Les Natchez et les « morts d’accompagnement »

« Le trans­port du grand soleil »
His­toire de la Louisiane, Le Page du Pratz, 1758

Les Natchez sont un des nom­breux peu­ples évo­qués dans ma Con­ver­sa­tion.… Vivant le long du cours inférieur du Mis­sis­sip­pi, ils étaient remar­quables à plus d’un titre. Tout d’abord, ils sont représen­tat­ifs de ces sociétés du sud-est du con­ti­nent nord-améri­cain, car­ac­térisées tout à la fois par leur agri­cul­ture inten­sive, leurs vil­lages con­stru­its en dur, leurs mounds (ces émi­nences arti­fi­cielles de terre, par­fois con­sid­érables) et surtout, peut-être leur hiérar­chie sociale extrême­ment for­mal­isée. Ensuite, ils sont fort bien doc­u­men­tés, les Français ayant établi une présence per­ma­nente dans la région au début du XVI­I­Ie siè­cle. Plusieurs réc­its disponibles aujour­d’hui en ligne, dont celui de Du Pratz (en anglais) et de Charlevoix, don­nent de leur société une image par­ti­c­ulière­ment détail­lée.

Les quelques mil­liers de Natchez se divi­saient en qua­tre class­es sociales — plus exacte­ment, qua­tre ordres juridique­ment défi­nis. Au som­met de la hiérar­chie, on trou­vait les Soleils ; par­mi eux, le chef suprême, le Grand Soleil, qui dis­po­sait d’un pou­voir despo­tique, ne se déplaçant qu’en chaise à por­teurs et pou­vant d’un seul mot faire met­tre à mort n’im­porte quel mem­bre de la tribu. En-dessous des Soleils, venaient les Nobles, puis les Hon­or­ables, et enfin les gens du com­mun, appelés Puants par les mem­bres de l’aris­to­cratie… hors de leur présence.

L’ex­trême orig­i­nal­ité des Natchez tenaient au fait que leurs cou­tumes mat­ri­mo­ni­ales oblig­eaient les mem­bres de l’aris­to­cratie à se mari­er exclu­sive­ment avec des gens du com­mun. Le Grand Soleil, de même que sa sœur, la Dame Blanche (« femme-chef » sous la plume de Charlevoix), étaient donc mar­iés à des « Puants ». Bien que les règles qui présidaient à la trans­mis­sion du statut aient fait l’ob­jet d’une dis­cus­sion ser­rée, on peut en don­ner une pre­mière approche en dis­ant que :

  • les femmes de l’aris­to­cratie trans­met­taient leur statut à leurs enfants : les enfants des femmes Soleil étaient donc des Soleils, ceux des femmes Nobles des Nobles, et ceux des Hon­or­ables des Hon­or­ables.
  • les enfants des hommes de l’aris­to­cratie pos­sé­daient un statut immé­di­ate­ment inférieur à celui de leur père : les pères Soleils avaient donc des enfants Nobles, les pères Nobles des enfants Hon­or­ables, les pères Hon­or­ables des enfants Puants.
  • les enfants des cou­ples Puants étaient, cela va de soi, eux aus­si Puants.

Les gens du com­mun pou­vaient, par cer­tains actes de bravoure ou de dévoue­ment, s’élever dans l’échelle sociale et acquérir le statut d’Honor­ables.

Si leur sys­tème mat­ri­mo­ni­al était incon­testable­ment fort orig­i­nal, une autre de leurs cou­tumes, en revanche, fait écho à des pra­tiques large­ment répan­dues dans les sociétés sans class­es, mais déjà pourvues d’une forte dif­féren­ci­a­tion sociale : celle con­sis­tant, lors du décès d’un per­son­nage impor­tant, à met­tre à mort un cer­tain nom­bre d’autres indi­vidus, volon­taires ou non — ce qu’Alain Tes­tart a appelé les « morts d’ac­com­pa­g­ne­ment » dans le livre qu’il a con­sacré à la ques­tion.

