Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles (Anne Augereau)

En dépit de ce que son titre sug­gère, ce livre récem­ment paru chez CNRS Édi­tions ne traite pas du genre dans l’ensem­ble des sociétés néolithiques, mais dans la seule cul­ture dite du Rubané et, plus pré­cisé­ment, de sa par­tie occi­den­tale, qui car­ac­térisa l’Eu­rope cen­trale entre 5500 et 4900 avant notre ère. La pre­mière, et la plus impor­tante chose à dire de cet ouvrage tiré d’une habil­i­ta­tion à diriger des recherch­es est qu’il procède d’une rigoureuse démarche sci­en­tifique, en recen­sant les don­nées et en s’ef­forçant de les inter­préter avec pru­dence. Même si on peut évidem­ment lui trou­ver quelques faib­less­es mineures, sur un sujet encom­bré par l’es­brouffe, les annonces tapageuses, voire les franch­es con­tre-vérités com­plaisam­ment relayées par des media en mal de sen­sa­tion­nal­isme, il mon­tre, à l’in­verse, ce que représente un tra­vail sérieux et par là-même utile.

Au plus près des données archéologiques

Le pre­mier chapitre est le plus ambitieux et il a été sans nul doute, le plus dif­fi­cile à écrire ; c’est aus­si celui qui appellerait le plus de remar­ques, tant la matière traitée est vaste et soulève de nom­breux prob­lèmes. Il s’at­tache en effet à la fois à présen­ter l’in­térêt et le bilan de cette sous-dis­ci­pline en plein essor qu’est l’archéolo­gie du genre, tout en esquis­sant le cadre métholodologique dans lequel elle pour­rait con­tin­uer à pro­gress­er. L’au­teure prend oppor­tuné­ment ses dis­tances avec une « archéolo­gie du genre à l’anglo-saxonne [qui] s’est par­fois can­ton­née à une sim­ple déc­la­ra­tion d’intention soutenue par une démon­stra­tion, sou­vent très éru­dite, de la con­sub­stan­tial­ité du genre dans les organ­i­sa­tions humaines. » Un tableau, qui con­clut ce chapitre, syn­thé­tise utile­ment les dif­férents élé­ments matériels repérables en archéolo­gie sus­cep­ti­bles de traduire le genre – j’y reviendrai à la fin de ce bil­let.

La suite du texte entre dans le vif du sujet, à savoir l’analyse minu­tieuse des restes de la cul­ture du Rubané, car­ac­térisée sur le plan matériel, out­re par les déco­ra­tions de poter­ies qui lui ont don­né son nom, par les longues maisons rec­tan­gu­laires et stan­dard­is­ées, ou par l’u­til­i­sa­tion à des fins de parure du spondyle, un coquil­lage de Méditer­ranée. L’analyse archéologique de cet ensem­ble peut s’ap­puy­er sur une masse de don­nées rel­a­tive­ment riche, s’agis­sant d’un ensem­ble de cul­ti­va­teurs ayant occupé un vaste ter­ri­toire sur une longue péri­ode, et dont de nom­breux sites d’oc­cu­pa­tion sont par­venus jusqu’à nous.

Le funéraire

La pre­mière série d’indices con­cerne les biens funéraires, dont l’analyse s’in­scrit ici dans le sil­lage de celle effec­tuée par Chris­t­ian Jeunesse. Au sein du Rubané, deux tra­di­tions peu­vent être en effet dis­tin­guées. La pre­mière, qui con­cerne sa par­tie la plus occi­den­tale jusqu’à l’Al­sace, se car­ac­térise par :

une majorité écras­ante de corps en posi­tion repliée sur le côté gauche, des ori­en­ta­tions con­stantes tête à l’est, la présence fréquente d’ocre saupoudrée et, pour le mobili­er funéraire, quelques arma­tures de flèche en silex et des her­minettes, toute­fois lim­itées à l’Alsace et à la Lor­raine, ain­si que des parures en spondyle.

