Une recension de Casus belli dans Courant alternatif

Rédigé par Hervé, voici un compte-ren­du de mon Casus bel­li pub­lié dans le numéro 357 (févri­er 2026) de Courant alter­natif, la revue de l’Or­gan­i­sa­tion Com­mu­niste Lib­er­taire.

Casus Belli de C. Darmangeat

N’étant pas expert en anthro­polo­gie ou archéolo­gie, je rap­porte cepen­dant une cri­tique de ce livre car il ren­voie pour des com­mu­nistes lib­er­taires à des ques­tions poli­tiques impor­tantes, notam­ment sur le rôle de l’État et la guerre.

Ce livre dis­cute des affron­te­ments dans le cadre des sociétés non-éta­tiques. Son auteur est un anthro­po­logue français marx­iste qui a dif­férentes qual­ités rares : il est matéri­al­iste et très cri­tique des courants post-mod­ernistes, il est tou­jours pru­dent et développe ses raison­nements dans une démarche rationnelle rigoureuse, et enfin c’est un excel­lent vul­gar­isa­teur. Ses autres ouvrages et son blog sont très instruc­tifs sur les débats en anthro­polo­gie sociale con­tem­po­raine, avec entre autres pas mal d’arguments con­tre cer­tains courants fémin­istes post-mod­ernistes.

La guerre

Casus bel­li mon­tre que les con­flits étaient général­isés dans les sociétés non-éta­tiques observées par les occi­den­taux, et que cela exis­tait déjà vraisem­blable­ment au paléolithique. De là, C. Dar­mangeat essaie de caté­goris­er ces con­flits car le terme « guerre », usuelle­ment util­isé, est trop flou. Toutes les con­fronta­tions sanglantes ne sont pas des guer­res, même si cette dernière reste actuelle­ment la forme dom­i­nante de tels con­flits. La guerre se car­ac­térise par une con­fronta­tion qui cherche à impos­er par la vio­lence ses objec­tifs sur l’adversaire. D’autres formes de con­fits ont existé dans les sociétés sans État, par­fois très vio­lentes et avec des atroc­ités impor­tantes, sans être des guer­res. Le livre donne une grille de ces dif­férents types de con­flits.

Le raison­nement matéri­al­iste naïf est de con­sid­ér­er que ces con­flits avaient pour orig­ine des intérêts matériels (ressources, ter­ri­toires, femmes…). Or, à l’image de P. Clas­tres (Archéolo­gie de la vio­lence), ces raisons n’apparaissent pas comme essen­tielles. Les con­flits entre com­mu­nautés non-éta­tiques sem­blent avoir à l’époque avant tout pour orig­ine des motifs que l’on peut dire poli­tiques : per­me­t­tre à un groupe humain d’assurer son iden­tité, sa cohé­sion et une sol­i­dar­ité interne.

Ses travaux mon­trent que la guerre tra­verse dif­férentes formes sociales (des sociétés dans états au cap­i­tal­isme) et qu’on peut la définir comme telle quand une con­fronta­tion a pour objec­tif de réduire l’adversaire à ses pro­pres impérat­ifs. Et l’auteur avec rai­son explique qu’il est naïf de croire qu’aujourd’hui de futurs con­flits pour­raient être évités par des dirigeants offi­cielle­ment paci­fiques. L’auteur souligne que recon­naître que la guerre a tou­jours existé n’est pas iden­tique à l’attribuer à la nature humaine, au même titre que con­stater que l’oppression des femmes a tou­jours existé n’en revient pas à dire qu’elle est inéluctable.

Le rôle de l’État

Un État détient le mono­pole de la vio­lence et inter­dit les actions vio­lentes indi­vidu­elles ou col­lec­tives indépen­dantes de sa volon­té. L’État a donc élim­iné pra­tique­ment toutes les autres formes d’affrontements antérieurs autres que la guerre. Dans les sociétés sans État, aucune insti­tu­tion ne pou­vait inter­dire à une per­son­ne d’agir comme elle l’entendait (vengeance,…). En con­séquence, C. Dar­mangeat pose qu’en pro­por­tion, le taux d’homicides était bien supérieur dans les sociétés non-éta­tiques que dans les sociétés éta­tiques. De là à con­sid­ér­er l’État comme néces­saire… C. Dar­mangeat, en marx­iste, ne va pas jusque-là mais laisse claire­ment la ques­tion en sus­pens : « L’État a paci­fié les rap­ports soci­aux quo­ti­di­ens ». Et ceci mérite une brève dis­cus­sion même si l’auteur ajoute « Il serait bien naïf d’en con­clure que l’État a uni­latérale­ment fait baiss­er le niveau de vio­lence physique dans la société ».

De prime abord, il est com­pliqué de com­par­er comme le fait l’auteur (« en ter­mes relat­ifs, [les guer­res se révè­lent] large­ment aus­si meur­trières que les nôtres ») car on com­pare quelques dizaines de morts à des mil­lions. Par ailleurs, l’État retire en grande par­tie l’autonomie aux indi­vidus et impose un cadre social extrême­ment bru­tal, physique­ment et psy­chique­ment. Surtout, la « paci­fi­ca­tion » se fait par son bras armé con­tre toute forme de con­tes­ta­tion, allant jusqu’à des répres­sions sanglantes (comme en Iran) ; sit­u­a­tion impos­si­ble dans des sociétés non-éta­tiques. Enfin, le livre mon­tre que les réso­lu­tions de con­flits pou­vaient pass­er par d’autres solu­tions que l’homicide, même dans des sociétés non-éta­tiques.

Et demain ?

L’auteur est marx­iste et donc opposé à la forme sociale actuelle, cepen­dant la dimen­sion « mil­i­tante » n’apparaît que trop ponctuelle­ment. Sur la guerre (et la xéno­pho­bie exis­tante dès les sociétés non-éta­tiques), comme le dit l’auteur « L’espèce humaine se car­ac­térise par son apti­tude sans égale à l’évolution cul­turelle… Le fait que la guerre soit un phénomène récent ou ancien ne dit absol­u­ment rien de la pos­si­bil­ité de l’éradiquer. La bonne ques­tion [est] quels sont aujourd’hui les fac­teurs qui la font per­dur­er, ces fac­teurs sont-ils amenés à dis­paraître, et si oui avec quelles con­séquences ». De fait, la guerre « découle en droite ligne de la frag­men­ta­tion socio-économique ». Or, l’humain a une « capac­ité à tiss­er à titre col­lec­tif des liens […] durables de coopéra­tion ». Aujourd’hui l’universalisme existe dans la pen­sée humaine.

L’auteur parie sur le développe­ment des tech­niques pour boule­vers­er les formes sociales actuelles et voir émerg­er un monde unifié. Pour nous aus­si, vu la plas­tic­ité des struc­tura­tions sociales et des formes cul­turelles des sociétés humaines, rien n’interdit de con­sid­ér­er qu’une société future sans État, con­stru­ite sur les décom­bre du monde actuel, puisse exis­ter sans guerre ni une général­i­sa­tion de con­flits vio­lents. Mais l’auteur a une vision un peu mécan­iste car le développe­ment tech­nique n’est pas que posi­tif pour l’humain, surtout actuelle­ment. Une forme de coopéra­tion mon­di­ale peut se dévelop­per sur la base des moyens tech­niques actuels ; le prob­lème étant bien plus poli­tique que tech­nique aujourd’hui.

Conclusion

Cet ouvrage est très instruc­tif et bal­aie tous les fan­tasmes d’un idéal prim­i­tiviste : « La struc­ture sociale de ces groupes, en par­ti­c­uli­er leur égal­i­tarisme économique, ne les préser­vait pas de rela­tions extérieures poten­tielle­ment empreintes d’hostilité ». La démarche est rigoureuse, très instruc­tive sur les erreurs d’analyses sci­en­tifiques en anthro­polo­gie ou archéolo­gie. Comme le dit l’auteur : « La démarche sci­en­tifique impose d’accepter les con­clu­sions qui découlent des faits même si celles-ci sont a pri­ori déplaisantes ». Au-delà, ce livre donne un cadre ana­ly­tique sur la forme et les raisons de con­flits vio­lents. Il per­met de mieux com­pren­dre le présent et cer­tains écueils à éviter pour un monde futur éman­cipé.

RV

4 commentaires

  1. Petit cor­rec­tif, il s’ag­it de la revue de l’Or­gan­i­sa­tion Com­mu­niste Lib­er­taire, une cou­sine de l’U­CL dont les racines com­munes remon­tent aux années 70.

  2. Hel­lo,

    Désolé pour ce com­men­taire hors-sujet, je ne savais pas où le pos­er. Le neu­ro­sci­en­tifique Stanis­las Dehaene a apparem­ment pub­lié une théorie « révo­lu­tion­naire » basée sur des argu­ments entre autres anthro­pologiques (mais pas que). Une inter­view dans La Point :

    https://www.lepoint.fr/science/stanislas-dehaene-pourquoi-lhomme-reste-superieur-a-chatgpt-et-a-lia-CO7EQI47IJBULKRO4PAELWN6V4/

    Extrait per­ti­nent je crois pour ce blog :

    « J’ai tou­jours trou­vé qu’il y avait un mys­tère dans la préhis­toire. Tout le monde con­naît les dessins fig­u­rat­ifs d’animaux des grottes ornées mais on ne prête pas assez atten­tion aux sym­bol­es géométriques. Ils sont pour­tant partout. Ces sym­bol­es sont si anciens qu’ils précè­dent même Sapi­ens. On a retrou­vé un zigzag à Java, tracé par Homo erec­tus il y a au moins 430 000 ans. Cela témoigne d’une très grande antiq­ui­té du phénomène géométrique. C’est l’origine de cette sin­gu­lar­ité humaine qui nous dif­féren­cie des autres ani­maux.

    Aucun ani­mal ne des­sine spon­tané­ment un cer­cle ou un zigzag. Dès qu’un anthro­po­logue trou­ve une forme géométrique, il sait que c’est une sig­na­ture humaine. »

  3. Bon­jour,
    au sujet de la vio­lence et de la dom­i­na­tion comme élé­ments con­sti­tu­tifs des groupes humains, cette excel­lente cri­tique du site Le promeneur sur le livre de l’an­thro­po­logue Eric Chau­vi­er “Un lac incon­nu” : https://lepromeneur111.blogspot.com/

    Cor­diale­ment,
    Antoine

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