The Power of Feasts (Brian Hayden)

Bri­an Hay­den est un archéo­logue cana­di­en qui tra­vaille de longue date sur l’émer­gence des iné­gal­ités, insis­tant en par­ti­c­uli­er sur l’im­por­tance (pré) his­torique et con­ceptuelle des sociétés de chas­seurs-cueilleurs séden­taires, point sur lequel il se rap­proche donc d’Alain Tes­tart. J’avais eu l’oc­ca­sion de lire, il y a quelques temps, son petit texte paru aux édi­tions du CNRS – L’Homme et l’iné­gal­ité –, sur lequel, tout en louant sa volon­té de traiter d’une des ques­tions les plus impor­tantes de l’évo­lu­tion sociale, j’avais été assez sévère. Avec The Pow­er of Feasts (2014), qu’on pour­rait traduire par Le pou­voir des fes­tins si cela ne son­nait pas aus­si mal en français, B. Hay­den livre un texte d’une tout autre ambi­tion et, surtout, d’une tout autre ampleur : le mon­u­ment pèse env­i­ron 1 200 000 signes, soit l’équiv­a­lent de 600 à 800 pages dans une édi­tion stan­dard.
Dis­ons-le d’emblée, le livre est aus­si intéres­sant qu’il est sou­vent irri­tant ; sa taille per­met de dérouler le panora­ma le plus vaste qui soit, puisqu’il com­mence chez les pri­mates pour se ter­min­er à la société indus­trielle. Chaque chapitre, qui cou­vre un stade de l’évo­lu­tion sociale, dis­cute à la fois des aspects théoriques et empiriques – à la fois en matière eth­nologique et archéologique – et l’on ne peut que s’in­clin­er devant l’im­mense éru­di­tion de l’au­teur. Il n’est cepen­dant pas rare que le pro­pos se dilue et que l’ac­cu­mu­la­tion des faits donne l’im­pres­sion d’être davan­tage un mitrail­lage qu’un tir de pré­ci­sion ; cette ten­dance à faire feu de tout bois, déjà per­cep­ti­ble dans L’Homme et l’iné­gal­ité, se man­i­feste à nou­veau ici en de nom­breuses repris­es. Out­re un flou con­ceptuel par­fois très gênant, quelques affir­ma­tions à l’emporte-pièce ne man­quent pas de faire lever les sour­cils, comme la clas­si­fi­ca­tion des Tupinam­ba comme une chef­ferie (p. 269) ou celle des Aus­traliens du sud-est comme des chas­seurs-com­plex­es (p. 96 – dans son livre précé­dent, c’est ceux du sud-ouest qui étaient ain­si qual­i­fiés ; peut-être s’agis­sait-il d’une coquille. Quoi qu’il en soit, la liste démesurée des car­ac­téris­tiques sup­posées des chas­seurs-cueilleurs com­plex­es, p. 97, ressem­ble davan­tage à un inven­taire à la Prévert qu’à une déf­i­ni­tion). Et que dire, dans le chapitre final, de la liste incon­grue des recom­man­da­tions pour une fête réussie…