L’autre tra­di­tion, présente dans les régions ori­en­tales, est mar­quée par :

une vari­abil­ité des posi­tions et des ori­en­ta­tions des défunts, avec une pro­por­tion non nég­lige­able de sujets dont les mem­bres inférieurs sont allongés ou repliés sur la droite ou encore la tête posi­tion­née à l’ouest. L’ocre n’est plus en poudre mais en frag­ments ou déposée dans un vase, tan­dis que les parures en spondyle, sans totale­ment dis­paraître, obser­vent un net recul. En revanche, le mobili­er lithique serait beau­coup plus fréquent (…) avec her­minettes en roches tenaces, arma­tures de flèche et out­ils de mou­ture telles que des blocs en roches grenues ayant servi de meules dor­mantes, de molettes ou de broyons.

La base de don­nées est cepen­dant con­trainte à la fois par le fait que seules 60% des tombes con­ti­en­nent des biens funéraires et par le nom­bre restreint de sites où le sexe et l’âge ont été déter­minés de manière fiable. L’é­tude, qui se lim­ite ain­si aux restes du Bassin parisien, de Lor­raine, ain­si que cer­taines fouilles alsa­ci­ennes et alle­man­des, inclut tout de même près de 500 squelettes.

La pre­mière con­stata­tion est que le nom­bre d’objets insérés dans les tombes dif­fère entre les sépul­tures d’hommes et celles de femmes. Poter­ies exclues, plus de 75 % des hommes dis­posent d’au moins un objet, con­tre moins de 40 % des femmes. L’é­cart est tout aus­si sig­ni­fi­catif si l’on con­sid­ère les indi­vidus ayant reçu au moins deux objets (40 % des hommes con­tre 20 % des femmes). L’im­age reste la même si, au lieu de con­sid­ér­er la quan­tité des biens funéraires, on con­sid­ère leur diver­sité. Là où la plu­part des tombes féminines n’incluent qu’une seule caté­gorie de biens et tout au plus deux, un quart des hommes se dis­tingue par un équipement mor­tu­aire réu­nis­sant trois types d’ob­jets ou davan­tage : en plus des haches et des her­minettes polies, presque tou­jours présentes, ont trou­ve des élé­ments de parure, des out­ils en silex et en os, ain­si que des néces­saires à bri­quet à per­cus­sion. Un aspect sup­plé­men­taire est que con­traire­ment aux hommes, les femmes ne sont pas enter­rées avec des usten­siles ou des out­ils qui leur seraient spé­ci­fiques :

Nulle part dans le Rubané, l’identité des femmes ne se matéri­alise dans des out­ils ou dans des objets util­i­taires, dans des moyens d’action sur la matière qui leur seraient pro­pres.

La dif­férence entre sex­es n’est cepen­dant pas la seule à être vis­i­ble. Dans une société mar­quée par de per­cep­ti­bles iné­gal­ités de richesse, cer­taines sépul­tures se dis­tinguent par leur rel­a­tive opu­lence, en réu­nis­sant plus de 5 objets, et jusqu’à 14 : c’est le cas de 8 hommes, de 4 femmes et de 6 enfants – l’ex­is­tence de cette dernière caté­gorie, qui indique le car­ac­tère hérédi­taire de ces iné­gal­ités, mérite d’être par­ti­c­ulière­ment soulignée. Con­cer­nant les femmes, la tra­di­tion funéraire occi­den­tale témoigne une dif­féren­ci­a­tion entre un grand nom­bre de femmes enter­rées avec des bijoux ordi­naires (quelques-unes en étant même dépou­vues), et un très petit nom­bre arbo­rant des parures d’une richesse spec­tac­u­laire. Quant à l’in­ter­pré­ta­tion des dépôts funéraires mas­culins, elle se heurte aux dif­fi­cultés habituelles s’agis­sant d’une société dis­parue, dont les valeurs et les sym­bol­es cul­turels nous échap­pent presque totale­ment. Ain­si, après une analyse minu­tieuse, Anne Augereau perçoit une diver­gence entre les deux tra­di­tions :

