Une lettre à propos des Aka

J’ai reçu il y a quelques jours une let­tre aus­si flat­teuse que stim­u­lante, qu’avec l’au­tori­sa­tion de celle qui me l’a envoyée, je repro­duis ici :
Je débute en vous remer­ciant pour votre souci des faits, la clarté de vos pro­pos et l’in­térêt que vous portez aux iné­gal­ités. Mer­ci aus­si pour votre sens de l’hu­mour, par­ti­c­ulière­ment rafraîchissant sur votre blogue ! J’ai lu il y a quelques années votre excel­lente con­ver­sa­tion sur la nais­sance des iné­gal­ités et ai prof­ité hier d’une bron­chite qui me tient au lit pour écouter l’en­tre­tien que vous avec livré il y a quelques années à pro­pos de votre pre­mier bouquin sur les iné­gal­ités entre les hommes et les femmes. Vous y affirmez que l’idée d’un monde qui serait sex­uelle­ment indif­féren­cié, où les femmes et les hommes occu­peraient des tâch­es sem­blables, est tout à fait con­tem­po­raine et n’est donc pas à trou­ver dans les sociétés prim­i­tives même égal­i­taires.
Ma ques­tion est la suiv­ante : la société Aka de la république cen­trale africaine n’est-elle pas un exem­ple de société égal­i­taire où les hommes et les femmes se parta­gent des tâch­es com­munes et où la divi­sion sex­uelle du tra­vail est presque inex­is­tante ? Je ne suis pas anthro­po­logue mais me sou­viens d’avoir fait lire à mes étu­di­ants et étu­di­antes des textes à cet effet de la plume de Bar­ry et Bon­nie Hewlett.
Mer­ci de m’é­clair­er à ce sujet si vous le pou­vez !
Alors, pour com­mencer, je dois bien avouer, à ma grande honte, décou­vrir avec ce cour­ri­er à la fois ce peu­ple et ses orig­i­nal­ités con­cer­nant la divi­sion sex­uelle du tra­vail, qui auraient à coup sûr mérité quelques lignes dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif. Cela m’a donc don­né l’oc­ca­sion de faire quelques lec­tures rapi­des, à la fois sur leur ethno­gra­phie et sur les dis­cus­sions con­cer­nant les expli­ca­tions théoriques de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et de ses vari­a­tions. Il va donc de soi que les lignes qui suiv­ent ne sont que des impres­sions et des réflex­ions un peu au débot­té, et ne pré­ten­dent cer­taine­ment pas à davan­tage.
Les Aka sont donc un ensem­ble de groupes de pyg­mées d’Afrique occi­den­tale, qui com­pred aujour­d’hui au total env­i­ron 20000 mem­bres. Cepen­dant, ces groupes vivent sem­ble-t-il dans des con­di­tions très divers­es, en par­ti­c­uli­er con­cer­nant leurs rap­ports avec les cul­ti­va­teurs qui les entourent. Beau­coup entre­ti­en­nent des rela­tions avec eux, mais dont l’im­por­tance, en par­ti­c­uli­er sur le plan économique, sem­ble très vari­able. Une par­tie impor­tante des Aka, en tout cas, échange des pro­duits agri­coles con­tre le résul­tat de leur chas­se.
Comme le sig­nalait le cour­ri­er, les Aka frap­pent par deux traits remar­quables et com­plé­men­taires. Pour com­mencer, les femmes y chas­sent, et même beau­coup : elles par­ticipent en par­ti­c­uli­er à la chas­se au filet, en com­pag­nie des hommes ou seules. Con­traire­ment à ce que l’on ren­con­tre dans d’autres pop­u­la­tions sim­i­laires comme les Mbu­ti, la chas­se au filet ne com­porte aucune forme de divi­sion du tra­vail : chez les Aka, hommes et femmes accom­plis­sent indif­férem­ment le piégeage, le rabattage ou la mise à mort des proies (au pass­sage, les règles de répar­ti­tion du gibier, doc­u­men­tées en quelques lignes par Hewlett, sont un mod­èle de com­plex­ité des­tinée à provo­quer des migraines chez les anthro­po­logues). Non seule­ment les femmes chas­sent donc au filet comme les hommes, mais elles le font apparem­ment davan­tage qu’eux, au moins dans cer­tains groupes. Cela ne sem­ble pas vrai, en revanche, de la chas­se à la lance, qui paraît rester un domaine essen­tielle­ment mas­culin. Toute­fois, même si cette option n’est apparem­ment choisie que dans des cir­con­stances un peu spé­ciales, il n’ex­iste aucun inter­dit pour les femmes de manip­uler les lances et d’en embrocher, par exem­ple, un porc sauvage s’é­tant aven­turé un peu trop près du campe­ment.
Inverse­ment, les hommes Aka se sont fréquem­ment vu décern­er par les jour­nal­istes le titre de « meilleurs pères du monde » : plus que dans toute autre société, les pères s’in­vestis­sent dans les soins aux jeunes enfants. Cette société place une impor­tance toute par­ti­c­ulière sur le con­tact physique parental, et les hommes sup­pléent très volon­tiers les mères dans ce rôle, por­tant les jeunes bam­bins tout en par­tant, par exem­ple, à la chas­se, et n’hési­tant pas à don­ner le sein au mar­mot qui le réclame – ce qui a per­mis aux même jour­nal­istes de dire que les Aka appor­tent une réponse à la vieille ques­tion de savoir à quoi ser­vent les mamel­ons des hommes !