Festins et structures sociales

Le phénomène que le livre étudie est donc celui des fes­tins, défi­nis comme « tout partage, entre deux indi­vidus ou plus, d’un repas com­por­tant des ali­ments spé­ci­aux ou des quan­tités inhab­ituelles de nour­ri­t­ure (…) organ­isé pour un but ou une occa­sion par­ti­c­ulière. » (p. 8). Cette déf­i­ni­tion mérit­erait peut-être dis­cus­sion : la place hégé­monique qu’y tient la nour­ri­t­ure exclut sans doute à tort cer­tains événe­ments (je pense, par exem­ple, à cer­taines tra­di­tions des Hurons – voir l’an­nexe de ce bil­let). Ces fes­tins, dans l’e­sprit de B. Hay­den, doivent être con­sid­érés comme un élé­ment cen­tral et moteur de l’évo­lu­tion sociale. La dernière phrase de l’ou­vrage l’af­firme sans ambages : « Au vu des obser­va­tions de ce livre, on est en droit de se deman­der où nous en seri­ons sans les fes­tins ? Il est bien pos­si­ble que nous seri­ons encore des chas­seurs-cueilleurs sim­ples. » (p. 372)
Un pili­er de Göbek­li Tepe,
vil­lage de chas­seurs-cueilleurs du Proche-Ori­ent
Face à un phénomène aus­si impor­tant (et qui, jusque là, n’avait fait l’ob­jet d’au­cune étude sys­té­ma­tique), on pour­rait s’at­ten­dre à ce que la réflex­ion s’or­gan­ise autour d’une dou­ble clas­si­fi­ca­tion. Celle des sociétés, bien évidem­ment, mais aus­si celle des fes­tins eux-mêmes, afin de reli­er le cas échéant tel type de fes­tin à tel type social. Pour­tant, B. Hay­den ne pose qu’un orteil sur ce chemin. S’il emploie certes une clas­si­fi­ca­tion des sociétés – mais com­ment faire autrement ? –, la typolo­gie des fes­tins qu’il esquisse (p. 10) reste de pure forme : par la suite, cette typolo­gie n’est plus jamais util­isée, et toute la suite du développe­ment se con­tente de par­ler des fes­tins en général.
L’élé­ment le plus évi­dent qui ressort de l’ex­a­m­en est que les fes­tins sont un phénomène absent dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs dits sim­ples, et qui appa­raît au stade des chas­seurs-cueilleurs « com­plex­es » pour per­dur­er ensuite dans tous les types de sociétés postérieurs. Autrement dit, l’ex­is­tence des fes­tins est claire­ment liées à celle de la richesse. En l’ab­sence d’une étude qui dis­tinguerait les dif­férents types de fes­tins, et qui per­me­t­trait éventuelle­ment d’abor­der le prob­lème de la nature dif­férente de celles-ci au cours des âges, la ques­tion la plus intéres­sante du livre est donc celle de savoir par quelles voies fes­tins et richesse sont cor­rélées. Or, s’il four­nit plusieurs élé­ments de réponse, B. Hay­den peine à fournir une expli­ca­tion sat­is­faisante.
C’est le moment de soulign­er à quel point il est étrange (et dom­mage­able) que le livre, pour­tant appuyé sur une bib­li­ogra­phie impres­sion­nante, fasse aus­si peu de place aux raison­nements d’A. Tes­tart – fût-ce pour s’en démar­quer. De cet auteur incon­tourn­able, seul est cité le tra­vail de 1982 sur la dif­féren­ci­a­tion entre chas­seurs-cueilleurs stockeurs et non stockeurs, et le lien entre cette dif­féren­ci­a­tion et la présence d’iné­gal­ités ; aucun de ses travaux ultérieurs n’est men­tion­né. Je m’ex­plique d’au­tant moins cette absence qu’à ma con­nais­sance, B. Hay­den lit le français, et qu’il peut dif­fi­cile­ment ignor­er ces travaux. Tou­jours est-il que sur bien des points, son exposé aurait, je crois, beau­coup gag­né à cette con­fronta­tion.
Sur cer­tains points plus pré­cis, d’ailleurs, ses analy­ses rejoignent exacte­ment celles de Tes­tart : ain­si, l’in­ter­pré­ta­tion des mon­u­ments de Göbek­li Tepe comme un indice que ces chas­seurs-cueilleurs séden­taires étaient man­i­feste­ment iné­gal­i­taires ; ain­si aus­si, le rap­proche­ment entre les crânes de bovins insérés sur les murs des maisons de Catal Höyük et les pra­tiques observées dans l’ethno­gra­phie du sud-est asi­a­tique, signe de phénomènes d’os­ten­ta­tion typ­iques des sociétés iné­gal­i­taires.
Il y a donc, dans l’his­toire de l’hu­man­ité, un bas­cule­ment majeur où les fes­tins appa­rais­sent. Même s’il n’a pas con­sacré de textes à leur analyse spé­ci­fique, A. Tes­tart s’est exprimé à leur sujet à de mul­ti­ples repris­es : il soulig­nait l’élé­ment d’os­ten­ta­tion qui les car­ac­térise, et qui est typ­ique de sociétés dans lesquelles la richesse a fait son appari­tion. Il faut relire avec atten­tion les quelques para­graphes des Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés où il explique com­ment, dans les sociétés sans class­es, le pres­tige con­féré par la dépense osten­ta­toire est con­di­tion­né par le fait que la richesse y est sociale­ment utile. Dans la clas­si­fi­ca­tion util­isée par B. Hay­den, les fes­tins appa­rais­sent dans les sociétés dites tran­sé­gal­i­taires. J’avais déjà exprimé mes réti­cences face à ce terme, dont je ne voy­ais pas en quoi il représen­tait un pro­grès par rap­port à celui de « tribus » tra­di­tion­nelle­ment util­isées par l’an­thro­polo­gie améri­caine pour désign­er ce stade social. Là, c’est le mérite du livre que d’en pro­pos­er une déf­i­ni­tion explicite, même si elle reste prob­lé­ma­tique :
J’u­tilise le terme « tran­sé­gal­i­taires » pour me référ­er à des sociétés dont on peut s’at­ten­dre à ce qu’elles pro­duisent quelques sur­plus de manière régulière, qui organ­isent générale­ment des fes­tins ou d’autres man­i­fes­ta­tions de com­péti­tion, qui recon­nais­sent la pro­priété privée des pro­duits et des ressources, qui utilisent la nour­ri­t­ure de manière com­péti­tive, qui utilisent des objets de pres­tige, et qui pos­sè­dent une hiérar­chie de familles pau­vres et rich­es ne for­mant pas des class­es per­ma­nentes en rai­son de la nature insta­ble des sur­plus (par oppo­si­tion à des sociétés où des sur­plus plus amples et plus sta­bles qui débouchent sur des class­es per­ma­nentes et des hiérar­chies poli­tiques.
Tous les défauts récur­rents de l’ap­proche de B. Hay­den se man­i­fes­tent dans ce court pas­sage qui, souhai­tant faire feu de tout bois, intro­duit divers­es con­fu­sions. On con­stat­era, tout d’abord, la réu­nion de traits hétéro­clites dont cer­tains sont man­i­feste­ment des caus­es, d’autres des effets, mais dont on ignore lesquels devraient être tenus pour le critère pro­pre­ment dit de la car­ac­téri­sa­tion. Tout aus­si impré­cis est la sup­posée insta­bil­ité des hiérar­chies due à celle des sur­plus. Faut-il com­pren­dre ce phénomène au niveau indi­vidu­el (microso­ci­ologique) – les aléas favorisant tan­tôt les uns, tan­tôt les autres, les rich­es et les pau­vres ne sont pas tou­jours les mêmes ? Ou faut-il le com­pren­dre au niveau glob­al (macroso­ci­ologique) – cer­taines années, le sur­plus dis­paraît et les dif­férences de richesse avec lui ? Aucune des deux hypothès­es ne paraît cohérente avec les obser­va­tions : dans les sociétés du monde II (pour repren­dre la ter­mi­nolo­gie de Tes­tart), au niveau microso­ci­ologique, la con­ti­nu­ité des familles rich­es et pau­vres est com­pa­ra­ble à celle des sociétés de classe ; même s’il peut exis­ter une cer­taine mobil­ité sociale, vari­able selon les cas et les con­fig­u­ra­tions, l’ex­is­tence de l’héritage (du statut et des biens) leur assure partout une cer­taine sta­bil­ité. Quant au niveau macroso­ci­ologique, je ne con­nais aucun cas ethno­graphique où les dif­férences de richess­es con­naî­traient des oscil­la­tions, dis­parais­sant et renais­sant au gré des fluc­tu­a­tions de la pro­duc­tion économique.
Plus fon­da­men­tale­ment, c’est l’o­rig­ine même des fes­tins qui reste incom­préhen­si­ble, mal­gré les nom­breuses lignes que B. Hay­den con­sacre à cette ques­tion. L’ex­trait qui précède mon­tre que dans l’e­sprit de l’au­teur, les fes­tins sont intime­ment liées à l’ex­is­tence d’un sur­plus – celui-ci étant la con­di­tion néces­saire (et suff­isante ?) de celles-là. Le terme de sur­plus, après celui de fes­tins, est peut-être celui qui revient le plus sou­vent dans le livre ; l’au­teur ne cesse de s’y référ­er. Mais j’ai beau chercher, je ne trou­ve aucun endroit où ce terme soit claire­ment défi­ni. Or, comme j’ai ten­té de le mon­tr­er à plusieurs repris­es sur ce blog (et dans des travaux académiques), les « sur­plus » peut recou­vrir bien des réal­ités dif­férentes ; faute de pré­cis­er de laque­lle on par­le, le mot acquiert un faux pou­voir expli­catif mul­ti-usages : avec le « sur­plus », on explique tout… et on n’ex­plique rien. De plus, et j’y revien­dra briève­ment, il n’est pas du tout évi­dent que le lien de causal­ité entre les sur­plus et les fes­tins (dis­ons, plus générale­ment, les divers­es man­i­fes­ta­tions osten­ta­toires) aille des pre­miers vers les sec­onds, et non l’in­verse.