Être un homme dans le Bassin parisien au Rubané n’a cer­taine­ment pas la même sig­ni­fi­ca­tion qu’en Europe cen­trale. Il n’est nul besoin d’y affich­er dans la mort sa qual­ité d’homme par des sym­bol­es comme l’herminette polie ou l’andouiller à la cein­ture. Ce n’est pas l’identité mas­cu­line qui est ici mise en avant mais plutôt l’appartenance de cer­tains indi­vidus à la caté­gorie des indi­vidus parés, qu’ils soient homme ou femme.

On remar­que que la préémi­nence mas­cu­line, con­juguée à celle de la richesse, n’est pas seule­ment sen­si­ble par les biens déposés dans les sépul­tures, mais par l’or­gan­i­sa­tion de l’e­space funéraire lui-même :

Dans presque tous les sites, les con­cen­tra­tions funéraires se struc­turent autour de tombes cen­trales mas­cu­lines, à par­tir desquelles l’implantation des autres tombes s’organise. Des hommes, tou­jours por­teurs d’herminettes et sou­vent d’un mobili­er addi­tion­nel abon­dant (…) sont au cen­tre de ces dis­posi­tifs. D’autres hommes (…) sont dis­posés en cer­cle ou en ligne à par­tir de ces sépul­tures, aux­quels sont adjoints les enfants égale­ment pourvus d’attributs mas­culins (…). Entourant cette ligne d’hommes faits ou en devenir, ou dis­tribuées à leurs pour­tours, sont enter­rées les femmes dont les mieux parées ne sont jamais très loin du coeur de la con­cen­tra­tion. Les con­fins des nécrop­oles sont occupés par une den­sité plus lâche de sépul­tures sans mobili­er car­ac­téris­tique, par­mi lesquelles quelques-unes con­ti­en­nent des inhumés en posi­tion inhab­ituelle.

Les corps

La deux­ième grande caté­gorie d’indices con­cer­nant le genre provient des corps eux-mêmes, et des traces d’ac­tiv­ité qu’il est pos­si­ble d’y repér­er – sous réserve que les études adéquates aient été entre­pris­es. Un pre­mier con­stat est la fréquence de la ten­di­nite du coude droit chez les indi­vidus mas­culins du site de Stuttgart-Mül­hausen, prob­a­ble­ment provo­quée par des mou­ve­ments lancés répétés tel le maniement de l’herminette. On note égale­ment la robustesse générale des bras des femmes, dont les attach­es mus­cu­laires font penser à celles des cham­pi­ons d’aviron actuels. Loin de s’é­gar­er sur l’hy­pothé­tique puis­sance sociale de ces « fortes femmes », Anne Augereau souligne plus prosaïque­ment :

ce résul­tat peut être retenu comme un indice en faveur d’une divi­sion du tra­vail, avec une impli­ca­tion forte des femmes dans le traite­ment des céréales. Compte tenu de l’ampleur des mar­queurs osseux, les travaux à l’origine de ces car­ac­téris­tiques féminines ont dû être très répéti­tifs, très soutenus et très fréquents.

Autre série d’indices : l’alimentation, qui elle aus­si, est sus­cep­ti­ble de laiss­er des indices dans les osse­ments. Or, le régime mas­culin, en par­ti­c­uli­er celui des indi­vidus por­teurs d’herminettes, se sig­nale par une teneur en pro­téines ani­males plus élevée que celle des femmes. On recon­naît là une con­fig­u­ra­tion très clas­sique en eth­nolo­gie : dans une société où les hommes pos­sè­dent le mono­pole de la chas­se, et quand bien même celle-ci ne représente qu’une source d’ap­point, les hommes ont ten­dance à con­som­mer la majorité, si ce n’est la total­ité, de leurs pris­es.

