Que sait-on des Germains ? (2/​2)

Je reprends le dossier ouvert il y a quelques jours sur les Ger­mains, pour abor­der cette fois leur organ­i­sa­tion sociale – réelle ou sup­posée. Là encore, il fait ten­ter de faire prudem­ment la part des choses, en extrayant les infor­ma­tions qui peu­vent l’être sans accorder à nos sources une foi exces­sive.

L’esclavage

Qu’il s’agisse de César ou – avec bien davan­tage de détails – les sociétés des Ger­mains sont décrites à la fois sous l’an­gle d’un cer­tain égal­i­tarisme et sous celui d’une dif­féren­ci­a­tion bien per­cep­ti­ble. Pour com­mencer, ces sociétés, nous dit Tacite, con­nais­sent l’esclavage. La pre­mière caté­gorie qu’il évoque est celle des hommes libres qui ont per­du leur lib­erté au jeu – selon lui, les Ger­mains sont très friands de jeux de hasard. Tacite ajoute une de ces remar­ques qui, sans qu’on puisse l’af­firmer autrement que sur la base de l’in­tu­ition, dégage un par­fum d’au­then­tic­ité :

On se défait, par le com­merce, des esclaves de cette espèce, pour se délivr­er en même temps de la honte d’une telle vic­toire.

Dans une société mar­quée par une vie col­lec­tive et de forts liens per­son­nels, il n’est en effet pas absurde de penser que pass­er d’une rela­tion de pair à pair en rela­tion servile posait quelques prob­lèmes, et qu’une manière de le résoudre con­sis­tait à ven­dre celui qui venait de tomber en servi­tude afin de l’ex­il­er et d’en faire un dérac­iné.

Toute­fois, ce cas de fig­ure était prob­a­ble­ment très minori­taire, et la grande masse des esclaves prove­nait sans doute, directe­ment ou non, de pris­es de guerre. Lisons ce que dit Tacite de leur con­di­tion :

Les autres esclaves ne sont pas classés comme chez nous, et attachés aux dif­férents emplois du ser­vice domes­tique. Cha­cun a son habi­ta­tion, ses pénates, qu’il régit à son gré. Le maître leur impose, comme à des fer­miers, une cer­taine rede­vance en blé, en bétail, en vête­ments ; là se borne la servi­tude. Les soins intérieurs de la mai­son appar­ti­en­nent à la femme et aux enfants. Frap­per ses esclaves, ou les punir par les fers ou un tra­vail for­cé, est chose rare. On les tue quelque­fois, non par esprit de dis­ci­pline et de sévérité, mais dans un mou­ve­ment de colère, comme on tue un enne­mi, à cela près que c’est impuné­ment.

Si ces indi­vidus sont sans aucun doute des dépen­dants, sont-ils réelle­ment des esclaves ? Le fait que cha­cun dis­pose de son habi­ta­tion et que l’ex­ploita­tion de leur tra­vail se fasse non de manière directe, mais par le verse­ment d’une par­tie du pro­duit, ne récuse pas ce statut : Marc Bloch avait attiré l’at­ten­tion sur l’ex­is­tence, dans notre Moyen-âge, des esclaves dits « chasés » qui cor­re­spondaient par­faite­ment à cette descrip­tion. La rareté des puni­tions, dont celle des châ­ti­ments cor­porels, con­stitue un argu­ment apparem­ment plus sérieux… mais il est aus­sitôt con­tred­it par la pos­si­bil­ité de les met­tre à mort sans ris­quer de sanc­tion. Cette impunité était-elle de droit, ou sim­ple­ment de fait ? Les « esclaves » dont par­le Tacite rel­e­vaient-ils effec­tive­ment de cette caté­gorie juridique (au-delà de la dif­fi­culté, explorée notam­ment par Alain Tes­tart, à lui trou­ver une déf­i­ni­tion uni­verselle per­ti­nente) ? S’agis­sait-il d’un autre type de dépen­dants, que le regard romain avait rabat­tu sur les statuts exis­tant dans sa pro­pre société ? Il faut se con­tenter de relever le prob­lème, et de con­stater que nous n’avons pas les clés pour le résoudre.

Quelle « démocratie » ?