Les aggrandizers

L’autre grande faib­lesse du raison­nement de B. Hay­den, déjà per­cep­ti­ble dans ses travaux précé­dents, est l’ac­cent mis sur le rôle des indi­vidus sup­posés à la fois agres­sifs, ambitieux et manip­u­la­teurs, et qu’il appelle les aggran­diz­ers – ne trou­vant pas de bonne tra­duc­tion en français, je con­serverai ce terme par la suite. Ces aggran­diz­ers sont cen­sés être le deus ex machi­na de l’évo­lu­tion sociale, et c’est à leur action que les sociétés humaines doivent d’avoir con­nu un cer­tain nom­bre de trans­for­ma­tions. Déjà cri­tiqué par le passé pour ces con­cep­tions, B. Hay­den s’emploie à répon­dre aux objec­tions et à pré­cis­er sa pen­sée. Il apporte (ou rap­pelle) plusieurs nuances impor­tantes, comme par exem­ple le fait que ce pro­fil d’in­di­vidus est cen­sé exis­ter dans n’im­porte quelle com­mu­nauté humaine (en rai­son de déter­mi­nants biologiques), mais que ce sont les cir­con­stances qui con­duisent leurs com­porte­ments poten­tiels à s’ex­primer d’une manière plutôt qu’une autre – et, ain­si, à trans­former les struc­tures sociales.
Mais ces pré­cau­tions ne peu­vent faire oubli­er qu’en matière sociale, une expli­ca­tion qui part des acteurs pour expli­quer les struc­tures est néces­saire­ment une expli­ca­tion faible. Elle procède (avec plus ou moins de cohérence) d’un indi­vid­u­al­isme méthodologique qui ne peut être qu’une impasse. C’est un peu comme si l’on voulait expli­quer le féo­dal­isme ou le cap­i­tal­isme par l’ex­is­tence de féo­daux ou de cap­i­tal­istes (réels ou en puis­sance). Qu’il existe dans toute société (surtout, dans une société de class­es) des indi­vidus prêts à saisir les oppor­tu­nités qui pour­ront don­ner libre cours à leur bru­tal­ité, à leur envie de s’en­richir, ou au deux, c’est une évi­dence. Mais ce n’est pas parce que des indi­vidus, on ne sait trop com­ment, ont préféré s’en­richir par l’in­dus­trie, le com­merce ou la finance plutôt que par l’a­gran­disse­ment de leur fief que le cap­i­tal­isme a sup­plan­té le féo­dal­isme. D’une manière générale, ce sont les struc­tures sociales qui expliquent les straté­gies des indi­vidus et non l’in­verse. À cela s’a­joute qu’on ne peut jamais expli­quer un phénomène changeant (les struc­tures sociales) par un fac­teur per­ma­nent (une minorité d’ar­riv­istes, poten­tiels ou déclarés).
Com­ment les aggran­diz­ers préex­is­tants, muselés ou con­finés au domaine mat­ri­mo­ni­al dans les sociétés sans richesse, en sont-ils venus à devenir des manip­u­la­teurs de biens matériels et de dépen­dants ? C’est cela qu’il faut expli­quer. L’ar­gu­men­ta­tion de B. Hay­den suit deux tra­jec­toires par­al­lèles. La pre­mière, comme on l’a vu, invoque la ques­tion du sur­plus – celui-ci n’é­tant guère dif­féren­cié du stock­age :
La reven­di­ca­tion de la pro­priété privée de la nour­ri­t­ure cueil­lie, pêchée ou chas­sée sem­ble avoir été sig­ni­fica­tive­ment ren­for­cée par la pra­tique du stock­age, qui exigeait de sub­stantielles dépens­es de temps, d’ef­forts et de prise de risque au-delà de l’ac­qui­si­tion ini­tiale de nour­ri­t­ure. De plus, le stock­age con­duisit à une sur­pro­duc­tion régulière afin de s’as­sur­er con­tre les pertes et les incer­ti­tudes futures et, lorsqu’ils étaient inutil­isés (comme c’é­tait le cas la plu­part du temps) ces sur­plus pou­vaient être affec­tés à d’autres usages plutôt qu’être per­dus et dilapidés. (…) Ain­si, le stock­age favorisa le développe­ment des fes­tins, des biens de pres­tige, des sché­mas de mariage coû­teux, et d’autres straté­gies économiques fondées sur des straté­gies d’in­vestisse­ment ou de cap­ta­tion des béné­fices. (p. 62)
Or, out­re que les pre­mières affir­ma­tions me parais­sent dis­cuta­bles à dif­férents degrés, tout le prob­lème tient dans le « Ain­si » qui intro­duit la phrase finale. Com­ment passe-t-on d’une pro­duc­tion ali­men­taire excé­den­taire (par rap­port aux besoins phys­i­ologiques ?) à un cer­tain nom­bre d’in­sti­tu­tions, cela reste fort obscur.
Voilà pourquoi, tout en présen­tant le sur­plus comme le fonds économique et comme une con­di­tion néces­saire du bas­cule­ment vers les fes­tins (et la richesse) B. Hay­den est obligé de recourir aux aggran­diz­ers et à leurs « straté­gies » (le mot revient sans cesse) qui seuls, à ses yeux, peu­vent trans­former cette poten­tial­ité en réal­ité :
Il paraît évi­dent que les sur­plus étaient néces­saires pour que sur­vive le sys­tème des fes­tins (…) Bien que les aggran­diz­ers tran­sé­gal­i­tariens aient pu n’avoir guère de pou­voir direct sur les per­son­nes, je sou­tiens qu’ils dévelop­pèrent de nom­breuses straté­gies manip­u­la­tri­ces afin de tir­er avan­tage des sur­plus réels et poten­tiels, l’une des plus effi­caces étant l’or­gan­i­sa­tion de fes­tins (p. 58–59).
Une jeune néo-guinéenne, por­tant sur elle
une par­tie de son « prix de la fiancée ».
En d’autres pas­sages, le détail de ces straté­gies sup­posées se fait plus explicite :
Par con­traste, les fes­tins et les autres straté­gies de com­péti­tion des aggran­diz­ers basées sur le sur­plus (en par­ti­c­uli­er, les mariages arrangés par la richesse et l’in­vestisse­ment dans les enfants) peu­vent con­ver­tir des mon­tants illim­ités de pro­duc­tion de sur­plus en avan­tages sig­ni­fi­cat­ifs pour les pro­duc­teurs (…) (p. 19)
Par­mi les groupes d’hor­tic­ul­teurs qui élèvent des ani­maux, on a pu établir un lien fort entre les fes­tins com­péti­tifs et d’une part le besoin d’an­i­maux (en par­ti­c­uli­er pour les paiements de mariage et les fes­tins) et d’autre part, l’in­ten­si­fi­ca­tion de l’a­gri­cul­ture pour nour­rir ces ani­maux. (p. 114)
De nom­breux aggran­diz­ers ont dû trou­ver les moyens d’u­tilis­er les sur­plus à leur pro­pre prof­it, en par­ti­c­uli­er par des prêts à fort taux d’in­térêt, des invi­ta­tions aux fes­tins qui endet­taient les invités et des com­pen­sa­tions mat­ri­mo­ni­ales élevées. (p. 165–166)
Or, pour ne par­ler que de cet aspect, il est per­mis de penser que con­cevoir le prix de la fiancée comme le fruit d’une stratégie, c’est-à-dire d’une volon­té con­sciente d’une par­tie de la société, est au mieux par­tielle, et au pire totale­ment erronée. Engels soulig­nait, il y a longtemps déjà, que les sociétés sont le lieu de volon­tés et d’ac­tions con­tra­dic­toires, et que la résul­tante est sou­vent quelque chose que per­son­ne n’avait voulu. Et Pierre Lemon­nier, dans un très bel arti­cle, avait déjà illus­tré com­ment, non sans ironie, le prix de la fiancée avait pu résul­ter non de la volon­té de creuser les iné­gal­ités, mais au con­traire, de celle de les aplanir. Une expli­ca­tion sci­en­tifique, et donc matéri­al­iste, ne peut con­sid­ér­er comme caus­es ultimes les volon­tés des acteurs soci­aux ; à l’in­verse, elle doit expli­quer la volon­té de ces groupes par les struc­tures sociales et leur évo­lu­tion.