En l’ab­sence d’in­for­ma­tions provenant de représen­ta­tions artis­tiques, une dernière caté­gorie d’in­for­ma­tions est fournie par l’analyse géné­tique, qui indique une mobil­ité physique supérieure pour les femmes. Une telle con­fig­u­ra­tion sug­gère forte­ment une organ­i­sa­tion patrilo­cale, dont on sait qu’elle tend à être cor­rélée avec une dom­i­na­tion mas­cu­line plus ou moins mar­quée. À cela s’a­joute l’analyse des indi­vidus ayant péri de mort vio­lente, retrou­vés dans des charniers tels que Tal­heim, desquels les jeunes filles sont notable­ment absentes. Qu’il en ait fourni le motif ou qu’il n’ait été qu’un sous-pro­duit de la con­fronta­tion, le rapt des femmes est donc une pra­tique prob­a­ble de cette cul­ture – et qui ne pos­sède pas d’équiv­a­lent archéologique en sens inverse, rien ne venant attester des rapts d’hommes.

Une société dominée par les hommes

Une vue d’artiste sur le Rubané

Les divers indi­ca­teurs, au-delà des zones d’om­bres et des incer­ti­tudes qu’ils lais­sent sub­sis­ter, pointent donc tous dans la même direc­tion, et l’on ne peut que suiv­re la syn­thèse pro­posée par l’au­teure :

De notre point de vue, ces résul­tats mon­trent aus­si que ces hommes à her­minette sont un piv­ot essen­tiel du monde rubané d’Europe cen­trale et d’Alsace. Leur rôle va au-delà de la déten­tion d’herminettes et du tra­vail du bois qu’elles per­me­t­tent comme le sug­gèrent leur posi­tion cen­trale dans la mort, le fait qu’ils sont enter­rés avec des biens soulig­nant leur statut, qu’ils sont liés à un ter­roir, que leur ali­men­ta­tion peut être dif­férente avec un apport pro­téiné d’origine ani­male plus con­séquent, qu’ils cen­tralisent autour d’eux d’autres hommes ain­si que des femmes et enfin que des enfants pos­sè­dent des attrib­uts sem­blables aux leurs. Ain­si, si la société rubanée est patrilo­cale, elle est peut-être aus­si patri­ar­cale, c’est-à-dire fondée sur l’autorité et le pou­voir des hommes sur les femmes. En ce qu’ils sont liés à un ter­roir, ces hommes dotés d’herminettes pour­raient être aus­si les garants de la sta­bil­ité ter­ri­to­ri­ale du groupe mais égale­ment de sa sta­bil­ité économique et sociale.

Quelques remarques pour aller plus loin

Au risque de me répéter, ce tra­vail con­stitue un apport pré­cieux à nos con­nais­sances et tranche très pos­i­tive­ment avec bien des pro­duc­tions sur le sujet, soit qu’elles se per­dent dans des con­sid­éra­tions théoriques plus ou moins oiseuses, soit qu’à des­ti­na­tion du grand pub­lic, elles trait­ent les faits et les raison­nements avec dés­in­vol­ture afin de servir une (pré)histoire qui plaît. Comme tout ouvrage sci­en­tifique, il mérite évidem­ment d’être dis­cuté. En l’oc­cur­rence, il me sem­ble appel­er trois remar­ques essen­tielles.

La pre­mière, d’im­por­tance rel­a­tive­ment mineure, est qu’on aurait aimé y trou­ver une mise en per­spec­tive plus large, en par­ti­c­uli­er vis-à-vis des sociétés de chas­se-cueil­lette (ou du moins, de ce qu’il est pos­si­ble d’en dire) : une telle mise en per­spec­tive per­me­t­trait de situer davan­tage la cul­ture étudiée – dans le cas présent, pour sig­naler le fait que du point de vue des rap­ports de genre, ce Néolithique rubané sem­ble mar­qué bien davan­tage par sa con­ti­nu­ité avec la « séquence prin­ci­pale » des sociétés paléolithiques et mésolithiques que par d’éventuelles rup­tures.

