1) faire sauter le critère d’exigibilité ; 2) ne pas se lim­iter aux échanges. Pour arriv­er à quelque chose du genre :
    – sans richesse : biens ne pou­vant être trans­férés que con­tre d’autres biens ;
    – avec richesse : biens pou­vant être trans­férés autrement que con­tre d’autres biens.
    En gros, ça revient à trou­ver un moyen pour inclure le don (qui n’est ni exi­gi­ble ni un échange). Ça a acces­soire­ment un autre côté posi­tif : ça per­met d’inclure le sac­ri­fice. En effet, il n’y a (a pri­ori) pas de sac­ri­fice dans le monde I. Il doit bien y avoir une rai­son à cela, et je soupçonne qu’elle est liée au reste.
    Cela étant, il reste encore un prob­lème, et pas sim­ple : il faut encore élim­in­er le « demand shar­ing » et le « unso­licit­ed giv­ing » (style partage du gibier) du « sans richesse » tel que for­mulé ci-dessus…

    1. Pour l’os­ten­ta­tion dans le monde I, c’est juste une posi­tion de pru­dence, qui n’ex­clut pas son exis­tence par principe. Lemon­nier m’avait par­lé un jour de « com­péti­tions de cueil­lette de noix de coco » entre groupes néo-guinéens qui, si je me rap­pelle bien, étaient cen­sés être sans richesse (tout cela est à véri­fi­er).
      Pour ta propo­si­tion de définir une société sans richesse par l’im­pos­si­bil­ité de trans­fér­er un bien con­tre autre chose qu’un bien, je crois qu’il faut l’élim­in­er d’emblée : aucune société n’empêche le don.
      Par ailleurs, le sac­ri­fice, j’ai l’im­pres­sion que c’est dans une autre sphère que celle des biens, et que cela ne peut pas par­ticiper de la déf­i­ni­tion. Mais ce serait un très beau théorème social que de mon­tr­er l’im­pli­ca­tion entre les deux (un peu comme Tes­tart avait mon­tré, si je me sou­viens bien, que l’esclave pour dettes était un sous-ensem­ble du prix de la fiancée, et pourquoi).

  9. Il me parait bien dif­fi­cile aus­si d’élim­in­er le don du monde I (d’où ma dernière phrase). Mais si d’un autre côté il y a des sociétés du monde II où les paiements soci­aux sont absents et où la richesse ne s’ex­prime que par le don, ça prend des odeurs d’im­passe…

    1. Je ne sais pas jusqu’à quel point cela résout nos prob­lèmes, mais en tout cas, je viens de tomber sur une syn­thèse qui affirme que la dis­tri­b­u­tion des morceaux de baleine au sein de l’équipage était claire­ment exi­gi­ble : « The divi­sion of the whale meat was con­duct­ed accord­ing to a jural­ly-defined sys­tem based upon the extent of a crew’s par­tic­i­pa­tion in the kill (see Van­Stone 1962:49, Worl 1980:Figures 1, 2). The cap­tain of the first crew took the prized flip­pers and his allot­ted por­tion of meat, fol­lowed by divi­sion of his boat’s share among the crew mem­bers. The shares of the assist­ing crews were then allo­cat­ed. Each crew mem­ber received blub­ber and skin, meat, baleen, bone, and parts of the vis­cera (Spencer 1959:345–346, Rainey 1947:261) » (Cas­sel, The Tra­di­tion­al lnu­pi­at Whale Hunt, p. 102)
      Après, ça n’empêche pas de con­tin­uer à s’in­ter­roger sur l’im­por­tance rel­a­tive du don dans cette société, ses raisons et ses impli­ca­tions.