Je repro­duis ici ce qu’en écrit Charlevoix :

Lorsque le Chef, ou la Femme-Chef, meurt, tous leurs Alloués [les servi­teurs à vie qui leur avaient été affec­tés] sont oblig­és de les suiv­re dans l’autre monde, mais ils ne sont pas les seuls, qui ont cet hon­neur : car c’en est un, et qui est fort recher­ché. (…)
[Voici le réc­it] des obsèques d’une femme-chef, que je tiens d’un voyageur, qui en fut témoin, et sur la sincérité duquel j’ai tout lieu de compter.
Le mari de cette femme n’é­tant pas noble, c’est-à-dire de la famille du Soleil, son fils aîné l’é­trangla, selon la cou­tume ; on vida ensuite la cabane de tout ce qui y était, et on con­stru­isit une espèce de char de tri­om­phe, où le corps de la défunte et celui de son époux furent placés. Un moment après, on rangea autour de ces cadavres douze petits enfants, que leurs par­ents avaient étran­glé par ordre de l’aînée des filles de la femme-chef, et qui suc­cé­dait à la dig­nité de sa mère. Cela fait, on dres­sa dans la place publique qua­torze échafauds ornés de branch­es d’ar­bres et de toiles, sur lesquelles on avait peint dif­férentes fig­ures. Ces échafauds étaient des­tinés pour autant de per­son­nes, qui devaient accom­pa­g­n­er la femme-chef dans l’autre monde. Leurs par­ents étaient tout autour d’elles, et regar­daient comme un grand hon­neur pour leurs famille la per­mis­sion, qu’elles avaient eue, de se sac­ri­fi­er ain­si. On s’y prend quelque­fois dix ans aupar­a­vant pour obtenir cette grâce, et il faut que ceux, ou celles, qui l’ont obtenue, filent eux-mêmes la corde avec laque­lle ils doivent être étran­glés.
Ils parais­sent sur les échafauds revê­tus de leurs plus rich­es habits, por­tant à la main droite une grande coquille. Leur plus proche par­ent est à leur droite, ayant sous son bras gauche la corde qui doit servir à l’exé­cu­tion, et à la main droite un casse-tête. De temps en temps, il fait le cri de mort, et à ce cri les qua­torze vic­times descen­dent de leurs échafauds et vont danser tous ensem­ble au milieu de la place (…)
Enfin, on se mit en marche. Les pères et les mères, qui por­taient leurs enfants morts, parais­saient les pre­miers, marchant deux à deux, et précé­daient immé­di­ate­ment le bran­card où était le corps de la femme-chef, que qua­tre hommes por­taient sur leurs épaules. Tous les autres venaient après dans le même ordre que les pre­miers. De dix pas en dix pas, ceux-ci lais­saient tomber leurs enfants par terre ; ceux qui por­taient le bran­card mar­chaient dessus, puis tour­naient tout autour d’eux, en sorte que quand le con­voi arri­va au tem­ple, ces petits corps étaient en pièces.
Tan­dis qu’on enter­rait dans le tem­ple le corps de la femme-chef, on désha­bil­la les qua­torze per­son­nes, qui devaient mourir, on les fit asseoir par terre devant la porte, cha­cun ayant deux sauvages, don l’un était assis sur ses genoux, et l’autre lui tenait les bras par der­rière. On leur pas­sa une corde au col, on leur cou­vrit la tête d’une peu de chevreuil, on leur fit avaler trois pilules de tabac et boire un verre d’eau, et les par­ents de la femme-chef tirèrent des deux côtés les cordes en chan­tant, jusqu’à ce qu’ils fussent étran­glés. Après quoi on jeta tous ces cadavres dans une même fos­se, qu’on cou­vrit de terre.

Je revendrai sur les Natchez dans un prochain bil­let…

3 commentaires

    1. Excel­lente ques­tion… à laque­lle j’ai peur qu’il soit dif­fi­cile de répon­dre. À ma con­nais­sance, il n’ex­iste aucune don­née dans ce sens. J’ai par­cou­ru rapi­de­ment Charlevoix et Du Pratz : ce dernier men­tionne l’esclavage de guerre, mais ne dit rien d’un éventuel esclavage pour dettes. Je ne trou­ve rien non plus dans la base mon­di­ale qu’avait établie Alain Tes­tart ; dans son livre Les morts d’ac­com­pa­g­ne­ment, sem­ble même douter de l’ex­is­tence d’esclaves chez les Natchez (p. 131).
      Mon intu­ition est que les Natchez, comme toutes les sociétés de la région, étaient assez forte­ment struc­turés selon des statuts de nais­sance, et de manière sec­ondaire selon la richesse. Si je peux oser cette for­mule sans doute très cri­ti­quable, c’é­taient des Iro­quois aris­to­cra­tiques et strat­i­fiés.
      Donc, les rares indices poussent à répon­dre par la néga­tive, mais en gar­dant en tête le car­ac­tère par­cel­laire de nos infor­ma­tions.

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