De manière plus générale, Hewlett insiste sur l’ab­sence de rap­ports de dom­i­na­tion sex­istes : à l’in­dif­féren­ci­a­tion très poussée, sinon totale, de la répar­ti­tion sex­uelle des tâch­es, cor­re­spond une absence elle aus­si presque totale de mar­ques de supéri­or­ité mas­cu­line. Celle-ci n’est toute­fois pas absolue. les quelques fonc­tions pres­tigieuses, comme celle dekom­beti (leader), de tuma (chas­seur d’éléphant) ou de ngan­ga (soigneur), sont pri­or­i­taire­ment, voire invari­able­ment, occupées par les hommes. Toute­fois, souligne Hewlett, « les femmes con­tes­tent régulière­ment l’au­torité mas­cu­line et sont des acteurs influ­ents dans toutes sortes de proces­sus de déci­sion (par exem­ple, les déplace­ments du campe­ment, les affaires extra­mar­i­tales, le manque de réus­site à la chas­se). Pour divorcer, il suf­fit que l’un des parte­naires quitte la mai­son. La vio­lence physique en général est rare, et la vio­lence con­tre les femmes est par­ti­c­ulière­ment excep­tion­nelle. Frap­per un enfant ou un parte­naire est une cause de divorce. » (Hewlett et Noss, « The Con­texts of Female Hunt­ing in Cen­tral Africa », Amer­i­can Anthro­pol­o­gist, vol. 103, n°4, dec. 2001, pp. 1024–1040, p. 1028).
Tout cela sus­cite évidem­ment un cer­tain nom­bre de remar­ques.
  1. La ten­dance pronon­cée à l’é­gal­i­tarisme en matière de rap­ports de genre sem­ble être partagée par beau­coup des pyg­mées, en Afrique (Mbu­ti) mais aus­si en Asie (Agta, Andamanais…). Je ne sais si c’est une sim­ple coïn­ci­dence ou si une même cause (a pri­ori, la vie en milieu foresti­er) aurait ten­dance à entraîn­er les mêmes effets (mais pourquoi ? Aucune idée).
  2. Du point de vue de la divi­sion sex­uelle du tra­vail, les Aka sem­blent en effet se situer à l’ex­trémité du spec­tre des chas­seurs-cueilleurs. Selon ce sur quoi on souhaite insis­ter, on peut dire qu’elle est virtuelle­ment inex­is­tante ou, au con­traire, qu’elle est encore pal­pa­ble (Hewlett le dit lui-même très net­te­ment dans cet inter­view).
  3. L’im­pli­ca­tion des femmes dans la chas­se sem­ble glob­ale­ment résul­ter des mêmes fac­teurs que chez les Agta : ces peu­ples ayant noué des rap­ports d’échange avec leurs voisins cul­ti­va­teurs qui les four­nissent en pro­duits végé­taux, ils ont déplacé de manière excep­tion­nelle le curseur de leur activ­ité vers la chas­se et donc, impliqué les femmes dans cette activ­ité bien au-delà de la norme. Au pas­sage, je lis dans la page anglo­phone de Wikipedia qui leur est con­sacrée que dans la pre­mière moitié du 20e siè­cle, les ter­ri­toires Aka virent arriv­er de nom­breux réfugiés qui cher­chaient à échap­per aux réqui­si­tions de l’E­tat colo­nial français, accrois­sant ain­si la demande de viande de brousse. « Pour sat­is­faire cette demande, les Aka dévelop­pèrent des méth­odes plus effi­caces, rem­plaçant la tra­di­tion­nelle chas­se à la lance par la chas­se aux filets. Ceci entraî­na un change­ment dans leur struc­ture sociale : la chas­se au filet était con­sid­érée comme moins exigeante sur le plan physique que celle avec les lances, et ain­si, les femmes furent encour­agées à pren­dre part à cette activ­ité ». Je ne sais pas du tout quelle est la fia­bil­ité de cette infor­ma­tion, dont la source n’est pas indiquée. Mais elle tend à ren­forcer l’idée que les Aka sont « exagéré­ment » chas­seurs, quelle que soit la rai­son pré­cise qui soit à l’o­rig­ine de cette par­tic­u­lar­ité.
  4. Celle-ci n’ex­plique cepen­dant pas entière­ment l’af­faib­lisse­ment, voire la qua­si-dis­pari­tion, de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Même dans la chas­se au filet, ain­si que le mon­trent les Mbu­ti, celle-ci peut sub­sis­ter. Et, inverse­ment, l’im­pli­ca­tion des hommes Aka dans les tâch­es éduca­tives a quelque chose de très orig­i­nal, et sans doute assez con­tin­gent.
Au final, mon impres­sion est que les Aka repoussent sans doute les lim­ites des con­fig­u­ra­tions pos­si­bles par­mi les chas­seurs-cueilleurs, sans pour autant totale­ment abolir la divi­sion sex­uelle du tra­vail (j’aimerais savoir ce qu’ils en dis­ent eux-mêmes : dis­ent-ils que les hommes aident les femmes à leurs tâch­es, et vice-ver­sa, ou par­lent-ils réelle­ment de tâch­es non sex­uées, ce qui représente, me sem­ble-t-il, l’idéal mod­erne de l’é­gal­ité des sex­es ?). Sans doute la réponse se trou­ve-t-elle dans des lec­tures que je n’ai pas faites… En tout cas, il me sem­ble qu’on peut être à peu près cer­tain de deux choses : d’une part, ce peu­ple représente un cas d’e­spèce, qu’il faut pren­dre en compte, mais qui ne peut en aucune manière être tenu pour représen­tatif de la norme chez les chas­seurs-ceuilleurs (elle-même, certes, pass­able­ment vari­able). Ensuite, qu’on com­prend tou­jours aus­si mal les raisons de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et de ses vari­a­tions, dont ni l’ap­proche en ter­mes d’é­colo­gie com­porte­men­tale (pour faire sim­ple, phys­i­ol­o­giste) ni celle en ter­mes de cul­tures ne parvi­en­nent à ren­dre compte de manière sat­is­faisante.
Je suis bien con­scient du car­ac­tère lim­ité et insat­is­faisant de ces quelques lignes mais je con­tin­ue à être con­va­in­cu qu’il vaut mieux avoir de bons doutes que de mau­vais­es cer­ti­tudes…

6 commentaires

  1. Mer­ci pour cette réponse intéres­sante à ma ques­tion ! Il y a lieu de se deman­der, je crois, si un lien existe entre l’é­gal­i­tarisme sex­uel des Aka et leur égal­i­tarisme tout court. Il s’ag­it en effet d’une société très peu hiérar­chique de façon générale. Si ma mémoire ne me fait pas défaut (et elle me fait sou­vent défaut) Hewlett explique la chose en notant qu’é­tant nomades ils ne peu­vent accu­muler des biens, ce qui rend moins forte la pres­sion vers la hiérar­chi­sa­tion. Mais ceci devrait val­oir pour toutes les sociétés nomades et, d’après ce que je com­prends, elles ne sont pas pour autant toutes égal­i­taires et pas non plus toutes égal­i­taires en ce qui a trait aux rap­ports hommes-femmes. Chose cer­taine, les Aka sont fasci­nants. La façon dont les hommes inter­agis­sent avec leurs enfants est tout à fait fasci­nante : ils por­tent énor­mé­ment leurs bébés dans leur bras (bien que ce soit vari­able), les font “téter” mais jouent aus­si avec leurs garçons de façon moins aggres­sive que leurs voisins.

    1. Oui, par­mi les chas­seurs-cueilleurs nomades, il faut impéra­tive­ment dis­tinguer entre ceux qui ne sont pas éleveurs et ceux qui le sont (de chameaux, de rennes, de chevaux…). Seuls les pre­miers sont sans richess­es et sans iné­gal­ités économiques (avec des cas sans doute un peu embê­tants, comme les Inu­its, où il y a le chien et quand même un out­il­lage matériel loin d’être nég­lige­able — cela fait par­tie des chantiers que je dois creuser à l’avenir).

      En tout cas, les « égal­i­taires » sur le plan matériel sont très loin d’être tous égal­i­taires sur le plan des rap­ports de genre — c’é­tait un des faits sur lesquels j’in­sis­tais le plus dans mon bouquin, parce qu’il oblige à recon­sid­ér­er le raison­nement tenu par Engels il y a près de 150 ans : la dom­i­na­tion mas­cu­line n’est pas arrivée avec l’iné­gal­ité économique et l’ex­ploita­tion, et dans de nom­breuses sociétés en tout cas, elle l’a man­i­feste­ment précédée. Les exem­ples les plus fla­grants en sont une bonne par­tie de l’Aus­tralie et les Selk­Nam de la Terre de Feu.

  2. Hel­lo !

    Pour info, nous avons en France un très grand spé­cial­iste des pyg­mées, et en par­ti­c­uli­er des Aka : Serge Bahuchet. Il est (ou était) au MNHN, et en allant l’in­ter­roger il doit être pos­si­ble d’avoir des répons­es à cer­taines ques­tions. Il a aus­si codirigé une ency­clopédie sur les Aka (https://lacito.vjf.cnrs.fr/vient-de-paraitre/aka.htm). Un extrait du fas­ci­cule 3 ici : http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers14-09/37582.pdf

    Après, les Aka font par­tie de ces chas­seurs-cueilleurs enclavés qui entre­ti­en­nent des rap­ports divers avec leurs voisins depuis des siè­cles (aspect bien mis en évi­dence dans l’ex­trait men­tion­né), dont on est inca­pable de devin­er l’or­gan­i­sa­tion sociale orig­inelle, et qui comme tous les autres sont donc (à mon avis) de très mau­vais mod­èles pour penser les chas­seurs-cueilleurs anciens ou, plus large­ment, des phénomènes comme la divi­sion sex­uelle du tra­vail ou la dom­i­na­tion mas­cu­line…

    1. Je con­nais­sais le nom de Serge Bahuchet, mais je ne savais pas que c’é­tait son domaine de spé­cial­ité. C’est bien noté !

      Pour le reste, j’ap­porterais une petite nuance : oui, ces peu­ples ont été pro­fondé­ment influ­encés par leurs con­tacts avec des cul­ti­va­teurs, et donc ne don­nent pas une image directe­ment inter­prétable de loin­taines réal­ités passées. Mais si l’on arrivait à com­pren­dre en quoi ce con­tact mod­i­fie les rap­ports de genre, et com­ment il peut agir dans un sens ou dans un autre sur la dom­i­na­tion mas­cu­line ou la pro­fondeur de la divi­sion sex­uelle du tra­vail, on aurait fait un grand pas en avant, non seule­ment pour recon­stituer leur état passé, mais aus­si (et surtout ?) pour être en mesure d’i­den­ti­fi­er les fac­teurs qui pèsent dans un sens ou dans l’autre. Mal­heureuse­ment, sur toutes ces ques­tions, je crois qu’on est dans le noir com­plet, ou presque. Plus exacte­ment, on a des morceaux d’élé­ments, mais on ne sait tou­jours pas les rassem­bler en un tout cohérent et qui rende compte de manière sat­is­faisante de la diver­sité des faits observés.

  3. Juste comme ça, ce n’est qu’une impres­sion, n’y a‑t-il pas un affaib­lisse­ment des formes de dom­i­na­tion interne à une société (y com­pris la dom­i­na­tion mas­cu­line) quand la société elle-même est sous la dom­i­na­tion externe d’une autre ? En gros, le fait d’être dans la même galère gom­merait par­tielle­ment les dif­férences internes et oblig­erait à une plus grande coopéra­tion ?

    1. Pas impos­si­ble. C’est en tout cas le sen­ti­ment qui se dégage… par­fois. Mais j’ai ten­dance à penser que tel quel, c’est trop général pour marcher à tous les coups, et qu’il y a myr­i­ade de con­tre-exem­ples où la dom­i­na­tion extérieure a au con­traire sus­cité (ou creusé) des dif­féren­ci­a­tions internes, par la for­ma­tion d’une couche de « col­lab­o­ra­teurs » dotés de priv­ilèges en échange de leur rôle de cour­roie de trans­mis­sion…

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