  10. Me méfi­ant tou­jours des cita­tions de sec­onde main, je suis allé lire Van­Stone, p. 48 et suiv­antes (dis­po en prêt sur Archive), et je n’ai vu nulle part que quoi que ce soit était exi­gi­ble ou même rel­e­vait du droit ! Il y a des règles de partage du pro­duit de la chas­se qui sont suiv­ies, comme il en existe partout dans le monde, y com­pris chez les chas­seurs-cueilleurs, mais rien de plus. Ces règles con­cer­nent d’ailleurs le partage entre baleinières, mais ensuite chaque cap­i­taine de baleinière partage pour son équipage de manière équitable, même s’il y a de rares excep­tions. Et Van­Stone con­clut d’ailleurs (p. 54) : « …the cus­tom of equal­ly shar­ing all game illus­trates well the coop­er­a­tive aspect of whal­ing ».

    À part ça, on lit p. 102 que l’Église épis­co­pale a organ­isé un con­seil de vil­lage en 1920, et qu’au moment où Van­Stone est sur place, il reste très peu de l’organisation antérieure… Dans son intro, il dit d’ailleurs claire­ment « In the present study, the major con­cern is with the func­tion­ing of a con­tem­po­rary Eski­mo com­mu­ni­ty of west­ern Alas­ka. » Les eth­nos qu’il faut regarder de près sont celle de Nel­son (1899), évidem­ment, celle de Mur­doch (1892) et celle de Ray (1885). Je ne con­nais que Nel­son, mais de mémoire il n’y a rien qui vient con­tredire tout ce qu’on a dit jusque-là.

  11. Burch, dans “Alliance & Con­flicts” indique que, lors de la fête du Mes­sager, l’hôte sig­nale à son parte­naire le don (de nour­ri­t­ure) qu’il va lui faire et indique explicite­ment le con­tre-don qu’il attend. Il ne s’ag­it pas d’un échange mais s’ag­it-il vrai­ment de dons ? Les biens sont-ils exi­gi­bles ? Je sig­nale qu’il existe aus­si, chez les Tlin­git, une insti­tu­tion du même type (mais por­tant sur tous les biens)qualifiée (oxy­more ?) de “don oblig­a­toire”.

    1. Il faut relire en détail ce que racon­te Spencer au chapitre cor­re­spon­dant. Mais il ne me sem­ble pas que le retour soit exi­gi­ble : le dona­teur peut faire forte­ment sen­tir qu’il en attend au moins autant de son parte­naire, mais ça n’en reste pas moins du don…

    2. Bien vu pour ce qui est des sources pre­mières, il faudrait aus­si aller voir les autres. De toutes façons, je n’ai pas l’im­pres­sion que ce soit le prob­lème : que l’ac­cord entre équipage et umi­a­lik repose sur un con­trat formel ou sur un deal informel, on a du mal à se dire que c’est le critère qui doit présider à la clas­si­fi­ca­tion de cette société.
      En revanche, un truc me grat­te très fort dans l’ex­trait de Van­Stone cité par BB : si le partage est si égal­i­taire que cela, en quoi l’U­mi­a­lik serait-il le riche, cen­sé pour­voir aux besoins des autres dans les péri­odes dif­fi­ciles ? Il faut bien admet­tre qu’il garde la part du lion, grâce à laque­lle il con­stitue les stocks de viande avec lesquels il va mon­tr­er sa générosité.
      Dans cette affaire, les dons par lesquels les rich­es attirent à eux leur entourage (qui pro­duira ensuite des biens ser­vant aux fêtes osten­ta­toires) ne sont que l’ef­fet de l’iné­gale dis­tri­b­u­tion ini­tiale du pro­duit liée à la pro­priété des baleinières. Si tout le monde avait un stock de viande équiv­a­lent pour pass­er la morte sai­son, toute cette affaire n’ex­is­terait pas. À mon sens, la clé, c’est la pos­ses­sion des baleinières et ce à quoi elle donne droit, et c’est ce que j’avais essayé de for­malis­er avec ma caté­gorie 1B (mais c’est loin d’être gag­né).