En conclusion, l’avis de Brian

Cette cri­tique, déjà longue, ne peut abor­der tous les aspects de ce texte qui le mérit­eraient. Une des idées les plus présentes et des plus orig­i­nales (même si elle n’est pas totale­ment nou­velle, mais B. Hay­den ne pré­tend rien de tel) con­cerne les moti­va­tions qui ont présidé à l’ap­pari­tion de l’a­gri­cul­ture et de l’él­e­vage. On sait que ces phénomènes résis­tent aux expli­ca­tions sim­ples et que leur appari­tion con­stitue une des ques­tions les plus stim­u­lantes de l’an­thro­polo­gie sociale. Ain­si que l’indiquent cer­tains extraits qui précè­dent, le livre sou­tient que ces inno­va­tions ont bien davan­tage résulté d’une inci­ta­tion de nature sociale que d’im­pérat­ifs stricte­ment biologique – quitte à affaib­lir, sans s’en ren­dre compte, sa pro­pre expli­ca­tion en ter­mes de sur­plus, puisque celui-ci appa­raît alors bien davan­tage comme une con­séquence que comme une cause.
Tou­jours est-il que The Pow­er of Feast, mal­gré sa longueur et son manque par­fois fla­grant de rigueur, représente une entre­prise louable et stim­u­lante pour agiter des ques­tions provo­cantes. Mon sen­ti­ment est qu’il rassem­ble des élé­ments de réponse, sans par­venir à les ordon­ner dans un raison­nement con­va­in­cant. Mais il fait oeu­vre utile et, même dans ses aspects cri­ti­quables, soulève des inter­ro­ga­tions cru­ciales avec une volon­té salu­taire de sec­ouer les cer­ti­tudes (mal) établies.