La sec­onde porte sur la vis­i­bil­ité archéologique des rap­ports de genre. L’au­teure affirme, à juste titre, que celui-ci laisse des traces matérielles, qu’elle s’at­tache à inven­to­ri­er. Mais le genre n’échappe pas à la règle générale des rap­ports soci­aux : loin d’être sys­té­ma­tique, son inscrip­tion matérielle (et sa con­ser­va­tion archéologique) est au con­traire très incom­plète. De même que, dans un tableau réal­iste, un pein­tre peut représen­ter les ombres afin de mieux faire resor­tir les par­ties en lumière, la con­nais­sance sci­en­tifique gagne autant à met­tre en relief ses lim­ites que ses accom­plisse­ments. Or, répé­tons-le, s’agis­sant des rap­ports de genre, ces lim­ites sont cri­antes, et auraient mérité d’être davan­tage soulignées. Pour illus­tr­er cette idée, je repro­duis ici deux pas­sages qui pro­posent une syn­thèse des rap­ports entre hommes et femmes dans l’Aus­tralie aborigène, cha­cun met­tant l’ac­cent sur des aspects dif­férents.

Les iné­gal­ités d’échelle entre les rit­uels mas­culins et féminins, dans la coopéra­tion entre hommes et femmes, et dans les sanc­tions con­tre la vio­la­tion des secrets soule­vaient de sérieuses dif­fi­cultés pour sug­gér­er une égal­ité des sex­es, dans un cadre de com­plé­men­tar­ité, sur l’ensemble du con­ti­nent aus­tralien. On n’a pu trou­ver nulle part un équiv­a­lent féminin aux grands rassem­ble­ments inter­trib­aux organ­isés par les hommes. Les hommes forçaient régulière­ment les femmes à fournir en nour­ri­t­ure les céré­monies secrètes mas­cu­lines et à y par­ticiper en tant qu’auxiliaires (en dansant ou en répon­dant aux appels lancés par les hommes depuis leur ter­rain secret). Par­fois, leur statut sub­or­don­né était mis en scène dans des « rites d’exclusion ». Les hommes ne se sont jamais vus impos­er de telles deman­des ou de tels avilisse­ments. Pour finir, les sanc­tions con­tre les femmes qui avaient décou­vert les secrets mas­culins inclu­aient le viol et la mort. Les intrus mâles dans le domaine rit­uel des femmes risquaient un châ­ti­ment mys­tique, mais il n’était pas ques­tion con­tre eux de sanc­tions physiques. (L. Hiatt, 1996, Argu­ments about Abo­rig­ines – Aus­tralia and the evo­lu­tion of social anthro­pol­o­gy, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, p. 76)

Glob­ale­ment, un homme pos­sède davan­tage de droits sur sa femme qu’elle n’en a sur lui. Il peut la répudi­er ou la quit­ter s’il le souhaite, sans autres motifs que son bon plaisir. Elle (…) ne peut le quit­ter qu’en s’en­fuyant, autrement dit en con­trac­tant une autre union. Mais dans ce cas, il a légitime­ment le droit de s’en pren­dre à elle et à son amant. La nou­velle union n’est pas con­sid­érée comme un mariage valide jusqu’à ce que le pre­mier mari renonce à ses droits sur elle ou accepte une com­pen­sa­tion (…) De plus, un homme a le droit d’u­tilis­er les faveurs sex­uelles de sa femme comme bon lui sem­ble, avec ou sans son con­sen­te­ment, mais ce faisant, il ne renonce pas à ses pro­pres droits sur elle. En revanche, elle ne peut en faire de même en ce qui le con­cerne. En ter­mes formels, le « prêt d’épouse » n’a pas pour con­trepar­tie le « prêt d’époux » (…) En résumé, le statut des femmes, pris dans son ensem­ble, n’est pas égal au statut des hommes, pris dans son ensem­ble. (C. et R. Berndt, 1992 [1964], The world of the first Aus­tralians : abo­rig­i­nal tra­di­tion­al life ; past and present, Abo­rig­i­nal Stud­ies Press, p. 207–208)