    3. Il n’y a qu’un souci dans ton raison­nement, c’est que les voisins Nuu­nami­ut ont des umealiq (je ne me sou­viens plus du pluriel…), mais qui n’ont pas de baleinière. C’est pourquoi je crois pour ma part que la pos­ses­sion de ladite baleinière ne joue qu’un assez faible rôle dans la struc­tura­tion de la société. À voir… Comme tu dis, c’est loin d’être gag­né.

    4. En tout cas, la descrip­tion des règles de partage par Worl fait état à la fois de leur car­ac­tère pre­scrip­tif et de la part très sig­ni­fica­tive qui revient au leader (jusqu’à 50% pour lui, le reste à se partager entre les mem­bres de l’équipage).

    5. Oui, j’avais vu ça. Mais qu’est ce que ça vaut ? Les don­nées de Worl ont été col­lec­tées entre 1975 et 1977, péri­ode où ça n’avait plus for­cé­ment beau­coup à voir avec le fonc­tion­nement tra­di­tion­nel. Elle t’explique d’ailleurs que les types achè­tent leur équipement, dont la baleinière avec des dol­lars son­nants et trébuchants, lesquels dol­lars ont été gag­nés en tra­vail­lant ! Du coup, même si elle par­le de « cus­tom­ary laws », des lois cou­tu­mières qui remon­tent à quand ? Que veux-tu faire de ça ?

      Van­Stone, dont le ter­rain est plus vieux de seule­ment vingt ans (1955–1956), ne dit pas du tout la même chose, mais que le partage est générale­ment égal, avec un seul point qui fait que le cap­i­taine en a un peu plus : il y a une part pour le bateau, qui dans les faits lui revient.
      « When the butcher­ing oper­a­tions have been com­plet­ed, each cap­tain divides the meat, blub­ber, and whale­skin among the mem­bers of his crew accord­ing to his per­son­al agree­ments with them. Usu­al­ly each crew mem­ber receives an equal share, the cook and the boy helper also receiv­ing a full share. The boat also gets a share, and since it belongs to the cap­tain he receives two shares. » (p. 52)

      Spencer, dont le ter­rain date à peu près des mêmes années (1952–1953) dit plus ou moins la même chose :
      « The umealiq’s prof­it lay, on the coast at least, in actu­al­ly get­ting a whale. The whale was divid­ed, parts going to the boats which assist­ed in the catch, but since many tons of meat were involved, there was a great deal for the boat cred­it­ed with the actu­al tak­ing of the ani­mal. This, togeth­er with the less­er share for any “assists,” was divid­ed between the crew mem­bers, being umeak­tu­at. But the umealiq received a choice share for him­self, in the form of the much desired flip­pers, and the boat like­wise got a share. Even here, how­ev­er, the umealiq was expect­ed to be gen­er­ous and to feed the entire com­mu­ni­ty. The whale meat was still suf­fi­cient to trade for goods which in turn were passed to crew mem­bers for their sup­port. Sim­i­lar­ly, the umealiq gave meat to his kin­dred and insured their con­tin­ued back­ing. » (p. 180)

      Il faudrait voir si on a des don­nées plus anci­ennes, mais pour l’instant je n’ai rien trou­vé (il n’y a rien chez Nel­son). Si l’on résume, être umealiq pos­sesseur d’une baleinière apporte seule­ment d’avoir une part en plus et de pou­voir récupér­er les nageoires. Après, vu la masse de viande que représente une baleine, si tu en tues plusieurs dans l’année, ça peut finir par faire une dif­férence.

    6. J’in­siste : cela en fait néces­saire­ment une, et une con­sid­érable. Sinon, on ne com­prend pas le poids social de ces rich­es qui, durant la morte-sai­son, don­nent (ou prê­tent, si on lit bien Spencer) aux pau­vres pour qu’ils tien­nent le coup – voire à toute la com­mu­nauté les mau­vais­es années.

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