17 commentaires

  1. Hel­lo Christophe,

    Je te suis sur tous les aspects du compte-ren­du. D’une manière générale, je ne suis pas un très grand fan de Hay­den, dont les réflex­ions man­quent de pro­fondeur et qui a ten­dance à mas­quer les lacunes par de jolis mots qui ne veu­lent rien dire, à l’image de ses « transe­gal­i­tar­i­an soci­eties ». Après, les work feasts (que j’ai plus ten­dance à traduire par fêtes du tra­vail que par fes­tins du tra­vail) sont un phénomène social extrême­ment répan­du et impor­tant qui, mal­heureuse­ment, n’a que peu sus­cité l’intérêt des archéo­logues ou anthro­po­logues soci­aux français, et il faut bien admet­tre qu’heureusement que les Nord-Améri­cains sont là pour le faire con­naître. Tu n’as pas tout à fait rai­son quand tu dis que ce phénomène n’avait jusque-là fait l’objet d’aucune étude sys­té­ma­tique. Ça fait une bonne ving­taine d’années qu’il y a des pub­li­ca­tions impor­tantes à son pro­pos. La plus anci­enne (à ma con­nais­sance) est celle de P. Wiess­ner et W. Schiefen­höv­el (Food and the Sta­tus Quest : An Inter­dis­ci­pli­nary Per­spec­tive. Prov­i­dence, Berghahn Books, 1996), mais il y a aus­si celle de Dietler et Hay­den (Feasts ; Archae­o­log­i­cal and Ethno­graph­ic Per­spec­tives on Food, Pol­i­tics, and Pow­er. Tuscaloosa, The Uni­ver­si­ty of Alaba­ma Press, 2001) ou celle de Bau­mann (Poly­ne­sis­che Feste als Aus­druck von Sta­tus und Pres­tige. Munich, Grin Ver­lag, 2008) pour ceux qui lisent le tudesque. La meilleure déf­i­ni­tion, à mon avis, des work feast est don­née par M. Dietler et I. Her­bich dans leur vrai­ment excel­lent papi­er du bouquin de 2001 (Feast and labor mobi­liza­tion : dis­sect­ing a fun­da­men­tal eco­nom­ic prac­tice) : « That is, the work feast is an event.in which a group of peo­ple are called togeth­er to work on a spe­cif­ic project for a day (or more) and, in return, are treat­ed to food and/​or drink, after which the host owns the pro­ceeds of the day’s labor. » Et les mêmes de rajouter un point fon­da­men­tal : c’est « …the near­ly exclu­sive means of mobi­liz­ing large vol­un­tary work projects before the spread of the mon­e­tary econ­o­my and the cap­i­tal­ist com­modi­ti­za­tion of labor and cre­ation of a wage labor mar­ket ». J’avais pas mal dévelop­pé ça dans un papi­er sur le mégalithisme, puisque je con­sid­ère que les fêtes du tra­vail sont la pra­tique qui a per­mis aux Néolithiques de faire tir­er des cail­loux de plusieurs dizaines, voire plusieurs cen­taines de tonnes, et qu’en con­séquence on a toutes les chances de pou­voir class­er les sociétés néolithiques qui fai­saient du mégalithisme (du moins un cer­tain type) dans les plouto­craties. Mais c’est une autre his­toire…

    1. Hel­lo BB

      Il sem­blerait que je me sois un peu trop fié à ma pro­pre igno­rance pour en déduire que cer­tains travaux n’ex­is­taient pas… Bien fait pour moi. Sur la cita­tion finale en anglais, il me sem­ble que cette affir­ma­tion ignore (au moins) la mobil­i­sa­tion de la main d’oeu­vre par des voies directe­ment poli­tiques, comme la corvée de l’É­tat inca. En revanche, je suis tout prêt à accepter l’idée que le mégalithisme traduit une plouto­cratie osten­ta­toire (j’ai lu sur la ques­tion l’ar­ti­cle de Tes­tart et le livre de Gal­lay, mais je ne savais pas que tu avais écrit quelque chose…)

  2. Je te ras­sure, je décou­vre tous les jours à quel point je suis igno­rant (et je ne par­le que de l’ex­is­tence de travaux sci­en­tifiques) ! De toute façon, sauf à être ultra spé­cial­isé, la veille bib­lio devient de plus en plus dif­fi­cile avec la pro­fu­sion de tout ce qui est pub­lié. Le point négatif de l’af­faire, c’est que les bons papiers sont noyés au milieu de ceux qui n’ap­por­tent rien…
    Tu as par­faite­ment rai­son sur le car­ac­tère incom­plet et la cita­tion. Mais c’est de ma faute, l’ar­ti­cle est plus explicite et je l’ai sor­tie de son con­texte. Bien évidem­ment, partout où il y a des États il peut théorique­ment y avoir du tra­vail col­lec­tif sous forme de corvée (ça vaut aus­si pour la Grande muraille en Chine, et il y a sans doute d’autres cas que j’ig­nore). Sur le mégalithisme, le papi­er traîne sur mon Acad­e­mia. Mais si ça t’in­téresse de le lire et si tu ne l’y trou­ves pas, je te l’en­ver­rai.

    1. J’ai trou­vé le papi­er (sans dif­fi­cultés) et l’ai illi­co ajouté à ma pile (hélas bien gar­nie). En revanche, je ferais bien une com­mande privée à pro­pos d’un texte sur les tombes dou­bles des chas­seurs-cueilleurs, dont je n’ai pu attrap­er que le résumé…

  3. Bon­jour Christophe (et B.B.),
    Je ne con­nais pas Hay­den, ou du moins je n’en con­nais que ce que tu en as dit ; effec­tive­ment, ce ne sem­ble pas être un adepte de la rigueur. Dom­mage.
    J’ai été très sur­pris de la tra­duc­tion que tu donnes du mot « feast » par fes­tin et non pas fête. Effec­tive­ment, le mot feast pou­vant être traduit aus­si bien par fes­tin que par fête, la cita­tion de Hay­den fait référence à un échange de nour­ri­t­ure, un ban­quet. Mais alors, il n’est plus ques­tion de rap­ports soci­aux comme cela est le cas de la fête. Et alors il faudrait définir avec pré­ci­sion ce qu’on entend par fête, bref faire le même type de tra­vail que Tes­tart pour l’esclavage. En tout cas, pour moi, les par­tic­i­pants à une fête ne sont pas con­traints d’y par­ticiper (que ce soit pour tra­vailler ou pour d’autres raisons) – et j’entends par con­trainte non pas une con­trainte morale ou autre mais une con­trainte réelle, sanc­tion­née par le droit – ce qui exclut immé­di­ate­ment la « corvée » ou le tra­vail for­cé.
    À pro­pos de la caté­gori­sa­tion des fêtes, B.B. par­le de fêtes du tra­vail ; il y a aus­si une caté­gorie extrême­ment impor­tante de fêtes, qu’on retrou­ve dans qua­si­ment toutes les sociétés d’Asie du Sud-est, les « fêtes du mérite » (en général, d’ailleurs, celles-là font par­tie de celles-ci). Ces fêtes ont été étudiées depuis fort longtemps (par exem­ple « Feast­ing and Social oscil­la­tions » de Thomas Kirsch, 1973.) ; elles per­me­t­tent sinon l’établissement, du moins le ren­force­ment, de la hiérar­chie sociale. Ce type de fête est tout à fait dif­férent du pot­latch des Indi­ens de la côte nord-ouest. Les dif­férences entre ces deux types de fêtes reflète prob­a­ble­ment – comme le soulig­nait A. Tes­tart — la dif­férence d’« esprit », de geist, de l’Asie et de l’Amérique (sociétés de la dette /​sociétés du don, etc.).
    Pour en revenir au livre de Hay­den, je suis entière­ment d’accord avec ta con­clu­sion : tout livre qui sec­oue le cocoti­er, qui « soulève des inter­ro­ga­tions cru­ciales » parce qu’il pose (même mal) de bonnes ques­tions est un livre qui mérite con­sid­éra­tion.

    1. Hel­lo Momo,
      Mer­ci pour les rap­pels et les pré­ci­sions tout à fait utiles.
      Effec­tive­ment, les par­tic­i­pants ne sont pas du tout con­traints, tout au moins par le droit (du point du vu moral, à part que c’est une bonne occa­sion de se torcher au vin de palme ou à autre chose, il est mieux vu de par­ticiper). C’est bien la dif­férence avec les États, inca, chi­nois ou autres, où la corvée est oblig­a­toire et l’on ne peut s’y sous­traire.
      Quant aux fêtes d’une façon générale, ça fait déjà un cer­tain temps que je suis per­suadé que c’est quelque chose d’ex­trême­ment impor­tant et que nous avons trop longtemps nég­ligé, A. Tes­tart le pre­mier d’ailleurs. C’en est même à se deman­der s’il ne faut pas rajouter les fêtes aux paiements soci­aux (prix de la fiancée et com­pen­sa­tion pour meurtre) dans les usages pos­si­bles qui définis­sent les sociétés à richesse. Ça rejoint ce que Christophe écrivait dans son bil­let sur les biens W et la dou­ble con­jec­ture : l’autre (une autre) voie que pour­rait emprunter la richesse lorsque la voie des paiements est entravée, ne serait-elle pas celle des fêtes ? Avec peut-être à l’o­rig­ine du mécan­isme une oblig­a­tion de don­ner une fête quand on accu­mule trop, comme chez les Tareumi­ut évo­qués il y a quelques bil­lets ? Bon, c’est pure hypothèse de tra­vail, mais il y a peut-être quand même quelque chose à creuser… À moins que Christophe pousse des cris d’hor­reur devant pareille idée !

    2. Voilà une dis­cus­sion qui promet !

      Pour com­mencer, le point le plus facile : j’avais com­mencé par traduire les feasts de Hay­den par les fêtes, mais dans cer­taines cir­con­stances, ça ne col­lait pas. Comme lui-même donne une déf­i­ni­tion, si je puis dire, ali­men­taire du phénomène, et qu’ap­parem­ment l’anglais ne dis­tingue pas la fête du fes­tin, il m’a sem­blé que ce dernier terme cor­re­spondait mieux au con­cept. Au pas­sage, je ne l’ai pas dit dans ma cri­tique, mais je me demande si abor­der les feasts sous l’an­gle de la dis­tri­b­u­tion de nour­ri­t­ure, ce n’est pas pren­dre les choses par le côté le moins sig­ni­fi­catif – un peu comme si on voulait com­pren­dre la pro­duc­tion cap­i­tal­iste à par­tir du fait que le tra­vailleur reçoit, via son salaire, de quoi se nour­rir et se loger. Le but pre­mier de la fête, et son rôle social, c’est je crois bien moins de nour­rir les par­tic­i­pants que de les faire boss­er (avant ou pen­dant), que ce soit pour procéder à un investisse­ment à car­ac­tère pro­duc­tif (défrichage, pont…) ou à un affichage social (prise de grade) avec des sit­u­a­tions inter­mé­di­aires (con­struc­tion d’une mai­son des hommes…)

      Pour ce qui est de la fête comme voie de nais­sance de la richesse, cela ne me fait pas hurler : pour faire avancer le chmil­blick, il faut recenser les faits, con­sid­ér­er ceux qui ne ren­trent pas dans nos hypothès­es, n’en écarter aucune nou­velle a pri­ori (hormis les plus déli­rantes, évide­ment), et les mod­i­fi­er au mieux en con­séquence. En somme, c’est un peu comme le fro­mage : c’est une ques­tion d’af­fi­nage – et puis, de temps en temps, on pen­sait qu’on avait fait le tour et on décou­vre des faits qui vien­nent con­tredire nos belles con­struc­tions. Je ne suis néan­moins pas con­va­in­cu que la fête puisse être con­sid­érée comme un usage autonome de la richesse (au même titre que les paiements de mariage, ou l’achat des moyens de pro­duc­tion). Il me sem­ble qu’elle en est une con­séquence ou un usage sous une forme par­ti­c­ulière (je m’ex­plique mal, mais je réfléchis tout haut). En tout cas, chez les Tareumi­ut, la richesse existe avant tout sous la forme cap­i­tal­is­tique : c’est la pos­ses­sion de baleinière, et acces­soire­ment celle d’une route com­mer­ciale, qui fait l’homme riche. Ce que je suis ten­té de rap­procher au fait que chez eux, l’outil pro­duc­tif n’est pas la terre (devant être défrichée) mais la baleinière, pro­duite par l’ac­tiv­ité humaine et qui exige une dépense de tra­vail élevée, que tout un cha­cun ne peut se per­me­t­tre. Là où je rejoins pleine­ment BB, c’est sur le fait que les paiements n’épuisent pas la ques­tion de la richesse. Dans les « plouto­craties osten­ta­toires », le riche n’est pas seule­ment celui qui peut pay­er pour se mari­er ou prêter aux autres pour cela : c’est aus­si celui qui réalise, à titre plus ou moins privé, les investisse­ments col­lec­tifs. Et je crois en effet qu’il y aurait beau­coup à appren­dre à explor­er tout cela…

    3. Entière­ment de ton avis sur la ques­tion du rôle social de la fête, qui est avant tout de faire boss­er les gens. C’est d’ailleurs, à mon sens, la grande dif­férence avec le pot­latch : ce sont deux façon de cla­quer de la tune de manière osten­ta­toire, mais d’un côté on fait boss­er et de l’autre non.

      Pour le reste, c’est sûr qu’il va fal­loir bien réfléchir d’abord. Après, c’est un peu l’œuf et la poule : quoi est à l’o­rig­ine de quoi ? Je suis d’ac­cord pour la baleinière des Tareumi­ut. Mais, si tu as la réponse je suis pre­neur, qui fab­rique la baleinière, y a‑t-il rétri­bu­tion du tra­vail, et sous quelle forme ? Parce que si la baleinière fait le riche, la richesse ne fait-elle pas aus­si la baleinière ?

  4. Bon­jour,
    La fête est-elle néces­saire­ment liée à la richesse ? Je pose une ques­tion : dans les sociétés qui pra­tiquent la chas­se aux têtes, ne fait-on pas une fête lorsqu’une ou plusieurs têtes sont rap­portées ? Si oui, est-ce la com­mu­nauté qui s’en charge, ou le chas­seur ? Qu’en résulte-t-il pour le chas­seur (= est-ce une phase de prise de rang ?) ? Il est bien clair qu’il s’agit ici d’une sit­u­a­tion un peu par­ti­c­ulière : à ma con­nais­sance la chas­se aux têtes ne se pra­tique que dans les sociétés hor­ti­coles et pas chez les chas­seurs-cueilleurs – donc dans des sociétés con­nais­sant la richesse. Mais la fête elle-même a‑t-elle un rap­port avec cette richesse ?

    1. Ah, la chas­se aux têtes ! Le truc incom­préhen­si­ble que per­son­ne encore n’est arrivé à théoris­er cor­recte­ment. Même Alain Tes­tart séchait com­plète­ment dessus. Même dans la déf­i­ni­tion stricte, c’est-à-dire en exclu­ant les moult cas où l’on coupe des têtes pour des raisons divers­es, c’est très poly­mor­phe. Alors que, para­doxale­ment, c’est lim­ité à deux régions du monde : l’Asie du Sud-Est/Mélanésie et un bout d’Amérique du Sud. Pourquoi ? Ques­tion à 15 euros (et un Nuts)… Pour le lien avec le poli­tique, ça n’ex­iste pas chez les chas­seurs-cueilleurs non stockeurs, mais je crois qu’à Bornéo il y a au moins un cas chez des stockeurs (à véri­fi­er). Et ça n’ex­iste pas dans les États. Mais entre les deux, ça touche pas mal de formes poli­tiques. En ce qui con­cerne les fêtes, c’est sûr que c’en est une occa­sion clas­sique. Mais, pour ce que j’en sais (il faudrait faire une enquête sys­té­ma­tique), la fête est sup­port­ée par un indi­vidu ou un groupe de par­en­té, mais pas par une com­mu­nauté au sens où tu l’en­tends. D’ailleurs, c’est par­fois cou­plé avec le mégalithisme (cas des Naga, par exem­ple). À ce pro­pos, je me suis tou­jours demandé s’il exis­tait une rela­tion entre les deux, mais je n’ai pas l’om­bre du début d’une idée sur com­ment et en quoi ça pour­raît être lié (hormis que les deux inter­vi­en­nent dans les pris­es de grades). Je ne pense donc pas que ça soit très dif­férent des autres fêtes en ce qui con­cerne le lien avec la richesse. Par con­tre, c’est dif­férent des fêtes du tra­vail, puisque ce n’est alors pas organ­isé pour faire boss­er des gens (encore que l’on chas­se par­fois dans le cadre de la con­struc­tion d’une mai­son des hommes, donc ce n’est peut-être pas aus­si étanche que ça…). Bon, c’est un avis assez glob­al et à chaud. Dans le détail, il faudrait creuser pro­fondé­ment, parce que la chas­se aux têtes c’est aus­si mys­térieux que c’est pas­sion­nant.

  5. Pas­sion­nants échanges ! L’an­thro­po­logue qui n’a pas grand chose à ajouter sur le fond mais qui reste ama­teur de plaisan­ter­ies faciles y trou­vera la con­fir­ma­tion du fait que la chas­se aux têtes entre dans la caté­gorie plus générale des pris­es de tête.

  6. Salut,
    Je voudrais revenir rapi­de­ment sur les fêtes et le pot­latch, du moins ce que j’en sais. Dans un pot­latch, le chef invi­tant dis­tribue de la nour­ri­t­ure aux gens du com­mun (et aux nobles) invités (et encore, con­cer­nant ses pro­pres gens, « il lui arrive de faire preuve de prodi­gal­ité … » (M. Mauzé, L’or­gan­i­sa­tion poli­tique des Kwag­ul mérid­ionaux au XIXe siè­cle) ce qui sous-entend qu’il lui arrive aus­si de ne pas se mon­tr­er généreux !) mais il ne dis­tribue pas que de la nour­ri­t­ure ; il offre des biens de pres­tige mais aux seuls nobles invités. En fait il y a trois proces­sus : 1. L’exploitation : le chef invi­tant prélève de la nour­ri­t­ure chez tous les indi­vidus de sa « mai­son », nobles et non-nobles (sem­ble-t-il de façon égal­i­taire) 2. La fête ( ?) : Il dis­tribue la nour­ri­t­ure avec prodi­gal­ité lors d’un pot­latch à tous ses invités (et, éventuelle­ment, à ses gens) 3. Don/​contre don : mais il dis­tribue les biens de pres­tige (« bla­sons », cou­ver­tures, etc.) aux seuls nobles invités (et ces biens, ses pro­pres nobles les lui ont don­nés et il a puisé dans ses pro­pres réserves (car les gens du com­mun, par déf­i­ni­tion, ne peu­vent pos­séder de tels biens !)). Peut-on par­ler ici du pot­latch comme d’une fête ?
    Il y a une cinquan­taine d’années, un petit groupe « gauchiste », l’IS (Inter­na­tionale Sit­u­a­tion­niste où écrivait Guy Debord), fai­sait du pot­latch une fête (et de la Révo­lu­tion une fête per­ma­nente) et y voy­ait le mod­èle des échanges dans une société com­mu­niste (faut-il pré­cis­er qu’il ne s’agissait pas de l’URSS ?). Il était dif­fi­cile de se tromper plus lour­de­ment.

    1. Salut Momo,
      Tech­nique­ment, le pot­latch est une fête, il n’y a pas de doute. Cepen­dant, Hay­den n’en par­le que très peu spé­ci­fique­ment dans son bouquin (pour ne pas dire pas du tout). C’est sans doute parce que c’est très dif­férent dans l’e­sprit de ce que les anglo­phones appel­lent les work feasts et sur lesquelles est cen­tré son tra­vail. Comme ça a été écrit au-dessus, les work feast c’est fait pour faire boss­er les gens, pas le pot­latch. Les pre­mières sont une forme d’échange marc­hand, le sec­ond c’est un échange non marc­hand (don pur et dur). Après, ça se rejoint sur le fait que dans les deux cas c’est fait pour mon­tr­er et aug­menter son pres­tige.

    2. Quelqu’un viendrait-il d’écrire que l’échange non marc­hand était un don pur et dur ? Que les mânes d’Alain Tes­tart le pour­suiv­ent depuis l’en­fer de l’an­thro­polo­gie. (Mau­vaise) plaisan­terie mise à part, je crois que le mot de « fête » est assez fourre-tout, et en lui-même inclut unique­ment l’idée de réjouis­sances en une occa­sion inhab­ituelle. D’ac­cord pour dire que les work feasts et les pot­lach mobilisent tous deux du tra­vail et fab­riquent du pres­tige, mais selon des modal­ités dif­férentes. C’est le prin­ci­pal point faible du bouquin d’Hay­den : il com­mence par esquiss­er une typolo­gie des fêtes, mais l’ou­blie ensuite totale­ment et ne manie plus que de trop grandes général­ités. Tiens, tant qu’on y est, je crois me rap­pel­er que chez les Asmats, on a encore affaire à une troisième caté­gorie : on organ­ise un grand ban­quet pour l’in­au­gu­ra­tion des mâts gravés. Ce n’est pas une work feast, car les invités ne sont pas cen­sés boss­er, mais ce n’est pas non plus un pot­latch : il n’y a pas de dis­tri­b­u­tion d’ob­jets de valeur.

    3. Je con­cède la mau­vaise for­mu­la­tion. “N’est pas un échange marc­hand”, ce n’est pas la même chose que “est un échange non marc­hand”. Le plus sim­ple était effec­tive­ment de dire que le don n’est pas un échange…

    4. Bon­jour,
      Je ne voudrais pas insis­ter lour­de­ment (promis, juré, je n’y reviendrai plus !) mais je pense que la con­cep­tion du pot­latch est plus com­plexe que celle qui est don­née habituelle­ment, prob­a­ble­ment parce qu’on se réfère qua­si­ment tou­jours à un type de pot­latch, celui des Kwak­i­utl. Dans le livre de Emmons « The Tlin­git Indi­ans » on peut lire page 67 :

      « Les vieilles maisons mul­ti­fa­mil­iales étaient des maisons de lig­nages et la con­struc­tion de l’une d’entre elles était l’un des événe­ments les plus impor­tants dans la vie des Tlin­git. Ce n’était pas seule­ment à cause du tra­vail engagé mais parce que le tra­vail était fait par les mem­bres de la moitié opposée, qui devaient être payés lors du pot­latch don­né pour inau­gur­er la nou­velle mai­son. Comme nous le ver­rons, chaque étape du tra­vail était célébrée par une céré­monie appro­priée où les esprits des arbres et les fan­tômes du lig­nage étaient nour­ris, et où les ouvri­ers s’en met­taient plein la panse et étaient récom­pen­sés (…) ». [PS chez les Tlin­git, les pot­latch sont sou­vent funéraires].
      Dans le cadre même de cer­tains pot­latch (qui ne se car­ac­térisent pas par un événe­ment unique), on trou­ve donc bien des fêtes du tra­vail.

    5. Bon­jour Momo,
      Tu as rai­son d’in­sis­ter ! Parce que tu as sûre­ment aus­si rai­son sur un autre point, c’est que finale­ment on a ten­dance à ne retenir du pot­latch que des idées super­fi­cielles, ou tout du moins incom­plètes. Dans son papi­er sur la ques­tion, Tes­tart avait d’ailleurs bien mon­tré que l’af­faire était en réal­ité bien plus com­plexe qu’elle en avait l’air. D’après ce que tu cites, il y aurait effec­tive­ment des fêtes du tra­vail du côté de la CNO. Finale­ment, on sent bien que pour pou­voir réfléchir cor­recte­ment, il faudrait com­mencer par faire une typolo­gie de toutes ces fêtes… Sacré boulot en per­spec­tive !

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