Le fait que les extraits ci-dessus trait­ent de chas­seurs-cueilleurs mobiles plutôt que de cul­ti­va­teurs n’a aucune impor­tance. On pour­rait trans­pos­er ces extraits tels quels à n’im­porte quelle société séden­taire et se pos­er la ques­tion : de tous ces aspects qui déno­tent une incon­testable dom­i­na­tion mas­cu­line, com­bi­en lais­seraient-ils une empreinte archéologique per­me­t­tant de les inter­préter comme tels ? La réponse est sim­ple : aucun. Si, dans le cas présent, Anne Augereau dis­pose d’élé­ments qui lui per­me­t­tent avec con­fi­ance de con­clure à l’in­féri­or­i­sa­tion des femmes au Rubané, il serait donc utile de soulign­er qu’en plus de tout ce que nous pou­vons par­fois dire du genre préhis­torique, il y a tout ce que nous ne pou­vons pas en dire. Ce point est d’au­tant plus essen­tiel que ces dernières années, on a vu se mul­ti­pli­er les travaux qui d’une manière ou d’une autre, tirent argu­ment de l’in­vis­i­bil­ité archéologique de la dom­i­na­tion mas­cu­line au Paléolithique pour con­clure allè­gre­ment à son absence – j’au­rai l’oc­ca­sion, hélas, d’y revenir dans une très prochaine note de lec­ture.

Pour ter­min­er – et c’est ma troisième remar­que, qui dépasse la sim­ple ques­tion du genre – on aimerait pou­voir savoir à quels cas ethno­graphiques la cul­ture rubanée peut être reliée, et dans quelle mesure ces par­al­lèles seraient fiables ou per­ti­nents. Suite aux travaux de P. et A.-M. Petre­quin sur les haches polies, on l’a tra­di­tionelle­ment rap­prochée des hautes ter­res de Nou­velle-Guinée (et plus pré­cisé­ment, de leur par­tie occi­den­tale, mar­quée par la richesse). L’en­quête menée par Anne Augereau tendrait à mon­tr­er que les points com­muns dépassent la fab­ri­ca­tion des haches et leur prob­a­ble util­i­sa­tion comme moyens de paiement, notam­ment dans un cadre mat­ri­mo­ni­al, au titre du prix de la fiancée, et qu’ils inclu­ent égale­ment la dom­i­na­tion mas­cu­line, bien con­nue et attestée en Nou­velle-Guinée. Cette prox­im­ité est-elle aus­si étroite qu’elle en a l’air ? Est-on réelle­ment en présence d’un type social dont les dif­férentes facettes obéi­raient à une cer­taine cohérence ? Et surtout, com­ment envis­ager d’obtenir les répons­es à ces inter­ro­ga­tions ? Autant de ques­tions aux­quelles l’archéolo­gie et l’an­thro­polo­gie sociale devront s’at­tel­er de con­cert.

Edit : un lecteur me fait fort oppor­tuné­ment remar­quer que le dernier para­graphe de ce compte-ren­du passe sous silence les divers­es ten­ta­tives effec­tuées en ce sens ces dernières années, en par­ti­c­uli­er en France par Chris­t­ian Jeunesse. J’avoue bien hum­ble­ment que si je n’ai pas par­lé de ces recherch­es, c’est tout sim­ple­ment parce que je ne les con­nais­sais pas – le Néolithique européen est loin d’être ma spé­cial­ité. Après une lec­ture rapi­de, j’ai été en tout cas con­va­in­cu de deux choses. La pre­mière, qu’il s’agis­sait d’une lacune regret­table, car ces textes four­nissent plusieurs pistes de dis­cus­sion très infor­mées, en par­ti­c­uli­er sur les rap­ports entre archi­tec­ture, pra­tiques funéraires et struc­tures sociales. Ensuite, que le débat ne fait que com­mencer, et que la clas­si­fi­ca­tion des sociétés à richesse et non éta­tiques con­stitue un prob­lème d’un intérêt pri­mor­dial mais qui, en rai­son de sa dif­fi­culté, demeure encore large­ment non résolu.

13 commentaires

  1. Bon­jour,

    Mer­ci pour ce compte ren­du. Atten­tion petite red­ite ici :

    “Poter­ies exclues, plus de 75 % des hommes des hommes dis­posent d’au moins un objet, con­tre moins de 40 % des femmes.”

    Bonne journée

  2. Mer­ci pour ce compte ren­du très instruc­tif !
    J’ai noté une petite coquille : “ces lim­ites sont cri­antes, et auraient mérité d’être davan­tage souligne”, au lieu de *soulignées*.

  3. Hel­lo,

    « l’existence de cette dernière caté­gorie [celle des enfants ayant des sépul­tures “rich­es”], qui indique le car­ac­tère hérédi­taire de ces iné­gal­ités, mérite d’être par­ti­c­ulière­ment soulignée ».

    Je suis quand même éton­né que toi aus­si tu suc­combes à ce pon­cif… En quoi une tombe d’enfant « riche » prou­ve-t-elle une trans­mis­sion hérédi­taire des iné­gal­ités de richesse ? J’attends tou­jours les argu­ments…

    1. Il faut dire qu’il est telle­ment rabâché, notam­ment par les auteurs de langue anglaise, qu’on en arrive à ne plus se pos­er de ques­tion à son pro­pos. Et pour­tant, la rela­tion est bien moins triv­iale qu’il n’y paraît ; elle est même en fait franche­ment dou­teuse quand on y réflé­chit : c’est une assim­i­la­tion directe entre « fils de riche/​chef » et « statut héri­ta­ble », mais en réal­ité il n’y a pas de rela­tion uni­voque entre les deux.

    2. En fait ce n’est pas tout à fait ain­si que je l’en­tendais : je me dis­ais que d’op­u­lentes tombes d’en­fants, dans un con­texte où la richesse est attestée, mon­tre que celle-ci (et pas spé­ciale­ment un statut) est hérédi­taire. Mais en fait c’est tout aus­si benêt, car une richesse non hérédi­taire, on ne voit pas bien ce que ce serait…

  4. La richesse est-elle dans tous les cas ( ethno­graphiques ou doc­u­men­tés dans le passé) hérédi­taire ? Il me sem­ble que c’est théorique­ment envis­age­able, dans la mesure où les biens du/​de la défunt/​e seraient dis­tribués (à qui ? je vois bien la dif­fi­culté…), ce qui n’empêche pas de gar­nir une sépul­ture d’en­fant de ces biens par les ascen­dants qui en ont la pleine disposition.Là encore , l’ab­sence de preuve n’est pas preuve de l’absence.J’ai bien con­science que je coupe des cheveux en qua­tre, mais ce n’est que la con­séquence logique de votre dia­logue .( Je dois dire que j’en rede­mande, et que jamais je n’ai vu plus grande hon­nêteté et humil­ité dans des dis­cus­sions sci­en­tifiques : c’est sou­vent dia­logue de sourds…)

    1. Pour com­mencer, mer­ci pour les com­pli­ments ! Sur le fond, n’ayant pas étudié la ques­tion de manière sys­té­ma­tique, je ne peux vous faire qu’une réponse pru­dente, mais d’après mes impres­sions, il me sem­ble que la richesse est clas­sique­ment soit trans­mise aux héri­tiers (par les liens famil­i­aux), soit enter­rée avec le défunt, soit large­ment redis­tribuée lors des funérailles. Ce sont trois con­fig­u­ra­tions (pas for­cé­ment exclu­sives) et qui ont évidem­ment leur impor­tance sur la manière dont la richesse va struc­tur­er la société (dans les deux derniers cas, ses effets cumu­lat­ifs et dif­féren­ci­a­teurs sont atténués).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut