Une critique du Communisme primitif… par Alternative Libertaire

Le men­su­el Alter­na­tive Lib­er­taire pub­lie dans son numéro de mars 2014 une recen­sion de mon Com­mu­nisme prim­i­tif… :

La paru­tion récente d’un nou­v­el ouvrage de Christophe Dar­mangeat, Con­ver­sa­tion sur la nais­sance des iné­gal­ités, nous donne l’occasion de revenir sur un précé­dent livre, paru en 2009. Dans son essai sur l’origine de l’oppression des femmes, l’auteur, marx­iste, pro­pose une relec­ture cri­tique des travaux d’Engels, chose qui n’avait pas été faite de manière aus­si glob­ale depuis la paru­tion de l’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État, paru en 1884 !


Ain­si, ton­ton Engels dans son gros bouquin repre­nait les con­clu­sions de l’anthropologue améri­cain Hen­ri Lewis Mor­gan, dans lesquelles il voy­ait la pre­mière analyse sci­en­tifique des sociétés prim­i­tives, et par exten­sion la préhis­toire des sociétés de classe. En obser­vant le fonc­tion­nement des Iro­quois, ce chercheur iden­ti­fie une société matril­inéaire et matrilo­cale, c’est-à-dire que l’identité des enfants et l’héritage se trans­met­tent par les mères (matril­inéar­ité) et que les hommes lors de leur mariage quit­tent leur groupe d’origine pour aller vivre chez leurs com­pagnes (matrilo­cal­ité). De plus, les Iro­quois vivaient dans de grandes maisons col­lec­tives où cohab­itaient plusieurs familles. Engels voit dans cette organ­i­sa­tion sociale les traces d’un com­mu­nisme prim­i­tif. Il explique ensuite le pas­sage à un sys­tème patri­ar­cal par l’apparition de la pro­priété privée et la cap­ta­tion des richess­es par les hommes qui changent le sys­tème d’héritage pour que leur for­tune reste dans leur lignée. Ce qui implique égale­ment un pas­sage à la monogamie des femmes afin que l’identité du père soit cer­taine.

Christophe Dar­mangeat entre­prend ici d’actualiser et de redéfinir ce qu’on nom­mait le « matri­ar­cat prim­i­tif » à par­tir des nom­breuses don­nées eth­nologiques et archéologiques accu­mulées depuis la paru­tion de l’ouvrage d’Engels. Il démon­tre que le matri­ar­cat tel qu’on le com­prend aujourd’hui, comme le pen­dant du patri­ar­cat, c’est-à-dire une dom­i­na­tion des hommes par les femmes n’est observ­able en aucun lieu et en aucune péri­ode ? ! Certes, les sociétés matrilo­cales et matril­inéaires per­me­t­tent par­fois aux femmes d’avoir une place impor­tante dans la vie poli­tique, économique et sociale, mais cette posi­tion n’exclut pas l’existence d’autres pou­voirs exer­cés par le groupe des hommes. En out­re, l’auteur mon­tre qu’il existe partout la sphère des hommes et celle des femmes qui ont dif­férentes attri­bu­tions économiques, sociales et poli­tiques. Si l’on peut alors, pour cer­taines sociétés, par­ler d’une équiv­a­lence entre les sex­es, on ne peut en revanche pas véri­ta­ble­ment par­ler d’égalité, puisque les hommes et les femmes ne peu­vent faire les mêmes choses.

Ain­si, il sem­ble à l’auteur que la dom­i­na­tion mas­cu­line plonge ses racines bien loin dans le passé, avant l’apparition des class­es et de l’État, de la richesse et de la pro­priété privée. Pour lui, la cause de l’oppression des femmes est à rechercher dans la divi­sion sex­uelle du tra­vail, c’est-à-dire que les dif­férentes tach­es économiques, poli­tiques et sociales sont frag­men­tées, qu’une par­tie échoie aux femmes et l’autre aux hommes. Par la suite, les attri­bu­tions mas­cu­lines furent val­orisées par le développe­ment de nou­velles tech­niques, la cap­ta­tion des richess­es et du pou­voir, au détri­ment des femmes. Un exem­ple frap­pant de cette divi­sion sex­uelle du tra­vail réside dans le mono­pole mas­culin des armes : en effet, dans qua­si­ment toutes les sociétés dites prim­i­tives, un inter­dit empêche les femmes de fab­ri­quer et d’utiliser des armes létales, ce qui aboutit à l’image d’Épinal de femmes cueil­lant tran­quille­ment des myr­tilles à la mai­son tan­dis que les hommes, bra­vant les dan­gers de la vie paléolithique, par­taient à la chas­se au mam­mouth ou à la guerre munis de gros gour­dins ! Ce qui les a petit à petit amenés à exercer un pou­voir de plus en plus impor­tant, au détri­ment des femmes.

L’ouverture de la con­clu­sion est égale­ment intéres­sante, puisqu’elle pro­pose l’idée que c’est para­doxale­ment avec le cap­i­tal­isme que les ques­tions d’égalité entre hommes et femmes ont pu émerg­er de manière plus sys­té­ma­tique, et ce alors même que ce sys­tème ne per­met pas que soient réu­nies les con­di­tions de l’abolition du patri­ar­cat. Cela s’explique en par­tie par le fait que plus la frag­men­ta­tion du tra­vail gagne en com­plex­ité, plus les critères de sexe devi­en­nent obsolètes et super­flus dans la divi­sion des tâch­es. Dans tous les cas, cet ouvrage est réelle­ment éclairant, par sa démarche rigoureuse et doc­u­men­tée, par ses con­clu­sions qui renou­vel­lent l’image que l’on se fait encore par­fois des sociétés prim­i­tives que ce soit les bons sauvages de Rousseau, les sociétés égal­i­taires des anthro­po­logues ou le com­mu­nisme prim­i­tif d’Engels !

Elsa (AL Toulouse)

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