Une autre dimen­sion des sociétés ger­maines, qui a sus­cité divers­es théori­sa­tion, touche aux rela­tions qui pré­valaient entre hommes libres, mar­quées donc tout à la fois par des traits égal­i­taires (ou démoc­ra­tiques), et par une dif­féren­ci­a­tion per­cep­ti­ble. C’est cette ambiguïté, par­fois tirée d’un côté, par­fois de l’autre, qui a don­né lieu à des théori­sa­tions de la part de Mor­gan, d’En­gels et, plus tard, d’Alain Tes­tart, notam­ment autour du con­cept de démoc­ra­tie mil­i­taire, et avec un par­al­lèle récur­rent avec la société iro­quoise.

Ce qui est démoc­ra­tique chez les Ger­mains, c’est l’ab­sence de struc­ture de pou­voir for­mal­isée, de com­man­de­ment et de droit de sanc­tion­ner les man­que­ments à l’au­torité. Encore cette absence n’est-elle que rel­a­tive — peut-être serait-il plus appro­prié de par­ler de faib­lesse (si on com­pare les insti­tu­tions poli­tiques à celle des Romains). Là encore, il faut se con­tenter de bribes d’in­for­ma­tion, sans réel moyen d’éprou­ver leur fia­bil­ité. César est lap­idaire :

Lorsqu’un État fait la guerre, soit qu’il se défende, soit qu’il attaque, on choisit, pour y présider, des mag­is­trats qui ont droit de vie et de mort. Pen­dant la paix, il n’y a point de mag­i­s­tra­ture générale ; les prin­ci­paux habi­tants des can­tons et des bourgs ren­dent la jus­tice à leurs conci­toyens et arrangent les procès.

Il existe donc une forme nette de com­man­de­ment ; celle-ci est toute­fois tem­po­raire, et sub­or­don­née à une sit­u­a­tion de con­flit extérieur – un trait que l’on retrou­ve dans bien d’autres sociétés non éta­tiques. Hors de ces cir­con­stances, on est bien en peine d’en savoir davan­tage. Si les « prin­ci­paux habi­tants » qui ren­dent la jus­tice ne sont man­i­feste­ment pas des juristes pro­fes­sion­nels, on n’a aucune idée en revanche de l’é­ten­due et de la nature exacte des pou­voirs qu’ils déti­en­nent, et donc des insti­tu­tions des Ger­mains en matière de jus­tice. Tacite, comme tou­jours, est un peu plus loquace :

Dans le choix des rois, ils ont égard à la nais­sance ; dans celui des généraux, à la valeur : et les rois n’ont point une puis­sance illim­itée ni arbi­traire ; les généraux com­man­dent par l’ex­em­ple plus que par l’au­torité. S’ils sont act­ifs, tou­jours en vue, tou­jours au pre­mier rang, l’ad­mi­ra­tion leur assure l’obéis­sance. Du reste, punir, empris­on­ner, frap­per même n’est per­mis qu’aux prêtres ; ain­si les châ­ti­ments per­dent leur amer­tume, et ils sem­blent ordon­nés, non par le chef, mais par le dieu que ces peu­ples croient présider aux batailles. (…)

Les petites affaires sont soumis­es à la délibéra­tion des chefs ; les grandes à celle de tous. Et cepen­dant celles mêmes dont la déci­sion est réservée au peu­ple sont aupar­a­vant dis­cutées par les chefs. (…) Quand l’assem­blée paraît assez nom­breuse, ils pren­nent séance tout armés. Les prêtres, à qui est remis le pou­voir d’empêcher le désor­dre, com­man­dent le silence. Ensuite le roi, ou celui des chefs que dis­tingue le plus son âge, ou sa noblesse, ou ses exploits, ou son élo­quence, prend la parole et se fait écouter par l’as­cen­dant de la per­sua­sion, plutôt que par l’au­torité du com­man­de­ment. Si l’avis déplaît, on le repousse par des mur­mures ; s’il est approu­vé, on agite les framées. Ce suf­frage des armes est le signe le plus hon­or­able de leur assen­ti­ment.

On peut aus­si accuser devant le con­seil pub­lic ; et y pour­suiv­re des affaires cap­i­tales. Les peines vari­ent suiv­ant les dél­its. On pend à un arbre les traîtres et les transfuges ; les lâch­es, ceux qui fuient les com­bats ou qui dégradent leur sexe, sont plongés dans la fange d’un bour­bier, et noyés sous une claie. Cette diver­sité de sup­plices tient à l’opin­ion qu’il faut, en punis­sant, mon­tr­er le crime et cacher l’in­famie. Il y a, pour les fautes plus légères, des châ­ti­ments pro­por­tion­nés. Le coupable paye une amende en chevaux ou en bétail ; une par­tie est livrée au roi ou à la cité, le reste à l’of­fen­sé ou à sa famille. On choisit dans ces mêmes assem­blées des chefs qui ren­dent la jus­tice dans les can­tons et les vil­lages. Ils ont cha­cun cent assesseurs tirés du peu­ple, qui leur ser­vent de con­seil et ajoutent à l’au­torité de leurs juge­ments.

Que retenir de cette descrip­tion ?

Il y a des rois, choi­sis en ver­tu de règles de suc­ces­sion non pré­cisées, par­mi des lignées aris­to­cra­tiques. Du pou­voir réel de ces rois, le texte ne dit rien.

Les généraux sont cen­sés n’être obéis que par la ver­tu de leur autorité morale, une infor­ma­tion qui con­tred­it explicite­ment celle livrée par César. Toute­fois, il existe bel et bien un corps social fondé à infliger des sanc­tions (dont la peine d’emprisonnement, assez éton­nante dans ce con­texte non urbain et non éta­tique) : ce sont des « prêtres » dont là non plus, on ne saura pas davan­tage le statut et les fonc­tions sociales.

Petites ou grandes, les affaires de la col­lec­tiv­ités sont aux mains de « chefs » non pré­cisés. L’élé­ment démoc­ra­tique tient au fait que les déci­sions qui l’en­ga­gent large­ment sont soumis­es à son appro­ba­tion explicite. Toute­fois, celle-ci s’ef­fectue sous une forme bien par­ti­c­ulière : les chefs par­lent (après avoir pré­paré les déci­sions entre eux), les gens ordi­naires sig­ni­fient leur appro­ba­tion par des applaud­isse­ments. Bien sûr, ce fonc­tion­nement est très loin de celui d’une monar­chie de droit divin, qui ne laisse à ses sujets d’autre choix qu’ador­er et obéir. Mais cette « démoc­ra­tie », si c’en est une, est déjà très large­ment grevée par des hiérar­chies poli­tiques tout à fait per­cep­ti­bles.

Dans cer­taines cir­con­stances, l’in­dem­ni­sa­tion des vic­times s’ef­fectue sous la forme d’un paiement en biens – un indice sans con­teste de l’ex­is­tence de la richesse – ce n’est pas pour rien que le mot con­sacré pour désign­er le prix du sang est le wergeld, un terme ger­manique. Mais dans les indem­nités dont Tacite fait état, une par­tie va aux vic­times – dans notre vocab­u­laire juridique, ce sont des dom­mages – et une par­tie qui, seule, pour­rait mérit­er le nom d’a­mende, va « au roi ou à la cité ». C’est un signe très banal que ces sociétés ont accom­pli un pas en direc­tion de l’É­tat.

Au bout du compte, et à sup­pos­er même que ces infor­ma­tions soient fiables et d’une portée générale pour tous les peu­ples de la Ger­manie du pre­mier siè­cle de notre ère, on reste un peu cir­con­spect sur l’or­gan­i­sa­tion poli­tique de cette société — l’ab­sence d’un cadre clair de clas­si­fi­ca­tion générale des struc­tures poli­tiques ne nous aide évidem­ment pas à nous ori­en­ter. Mais si l’on est sans doute pas encore face à d’au­then­tiques États, on voit qu’on s’en est rap­proché, et que le terme de « démoc­ra­tie » est tout aus­si prob­lé­ma­tique pour l’or­gan­i­sa­tion poli­tique des Ger­mains, quelle qu’elle ait été, que pour des États con­sti­tués (les nôtres ou celui de l’Athènes clas­sique).

Les suites guerrières

Il est un autre élé­ment dans ces descrip­tions qui a sou­vent retenu l’at­ten­tion : celui des suites guer­rières. Les puis­sants, chez les Ger­mains comme dans bien d’autres sociétés par­ti­c­ulière­ment enclines au com­bat, sont ces lead­ers mil­i­taires qui lan­cent des expédi­tions de pil­lage, et qui s’at­tachent d’une manière ou d’une autre d’autres hommes qui pren­nent part aux opéra­tions et en retirent une part des béné­fices. Le goût pronon­cé des Ger­mains pour les activ­ités mil­i­taires sem­ble ne pas faire de doute. César écrit :

La plus grande gloire pour un état est d’être entouré de vastes soli­tudes et de pays rav­agés par ses armes. Ils regar­dent comme le pro­pre de la valeur de forcer leurs voisins à aban­don­ner leur ter­ri­toire, et de faire que per­son­ne n’ose s’établir auprès d’eux. D’ailleurs, ils se croient ain­si plus en sûreté, n’ayant pas à crain­dre une inva­sion subite.

Pour qui est fam­i­li­er de la lit­téra­ture ethno­graphique, ce type de remar­que évoque bien des sit­u­a­tions ren­con­trées sous toutes les lat­i­tudes. Quant à Tacite, il évoque en ces ter­mes les activ­ités de pil­lage :

Vous leur per­suaderiez bien moins de labour­er la terre et d’at­ten­dre l’an­née, que d’ap­pel­er des enne­mis et de chercher des blessures. C’est à leurs yeux paresse et lâcheté que d’ac­quérir par la sueur ce qu’ils peu­vent se pro­cur­er par le sang.

Mais c’est donc sur la ques­tion de l’or­gan­i­sa­tion des armées, et plus par­ti­c­ulière­ment des suites qui se con­stituent autour des lead­ers mil­i­taires, que les deux témoignages appor­tent des infor­ma­tions qui reti­en­nent l’at­ten­tion. Voici com­ment en par­le César :

Lorsque, dans une assem­blée, un des prin­ci­paux citoyens s’an­nonce pour chef d’une expédi­tion, et demande qui veut le suiv­re, ceux qui jugent avan­tageuse­ment de l’en­tre­prise et de l’homme se lèvent, lui promet­tent leur assis­tance, et sont applaud­is par la mul­ti­tude. Ceux d’en­tre eux qui l’a­ban­don­nent sont réputés déser­teurs et traîtres, et toute espèce de con­fi­ance leur est désor­mais refusée.

Et à présent, les mots de Tacite :

Une nais­sance illus­tre, ou les ser­vices écla­tants d’un père, don­nent à quelques-uns le rang de prince [Mais quelle réal­ité ce terme est-il cen­sé recou­vrir ?] dès la plus ten­dre jeunesse ; les autres s’at­tachent à des chefs dans la force de l’âge et dès longtemps éprou­vés ; et ce rôle de com­pagnon n’a rien dont on rougisse. Il a même ses dis­tinc­tions, réglées sur l’es­time du prince dont on forme la suite. Il existe entre les com­pagnons une ému­la­tion sin­gulière à qui tien­dra la pre­mière place auprès de son prince ; entre les princes, à qui aura le plus de com­pagnons et les plus courageux. (…)

Sur le champ de bataille, (…) un oppro­bre dont la flétris­sure ne s’ef­face jamais, c’est de (…) sur­vivre [au prince] et de revenir sans lui du com­bat. Le défendre, le cou­vrir de son corps, rap­porter à sa gloire ce qu’on fait soi-même de beau, voilà le pre­mier ser­ment de cette mil­ice. Les princes com­bat­tent pour la vic­toire, les com­pagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître lan­guit dans l’oisiveté d’une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peu­ple étranger : tant cette nation hait le repos ! d’ailleurs on s’il­lus­tre plus facile­ment dans les hasards, et l’on a besoin du règne de la force et des armes pour entretenir de nom­breux com­pagnons. Car ce cheval de bataille, cette sanglante et vic­to­rieuse framée [lance], sont un trib­ut levé sur la générosité du prince. Sa table, d’une somp­tu­osité grossière, mais dis­pendieuse, tient lieu de sol­de. La source de sa munif­i­cence est dans le pil­lage et les guer­res.

La descrip­tion de César et celle de Tacite lais­sent entrevoir le même type de réal­ité, longue­ment analysée par Alain Tes­tart dans son ouvrage sur les morts d’ac­com­pa­g­ne­ment et la nais­sance de l’É­tat : celle d’une société où se dévelop­pent des liens de fidél­ités per­son­nelle, en par­ti­c­uli­er autour des entre­pris­es mil­i­taires, de la gloire qui leur sont attachées mais aus­si, et avant tout, de l’é­conomie de pré­da­tion qui repose sur elles. Le même Alain Tes­tart, en com­pag­nie de Luc Baray, avait d’ailleurs mené une enquête minu­tieuse sur ces suites guer­rières dans le monde gaulois, inti­t­ulée « Ambactes et sol­dures ».

Toute­fois, entre les deux tableaux, une nuance impor­tante est per­cep­ti­ble. Les suites décrites par César sont labiles : elles se font et se défont à chaque expédi­tion, et rien n’indique dans son réc­it qu’elles recou­vrent des liens forts d’homme à homme. Inverse­ment, chez Tacite, la clien­tèle mil­i­taire s’at­tache de manière si durable et si forte à son patron (le « prince ») que lui sur­vivre sur le champ de bataille con­stituerait une mac­ule de honte indélé­bile. Toute­fois, cet attache­ment sem­ble être de fait, et non de droit : même s’il faut rester pru­dent dans le cas d’une absence d’in­for­ma­tion, Tacite n’évoque pas de sanc­tions juridiques pour un client qui vio­l­erait cette oblig­a­tion — qui, si forte soit-elle, reste donc pure­ment morale — ou pire, qui refuserait de s’en­gager dans un com­bat. Il ne dit rien non plus de ce qu’il adviendrait de celui qui déciderait de quit­ter la suite d’un puis­sant, soit pour gag­n­er celle d’un autre, soit pour cess­er toute activ­ité mil­i­taire, dans le cas où le puis­sant en ques­tion dés­ap­prou­verait cette déci­sion.

Ce qui est frap­pant, toute­fois, c’est qu’au­cun des textes n’évoque une con­trainte de nature juridique qui oblige les com­bat­tants à met­tre leurs armes au ser­vice d’un autre. Une telle con­trainte est clas­sique des États, qui peu­vent décréter une mobil­i­sa­tion. Mais elle existe aus­si sur la base du volon­tari­at, lorsque les clients mil­i­taires s’en­ga­gent à servir par un ser­ment qui les expose, en cas de rup­ture, à être sanc­tion­nés. De ce point de vue, un exem­ple clas­sique est celui des Iro­quois, si sou­vent rap­prochés des Ger­mains. Du point de vue des suites mil­i­taires, les Iro­quois ressem­blent plutôt aux Ger­mains de César qu’à ceux de Tacite : on ne trou­ve chez eux aucune forme d’en­gage­ment per­son­nel durable, qui met­trait cer­tains en sit­u­a­tion de devoir suiv­re un leader au com­bat à chaque fois qu’il le décide. Dans les opéra­tions mil­i­taires privées — la « petite guerre » décrite par J.-F. Lafi­tau au début du XVI­I­Ie siè­cle -, c’est au leader, au coup par coup, de con­va­in­cre et d’en­traîn­er ceux qui se join­dront à lui. En revanche, ce même auteur décrit en des ter­mes tout à fait pré­cis un engage­ment juré, dont la rup­ture était payée au prix fort :

La hache n’est pas plutôt lev­ée [l’opéra­tion mil­i­taire décidée] que les chefs de guerre se dis­posent à assem­bler leur monde, et que ceux qui ont envie de les suiv­re lèvent la buchette. C’est un morceau de bois façon­né, orné de ver­mil­lon, que cha­cun des guer­ri­ers mar­que de quelque note, ou fig­ure dis­tinc­tive, et qu’il donne au chef, comme un sym­bole qui le représente en per­son­ne, et qui peut être regardé comme le lien de son engage­ment, tan­dis qu’il sub­siste.

J’avais cru que, quelque engage­ment que pris­sent les Sauvages en ces sortes d’occasions, ils pou­vaient le rompre sans façon retir­er leur parole, comme il leur plai­sait , en con­séquence de cette lib­erté, qui paraît si naturelle en eux, qu’ils sem­blent tous indépen­dants les uns des autres et que l’on croirait que leurs chefs n’ont qu’une autorité sans coac­tion [con­trainte], et qui relève en quelque sorte de la volon­té actuelle de chaque par­ti­c­uli­er. Mais j’ai été détrompé dans la suite sur ce point, par ce qui arri­va dans la mis­sion des Hurons de Lorette. Car étant sur­venu quelque dif­fi­culté à l’occasion d’un sauvage qu’il s’agissait de chas­s­er, parce qu’il avoir con­trevenu à quelque chose à quoi le vil­lage s’était engagé solen­nelle­ment, et dont l’engagement sub­sis­tait, par des bûchettes sem­blables à celles qu’on lève pour aller en guerre. Un ancien exhor­ta le mis­sion­naire à tenir ferme, en lui dis­ant qu’on usât encore d’indulgence envers le coupable, et que c’était une loi de temps immé­mo­r­i­al dans leur pays que le vil­lage était en droit de faire mourir celui qui après avoir levé la bûchette ne rem­plis­sait pas les oblig­a­tions de son engage­ment. Quoique cette loi ne s’observe pas aujourd’hui à la rigueur, il y a cepen­dant plusieurs exem­ples de sévérité encore assez récents, et l’on a vu assez sou­vent des chefs cass­er la tête de sang-froid, et par voie de fait à des par­ti­c­uliers, qui étaient allés en guerre con­tre leur volon­té, ou qui avaient déserté en chemin, aban­don­nant le par­ti dans lequel ils s’étaient enrôlés.

S’il est sans doute impos­si­ble de cern­er la nature et l’al­lure réelles des suites mil­i­taires chez les divers Ger­mains de divers épo­ques, on peut se deman­der si ces don­nées ne lais­sent pas entrevoir la pos­si­bil­ité et la néces­sité d’une typolo­gie des clien­tèles guer­rières, en fonc­tion d’une part du car­ac­tère ponctuel ou durable (et donc per­son­nel) de l’en­gage­ment, d’autre part de son car­ac­tère juridique­ment con­traig­nant ou non. Il y aurait sans doute là de quoi appro­fondir quelques con­séquences sociales de ces dif­férentes cou­tumes.

20 commentaires

  1. Avatar de Tangui Przybylowski
    Tangui Przybylowski

    Con­cer­nant l’esclavage, un point de com­para­i­son de 1901, le long du Cav­al­ly, par un témoignage d’Ol­lone, un cap­i­taine de l’ar­mée colo­niale française :
    “Les cap­tifs [de guerre, qui se vendent et s’achè­tent] ne sont pas mal­traités, on a trop peur qu’ils ne s’en­fuient, quitte à chang­er de maîtres. Quand ils sont depuis longtemps chez un homme, ils sont con­sid­érés comme de la famille, ont une case, une femme, un fusil, sou­vent un champ dont les pro­duits leur appar­ti­en­nent en par­tie. Nous en avons vu un, chez les Kré­pos [actuels Grebo/​Krou], qui s’é­tait acquis une grande renom­mée à la guerre et avait le com­man­de­ment de tous les guer­ri­ers ; il voy­ageait à sa guise, et nous l’avions pris pour un chef puis­sant.” (81)

    Il y a aus­si un point de rap­proche­ment intéres­sant con­cer­nant l’au­torité des prêtres. Le même d’Ol­lone affirme qu’il n’y a pas de peine de mort chez les Gre­bo (p. 83). Mais Schwab (1947 : 310), qui a com­pilé des don­nées sur une grande quan­tité de pop­u­la­tions du Liberia, affirme que ceux qui, par­mi les Gre­bo, désobéis­saient aux “Kwi ba” (sorte de dieux incar­nés par des hommes ; les mêmes “Kwi” que chez leurs cousins Wè de Côte d’Ivoire) mour­raient ; ou, à tout le moins, puisque la pra­tique était dev­enue rare, étaient encore lour­de­ment amendés à l’époque où il col­lec­tait les témoignages. L’é­cart d’au­torité entre les pou­voirs séculiers et les pou­voirs religieux est net dans toute la région (Sier­ra Leone, Liberia, Côte d’Ivoire (ouest), Guinée (sud-est)). C’est d’au­tant plus sig­ni­fi­catif que ces pou­voirs religieux prési­dent aus­si à l’or­gan­i­sa­tion des guer­res : inter­dic­tion de faire la guerre sans l’au­tori­sa­tion des prêtres de ces cultes, oblig­a­tion (plus ou moins nette) d’aller à la guerre sous leur con­trainte. Comme dans le cas des Ger­mains, c’est bien un chef de guerre séculi­er qui mène les expédi­tions guer­rières ; mais ce sont tou­jours les “prêtres” qui ont la fonc­tion de con­train­dre.

    Il y a égale­ment, dans de nom­breux cas, une répar­ti­tion du prix du sang entre dom­mage payé à la vic­time (ou sa famille) et amende payée à l’au­torité religieuse ; à la manière de ce qui est décrit chez les Ger­mains.

    NB : J’au­rai bien­tôt ter­miné un arti­cle de syn­thèse sur ce sujet (pourquoi l’au­torité des cultes ini­ti­a­tiques est par­ti­c­ulière­ment effi­cace dans ces sociétés semi Eta­tiques ?) con­cer­nant essen­tielle­ment l’Afrique de l’Ouest. Je te l’en­voie sous peu.

  2. Bon­jour,
    Je ne sais pas si vous con­sid­érez les caté­gories dumézili­ennes comme per­ti­nentes, mais si c’est le cas, qu’est-ce qui dis­tingue les Ger­mains des Celtes ? Leurs pan­théons sont assez com­pa­ra­bles (pour autant que je sache), mais leur organ­i­sa­tion sociale paraît assez dif­férente. En par­ti­c­uli­er, je note dans votre texte en deux par­ties que les Ger­mains ne parais­sent pas avoir de prêtres, en tout cas pas de classe cléri­cale puis­sante, con­traire­ment aux Celtes. Me trompè-je ?

    1. Je n’en sais pas plus que vous. Je n’ai aucune com­pé­tence par­ti­c­ulière con­cer­nant les propo­si­tions de Dumézil, que je ne con­nais que de loin. L’im­pres­sion qui se dégage est que les sociétés gaulois­es sont tout de même beau­coup plus net­te­ment strat­i­fiées que les sociétés de Ger­manie. En plus de cette classe sac­er­do­tale (mais à quelle réal­ité ce terme cor­re­spond-il ?), per­son­ne ne sug­gère notam­ment l’ex­is­tence d’un État chez les Ger­mains. Mais au-delà de cela, j’ai bien peur de ne pas être capa­ble de dire grand chose.

      1. La Gaule d’avant la Con­quête romaine me sem­ble être une mosaïque de peu­ples qui sont à des stades dif­férents d’organisation poli­tiques et de développe­ment. César décrit une soix­an­taine de civ­i­tates aux insti­tu­tions var­iées, elles mêmes décom­posées en 300 « pagi ». Par­fois, la roy­auté a dis­paru au prof­it de mag­i­s­tra­tures annuelles et de sénats aris­to­cra­tiques. Ailleurs il cite encore des rois ou des chefs à pou­voir plus per­son­nel.

        Alors oui, cer­taines des plus grandes civ­i­tates (Bituriges ou Arverne par ex) sem­blent bien en place et présen­tent des signes d’étatisation, d’autres peu­ples au con­traire sem­blent encore mou­vants (comme la migra­tion des Hel­vetes).

        Par ailleurs, le rôle des oppidums n’est pas encore très clair et n’est sans doute pas partout le même. S’il est ten­tant d’y voir une pro­to cap­i­tale et donc un espace de centralisation/​domination poli­tique, l’archéologie mon­tre que les élites vivaient encore large­ment à la cam­pagne et que les oppidums étaient surtout des aires d’attraction économiques. L’urbanisation ne sem­ble s’imposer pleine­ment que tar­di­ve­ment, dans les dernières décen­nies avant la con­quête.

        Chez César, les druides sem­blent représen­ter la seule insti­tu­tion trans- civ­i­tates, qui fait le lien à l’échelle de la Gaule entière. Si on en croit Jean-Louis Bruneaux, les druides avaient pour rôle une sorte de jus­tice entre nations ; mais il écrit aus­si que les druides étaient en grande perte de vitesse au moment de la con­quête romaine, ils n’avaient déjà plus beau­coup d’influence.

        Per­son­nelle­ment, je me méfie donc des com­para­isons Germains/​Gaulois car, même si l’archéologie mon­tre des aires cul­turelles dis­tinctes avec le Rhin comme zone de con­tact et d’influence, il n’y pas une dichotomie claire entre les deux zones. Et il n’existe pas de mod­èle ter­ri­to­r­i­al gaulois unique. Dans cer­taines régions, les civ­i­tates sont vastes, urban­isées et rel­a­tive­ment inté­grées. dans d’autres, notam­ment en Armorique occi­den­tale ou dans des zones pyrénéennes, elles sont plus petites, moins urban­isées et moins cohérentes ter­ri­to­ri­ale­ment.

  3. Mer­ci pour cette très utile mise au point. Cepen­dant ni César ni Tacite ne se sont ren­dus sur place et il s’ag­it donc de lec­tures de deux­ième ou troisième main, d’au­tant que César pré­tend qu’à l’est du Rhin, c’é­tait des Ger­mains, alors qu’il s’agis­sait tou­jours de Celtes, comme le con­firme l’archéolo­gie. Mais il ne voulait pas aller plus loin dans ses con­quêtes, pressé qu’il était d’aller faire son putsch à Rome. Par ailleurs, comme le mythe du bon sauvage chez nous, la descrip­tion des Ger­mains, surtout chez Tacite, vise aus­si à décrire des sociétés frustes mais saines, face à la déca­dence romaine. Néan­moins, nous n’avons, en gros, que cela, et il faut faire avec. Le siè­cle et demi entre les deux auteurs per­met aus­si de voir des recom­po­si­tions his­toriques, sachant qu’il est très dif­fi­cile de faire coïn­cider des noms de peu­ples avec des cul­tures archéologiques pré­cis­es et qu’il sem­ble qu’il se soit plus agi de coali­tions mil­i­taires insta­bles, face à l’im­péri­al­isme romain, que de “peu­ples” bien défi­nis. Voir notam­ment les travaux de Lotte Hedea­ger, Jaroslav Tejral ou Wal­ter Pohl, entre autres.

      1. La ques­tion est : Gaulois ou Ger­mains ? Je fais allu­sion aux polémiques autour de l’o­rig­ine de ces peu­ples. La ques­tion du mon­nayage, qui vous intéresse j’imag­ine, me sem­ble ici cru­ciale.

        1. Mer­ci, c’est plus clair ! Pour ce qui est de la mon­naie, je dirais bien spon­tané­ment que son exis­tence prou­ve la présence de l’E­tat (sous réserve de déter­min­er sur quel raison­nement pré­cis cette déduc­tion peut s’ap­puy­er), mais que son absence ne prou­ve rien. À suiv­re…

          1. Peut etre aus­si faut-il dis­tinguer les groupes qui fondent leur pro­pre mon­naie, de ceux util­isant la mon­naie des autres ? Parce qu’il me sem­ble qu’on retrou­ve de la mon­naie chez plusieurs Ger­mains, même assez loin du Rhin, mais qu’on n’en retrou­ve pas beau­coup et que c’est de la mon­naie venue d’ailleurs. Au con­traire de la Gaule où le mon­nayage esr local et abon­dant.

            1. Oui, c’est implicite, mais en dis­ant que la mon­naie dénote l’É­tat, je pense (et je ne suis pas le seul, Fournier ayant déjà souligné ce point à juste titre), je pense exclu­sive­ment à la mon­naie autochtone – et frap­pée.

              1. Avatar de Serrières Loïc
                Serrières Loïc

                Bon­jour à tous, les réflex­ions partagées ouvrent sur beau­coup de ques­tion­nements. Je pense que, s’il s’ag­it d’un regard anthro­po sur les Ger­mains (anciens), il faudrait tra­vailler en col­lab­o­ra­tion avec un antiquisant. ça don­nerait des choses très très intéres­santes. Cela aiderait, déjà, à décoder les dif­férents fil­tres de l’an­nal­iste. Et quant à l’esclavage, il y a je crois, ce que dit le Droit (romain) et la grande diver­sité des sit­u­a­tions. https://www.lhistoire.fr/prol%C3%A9taires-et-entrepreneurs-la-vie-desclave-%C3%A0-rome
                Mer­ci. A vous lire.

                1. Que ce soit bien clair, ces deux bil­lets ne pré­tendaient pas révo­lu­tion­ner le savoir sur la ques­tion, ni même présen­ter des vues spé­ciale­ment orig­i­nales. Ils avaient avant tout pour but de clar­i­fi­er mes pro­pres idées sur un sujet où je con­nais peu de choses, et de pren­dre la mesure de notre igno­rance. Une chose me sem­ble cer­taine, on n’a­vancera qu’en trou­vant d’autres cas ethno­graphiques mieux con­nus qui per­me­t­tront de fournir des points de com­para­isons plus solides.
                  Bien à vous

                  1. Avatar de Loïc Serrières
                    Loïc Serrières

                    Bien sûr. “c’est notre pro­jet!” dis­ait l’autre (dis­tin­guons ici l’homme de l’artiste). Et peut-être que la var­iété des sit­u­a­tions des esclaves de la Rome antique pour­ra aus­si ouvrir des pistes intéres­santes pour mieux com­pren­dre des sociétés décrites par l’ethno­gra­phie ? Mer­ci

            2. Avatar de Ares en papier carton
              Ares en papier carton

              Raison­nement intéres­sants mais la mon­naie chez les gaulois sem­blent être une pra­tique copiée, inspirée et importée des grecs et romains. D’ailleurs quand il y a une inscrip­tions sur les mon­naies elles sont en grec ou latin.

              1. Avatar de Loïc Serrières
                Loïc Serrières

                Les Celtes anciens ont util­isés l’al­pha­bet de leur voisin : grec, étrusque, romain (latin)… mais c’est bien leur langue qu’ils écrivaient et pour ce qui des mon­naies, leurs noms. Mais les noms de qui ? Des “chefs” ? des “rois”? …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut